‹ Histoire de FranceChapitre 2 sur 67 · Elle eut lieu en · texte numérisé non relu

Elle eut lieu en

avec un faste approchant de celui de la royauté. Les prodigalités de Louis XIV envers elle avaient été sans bornes. Il mit la même complaisance à parer de ses dons son idole d’un moment, la belle duchesse de Fontanges. Le jeu du roi était un autre de ses plus coûteux plaisirs; ne point compter les sommes qui y passaient était un exemple qu’il se plaisait à donner autour de lui, et l'on citait plus d’un courtisan, sorti d’assez bas lieu, que son seul mérite de beau joueur avait poussé dans la familiarité royale. Si le temps n’était plus où le monarque aimait à se donner en spectacle dans les ballets et les carrousels, il avait alors l'ambition plus relevée de régner en Europe par 1 incomparable éclat de sa cour, comme il y régnait par la supériorité de ses armes. Rien n égalait le luxe des fêtes dont Saint-Germain, Fontainebleau et Versailles étaient tour à tour le théâtre. Trois mariages se succédèrent à quelques mois d’intervalle, qui fournirent une occasion de plus aux profusions fastueuses de Louis XIV. En donnant sa nièce Marie-Louise d Orléans pour épouse au roi d’Espagne, il tint à honneur de la doter aussi richement que le traité des Pyrénées avait doté la reine Marie-Thérèse (août 1 679 . Mais cinq cent mille écus d’or et les plus belles pierreries ne consolèrent point une princesse de seize ans d’aller partager le trône et la couche de l’inepte et infirme Charles II ; ses pressentiments l’avertissaient de la vie malheureuse et de la mort prématurée qui l’attendaient dans cette triste union. On s étonna de voir peu après se célébrer avec une pompe toute royale les noces de Mlle de Hlois, fille naturelle du

roi et de la duchesse de la Vallière, avec le prince de Conti ; c’était le premier pas dans une voie de scandale, où Louis XIV ne devait pas s’arrêter. La cour assista enfin à des fêtes bien autrement magnifiques, lorsqu'au mois de février 1680 le dauphin épousa la princesse Anne-Marie-Christine de Bavière : ce ne furent pendant deux mois que somptueux divertissements. En s’unissant par ce lien à la maison électorale de Bavière, le roi s’était flatté d'acquérir un utile allié en Allemagne : les événements tardèrent peu à dissiper cette illusion.

Les plénipotentiaires réunis à Nimègue venaient à peine de se séparer, lorsqu au mois de septembre 1670 commencèrent les exécutions militaires, corollaires plus ou moins légitimes du traité, qui furent décorées alors du nom de conquêtes pacifiques. Le maréchal d’IIumières, à la tête de quelques bataillons, alla réclamer les deux petites places lorraines de TBitche et de Hombourg, mises en dépôt par le feu duc Charles IV aux mains des électeurs de Mayence et de Trêves. Pareille sommation fut adressée peu après au gouverneur des Pays-Bas, le duc de Villa-Hermosa, pour qu’il livrât aux troupes françaises Charlemont, que le roi d'Espagne s’était engagé à leur remettre, si l’évêque de Liège ne leur laissait la possession de Dinant. Charlemont fut occupé et Dinant ne fut pas rendu (avril 1680 . Ce n’était laque le prélude d’un système bien autrement étendu de revendications. Les pays qui venaient d’être annexés à la France ne l avaient pas été dans la simple et ordinaire condition d’une terre qui passe d’un maître à un autre. La Franche-

