M. Villemain
roman du même temps, un autre chef-d'œuvre de la langue française, n’ayant du reste de commun avec Gil Blas que l’empreinte mélangée de l’époque intermédiaire où ont vécu les deux auteurs. Nous voulons parler de Manon Lescaut. Aucun des beaux esprits, familiers de Mme de Sévigné et de Mme de la Fayette, ne se fût avisé sans doute d’aller ramasser dans la fange des grandes villes deux êtres aussi dégradés que les deux principaux personnages de ce roman, pour appeler sur eux l’intérêt du lecteur; mais les meilleurs de nos prosateurs d’alors n’eussent pas hésité à reconnaître l’abbé Prévost pour leur contemporain, à l’accent simple et vrai qu’il prête à la passion et à l’élégante pureté de son langage.
Il y a quelque chose d’étrange à passer de Lesage et de l’abbé Prévost à Rollin; cependant, entre les deux romanciers et le grave auteur du Traité des études, il existe un trait de ressemblance, une sorte de parenté qui les rapproche, c'est celle du bon style français, de la vraie langue des classiques du siècle de Louis XIV. On sait qu’après avoir passé toute sa vie dans le commerce des anciens, Rollin, à soixante ans, se trouva, comme sans le savoir, en possession de ce rare talent d écrivain, de cette diction si saine, si pure, si française qu’on aime toujours, si I on ne va pas toujours jusqu'à l’admirer, dans son Traité des études et dans ses Histoires. Ces excellents livres, composés pour 1 instruction de la jeunesse, à laquelle l’existence de Rollin fut consacrée tout entière, n'ont rien perdu aujourd’hui de leur mérite, nous dirions volontiers de leur immortelle fraîcheur. L'Histoire
ancienne et Y Histoire romaine, encore que manquant de critique, se lisent avec un intérêt qu'on ne trouve pas dans d'autres récits plus savants et plus exacts, et le Traité des études est resté le meilleur et le plus pratique des livres écrits chez nous sur l'éducation. Nous appliquerions à cet ouvrage plutôt qu'aux histoires le mot si connu de Montesquieu sur Rollin : « C’est l'abeille de la France. « Dans le Traité des études , en effet, nous trouvons les sucs les plus pure et les plus suaves de la morale évangélique, mêlés et fondus avec ceux de l'antiquité classique, et formant comme un miel exquis, la meilleure des nourritures pour les jeunes cœurs et les jeunes intelligences. On ne peut penser sans tristesse que tant de vertus, tant de services rendus n’aient pu dérober Rollin aux rigueurs dirigées contre le jansénisme. Il se trompait, il s’obstinait dans son erreur; mais fallait-il pour cela priver la jeunesse d'un tel maître? fallait-il surtout l'inquiéter à quatre-vingts ans, comme on le fit dans sa studieuse retraite?
La première partie du dix-huitième siècle revendique aussi pour elle un de nos grands orateurs chrétiens, celui dont la France s’honore le plus après Bossuet et Bourdaloue. Les sermons de Massillon, pour l’élégance, pour l’harmonie, pour l'éclat du style, peuvent soutenir le parallèle avec ce qu’il y a de plus achevé dans notre langue; mais leur tort peutêtre est que ce mérite y domine trop, que le prédicateur est trop écrivain. Massillon ni n’explique le dogme avec la rigoureuse exactitude et l’incomparable élévation de Bossuet, ni ne pose les principes
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de la morale avec la précision et le bon sens lumineux de Bourdaloue. En s’attachant, comme ce dernier, à la prédication pratique, il y cherche les effets oratoires, il développe, il amplifie et parfois il outre la vérité. Ce qu'on rencontre chez lui d’excessif et de décourageant dans la doctrine ne tient pas à une austérité sans miséricorde, comme celle du jansénisme, mais à l'abus des mouvements et des figures, aux exagérations de l'éloquence. Dans le Petit carême, prêché devant Louis XV enfant (1717), Massillon semble plus près de l’excès contraire. On a remarqué avec raison que les grandes vérités divines s’y humanisent un peu trop pour descendre à la portée du jeune roi et de sa cour. C’est que Massillon, dans la chaire, a du rhéteur en même temps que de l’apôtre, et qu’il y sacrifie plus qu’il ne faudrait à l’art oratoire. Sa diction même, si belle et si flatteuse pour l’oreille, n’a pas toujours la simplicité, la sûreté du goût classique; on y a très-justement signalé quelques traces du précieux1, que certains écrivains en renom remettaient alors à la mode dans notre littérature.
Nous avons nommé plus haut le chef de cette école, Fontenelle, à l’occasion de la querelle des anciens et des modernes. Fontenelle, qui avait à peine dépassé le milieu de sa longue carrière, tenait alors le sceptre du bel esprit; avec une sorte d’universalité intellectuelle, pareille à celle qui étonna plus tard chez Voltaire, il était dans la société polie comme le précur-