‹ Histoire de FranceChapitre 19 sur 67 · M. Nisard, Histoire de la littérature française · texte numérisé non relu

M. Nisard, Histoire de la littérature française

seur de ce tout-puissant dominateur du dix-huitième siècle. Mais il exerçait avec circonspection son empire, modérait son scepticisme, auquel, plus jeune, il avait donné une plus libre carrière, et, pour plus de sûreté, appliquait par préférence son esprit aux sciences. Il fut à ce titre fort goûté du duc d’Orléans, dont l’esprit curieux avait, comme on le sait, la passion des découvertes scientifiques, et qui, aux premiers jours de son pouvoir, alors que son intelligence gardait encore tout son ressort, avait annoncé l’intention de demander au roi la charge de secrétaire de l'Académie des sciences, le jour où il se démettrait de la régence du royaume. Le cardinal Dubois ne recherchait pas moins Fontenelle; quoiqu’il maniât lui-même très-bien la plume, il empruntait volontiers celle de l’ingénieux académicien pour la rédaction de ses pièces officielles. Ce fut Fontenelle qui, en 1 71 9, écrivit le manifeste par lequel la France déclara la guerre à l’Espagne. Ce fut lui aussi qui, deux ans après, reçut Dubois à l’Académie française, et il le fit avec une prodigalité de louanges excédant la mesure où il savait si bien se renfermer d’ordinaire. De tous les ouvrages de Fontenelle, le plus éminent, et celui qui l’occupa le plus dans la dernière moitié de sa vie, sont les éloges de ses confrères morts de 1 Académie des sciences. Il raconte leur modeste existence, il juge leur caractère, il expose leurs travaux avec le calme bienveillant d’une raison supérieure, et dans un langage auquel il ne manque, pour charmer toujours, que d être toujours naturel. Même « dans ce monument immortel, qui

lui assigne la première place dans notre littérature, après les hommes de génie, >• Fontenelle est encore « un corrupteur du goût et le chef d’une école de décadence, » comme l’a si bien défini- un de nos plus illustres critiques *.

Au terme' de la période intellectuelle que nous venons de traverser si rapidement, se montrent deux hommes dont la renommée commence, pour retentir avec un immense éclat dans les années qui vont suivre. Voltaire et Montesquieu. Nés tous deux avant la fin du dix-septième siècle*, leurs premiers ouvrages appartiennent au temps de la Régence. La brillante apparition d OEdipe sur la scène, au mois de décembre 1718, a eu le régent pour spectateur, et la üenriade, subrepticement imprimée en Hollande, est devenue publique en 1723. C’est de môme en Hollande, refuge ouvert par le calvinisme à la contrebande politique et religieuse, qu'ont paru, dans l'année 1721, lés Lettres persanes. L'èrc philosophique du dix-huitième siècle s annonce. Chose cependant digne de remarque! si Voltaire fût mort alors, n’étant connu que par la Henriade , qu il osait à peine avouer, que par Ar ternir e, Eriphile et Mariamne , faibles tragédies venues à la suite d OEdipe, Voltaire, à trente ans, n’eût légué qu’un nom entouré d un médiocre éclat à la postérité. En bien ni en mal il n’avait beaucoup marqué; son théâtre ne s’élevait pas au-dessus de celui de Crébillon, et les témérités sceptiques de la

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