Comté, possession espagnole relevant de la couronne impériale, l’Alsace, parcelle détachée du grand corps germanique, les Trois-Évêchés eux-mêmes, quoique depuis plus d’un siècle incorporés au royaume, étaient encore régis par le vieux droit féodal avec ses bizarres incohérences. Il en résultait qu'une partie des nouveaux sujets du roi, en tant que seigneurs immédiats, prétendaient rester vassaux de l’Empire, et que le roi, d’autre part, était fondé à réclamer le droit de suzeraineté exercé sur diverses portions du territoire de l’Empire par quelques-unes des seigneuries que lui avait données la conquête. Déjà, en 1673, il avait tranché la question de l’immédiateté en se saisissant des dix villes d’Alsace qui en réclamaient le privilège, et il avait ensuite stipulé victorieusement à Nimègue que sa souveraineté sur les terres cédées à la France était pleine, entière et sans réserve. Deux arrêts du conseil souverain d’Alsace, rendus en 16N0, donnèrent une sanction nouvelle au fait accompli. Ainsi vainqueurdu droit féodal invoqué contre lui, Louis XIV à son tour l’invoqua en sa faveur, et il établit en principe que toutes les terres qui, à un titre ou une époque quelconque, avaient relevé de la comté de Bourgogne, de l'Alsace et des Trois-Évêchés, étaient par cela même dévolues à sa couronne. Le parlement de Besançon fut chargé de statuer sur les annexions à opérer dans la Franche-Comté, et deux chambres dites de réunions furent instituées l’une dans le parlement de Metz, l’autre dans le conseil souverain d’Alsace, séant à Brisach, à l'effet de rechercher les fiefs qui soit en Alsace, soit dans les Trois-Évôchés, devaient

rentrer en la possession du roi de France. En procédant de Ja sorte par voie juridique, Louvois déclarait vouloir montrer à l’Europe que « le roi n’agissait point par violence et ne se pré\alait pas de l’état de supériorité où sa vertu l’avait mis sur les autres prinpour usurper des États, mais qu’il entendait seulement faire justice et s’assurer de ce qui lui appartenait en conséquence des traités de Munster et de Nimègue. »

Les arrêts des chambres de réunions furent tels que les attendait Louis XIV. Cela ne veut pas dire que ces arrêts aient été dictés uniquement par une complaisance servile pour la volonté du monarque; chez ceux qui les prononcèrent, comme chez celui qui les provoqua, il y eut une inspiration élevée de patriotisme, un noble souci de la grandeur de la France. Une partie notable des villes et des seigneuries, ainsi adjugées à la couronne, étaient en effet ou des enclaves, ou des dépendances nécessaires du territoire national, et l’esprit, comme la lettre, de la jurisprudence féodale en autorisait l’incorporation à la monarchie. Il y eut donc, dans une certaine mesure, accord du juste et de l’utile. Le tort de Louis XIV, celui de Louvois surtout, fut d’aller trop vite et trop loin ; les réunions furent précipitées les unes sur les autres sans un examen assez approfondi, sans une déférence suffisante pour le génie formaliste de l’Allemagne; elles furent étendues bien au delà de ce que la France était en droit de revendiquer. Aussi verrons-nous FEurope, après avoir assisté quelque temps dans un étonnement silencieux au développement de ce nou-

veau système de conquête, perdre patience et Unir païen appeler aux armes.

Ce fut le parlement de Besançon qui rendit le premier de ces arrêts d agrandissement au profit du royaume. Il proclama quatre-vingts villages du comté de Montbelliard faisant partie du territoire français , et peu à près ce comté même relevant de la couronne. (1679 et 80.) Le parlement de Metz suivit, et une série de décisions judiciaires prononcées en 1680 et 1681 rattacha aux Trois-Évêchés non-seulement tous les anciens fiefs de la Lorraine situés en deçà de la Sarre, mais au delà même de cette rivière plusieurs seigneuries allemandes dépendant de lelectorat de Trêves et du Palatinat. De ces adjudications la moins fondée en droit peut être, et en fait la plus impolitique, fut celle du duché des Deux-Ponts, qui venait de passer en héritage au roi de Suède, et que la chambre royale de Metz déclara dévolu au roi de France. L’acquisition de ce chétif duché était manifestement d'un moindre prix pour Louis XIV que l’amitié du petitneveu de Gustave-Adolphe. Charles XI fit incontinent retentir ses plaintes auprès de tous les cabinets de l’Europe, et il signa avec les Provinces-Unies une convention pour la garantie des traités de Munster et de Nimègue. La ligue d’Augsbourg était en germe dans cette convention.

