‹ Histoire de FranceChapitre 21 sur 67 · DKI-UIS LE MLMSTÈRE DU CARDINAL DE FLEURY JUSQU’A LA PAIX · texte numérisé non relu

DKI-UIS LE MLMSTÈRE DU CARDINAL DE FLEURY JUSQU’A LA PAIX

d’aix-la-chapelle (1726 a 1748.)

C’était un spectacle assez singulier que celui d’un vieux prêtre, étranger toute sa vie à l’administration de l'État, et conduit à en accepter, malgré lui, le fardeau, dans un âge où ceux qui le portent éprouvent d’ordinaire le besoin de s’en décharger. 11 y eut cependant une chose qui fut peut-être plus singulière encore, ce fut de voir ce vieillard donner au royaume le gouvernement le meilleur que comportassent les circonstances. lise trouva, en effet, que le régime de quiétude et. l’on pourrait presque dire, d’inertie politique commandé à l'évêque de Fréjus par son tempérament et par son âge était aussi celui qui convenait le mieux à la France, après vingt-cinq années successivement agitées par la guerre et par la tourmente financière. Le sommeil fut doux à la nation fatiguée, et le ministère de Fleury, pour n avoir pas été un ministère historique', n’en occupe pas une plus mauvaise place dans l’histoire.

1. Ce mot appartient au cardinal de Fleury : il disait qu'il ne voulait pas • que son ministère fût historique. »

La vie de Fleury avait été jusque-là celle d’un prélat de cour, à l’esprit orné et aux manières élégantes, mondain sans scandale, modeste dans son train, ne prétendant rien de plus, dans son bienveillant et calme égoïsme, que de rester maître de l’esprit de son royal élève. L'affection et la confiance qu’il avait inspirées à Louis XV avaient toute la force d’un sentiment unique; cette âme renfermée ne s’ouvrait que pour lui. Même après que le monarque eut commencé le cours de ses débordements, il ne perdit pas sur lui son empire Le premier conseil qu’il lui donna fut celui queMazarin mourant avait donnéà Louis XIV, de gouverner désormais par lui-mêine. Bien différent de Dubois qui avait réclamé avec une impatiente avidité toutes les prérogatives et tous les honneurs dont avait joui le cardinal de Richelieu, l évêque de Fréjus se contenta du titre de ministre d’État ; être lui importait plus que paraître; il ne montra d’ambition que pour le chape.au de cardinal, dont il avait été privé par l’ingrate déloyauté de M. le Duc. Benoît XIII ne le lui fit pas attendre. (Il septembre.) Fleury, ne voyant personne au-dessus de lui dans le clergé de France, ne parut désirer rien davantage. Son appartement, son mobilier, ses équipages, sa table, toutes les habitudes de sa vie gardèrent leur ancienne simplicité : cent mille livres défrayèrent sa maison et ses aumônes; il donna ainsi l’exemple de l’économie qu’il se proposait d’introduire dans les dépenses publiques.

Il est superflu de dire qu’un homme, qui n’avait jamais songé à gouverner, n’apportait avec lui aucun

principe fixe de gouvernement. Le cardinal de Fleury avait pourtant une maxime politique qu’il se plaisait à répéter, etqu’il avait empruntée, non aux historiens, ni aux publicistes, mais au plus admirable des livres ascétiques; il voulait que la France « aimât à être ignorée et comptée pour rien*. » C’était trop prétendre, c’était plus qu’il ne fit même. Par une heureuse rencontre, l’Angleterre avait depuis cinq ans à la tête de ses affaires un ministre qui, par des voies toutes différentes, tendait au même but que Fleury, à l’apaisement des passions au dedans et au maintien de la paix au dehors. Sir Robert Walpole, dans ses habiles et constants efforts pour le pacifique affermissement de la maison de Hanovre, avait besoin de l’alliance du gouvernement français, comme l’alliance anglaise était nécessaire à Fleury pour procurer à la France le repos qu'il était si jaloux de lui assurer. L’ambassadeur de Georges Itr à Paris, Horace Walpole, frère du ministre, trop clairvoyant pour ne pas reconnaître où le pouvoir avait ses racines, n’avait pas cessé, sous le ministère de M. le Duc, de cultiver l’amitié de l’évêque de Fréjus, et avait même inspiré au vieillard, novice en diplomatie, une confiance un peu trop abandonnée. L'union des deux cabinets, tout en continuant peut-être à coûter quelques sacrifices à la France, n'en devait pas moins l’aider à se refaire sous un gouvernement réparateur.

