‹ Histoire de FranceChapitre 3 sur 67 · Tome IV, p · texte numérisé non relu

Tome IV, p

« choses peuvent apporter mille changements. » Le sens de ces paroles est clair : il y avait alors chez Louis XIV la ferme intention de faire rentrer, mais par des voies de douceur, ses sujets égarés dans le giron de l'Église. Il croyait, nous l'avons dit plus haut, à son droit, comme à son devoir, de le faire : Henri IV y avait cru avant lui, tout en maintenant l’inviolabilité de l’édit de Nantes, et Richelieu, malgré ses alliances protestantes, n’avait cessé de nourrir la pensée « d accommoder les religions, » et de parvenir ainsi à la suppression de l’édit. Tous les monuments de l’histoire contemporaine attestent que cet édit, quoiqu il portât le titre de perpétuel et d’irrévocable, n’était considéré par l’universalité des catholiques du royaume que comme une transaction provisoire, une mesure de circonstance, bonne à la lin du seizième siècle pour terminer les troubles civils, mais n'ayant plus de raison d être à la fin du dix-septième, dans la France tranquille et forte. C’est qu’en effet la notion, si communément admise aujourd'hui, de la tolérance religieuse, ne l’était alors que par un petit nombre d’intelligences plus spéculatives que pratiques; le fait dominant dans la chrétienté était celui des religions d’État; le droit commun était l’exclusion, la persécution même des cultes étrangers, c'està-dire ennemis; la situation de la France, portant dans son sein un petit peuple hérétique, en même temps qu'un grand peuple catholique, était une anomalie, une sorte d’exception monstrueuse, à laquelle le sentiment national n’accordait la légitimité ni la durée.

Louis XIV se sentait donc pressé, comme catholique et comme Français, en même temps qu'il l’étaitcomme roi, de travailler à l’extinction du protestantisme. Pendant, le cours de la guerre de Hollande, la préoccupation constante des événements militaires se joignit aux ménagements obligés de la politique pour contenir son zèle, et le faire revenir même sur quelques mesures restrictives qu il avait prises auparavant contrôles reliüionnaires. Il eut les bras plus libres après la paix de Nimègue, et, selon les paroles de Mme de Maintenon, « pensa plus sérieusement à la conversion des hérétiques. » Ce fut alors que commencèrent à se multiplier et les amorces offertes à l’intérêt privé pour obtenir les abjurations, et les gênes destinées à rendre l’exercice du culte réformé de plus en plus difficile. Alors est prélevé sur les revenus du clergéun fonds considérable, non plus seulement pour subvenir aux besoins des ministres convertis, mais pour inviter des milliers de pauvres paysans à chercher le soulagement de leur misère dans leur retour à 1 Église catholique. Alors une législation chaque jour plus rigoureuse ajoute pour les relaps la peine de la confiscation à celle du bannissement, supprime, comme inutiles, les chambres mi-parties instituées dans les parlements par l’édit de Nantes, restreint pour les ministres la liberté de la prédication, détruit l’académie ou collège protestant de Sedan, interdit aux catholiques aussi sévèrement les mariages mixtes que l'apostasie, ordonne, pour cause de contravention, la démolition de plusieurs temples, permet enfin au juge d’aller interroger le huguenot mourant sur les dis -

positions de son âme, au prêtre de recevoir l’abjuration des enfants de sept ans. Ces mesures soulèvent aujourd’hui nos consciences, comme autant d’attentats à la liberté humaine : elles avaient l'assentiment des meilleurs esprits et des meilleures âmes à une époque où l’hérésie était encore regardée comme le plus grand des malheurs pour l’individu, comme la plaie la plus funeste pour la société.

Tout cela se faisait de l’année 1 679 à l’année 1 681 , quand Louis XIV vivait encore dans le scandale, entre Mme de Montespan et la duchesse de Fontanges. Lorsqu’en 1682 il eut rompu sans retour avec ses trop longs désordres, son salut et celui de ses sujets devinrent pour lui une seule et même pensée, et il voulut résolument « qu’il n’y eût plus qu’une religion dans son royaume. » C’est Mme de Mamlenon qui l’atteste; elle atteste aussi l’adhésion de Louvois à la volonté royale et la résistance de Colbert « qui ne pensait qu à ses finances. » Le regard de Colbert allait plus loin, et devinait jusqu’où l’on serait entraîné. C’était le moment où siégeait à Paris l’assemblée générale du clergé, et où elle venait de voter la fameuse déclaration de 1682. Elle crut marquer sa session par un autre acte d une égale importance en adressant « à ceux de la religion prétendue réformée un avertissement pastoral , pour les porter à se réconcilier avec 1 Église. » La solennité même de cette démarche en détruisit l’effet. Les protestants, à qui un avertissement d’un autre genre avait été donné par les logements militaires et les premières dragonnades de la Saintonge, qui d’ailleurs voyaient la législation s’ar-

mer tous les jours contre eux de nouvelles rigueurs, comprirent que ladestruction de leur culte était résolue: il y en eut qui, malgré les menaces terribles de la loi, répondirent à l’appel de l’Angleterre, de la Hollande, et d’autres Etals calvinistes et luthériens qui les conviaient à l’émigration; le plus grand nombre se persuadèrent qu'ils pourraient trouver leur salut dans un énergique essai de résistance. Depuis qu’il ne restait plus aux réformés de toute lancicnne organisation de leurs églises que 10111*8 synodes provinciaux, tenus en la présence d’un commissaire catholique, chaque province s était constituée secrètement sous l'autorité d’un directoire composé de six membres. Seize de ces directeurs envoyés par le haut et bas Languedoc, les Cévennes, le Vivarais et le Dauphiné, se réunirent à Toulouse, au mois dejuin 1 683, avec tant de mystère qu’ils se dérobèrent à la surveillance du gouvernement. Pour donner un éclatant démenti aux récits portés à l’oreille du roi sur la conversion de la majorité de ses sujets protestants, il fut arrêté dans cette réunion qu à un jour donné, au mépris des défenses royales, les temples fermés seraient rouverts, et que sur les ruines de ceux qui étaient abattus, la voix des ministres recommencerait à se faire entendre. Ce qui avait été convenu s’exécuta, avec moins d ensemble qu’on se l’était proposé, mais d une façon toutefois assez menaçante pour que les catholiques courussent aux armes, comme à un signal de guerre civile. La modération de l’intendant d Aguesseau et du duc de Nouilles, qui commandait en Languedoc, empêcha l incendic de se propager; six ou sept cents monta-