La chambre de réunions, séant à Brisacb, n’avait pas procédé moins activement que celle de Metz : il n’y avait ville, ni seigneurie en Alsace qui degré, ou de force, n’eût été amenée à reconnaître la souveraineté de Louis XIV, en dépit des protestations de la

diète de Ratisbonne. Restait à accomplir snrcepoint, la dernière et la plus importante des conquêtes pacifiques, méditées par le roi et par son ministre, celle deStrasbourg. Si le maréchal de Créquy, dans sa belle campagne de 1678, n’avait point été autorisé à assiéger et à prendre cette grande cité, c’avait été uniquement, pour ne pas embarrasser par une nouvelle difficulté la négociation qui se poursuivait laborieusement à Nimègue avec 1 Empire; on se tenait pour assuré de recueillir pendant la paix le fruit de la guerre. Déjà, en effet, s’elait formé à Strasbourg un parti français aussi puissant que le parti impérial et mieux éclairé que lui sur les véritables intérêts de sa patrie. Plusieurs des citoyens les plus considérables de la ville, et quelques-uns même de ses magistrats, reconnaissant l'impossibilité de conserver plus longtemps leur indépendance républicaine, au milieu du choc sans cesse renouvelé des deux grandes puissances voisines , étaient entrés en correspondance secrète avec Louvois pour donner Strasbourg à la France. Cette transaction ne dura pas moins de deux ans; rien ne fut ménagé pour dénouer 1 affaire à l amiable, en même temps que tout fut préparé pour frapper un coup prompt et décisif si l’emploi de la force était nécessaire : puis, le jour et l’heure venus, la république fut sommée, comme membre de l'Alsace, de suivre l’exemple du reste de la province en se soumettant à Sa Majesté. Très-Chrétienne. Une armée de trente-cinq mille hommes , rassemblée, comme par un coup de baguette, sous les murs de la ville appuyait cette sommation. Le dernier usage que

lit Strasbourg de l’ancienne forme de son gouvernement populaire, fut de mettre en délibération ce qui était déjà décidé ; ses magistrats écrivirent à lempereur pour lui notifier la résolution prise par la république de reconnaître la souveraineté du roi de France, et le 30 septembre 1681 fut signé l'acte qui faisait de la vieille cité germanique une ville française. Louvoie y entra avec les troupes, et trois semaines après Louis XIV vint en personne prendre possession de sa nouvelle conquête. 11 confirma par sa parole royale les articles de la capitulation qui assuraient à Strasbourg le maintien de ses franchises municipales, de ses immunités en matière d impôts, et même de sa liberté religieuse. 11 exigea seulement que la cathédrale, l’antique Minster, envahie depuis les jours de Bucer par le luthéranisme, fût rendue solennellement au culte catholique. Vauban ne perdit pas un jour pour réaliser ce qu'annonçait la médaille qui fut frappée alors : Clausa Germants Gallia.

Quoique prévue, la réunion de Strasbourg à la France produisit en Allemagne une sensation trèsprofonde. C’était le moment où, sur deux autres des frontières du royaume, se démasquaient des prétentions envahissantes, que n’autorisait aucun titre et qui montraient à nu l’ambition du grand roi. On savait que Louvois avait noué à Turin avec la régente une puissante intrigue pour faire épouser au jeune duc Victor-Amédée l’héritière de Portugal, et obtenir de lui, en retour de ce mariage qui le faisait roi, la cession de la Savoie à la France ; il n’avait fallu rien moins qu’une explosion violente du sentiment natio-

nal en Piémont pour empêcher l’union projetée d’aller au delà des fiançailles, et si du même coup la crainte de la cession s’était évanouie, on ne s alarmait pas moins de voir un mouvement coniinuel de troupes françaises aux portes de l'Italie. On apprit tout à coup que le 30 septembre, le même jour où Louvois recevait la soumission do Strasbourg, le marquis de Boufflers, avec plusieurs bataillons, entrait dans Casai vendu à Louis XIV par le duc de Mantoue. Les desseins du roi sur l ltalie n’etaient plus douteux. Ceux qu’il avait sur les Pays Bas éclataient au même temps avec la même évidence. Il y avait deux ans qu’une conférence était ouverte à Courtrai pour déterminer les limites que sur cette frontière le traité deNimègue avait faites aux possessions françaises et espagnoles. Le 4 août 1681 , les commissaires envoyés par le roi à cette conférence, revendiquèrent en son nom la châtellenie d Alost, les villes de Grammont, de Ninove, de Lessines, et ce qu’on appelait le vieux Bourg de-Gand. Ces divers territoires ayant été occupés pendant la guerre par les Français, et le traité n’en ayant point stipulé nommément la restitution à l’Espagne, Louis prétendait qu ils n’avaient pas cessé de lui appartenir. Le fond de sa pensée n’était point ce qu’il semblait être, de reculer sa frontière en Flandre, sous l’œil jaloux et vigilant de la Hollande et de 1 Angleterre; il ne cherchait dans cet injuste procès fait au roi catholique qu un prétexte pour s agrandir sur un autre point a ses dépens. 11 offrit de renoncer aux villes qu’il réclamait sur l’Iïscaut et sur la Dender, moyennant des

compensations en Luxembourg. L’Espagne , tout abaissée qu elle fût, s’étant refusée à admettre cette interprétation sans exemple du silence d’un traité, on en revint à procéder contre elle, comme on l avait fait contre 1 Empire , à coup de décisions juridiques La science des feudistes parvint à découvrir un vieux droit de suzeraineté exercée par l’évêché de Metz sur une partie, puis sur la totalité du pays de Luxembourg ; des arrêts furent rendus en conséquence et sommairement exécutés, jusqu’à ce qu il ne restât plus aux Espagnols que la capitale du duché, ville trop forte pour que la saisie en pût être opérée par quelques dragons. Louis XIV donna pour la bloquer un corps d armée au maréchal de Crequy. (1 682.)

En vain pour apaiser les murmures des princes voisins, Louvois fit il publier par les écrivains à ses gages, que « cet acte de guerre ne rompait nullement la paix, et que le roi n’entendait que se faire justice sur Alost et quelques autres terres dont les Espagnols étaient en possession. » L inquiétude et l’irritation gagnaient de toutes parts; des écrits répandus en Hollande et en Allemagne, évoquaient devant l Europe le fantôme menaçant d'une nouvelle monarchie universelle : déjà même le roi de Suède avait obtenu l'accession de l’empereur à l’acte de garantie qu’il avait conclu l’année précédente avec les Provinces-Unies. Louis XIV réponditàces manifestations hostiles en invoquant l’arbitrage du roi d’Angleterre, médiateur et garant de lapaix de Nimcgue. Charles II, réduit à gou\erner désormais sans parlement, s’était remis à la solde du roi de Krance , et sa décision

« était point douteuse. Louis ne l’attendit pas toutefois, et il étonna l'Europe par la déclaration inattendue de la levée du blocus de Luxembourg (mars 1682). Les ambassadeurs de 1 empereur et du roi catholique entendirent de sa bouche qu’il ne voulait pas diviser la chrétienté, alors qu’elle recommençait à être menacée par le Turc. La magnanimité du roi fut saluée en France par un cri d’admiration. Non content de laisser l'Espagne libre de porter toutes ses forces au secours de la Hongrie envahie, il allait jusqu’à offrir à Léopold trente mille de ses soldats pour repousser 1 invasion ottomane. Léopold, malgré sa détresse, déclina prudemment cette offre; il savait de quel poids une armée française établie en Allemagne serait sur les décisions de la diète, appelée à élire un roi des Romains, et il craignait moins l’arrivée du grand vizir sous les murs de Vienne, que l’élection du Dauphin de France comme héritier de l’Empire. Là, en effet , était le secret de la modération de Louis XIV : il attendait de l’Allemagne sauvée et reconnaissante la couronne impériale pour son lils. On comprend que l’empereur ait mieux aimé se donner le roi de Pologne Jean Sobieski pour libérateur.