gnards dauphinois se firent seulement tailleren pièces sur les bords du Rhône par les troupes royales. Quelques exécutions suivirent, et le calme se rétablit, calme trompeur qui fit croire trop aisément à la prochaine soumission des consciences. Alorsen effet on se tenait pour assuré d atteindre sans violence le but désiré. Le mol de Mme de Maintenon : « 11 faut convertir et non point persécuter, » était la fidèle expression de la pensée royale. Et quand elle ajoutait, « cette entreprise couvrira le roi de gloire devant Dieu et devant les hommes; il aura fait rentrer tous ses sujets dans le sein de l’Église, et détruit l’hérésie que tous ses prédécesseurs n ont pu vaincre, » elle racontait l’illusion de Louis XIV, comine la sienne propre (août 1684). Le soin de conduire cette grande affaire était passé des mains malhabiles du secrétaire d’Êtat Chùteauneuf dans celles du chancelier LeTellier, et lexpérience consommée du vieil homme d État semblait une garantie de plus de la prompte et infaillible dissolution du calvinisme. Le Tellier s’empressa de justifier les espérances qui étaient placées en lui, et de nouvelles mesures se succédèrent coup sur coup qui ne laissèrent ni paix, ni trêve aux rcligionnaires. Tout porte à croire que ce fut vers cette époque que commencèrent, selon les propres paroles du petit-fils de Louis XIV', « ces conférences tenues par le roi avec les personnes les mieux intentionnées et les plus instruites de son royaume, » et que fut formé « ce

1. Pièce manuscrite du duc de Bourgogne, publiée par l’abbé Proyart dans la Vie du dauphin, père de Louis XVI.

conseil de conscience particulier, où furent admis deux théologiens et deux jurisconsultes, » à l'effet de délibérer sur la possibili té de révoquer l’édit de Nantes. 11 y eut unanimité pour décider que le roi avait le droit et le devoir de le faire. Louis XIV néanmoins, selon le même témoignage, « laissa mûrir encore son projet pendant près d’un an, employant ce temps à en concerter l’exécution par les moyens les plus doux. » Ces moyens, comme on va le voir, lui échappèrent, et l'événement se précipita presque malgré lui.

Un corps d’armée, sous les ordres du marquis de Boufflers, était rassemblé à la frontière des Pyrénées, pour intimider le cabinet de l’Escurial. L’idée vint à l’intendant du Béarn, foucault, de se servir de ces troupes, comme d’agents de conversion. Déjà Marillac, quatre ans auparavant, avait employé en Poitou et en Saintonge « les missionnaires bottés » et commencé les dragonnades; mais il avait été désavoué et révoqué. Foucault, ne prenant conseil que de son zèle emporté et sans ordres qui l'y autorisassent, alla plus loin que Marillac : sous prétexte de contravention , il fit démolir tous les temples de la province, contraignit de la sorte les ministres de la quitter, et « le champ restant ainsi libre aux conversions, » il y procéda non par la voie légitime dçs prédications, mais par les distributions d’argent et la terreur des logements militaires. Lui-même, dans ses mémoires, fait des succès qu’il obtint le plus pompeux étalage : « Des vingt-deux mille religionnaires qu’il y avait en Béarn, écrit-il, il n’en resta pas mille (juillet 1685). » Le nombre même et la facilité de ces abjurations eussent dù les rendre suspectes, mais

celle façon d’agir élait trop conforme au génie de Louvois pour qu’il voulul y regarder de plus près, et d accord avec le chancelier son père, il se détermina à faire des conversions une entreprise toute militaire. Il eut soin seulement d’ordonner que la plus rigoureuse discipline présidât à cet emploi des troupes; il ne fallait pas moins pour que le roi y donnât son assentiment. Boufflers entra donc en Guyenne avec tous ses régiments, afin d y combiner son action avec celle des intendants de Ris et de la Berclière. On s'attendait à une tâche bien autrement lente et difficile que ne l’avait été celle de Foucault en Béarn : la promptitude du résultat y fut plus grande au contraire et plus étonnante; le 7 septembre, cinq semaines après les ordres expédiés â Boufflers, Louvois écrivait au chancelier : k II s’est fait soixante mille conversions dans la généralité de Bordeaux et vingt mille dans celle de Montauban.... Les ecclésiastiques ne peuvent suffire â recevoir les abjurations, mandait-il dans une autre lettre — On n’attend pas l’arrivée des troupes. » Comment se fût-il arrêté dans le cours d'une entreprise dont le succès semblait si merveilleux? Le duc de Noailles reçut pour le Languedoc les mêmes ordres que le marquis de Boufflers avait reçus pour la Guyenne, et la cour étonnée cria de plus en plus au miracle, lorsqu’elle apprit que les plus anciens et les plus ardents foyers du calvinisme, Montpellier, Nîmes, Lzès, Alais « et autres villes voisines s’étaient converties par délibération, » et qu’au commencement d’octobre la présence des soldats u’élait déjà plus jugée nécessaire en ces contrées pour y rn-

mener les huguenots au sein de l’Église. En Provence et en Dauphiné, en Limousin, en Saintonge et en Poilou, et sur d’autres points du royaume, à Sedan, à Dieppe et au Havre, dans les diocèses de Tours, de Blois, de .Meaux, les mêmes résultats avaient été obtenus, en montrant seulement les troupes , et il y eut pour Louis XIV un court moment de pieuse allégresse, où il put croire accomplie la parole prononcée devant lui peu auparavant par l'orateur de l’assemblée du clergé : « Nous vous devrons bientôt l’entier rétablissement de la foi de nos pères. »

S il était vrai, comme semblaient l’attester les lettres envoyées tous les jours au roi, que l'immense majorité des protestants eût abjuré 1 hérésie, on en arrivait tout naturellement à conclure que l’édit de Nantes n’avait plus de raison d’exister. Ce fut sous l’empire de cette illusion que se tint le dernier conseil où la révocation de cet édit fut mise en délibération. Le dauphin y lut un mémoire anonyme, qui lui avait été adressé la veille, et dans lequel étaient indiquées quelques-unes des conséquences funestes à 1 État que cette mesure devait entraîner. Louis XIV répondit qu’il avait tout prévu depuis longtemps et pourvu à tout ... a après quoi, ajoute son petit-iils, il fut conclu d’un sentiment unanime pour la suppression de l’édit de Nantes. » Le Tellier, retenu à Paris par ses infirmités, rédigea et envoya au roi à Fontainebleau la déclaration par laquelle celte résolution d une si solennelle importance allait être portée à la connaissance des peuples. Elle fut publiée le Iboctobie 1685. Douze jours après le chancelier expirait, empruntant v 3