Aussi bien n’ignorait-il pas que le roi de France, pendant qu’il s’offrait d'être en Allemagne le champion de la croix contre l’islamisme, soufflait en Hongrie le feu de l’insurrection, secrètement allié avec Tekeli, par qui l’Empire avait été ouvert aux Turcs. Pour mieux dissimuler ce jeu insidieux de sa politique, Louis XIV crut devoir se donner l’honneur de châtier avec éclat les régences barbaresques, contre

lesquelles s'élevait alors la clameur universelle de la chrétienté. Ce fut sur celle deTripolique tombèrent les premiers coups de la marine française : Duquesne, bravant les colères de la Porte, fit capituler les pirates sous la menace de son canon (Juillet 1681). Au même temps, Château-Regnaud bloquait les côtes du Maroc, et forçait le fameux empereur Mulei-lsmaïl à s’humilier devant une puissance supérieure à la sienne. Un envoyé marocain alla à Saint-Germain demander en audience solennelle la paix à Louis XIV. (Janvier 1682.) Deux ans après le dey d'Alger fit, dans un appareil bien plus humble, porter au roi ses soumissions (avril 1684), mais il ne le fitqu’après avoir subi le désastre d’un double bombardement. Il fallut recommencer au bout de quatre ans la même exécution et avec des ravages plus affreux encore. (1688.)

La France applaudissait à ces exploits de sa marine contre les infidèles : les chaires retentissaient des louanges du roi très- chrétien, des médailles étaient frappées pour glorifier sa piété, en même temps que la toute-puissance de ses armes, et peu s’en fallait cependant qu'à cette heure même il ne fût mis au ban de la catholicité. On était au plus fort de la querelle si malheureusement engagée avec le sainl-sicgc pour l’affaire de la régale.

Le fond du débat était peu considérable; il s’agissait de savoir si le roi avait été fondé, comme il l’avait fait en 1673, à étendre à la Guyenne, au Languedoc et à la Provence le droit qu’il exerçait dans le reste du royaume, de percevoir les revenus des évêchés

vacants et d’en conférer les bénéfices. Ce qui compliqua la question, ce qui lui donna la plus haute gravité, fut la controverse incidemment élevée entre les théologiens gallicans et romains sur les limites respectives du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. Depuis l'année 1G7G, était assis dans la chaire de saint Pierre Innocent XI, pontife d’une vertu rigide, gardien inflexible des intérêts de lÉglise. Il condamna, comme attentatoire aux droits du saint-siège, le livre d’un docteur de Sorbonne qui prétendait étendre la juridiction des évêques, au détriment de celle du pape. L’assenibléc du clergé, siégeant alors à Paris, prit fait et cause pour l’ouvrage condamné, et entraîna bientôt dans le débat la prérogative de la royauté. Il ne suffisait pas à Louis XIV d'être de fait monarque absolu en France; il ne permettait pas que le moindre doute s’élevât au fond des consciences sur le droit divin de sa couronne. Si les deux évêques jansénistes d’Aleth et de Pamiers, qui avaient protesté contre l’extension de la régale à leurs diocèses, avaient été traités avec la dernière rigueur; si les deux grands vicaires investis après leur décès de l’administration, avaient été l’un exilé, l'autre condamné à mort par contumace, c’était pour avoir appelé d’une décision royale au pape, pour avoir prétendu qu il y eût en matière canonique une autorité supérieure à celle du roi dans le royaume. Louis XIV ne s'arrêta pas en chemin ; il pourvut aux bénéfices vacants dans ces deux diocèses, et fit élire pour les administrer de nouveaux grands vicaires. Alors eut lieu le choc, devenu inévitable, entre les deux pouv 2

voir». Innocent XI excommunia les grands vicaires intrus et leur métropolitain, l’archevêque de Toulouse, qui les avait institués (I'r janvier 1681) , le parlement de Paris, de son côté, accourant au secours de la royauté, rendit arrêt contre le bref pontifical qu’il flétrissait du nom de libelle, ne prétendant rien moins qu’élever au même rang dans la hiérarchie le prélat excommunié et le souverain pontife qui avait lancé l'excommunication. (Mars 1681 .) C’était là, selon la distinction de Bossuet, le gallicanisme, comme l’entendaient les parlements, non comme l'entendaient les évêques. Tel était cependant, dans les rangs mêmes de l’épiscopat, réchauffement des esprits que, si Louis XIV en eût cru quelques-uns des membres les plus influents de ce grand corps, il eût convoqué alors un concile national. Tout engagé qu’il fût dans cette triste lutte, il eut la sagesse de se refuser à une aussi violente extrémité : il ne permit rien de plus qu’une assemblée générale du clergé, telle qu’il s’en réunissait dans les circonstances ordinaires. (31 octobre 1681.)

11 n’est personne qui ne sache que Bossuet joua un rôle important dans cette assemblée; ce qu’on ne sait pas assez, c’est quel fut véritablement ce rôle. Ce grand évêque, après avoir achevé l'éducation du dauphin, avait été promu au siège de Meaux; la charge d’aumônier de la dauphine l’avait en même temps attaché à la cour, et il y prenait une influence chaque jour croissante sur l’esprit du roi dans les matières de religion. Dans l’Église, son éloquence et ses admirables travaux de controverse lui avaient donné l’au-

torité et presque le nom de père et de docteur. Sa conscience fut d’accord avec son génie pourlui montrer, au milieu de celle crise, la tâche qu’il avait à remplir, celle de modérateur. Quel que fût son culte pour la royauté et son dévouement passionné pour la personne de Louis XIV, quelque attaché qu’il fût aux vénérables traditions de l’Église de France, il voyait trop bien que le péril n’était alors ni pour le temporel des rois, ni pour les libertés gallicanes. Ce qu’il y avait à craindre, ce qu’il fallait avant tout prévenir, c’était le schisme vers lequel on courait à l’aveugle, et dont quelques prélats, Harlay, archevêque de Paris, Maurice Le Tellier , archevêque de Rouen, Choiseul, évêque de Tournay, paraissaient trop peu s’effrayer. Il y avait à maintenir au-dessus des droits particuliers des églises la grande unité de l’Église catholique, au-dessus de la légitime autorité des évêques, successeurs des apôtres, la prérogative souveraine du successeur de saint Pierre. Tel fut le sens de l’immortel discours par lequel Bossuet ouvrit l'assemblée du clergé le 9 novembre 1681; ce fut à la fois une œuvre incomparable d’éloquence et un grand acte de politique religieuse. La limite fut posée devant laquelle devaient s’arrêter les délibérations de rassemblé*. Elle s empressa, il est vrai, de donner raison au roi dans la question de la régale, et de proclamer l’extension à tout le royaume du droit exercé par la couronne; ce qui attira aux évêques français le reproche trop mérité que leur fit Innocent XI d’avoir obéi à une crainte « servile du pouvoir temporel. » Mais dans la principale affairequi occupa l’assemblée, dans

la célèbre déclaration du cierge (le France sur la puissance ecclesiastique qui futvotée le 1 9 mars 1 682, la sagesse modératrice de Bossuet prévalut sur les emportements de doctrine, dans lesquels un trop grand nombre d’esprits étaient jetés par leur hostilité contre Rome. Rome, sans doute, entendit proclamer avec un déplaisir extrême que le pouvoir des papes ne s'étendait d’une façon directe, ni indirecte, aux choses temporelles; que les décrets rendus solennellement à Constance sur l'autorité souveraine des conciles généraux subsistaient dans toute leur force; que la puissance apostolique devait être limitée par les canons, et les règles, moeurs et constitutions reçues dans le royaume et l’Église de France rester en vigueur; qu’enfin les jugements du pontife romain en matière de foi, malgré la suprême initiative qui lui appartenait, n’étaient irréformables qu’après avoir été confirmés, par le consentement de l’Église universelle. L'injonction faite par le roi aux évêques de faire de ces quatre articles une des bases de l’enseignement théologique dans tout le royaume ne put qu’aggraver le mécontentement d’innocent XI ; il y avait là une flagrante usurpation du pouvoir civil sur la puissance spirituelle, et tel avait été le jugement de la Sorhonne. Le pontife cependant s'abstint de condamner formellement la déclaration ; il craignit de provoquer des résistances qui eussent poussé jusqu’au schisme l’Église gallicane : c'était rendre un implicite hommage à la sage conduite de Bossuet, tout en se réservant de désavouer sa doctrine. La querelle dura plusieurs années encore entre la France et le saint-

siège : nous verrons Innocent XI mettre tout à l’heure ses justes griefs en commun avec ceux de l’Europe coalisée contre Louis XIV.