les paroles du vieillard Siméon, pour rendre gloire à Dieu de l’acte par lequel il lui avait été donné de couronner sa longue vie. Avant de mourir, LeTellier avait pu entendre les premiers applaudissements dont la France sal ua cet acte destiné à être j ugé si d i fTéremmen t par la postérité. Ce ne fut pas seulement dans la chaire que retentirent, proclamées par l’éloquent organe de Bossuet, de Fléchier, de Bourdaloue et plus tard de Massillon, les louanges du monarque vainqueur de l'hérésie; ce ne furent pas seulement les parlements, les académies, l’Université, tous les corps ayant voix dans le royaume qui portèrent aux pieds du trône l’unanime expression de leur enthousiasme; on peut de même, si l’on veut, ne tenir aucun compte de l’immortalité promise par le marbre et le bronze à cet éclatant triomphe de la religion. Mais qu'on recueille les témoignages des esprits les plus élevés de l’époque, de ceux que nous appellerions aujourd’hui les plus légitimes représentants de l’opinion publique, on les trouve tous d’accord pour louer spontanément et sans réserve le grand coup d état de Louis XIV. Arnauld , dans son exil de Hollande, parle comme Hancé dans sa solitude de la Trappe; Mme de Sévigné et Bussy Rabulin, dans les libres confidences de leur commerce épistolaire, ne mettent point de bornes à à leur admiration; La Bruyère et La Fontaine, qui ne sont courtisans l un ni l’autre, exaltent à l’envi, « le bannissement d'un culte faux, suspect et ennemi de la souveraineté », et « la vérité désormais régnant dans toute la France. » On peut l’affirmer sans la plus légère ombre d’exagération, il n’y eut alors qu’un sen-

timent, qu’une voix parmi la masse catholique du royaume pour glorifier la révocation de l’édit de Nantes.

Est-ce à dire pour cela que Louis XIV ait eu raison de la décréter, et la complicité du peuple doit-elle absoudre le roi devant le tribunal de l'histoire ? Nous sommes loin de le penser. Le règne du grand roi n’était pas terminé, que déjà le jugement de la France n était plus le même sur un événement dont se déroulaient chaque jour les réelles et tristes conséquences. Lorsqu’on vit les hérétiques rétracter par milliers leur abjuration et se rattacher avec une invincible opiniâtreté à leur culte proscrit; lorsqu’on vit le gouvernement royal amené à déployer contre eux les dernières rigueurs de la loi et réduit même à l’emploi de la violence; lorsqu’on entendit parler de l'émigration d’un nombre considérable de familles, qui étaient allées porter chez les nations voisines leur industrie et leur richesse; lorsque rcteutirent en Europe les cris de haine des protestants réfugiés et qu’ils eurent soufflé le feu de leurs vengeances aux peuples de l’Angleterre, de la Hollande et de F Allemagne; lorsqu’enfin devant cette sinistre réalité s’évanouit la magnifique chimère de l unité religieuse, et que les malheurs de Louis XIV eurent commencé à diminuer le prestige de sa grandeur, bien des esprits envisagèrent sous un autre jour ce qu'ils avaient tant admiré, et l’on murmura tout bas que le grand acte de religion et de politique avait été une grande faute. On était dans le vrai. Il est du devoir des gouvernants d'avoir la vue plus longue que les gouvernés. Le tort de Louis XIV fut de n’avoir pas su ou voulu recon-

naître 1 illusion de ces conversions en niasse qui faisaient battre des mains à toute la France, de n'avoir point prévu les répressions violentes auxquelles il serait fatalement entraîné, la dépopulation de plusieurs de ses provinces, les plaies mortelles de l'industrie et du commerce, et le furieux redoublement des haines étrangères. 11 avait méprisé, comme des considérations d’un ordre secondaire, ces résultats que Colbert lui avait fait maintefois pressentir et qu’il entrevoyait lui-même; tout cela n’était rien pour lui, à côté de la gloire dont l’hérésie détruite le couvrirait devant Dieu et devant les hommes. 11 vit de ses propres yeux cette gloire lui échapper, et les conséquences dont il avait détourné ses regards peser cruellement sur le royaume.

Y a-t-il un sérieux intérêt à rechercher quelle fut la part de Mme de Maintenon dans la révocation de l’édit de Nantes? Comme 1 année de cet événement fut la même que celle du secret mariage de l’aimable et pieuse veuve avec le roi, on s’est accoutumé à en conclure, que la nouvelle épouse de Louis XIV influa puissamment sur les déterminations qui furent prises en cette grave occurrence. C'est là une pure hypothèse. Mme de Maintenon ne se cachait point pour dire et pour écrire combien son zèle pour la religion et pour la gloire du roi l’intéressait au succès de la grande œuvre qui se poursuivait au vu et au su de toute la France; mais discrète et réservée, peu disposée à se pousser en avant et à charger sa conscience de la responsabilité d'une immixtion directe dans les affaires d État, regardant et écoutant plus volontiers qu elle

ne parlait, « elle ne s'opposa point », c’est le mot de Voltaire, « à ce qui se fesait sans elle, » mais a ne pressa ni la révocation de ledit, ni ses suites.» Avant, comme après 1 événement, on la voit constamment exprimer le vœu que les conversions s’accomplissent par les voies de douceur et de persuasion, et personne n’applaudit plus sincèrement qu’elle à l’envoi de Fénelon, de Fléchier, de Bourdaloue et d’autres pères de la société de Jésus dans les provinces nouvellement converties pour les affermir par la prédication dans leur retour trop précipitéà la foi catholique. Chose étrange ! ce fut la disposition la moins rigoureuse, et comme nous dirions aujourd'hui, la plus libérale de l’édit de révocation, qui contribua peut-être le plus à en détruire l'effet. Après les articles qui enjoignaient la démolition de tous les temples, défendaient l’exercice public de la religion réformée, exilaient les ministres, interdisaient à tous les autres religionnaires la sortie du royaume, renouvelaient les ordonnances contre les relaps, etc., etc., se trouvait une clause finale par laquelle les protestants non convertis étaient autorisés a à résider en France et à y jouir de leurs biens, « sans pouvoir être empêchés, ni troublés, sous pré- « texte de religion, en attendant qu’il plût à Dieu de « les éclairer, comme les autres. » Ce dernier article fut, pour des milliers de malheureux convertis par la peur, un encouragement décevant à revenir sur le mensonge de leur abjuration et à déserter les autels catholiques; ils oubliaient les terribles peines décrétées contre les relaps, et le système déjà si tristement inauguré des dragonnades A la voix du ministre

impérieux, pressé d'en finir avec une résistance qui gênait ses calculs d ambition et de guerre les soldats eurent la permission « de vivre fort licencieusement » dans les villes et villages réfractaires du midi et de l’ouest, et ils en usèrent. Ce qu'ordonna Louvois, il est exact de le dire, était ignoré de Louis XIV, et l'histoire, dans ses équitables jugements, n'a pas manqué de faire à chacun d'eux sa part ; mais c’était contre le monarque que s’enflammaient les haines de ses sujets persécutés, et que s’exaltait leur fanatisme; c’était contre lui que Be déchaînait l’éloquence passionnée de Jurieu et des autres ministres exilés, trop prompts à oublier qu'au même temps les mêmes rigueurs frappaient les catholiques en plus d’une contrée protestante. Dans les événements dont nous allons reprendre le récit, nous trouverons presque à chaque pas Louis XIV embarrassé par les résultats funestes de la suppression de l’édit de Nantes. En présence de ces résultats, le grand roi pourra se reposer dans le calme de sa conscience pour n’avoir agi qu'en vue de la gloire de Dieu et en union avec le sentiment de ses peuples; mais il aura en même temps à se faire à lui-même le triste et humiliant aveu d'avoir failli gravement dans sa politique.

Nous avons dit comment s’évanouit son rêve ambitieux d'assurer au dauphin l’héritage de la couronne impériale. L’héroïsme chevaleresque de Jean Sohieski et de la nation polonaise, toujours empressée de se jeter à l’avant-garde de la chrétienté contre les infidèles, épargna à Léopold la nécessité dangereuse d accepter les secours intéressés de Louis XIV ; le 12 septembre

1683, Sobieski fit lever le siège de Vienne au grand vizir Kara Mustapha, et l'empereur sauvé se crut en droit d’être ingrat envers le roi de Pologne et dédaigneux envers le roi de France. Il n’y eut plus dès lors de motif pour celui-ci de suspendre les réclamations qu’il avait élevées contre l’Espagne; il les renouvela d un ton plus que jamais menaçant, et n’obtenant point de réponse, il fit entrer ses troupes dans les Pays-Bas, avec sa déclaration ordinaire qu’il n'entendait que reprendre son bien, sans rompre pour cela la paix. Le cabinet de l’Escurial, prenant plus conseil de son droit que de sa force, déclara la guerre à la France (28 octobre). Le prince d’Orange, l’oeil toujours ouvert sur les dangers de l’Europe, eût bien voulu donner dès ce moment la Hollande pour alliée à l’Espagne; mais il trouva auprès de la bourgeoisie commerçante et pacifique d’Amsterdam une opposition invincible à ses projets belliqueux. Les coups de Louis XIV tombèrent sur les provinces belges presque sans rencontrer de résistance ; Courtrai fut pris, Oudenarde bombardée, et pendant que le roi menaçait Mons et Bruxelles, le maréchal de Créquy alla assiéger Luxembourg, qu’il réduisit en cinq semaines à capituler. Le but où tendait l’ambition de Louis XIV était atteint; la France avait acquis, entre la Meuse et la Moselle, un nouveau boulevard que Vauban se préparait à rendre inexpugnable; Créquy ne jugea pas que ce fût assez, et pour mieux assurer cette frontière, il contraignit l’électeur de Trêves à démanteler les fortifications dont il venait d’entourer sa capitale. Ce n’était plus 1 Espagne, c’était l Empire qui était

bravé par ce dernier coup. Mais, avec l’Angleterre et la Hollande immobiles, l’Empire, pas plus que l'Espagne, n'était en état de tenir tête à Louis XIV. Rien de plus modéré d ailleurs que les protestations du conquérant, qui déclarait ses réclamations satisfaites, et s’engageait envers les Provinces-Unies à ne pas prendre un pouce de terrain de plus dans les Pays-Bas. Le faible D. Carlos n’eut donc d’autre ressource que de remettre ses intérêts aux mains de l’empereur, qui lui-même se vit obligé de baisser la tête et de reconnaître comme bonnes et légitimes durant vingt ans les usurpations de territoire que ses armes ne pouvaient empêcher. La trêve de Ratisbonne, signée le 15 août 1684, laissa Louis XIV en possession de Strasbourg et des autres villes adjugées à la France par les chambres de réunions, en même temps que du duché de Luxembourg et de sa capitale

La puissance de Louis XIV, que nous disions parvenue à son apogée après le traité de Nimègue, semblait portée plus haut encore par la transaction conclue à Ratisbonne avec l’Empire; mais les haines s'étaient accrues en proportion de la terreur inspirée par le superbe monarque, et il montrait peu de souci de les apaiser. On eût pu croire au contraire qu'il prenait à tâche de les envenimer de plus en plus, à voir le traitement cruel et humiliant que, pour venger sa gloire offensée, il infligea alors à la république de Gênes. Ses griefs contre Gênes n'avaient rien de sérieux ; il n'avait au fond à lui reprocher que la fidélité traditionnelle de la république à l'alliance espagnole, et la construction commencée dans ses arsenaux

de quatre galères, qu’il prétendait destinées au service du roi catholique. 11 exigea que cette construction cessât, se plaignant en même temps avec hauteur du langage peu respectueux qu’on tenait sur lui dans les Etats de la Seigneurie. f,es Génois ne lui donnèrent point satisfaction sur ses plaintes, et ne discontinuèrent point leurs armements. On s’afflige de voir le fils de Colbert, le jeune Seignelay, saisir cette occasion de rivaliser de férocité guerrière avec Louvois. Il ne voulut point laisser à Duquesne le triste honneur de châtier la vieille cité, trop fidèle aux souvenirs de son indépendance; il courut à Toulon se mettre lui-même à la tête de l’escadre, dont il avait ordonné l'armement, et sur le refus de Gênes de se soumettre aux injonctions royales, il commanda contre elle le feu simultané de dix galiotes à bombes. Gênes fut foudroyée ; on aimait à emprunter à la mythologie une expression qui rappelait les vengeances de Jupiter. La magnifique cité de marbre, sur les trois quarts de de sa surface, n’offrit bientôt plus qu’un amas de ruines : cette effroyable exécution avait duré dix jours, lorsque Seignelay se retira, ayant épuisé tous ses moyens de destruction (18 à 28 mai 1684). L’effet espéré du bombardement ne fut pas toutefois immédiat : les Génois, sous les éclats de la foudre qui les écrasait, ressentirent plus de colère que d’épouvante, et ils refusèrent de capituler au milieu de leurs décombres. Mais quand ils virent ( Europe, dont ils attendaient les secours, transiger à Raîisbonne et ajourner ses représailles, quand ils virent Louvois employer l’hiver à préparer contre eux par terre des