Ce qui étonne, c’est que la conscience du roi ne se troublât pas davantage de cette guerre déclarée qu'il soutenait contre le chef de l’Église, à l’époque où venait de s accomplir sa conversion . Madame de Maintenon entre ici sur la scène de l’histoire.

On sait que cette petite-fille du célèbre Théodore Agrippa d’Aubigné, malgré tout le charme de sa figure et de son esprit, avait été réduite par la pauvreté à épouser dans sa première jeimesse le poète burlesque Scarron, vieilli avant lâge par ses infirmités. Devenue veuve et toujours pauvre, elle avait obtenu de Louis XIV, par l’entremise de Mme de Montespan, une pension de deux mille livres, et quelque temps après avait accepté de la main de ce prince le délicat emploi d’élever en secret les enfants nés de ses illégitimes amours. Ce fut alors qu elle échangea son nom contre celui de la terre de Maintenon, don de la munificence royale (1675). Lorsqu’en 1679 fut formée la maison de la dauphine, le roi, qui chaque jour goûtait davantage Mme de Maintenon, la donna pour dame d’atours à Anne de Bavière. Ainsi établie dans un rang élevé à la cour, elle usa tout d'abord de son ascendant sur l’esprit de Louis XIV, pour tâcher de l’enlever au scandale du double adultère, et de le rapprocher de la reine. A deux reprises, Bossuet s'était flatté, par ses graves remontrances, d’avoir séparé le roi de Mme de Montespan; mais la rupture n'avait été que passagère, et l'habitude avait bientôt renoué cette

liaison criminelle. Ce fut Mme de Maintenon qui, prêtant à la vertu un charnu* jusqu’alors ignoré du monarque, le tira doucement hors du désordre, et le rendit à ses devoirs. Revenu fidèle auprès de Marie- Thérèse, Louis ne trouva malheureusement pas dans son commerce de tous les jours avec elle ce qui fait la douceur de l'intimité; la médiocre intelligence de cette princesse et son étroite dévotion la laissaient trop au-dessous de lui. C’était dans ses entretiens continuels avec Mme de Maintenon que la cour le voyait chercher le dédommagement des plaisirs coupables auxquels il avait renoncé. Il trouvait là, avec la séduction d’une beauté que quarante - sept ans n avaient point vieillie, les grûcesde l’esprit et l’attrait de la raison. 11 y trouvait une pieuse influence, qui de plus en plus l’occupait des intérêts de son âme. Ce fut au milieu de ce grand changement qui se faisait dans la vie de Louis XIV que survint la mort inattendue de la reine le 30 juillet 1683. Mme de Maintenon ne devait plus tarder longtemps à franchir le dernier degré de sa haute fortune.

Une autre mort, bien plus faite pour émouvoir la France que la mort de la reine, la suivit de près (6 septembre); ce fut celle de Colbert. On a vu le grand ministre, après la paix, de Nimègue, entreprendre contre les profusions royales une lutte sans espoir, et se livrer à d’impuissants efforts pour arrêter le désordre des finances. Si encore il n’eût eu d’autre combat que celui-là à soutenir! Mais il lui fallait se défendre à grand’peine contre la cabale ennemie des Le Tellier; il lui fallait entendre trop sou-