coups plus terribles et plus décisifs que ne l’avaient été ceux de Seignelay, ils comprirent, la nécessité de céder, et invoquèrent la médiation du pape. Louis XIV, malgré la querelle où il était engagé avec Innocent XI, affecta de déférer à l’intercession de l’envoyé pontifical, et déclara ne vouloir rien prendre du territoire génois, « mais seulement laisser un exemple mémorable de sa vengeance à ceux qui oseraient 1 offenser. », Il y eut, au reste, plus de faste que de rigueur dans cette vengeance; la principale condition du traité signé à Versailles le 12 février 1685 fut qu’en dépit de la loi qui défendait au Doge de sortir des terres de la république, ce magistrat viendrait, avec quatre sénateurs, offrir ses soumissions au roi de France. Le doge Imperiali fut en effet reçu, avec une imposante solennité, par le roi assis sur son trône, et debout il lui lut un discours rédigé par Seignelay dans les termes les mieux faits pour relever la superbe grandeur de son maître. Louis XIV prit à tâche d’adoucir par les égards de la plus délicate courtoisie ce que l'humiliation du doge avait pour lui de trop cuisant; il le promena au milieu de toutes les magnificences de Versailles, et l’on connaît l’ingénieuse et digne réponse du noble Génois qui, interrogé sur l impression que lui causait la vue de tant de merveilles, dit ne rien trouver là de plus rare que de s’y voir lui-même. Cet attentat à la dignité, quoique élective, d’un petit souverain irrita plus profondément peutêtre les têtes couronnées de 1 Europe que ne l’avaient fait les usurpations territoriales des dernières années.

Louis XIV cependant, pas plus au dedans qu'au

dehors, ne ménageait sa fortune. La perte de Colbert ne l’avait pas seulement privé des lumières supérieures d’un grand ministre, elle avait laissé l’influence de Louvois sans contre-poids auprès de lui, et Louvois, en poussant le monarque du côté où il penchait, le jetait en toutes choses dans les extrêmes. Il avait su se faire un instrument de son parent, le contrôleur général Le Pelletier, probe, mais faible de caractère, et les finances de l’État lui étaient abandonnées pour les bâtiments et les beaux-arts, dont il avait le département, comme pour les choses de la guerre. Les soldats qu’il employait avec tant de succès pour les travaux des places fortes, lui servaient de même pour ceux de Versailles, et ils ne faisaient pas la moindre part des vingt-deux mille ouvriers que Dangeau y compta dans l’été de <684. Ce fut alors que Louvois conçut la pensée de confier aux troupes l’exécution d'un ouvrage gigantesque, destiné à amener en abondance dans la résidence royale et dans ses jardins l’eau, que la machine de Marly ne fournissait qu’en une quantité insuffisante. Il s’agissait d’aller chercher à vingt-sept lieues la rivière d’Eure, dont le niveau avait été reconnu plus élevé que celui de Versailles, et de la conduire par des canaux de dérivation et par un magnifique aqueduc, jusque sous les fenêtres du monarque, pour alimenter la grande cascade et les jets d’eau où se plaisaient ses regards. De ce prodigieux travail, la partie la plus difficile était la construction de l’aqueduc. Les bras des soldats n’y furent point ménagés, et la petite ville de Maintenon leur fut assignée pour quartier général, flatterie déli-

eate à laquelle ne fut pas insensible la châtelaine qui en portait le nom. Mais il n’y avait assez rigide économie qui pût empêcher cette œuvre colossale d’être extraordinairement dispendieuse, pas plus qu'il n'était possible de remuer pendant les mois d’été des terres marécageuses, sans que les exhalaisons en devinssent funestes aux travailleurs. La mortalité se mit parmi les troupes dès l’automne de 1 686 ; elle continua l’année suivante dans une proportion beaucoup plus considérable, et il fallut enfin, en 1688, lever le camp de Maintenon. Ici encore il y a grandement à rabattre des assertions outrées de Saint-Simon, lorsqu’il s’écrie : « Qui pourra dire quel or et quels hommes cette tentative nous coûta?... ce fut la ruine de l'infanterie. « Mais quelle que soit l’exagération de ces paroles, la simple réalité des faits reste assez fâcheuse pour la mémoire de Louvois, et il est très-vrai de dire qu’il n’épargna ni les deniers publics, ni la vie des soldats pour une œuvre aussi stérile que fastueuse, dont le but unique était de donner à l’orgueil royal la satisfaction de vaincre à tout prix la nature. Louvois ne tarda point du reste à s’apercevoir qu’en multipliant ses attributions outre mesure, il n’avait fait, par un faux calcul d’ambition, que multiplier auprès du roi ses chances de défaveur. Louis XIV commença à trouver en lui quelque chose qui ressemblait trop à un premier ministre, en le voyant tenir Le Pelletier sous sa dépendance, s’ingérer plus avant que le secrétaire d État Colbert de Croissy dans le maniement des affaires étrangères, trancher du souverain dans la direction des bâtiments et des beaux-arts, et faire de la conver-

sion des protestants une des branches de l'administration de la guerre. Louvois fut exposé, comme l’avait été Colbert, à entendre l’expression de plus en plus fréquente du mécontentement de son maître.

Il se faisait alors, sous l’influence de Mme de Maintenon, un certain changement dans laspect de la cour. Rien n’avait varié dans la magnificence extérieure, non plus que dans 1 imposante régularité de l’étiquette ; mais le roi se renfermait davantage, trouvant auprès de la compagne qu’il s’était donnée un charme paisible, supérieur à celui qu'il trouvait naguère dans l’enivrement des voluptés, dans le bruit et l’éclat des fêtes. A ses heures de travail même, il commençait à ne se pouvoir séparer d’elle. Quelques instants des journées royales se passaient aussi près de la dauphine, princesse dont Louis estimait grandement la piété et les vertus, quoique sa tristesse habituelle en diminuât le charme. Elle avait réjoui le coeur du roi en lui donnant deux petits-fils : le duc de Bourgogne, né en 1G82, et l'année suivante le duc d’Anjou1. Les récits du temps témoignent tous de l'inconcevable ivresse que la naissance du premier de ces deux princes causa dans tout le royaume; le roi lui-même ne sut point modérer sa joie : il permit aux valets et aux courtisans d envahir pêle-mêle Versailles, et l’on ajoute qu'il se laissa embrasser par tout le inonde. Une autre occasion toute différente fit éclater, à quelque temps de là, la vivacité du sentiment na-

1. Le duc de Berry, le troisième des fils du grand dauphin, ne naquit qu’en septembre 1686.

tional pour le monarque. Louis XIV, atteint d’un mal grave, eut à subir, vers la fin de 1686, une opération dangereuse, qui, plus d'une fois renouvelée, finit par réussir. Lorsqu’au commencement de 1687 il alla à Notre-Dame remercier Dieu de sa guérison et dîner ensuite à l’hôtel de ville, la population de Paris, peu accoutumée à le voir, ne mit point de bornes aux transports de son enthousiasme. Il n'avait pas cessé pour la France d être le grand roi.

L’Europe aussi continuait, malgré elle, à lui reconnaître ce titre; mais c était avec la pensée désormais arrêtée de tout faire pour abaisser cette oppressive grandeur. La ligue d’Augsbourg venait d être conclue (9 juillet 1686): grave événement dans l’histoire, puisque c’est le point de départ du mouvement rétrograde de la fortune de Louis XIV.

On se souvient que le roi de Suède , ulcéré de la perte de son duché des Deux-Ponts, s'était lié avec la Hollande d’abord et ensuite avec l’empereur par les engagements secrets d’une ligue défensive; mais nul résultat n'était sorti de cette transaction, annulée postérieurement par la trêve de Ratisbonne. Il restait seulement de là des éléments d hostilité contre la France, qui n’attendaient que l’occasion de se rejoindre et d en attirer à eux d’autres, pour former une redoutable, coalition. Cette occasion fut fournie par l’ouverture inattendue de la succession palatine. L’électeur Charles, comte palatin du Rhin, frère de la duchesse d’Orléans, étant mort sans enfants le 15 mai 1685, Louis XIV revendiqua tous les biens allodiaux et mobiliers laissés par le défunt, comme appartenant de

droit à sa belle-sœur, et sur le refus du duc de Neubourg, héritier incontesté des terres féodales, de satisfaire à cette réclamation, le litige fut porté par le roi devant le tribunal arbitral du souverain pontife. La modération inaccoutumée de Louis XIV, au lieu de. lui profiter, tourna contre lui en cette circonstance : elle laissa le temps à ses ennemis d’ameuter l’opinion de l'Allemagne contre les nouveaux envahissements dont il la menaçait, et de faire taire les dissentiments qui, sur d’autres points, les séparaient dans l’unique intérêt, de leur haine commune. L’empereur, les rois d’Espagne et de Suède, comme membres de l'Empire, l’électeur de Bavière, les cercles de Bavière, de Franconie et de Souabe, et tous les princes de la maison de Saxe, signèrent à Augsbourg le pacte célèbre par lequel ils s’engageaient à mettre sur pied une armée de soixante mille hommes, pour maintenir l intégrité de l’Empire, telle que l'avaient reconnue les traités de Münster, de Nimègue et la trêve de Ratisbonne. C’était un acte purement défensif et en apparence particulier à l’Allemagne. Le prince d’Orange, quoique sa main eût puissamment contribué à former le nœud de cette alliance, ne crut pas le moment encore venu d’y faire entrer la Hollande. A l’heure des combats, il se tenait désormais pour assuré d’y entraîner ses compatriotes. Le bruit habilement propagé et exagéré de la persécution religieuse qui sévissait en France imposait silence dans les États Généraux au parti républicain ami de la paix, et le stathouder, porté par le flot des passions populaires, reprenait 1 ascendant qu’il avait exercé en 1672. Mais il ne convenait pas

à ce grand ambitieux de s’engager trop avant alors dans les affaires de T Allemagne; la ligue d'Augsbourg n’était pour lui qu’une auxiliaire destinée à concourir aux profonds desseins de sa politique.

C’était une idée arrêtée dans l’esprit de Guillaume de Nassau que le succès d’une coalition européenne contre Louis XIV ne pouvait être assuré et complet sans 1 Angleterre. En IG78, à la dernière heure de la guerre de Hollande, il était parvenu à entraîner Charles II, malgré lui, dans l’alliance des Provinces- Unies; il visait plus loin cette fois et ne songeait à rien moins qu’à se donner lui -même pour chef au peuple anglais contre la France. Les violentes entreprises du parti whig, pendant les deux dernières années du règne de Charles II, avaient ramené pour un moment vers la royauté le sentiment national, et ce prince, dispensé par l’or de Louis XIV de convoquer son parlement, avait tranquillement achevé sa vie le

10 février 1685. Il était mort secrètement catholique. Son frère, le duc d’York, connu pour l’être, ne trouva nul obstacle à lui succéder; la téméraire échauffourée du duc de Montmouth ne sembla même qu affermir le trône de Jacques IL Mais l’impitoyable rigueur avec laquelle furent châtiés les adéhrents de cette rébellion commença à indigner la nation anglaise : bientôt les efTorts déclarés du roi pour le rétablissement de la religion catholique grossirent les mécontentements.

11 fut curieux de voir alors éclater les colères de l’opinion publique contre toutes les mesures de tolérance religieuses décrétées par Jacques II; l’abrogation du lest , qui pourrait être appelée l’édit de Nantes de ce

monarque en faveur des catholiques, devint contre lui le grand grief de l’Angleterre. Il ne fut plus aux yeux de son peuple que le complice de Louis XIV pour l'extinction du protestantisme. Jacques cependant, et peut-être fut-ce une des causes de sa perte, ne songeait nullement à enchaîner sa politique à celle de la France, et à trafiquer, comme l’avait fait son frère, de l'indépendance et de l’honneur de sa couronne. H n attendait de Louis XIV secours d’hommes ni d’argent pour accomplir son projet de restauration du catholicisme; il prétendait rester un roi national en gouvernant contre l’esprit national de l’Angleterre. Tout attestait une conscience plus droite qu’éclairée dans la conduite de ce malheureux prince. C’était faire beau jeu à son gendre, qui ne tenait compte de sa parenté avec lui que pour les chances qu’elle fournissait à son ambition. La Hollande était pleine de réfugiés d’Angleterre et d’Écosse, qui le pressaient de prendre les armes pour leur religion et leurs libertés en péril, et lui promettaient la couronne en récompense de ses secours. C’était pour le renversement de Jacques II que le prince d'Orange réservait, à l’heure venue, la flotte et l’armée des Provinces- Unies.