vent de la bouche de Louis XIV des paroles sévères, qui témoignaient des soupçons injustes dont on empoisonnait contre lui l’esprit du monarque. Colbert ne souffrait pas seulement dans son ambition de ce déclin de sa faveur, il en souffrait dans une de ses plus intimes affections , attaché qu’il était au roi par le lien de la reconnaissance et par le souvenir des grandes choses qu'ils avaient faites ensemble. Cependant, dans eet état trop semblable à celui de la disgrâce, sa passion pour le bien public ne s’était point ralentie, et les quatre dernières années de sa vie virent s’accomplir quelques-uns des travaux qui ont le plus honoré sa mémoire. Le Code noir a sans doute aujourd’hui pour nous le tort de consacrer comme un fait légitime de l’ordre social l’abominable trafic et l’esclavage de la race nègre; mais ce n’en est pas moins, au point de vue de l’époque où il fut promulgué, un monument remarquable de, justice et d humanité. La grande ordonnance de la marine, publiée en 1681, n’a pas cessé d’être admirée comme un chef-d’œuvre de sagesse et de prévoyance administrative. C’est tout un code maritime, et grand nombre de ses dispositions font encore loi de nos jours. Il est juste de rapporter aussi «à la féconde impulsion du génie de Colbert les importantes découvertes qui furent faites alors dans le nord de l’Amérique, et qui mirent les postes français en communication les uns avec les autres, des bouches du Saint- Laurent à celles du Mississipi. Le courageux et infortuné Robert de La Salle crut devoir à la gloire de son roi d’appeler du nom de Louisiane l'immense étendue de pays qu’il

venait de donner à la France (1682). .Mais ces derniers fruits de ses labeurs ne suffisaient point à consoler Colbeit des amertumes qui remplissaient la fin de sa carrière; ses forces qui déclinaient n’étaient plus soutenues par les hautes espérances qu’il avait conçues en un autre temps pour la prospérité de la France : le chagrin se joignit aux souffrances d’une cruelle maladie pour avancer le terme de ses jours. Menacé de le perdre, Louis XIV sentit se réveiller son ancienne affection pour lui, et lui écrivit de prendre soin de sa santé. 11 était trop tard. Colbert, dont les pensées n’étaient plus pour la terre, refusa d’ouvrir la lettre du roi, ajoutant cette parole si douloureuse à redire : « Si j’eusse fait pour Dieu la moitié de ce que j'ai « fait pour cet homme, je serais sauvé dix fois, et « maintenant je ne sais ce que je vais devenir. » L’ingratitude populaire suivit de près l’ingratitude royale : il fallut porter de nuit les restes de l’illustre défunt dans l’église de Saint-Eustache pour les dérober aux outrages des gens des halles. Le peuple abusé imputait à Colbert les maux que le grand homme s'était efforcé inutilement de lui épargner. Louvois, dans son âpre ambition, fit tout pour que la famille de son rival ne succédât point à ses charges. Seignelav conserva seulement l’administration de la marine qu'il avait eue du vivant de son père. Celle des finances fut confiée à Le Peletier, parent et créature des LeTellier. Les bâtiments passèrent à Louvois lui-même, empressé de se saisir d’un nouveau moyen d influence auprès du monarque.

Le cours de notre narration nous a conduit à I un

des plus graves événements de ce règne, à un événement que Colbert pressentait avec effroi et qu’il éloignait de tous ses efforts, que Louvois, pas plus que lui, n’eût désiré de voir s’accomplir, mais auquel il eut le malheur de prendre une odieuse part, à l’événement qui peut-être pèse le plus tristement sur la grande mémoire de Louis XIV, à la révocation de l’édit de Nantes. Nous essayerons, dans les limites ordinaires de notre récit, de l’exposer et de l’apprécier avec une entière indépendance. L’historien n’aurait plus aujourd’hui d’excuse pourlaisser en cette matière troubler son esprit par des préjugés d’aucune sorte.

On se rappelle en quels termes* Louis XIV, dans quelques pages de ses mémoires écrites en 1670, instruisait son fils de la conduite qu’il avait jusqu’alors tenue envers les protestants de son royaume. Point de rigueurs nouvelles contre eux, mais pour eux non plus aucune part à ses grâces; encouragements de tout genre pour les rappeler au sein de l’unité; soin attentif de choisir des évêques dont le zèle et les lumières travaillassent efficacement à leur conversion. Le roi ajoutait : « 11 s’en faut encore de beaucoup que j’aie « employé tous les moyens que j’ai dans l'esprit pour « ramener doucement ceux que la naissance, l'éduca- « liou et le plus souvent un grand zèle sans connais- « sance tiennent de bonne foi dans ces pernicieuses « erreurs. J aurai, je l’espère, d’autres occasions de

« vous en parler , sans vous expliquer à l’avance

a des desseins, où le temps et les circonstances des

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