Si Louis XIV en eût cru Louvois, il eût tranché par une offensive brusque et hardie le litige de la succession palatine, et n’eût pas donné le temps de se rassembler à ces nuages qui, des divers points de l’horizon, menaçaient d’éclater sur sa tête. Mais Louvois n’était plus le seul conseiller écouté par le roi; une autre influence s'élevait à côté de la sienne, toute pa- V 4

cifique et ennemie des entreprises violentes. Mme de Main tenon, sans sortir de sa réserve habituelle, intéressait la conscience de Louis XIV à épargner au royaume les souffrances d une nouvelle guerre, et le roi, par lui-même, était moins disposé que par le passé à en courir les hasards. Son ambition eût été de changer la trêve de Ratishonne en un traité définitif, et de s’affermir dans les conquêtes qu’il avait faites, bien plutôt que d’en faire d’autres. 11 ne pouvait se dissimuler à quel point sa liberté d’action était gênée au dehors par les mesures répressives auxquelles il s’était obligé contre le protestantisme. Il voyait quel vide faisait dans ses armées la retraite de plusieurs centaines d'officiers, passés pour la plupart au service étranger, afin de combattre pour leur religion contre la France. Si le vieux Duquesne n’avait demandé qu à mourir tranquille et oublié dans sa foi et dans sa patrie, il n’avait pas été imité par l’illustre aventurier Schonberg, dont l’épée était engagée à l électeur de Brandebourg et allait l’être bientôt au prince d Orange. Quel capitaine, après celui-là, offrait alors aux armes françaises la garantie assurée de la victoire? Condé, qui, dans sa vie paisible de Chantilly, était encore pour la France l’ombre d’un grand nom, venait de mourir (I l décembre 1C86). Créquy, dont les deux dernières campagnes avaient si glorieusement rappelé celles de Turenne, avait aussi cessé de vivre. Restait le maréchal de Luxembourg, mais qu’aucun grand exploit n’avait encore signalé, et qui, depuis peu sorti de la Bastille, où l’avait fait entrer sa participation fâcheuse à l'affaire des poi-

sons, se trouvait sous le poids d’une disgrâce dont on ne croyait pas qu’il pût se relever. En de telles circonstances, on conçoit que Louis XIV, même en regardant la guerre comme inévitable, aimât mieux l’attendre que la provoquer. Ce fut cependant alors que, par un acte dont il ne calcula point la portée, il jeta sur l’Europe la première étincelle do l'incendie qui allait l’embraser.

Innocent XI, le plus vénéré des pontifes qui pendant le cours de ce siècle eût occupé la chaire de saint Pierre, mettait sa conscience dans le gouvernement temporel de ses états, aussi bien que dans la défense des intérêts spirituels de l’Église. 11 crut devoir au bon ordre et à la tranquillité de la ville de Rome d’abolir le privilège abusif concédé aux ambassadeurs d'interdire aux officiers de la police pontificale, non pas seulement l’entrée de leur palais, mais celle même des quartiers où ils résidaient. Toutes les puissances catholiques s’empressèrent de reconnaître le droit souverain du pape, et de renoncer à des franchises uniquement profitables aux malfaiteurs dont la ville était remplie. Louis XIV seul n’accorda point à Innocent XI ce témoignage de déférence, sous l'orgueilleux prétexte que « sa couronne ne s’était jamais réglée sur l’exemn pie d’autrui, mais que Dieu 1 avait établie pour « servir de règle et d’exemple aux autres. » Défiant l’excommunication lancée par le pontife contre quiconque prétendrait rétablir l'abus des franchises, il ordonna au marquis de Lavardiu d’aller à Rome prendre possession du palais Farnèse, avec l’escorte d'un millier d’hommes en équipage de guerre (16 no-

vembre 1687). Innocent XI répondit à cet acte d’agression en refusant de recevoir 1 ambassadeur excommunié, et peu après mit sous l'interdit l’église de Saint-Louis des Français, où, le jour de Noël, Lavardin, malgré ses défenses, avait été admis aux sacrements. Le parlement de Paris ne manqua pas cette occasion d’ouvrir les hostilités contre Rome, et pour porter à Innocent XI un coup plus direct et plus fort, appela des bulles pontificales, non pas, selon la forme ordinaire, au pape mieux informé, mais au futur concile. Il suppliait en même temps le roi de convoquer un synode national et de rompre toute relation avec le gouvernement du saint-père. Il n'était dans l’esprit, ni dans la situation de Louis XIV de se laisser conduire jusque-là par les emportements schismatiques de la magistrature; un des plus pressants intérêts de sa politique vint d’ailleurs lui commander peu après de se rapprocher d’innocent XI. L'électeur de Cologne venait de mourir (3 juin 1688), et le chapitre, assemblé pour lui nommer un successeur, n’ayant point donné au cardinal de Furstenberg, candidat français, le nombre de voix suffisant pour rendre l'élection canonique, le choix définitif retournait au pape. Rien ne pouvait être plus dangereux pour la France que de voir l'électorat de Cologne, bordé tout entier par le cours du Rhin, passer aux mains ennemies du prince Clément de Bavière, compétiteur adolescent suscité par la ligue d’Augsbourg à Guillaume de Furstenberg. Le roi envoya donc Chamlay, sous un nom supposé, pour ouvrir une négociation secrète avec le souverain pontife. Ni Chamlay, ni la

lettre royale dont il était porteur ne furent reçus. Louis XIV ne pouvant plus douter des intentions hostiles du pape, adressa alors au cardinal d'Estrées une dépêche, destinée à être publiée comme un manifeste, dans laquelle il dénonçait à la catholicité la conduite d'innocent XI, « comme donnant au prince « d’Orange la hardiesse de faire tout ce qui pouvait « marquer le dessein formé d aller attaquer le roi « d’Angleterre dans son propre royaume — , et d'en « extirper la religion catholique. » L’accusation n’était que trop fondée; mais le pape, à qui les pratiques de Guillaume de Nassau étaient soigneusement cachées, s’en indigna comme d’une odieuse calomnie; il y répondit en conférant lélectorat de Cologne au prince bavarois, et en excommuniant le parlement de Paris. La sage influence de Bossuet, à laquelle se joignit sans doute celle de Mme de Maintenon, prévint les extrémités auxquelles quelques évêques, imbus du gallicanisme parlementaire, eussent voulu pousser le roi. Louis, en rompant avec Innocent XI, proclama son inviolable attachement au saint-siège, comme au centre de l’unité de l’Église (septembre 1688). Puis le 7 octobre quelques bataillons français allèrent se saisir d’Avignon.

Tout se précipitait vers laguerre générale. LouisXIV, qui n'y était point prêt et eût désiré n’y être pas entraîné, avait contribué à la rendre inévitable par l’orgueilleuse obstination qu’il venait de porter dans l'affaire des franchises, tout comme Innocent XI, en donnant l'électorat de Cologne à la ligue d’Augsbourg, venait d’assurer au prince d’Orange la liberté de jeter

sur l’Angleterre toutes les forces des Provinces-Unies, et de renverser le trône de Jacques II.

Nul du reste ne travaillait plus activement que Jacques lui-même à amener cette catastrophe. Lancé à corps perdu dans son inexécutable projet de restauration catholique, il avait également refusé de s’allier à Louis XIV et à la ligue d’Augsbourg. Tel était l'aveuglement avec lequel il marchait vers Tunique but de sa politique, qu’il était impossible de lui ouvrir les yeux sur le danger qui le menaçait du dehors. Los avertissements et les offres de secours répétés du monarque fiançais ne faisaient que révolter son orgueil d’Anglais et de roi, et il ne craignait même pas de laisser voir qu’il n’attendait que l’accomplissement de son grand dessein pour se joindre aux ennemis de la France. Guillaume cependant pressait ses préparatifs; un impolitique accroissement de tarif dont les marchandises hollandaises venaient d'être frappées par Le Peletier avait rallié à l’habile stathouder l’aristocratie commerçante d'Amsterdam, comme la révocation de l’édit de Nantes lui avait assuré contre le roi persécuteur Tardent concours des haines populaires : une flotte de vingt vaisseaux, montés par neuf mille matelots, était déjà rassemblée dans les ports de la Hollande méridionale, pendant qu’entre Nimègue et Grave se réunissait une armée qu’on pouvait croire destinée à marcher sur le Rhin, aussi bien quelle Tétait à marcher xers les bouches de la Meuse.

On était au commencement du mois de septembre, et les projets du prince d Orange commençaient à devenir si publics, que. Louis XIV fit signifier aux

États Généraux par son envoyé le comte d’Avaux qu’il regarderait comme une déclaration de guerre faite à lui même tout acte d’hostilité commis par les Provinces-Unies contre son allié le roi de la Grande- Bretagne (9 septembre). Aberration d’esprit inconcevable de ce malheureux prince! Au moment où l’acquittement des six évêques qu'il a emprisonnés fait tressaillir d’une joie menaçante toute l’Angleterre, au moment où une fermentation universelle met en mouvement contre lui son royaume, sa cour, et l’on pourrait dire sa famille elle-même, il se fait un point d’honneur de répudier publiquement le nom d’allié que lui donne le roi de France, il rappelle de Paris et enferme à la Tour son ambassadeur Skelton, coupable d’avoir consenti à la démarche de Louis XIV. Encore quelques jours, et apprenant que les troupes françaises s’ébranlent vers la frontière d’Allemagne, il ira jusqu’à offrir son concours à la Hollande et à l’Espagne pour s’opposer à cette infraction de la trêve de Ratisbonne. Le stathouder répondit à cette offre en faisant monter sur ses vaisseaux les troupes avec lesquelles il allait envahir l’Angleterre.

Ici se présente une sorte de problème historique, diversement résolu par nos historiens. Que devait faire Louis XIV en cette grave circonstance? Dans l’opinion du plus grand nombre, il fallait qu’audacieux par prudence il tentât soudainement un coup décisif pour sauver Jacques II malgré lui-même; il fallait qu’il portât tout ce qu’il avait de forces contre les Provinces-Unies, et qu’il mît sa flotte en mer pour se joindre à celle du monarque anglais contre Guil-

laume, pendant que ses troupes de terre iraient attaquer Maflstricht et se jeteraient en même temps au cœur de la Hollande. II eût ainsi rappelé les Hollandais à la défense de leur propre territoire, il eût prévenu le débarquement du stathouder en Angleterre, il eût retardé, peut-être empêché la révolution de 1688. Et à l’appui de cette opinion, on allègue les dépêches de l'habile comte d’Avaux, qui ne cessait de conseiller au roi cette conduite, on allègue les frayeurs que la seule possibilité du fait causait à la bourse d Amsterdam. Le moderne historien de Louvois a réfuté ces calculs hypothétiques d une manière qui nous semble victorieuse1. « Louis XIV, répond-il, n était point préparé pour la guerre, les faits l’attestent. » Il ajoute que le siège de Maastricht, siège nécessairement long et difficile, n’aurait pas eu pour effet de rompre un dessein aussi fortement enraciné dans l’esprit du prince d’Orange et aussi profitable à la coalition que l’était celui du débarquement en Angleterre; que l’invasion de la Hollande, faite sans succès en 1672 avec d’immenses moyens, avait de bien moindres chances de réussir, « avec l’Europe contre soi, vis-àvis d’un adversaire vigilant, armé, avisé; » qu’avec les dispositions connues de Jacques II, le sauver malgré lui-même était chose impossible, et qu’en le tentant on eût exposé la flotte de France à être reçue et ramenée à coups de canon par la flotte d’Angleterre; que le roi enfin pressé par l’inévitable nécessité d’une guerre

1. Histoire de Louvois, par M. Camille Roussel, t. IV, p. 102 îi

défensive, et menacé puissamment à sa frontière du Rhin, dont les fortifications étaient inachevées et que ne couvrait plus l’électorat de Cologne, lit ce qu’il avait de mieux à faire en attaquant Philipsbourg avant l’entier rassemblement des troupes germaniques. Un manifeste pacifique notifia à l'Europe cette résolution guerrière (27 septembre). Louis XIV se déclarait obligé à prendre les armes par le refus que lui faisait l’empereur de convertir la trêve de Ratisbonne en un traité définitif. S il assiégeait Philipsbourg, c’était avec l’engagement solennel de le rendre, pourvu que l’Allemagne, en retour, s’engageât à en détruire, les fortifications. Aux mêmes conditions, il promettait l’abandon spontané de Fribourg, sa conquête de la guerre précédente. Il ajoutait qu’il allait occuper KaïsersJautern, mais seulement à titre de nantissement pour la part de la succession palatine échéant à sa belle-sœur. 11 finissait par la promesse de faire obtenir au prince Clément de Bavière la coadjutorerie de l’archevêché de Cologne, dès que le pape aurait validé l élection du cardinal de Furstemberg. Trois mois étaient laissés à l’empereur pour conclure la paix à ces conditions. Ce n’étaient point là les fières paroles d’un conquérant; c’était un langage modéré et conciliant, c’était l’aveu qu’il n’attaquait que pour se défendre. Six ou sept ans plus tôt, l’Allemagne eût accepté de pareilles offres; mais elle avait appris depuis lors à se défier de Louis XIV ; tout entière unie dans un même sentiment de haine et de colère contre la France, elle avait le sentiment de sa force et était résolue à la guerre. Léopold, vainqueur

des Turcs à Mohacz par la vaillante épée du duc de Lorraine, venait de remettre sous son joug la Transylvanie, et se tenait pour assuré de dicter la paix, à son jour et à son heure, au nouveau sultan Soliman III; il pouvait désormais diriger sur le Rhin toutes ses armées. De son côté, l ame de cette puissante coalition, le stathouder, certain que les Français ne tenteraient rien en Hollande, adressait solennellement ses adieux aux États Généraux, et publiait sa grande résolution d’aller combattre en Angleterre pour la religion protestante et pour un parlement libre (10 octobre). L’année 1688 était près de s’achever au milieu des plus grands événements qui eussent remué l'Europe depuis la guerre de Trente ans.

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