Louis XV, peu dépensier, avare même par nature et n’ayant contracté encore aucun des goûts qui en-

1. « Ain a nesciri et pro nihilo reputari. » (De I mitât iune Christi, lib. i, cap. u.)

traînent le» prodigalités royales, laissa le cardinal introduire à la cour les réformes que nécessitait l'état des finances. Le signal fut alors donné à la noblesse d’aller chercher dans les salons et les théâtres de Paris la vie de luxe et de plaisirs qui semblait se retirer de Versailles. Le plus simple des calculs avait révélé à Fleury, que, la banqueroute étant consommée, il était désormais possible de mettre en équilibre les dépenses et les recettes de l'État, à force d’économie : ce fut là tout son système financier, mais il n’y fut pas un seul jour infidèle , et en obtint de prompts et heureux résultats. Non-seulement il popularisa son administration par l’engagement solennellement pris et fidèlement tenu de donner aux monnaies une valeur désormais invariable, par la suppression presque immédiate du cinquantième, par la réduction des tailles et par des remises faites sur l’arriéré; mais tout en tarissant ainsi en apparence quelques-unes des sources du revenu public , il n’en remplit pas moins le trésor par des recettes plus abondantes. Une vigilance scrupuleuse sur l'emploi des deniers de l'État, jointe à sept années d'une paix non interrompue, suffirent à amener cette amélioration dans les finances. Les contrôleurs généraux le Pelletier, Desforts et Orry, qui se succédèrent sous le ministère du cardinal, ny eurent d’autre part que celle de garder d’une main fidèle la clef des coffres de l’État qui leur avaitétéconfiée C'étaient de simples commis ques’était adjoints Fleury, aussi jaloux d'exercer la plénitude du pouvoir, depuis qu il en était en possession, qu’il avait semblé l'être peu de s’en saisir. A 1 exception de v 22

Chauvelin, qui finit par tomber victime de sa supériorité, le vieux ministre eut soin de ne se choisir pour coopérateurs que des hommes qui ne pussent concevoir de trop hautes ambitions.

Au moment de la chute de M. le Duc, l’alliance de Vienne et celle de Hanovre étaient en présence, menaçant l’Europe de la guerre. Les flottes anglaises, en se montrant à l’entrée de la Baltique et sur les côtes d’Espagne, avaient, il est vrai, empêché au nord et au sud le déchaînement de la tempête; mais elle ne semblait pas moins près d’éclater. La czarine Catherine venait d’adhérer à l’alliance de Vienne et de garantir la pragmatique sanction de Charles VI : Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume I", d’abord engagé avec l’Angleterre et la France, les avait abandonnées, et moyennant quelques satisfactions obtenues de l’empereur, s’était donné à lui avec sa belle armée, objet de toutes ses sollicitudes. L’alliance de Hanovre, de son côté, s’était fortifiée par l’accession des Provinces-Unies, de la Suède et du Danemark. (Août 1726, avril 1727.) Deux camps ennemis se partageaient l’Europe. Mais c'était pour écarter la guerre, non pour la faire, que Fleury et Walpole avaient cherché de nouveaux alliés ; ils se tenaient pour assurés que l’empereur hésiterait longtemps avant de prendre les armes : leur seule crainte était du côté de l’Espagne, où l’obstination de Philippe V à recouvrer Gibraltar et la furieuse ambition de la reine pour l’établissement de ses enfants, pouvaient à chaque instant tout précipiter. Il ne tint pas, en effet, au cabinet de Madrid que le feu de la guerre

générale ne se rallumât. Philippe V qui avait trouvé dans les frères Patino des continuateurs intelligents et actifs de la politique d'Alberoni, jeta hardiment le gant à George 1er par des saisies exercées contre le commerce britannique et par l’envoi d’une armée contre Gibraltar. (Février 1727.) La mer restant aux Anglais, Gibraltar ne pouvait pas être pris; mais c’était un moyen que cherchait le roi catholique de mettre aux prises les deux grandes alliances. Son espoir fut trompé; l’empereur, voyant des troupes françaises en marche vers la frontière du Rhin et des Pays-Bas, trouva le jeu trop sérieux pour s'engager plus avant dans la politique espagnole, et son ambassadeur signa à Paris des préliminaires avec l’alliance de Hanovre. (31 mai.) Un traité délinitif devait se négocier à Aix-la-Chapelle. Aussi longtemps qu’ils le purent, Philippe V et Élisabeth Faruèse refusèrent leur adhésion aux préliminaires de Paris : la mort de de George I" les flatta un moment do l’espérance d'un mouvement jacobite en Angleterre (22 juin); mais George 11 ayant succédé, sans le moindre trouble, à son père, leur illusion se dissipa, et ils furent trop heureux, en se réconciliant avec la France, d obtenir son appui dans le congrès qui allait s ouvrir. Le cardinal de Fleury réclama pour lui 1 honneur d'y siéger à la tête de lambassade française, et I on décida, par égard pour son âge, que les conférences auraient lieu à Soissons. (13 juin 1728.) Elles n’eurent aucun résultat; la mauvaise foi de l’empereur égalait son obstination; ayant à la faveur des conventions signées à Vienne, tiré, depuis deux ans, de grosses sommes

du trésor espagnol, il ne songeait qu’à prolonger, autant qu’il le pouvait, un jeu qui lui était si profitable, sans vouloir en retour concéder au cabinet de Madrid aucun des bénéfices que celui-ci s’était promis de l'alliance. Un événement, qui semblait sans rapport avec la négociation, si infructueusement poursuivie à Soissons, en bâta la conclusion : Marie Leczinska donna un dauphin à la France. (4 septembre 1729.) Philippe V, déchu dès lors du vague espoir qu’il nourrissait toujours de succéder à son neveu, porta du côté de l’Italie toutes ses ambitions de famille, et abandonna ses intérêts aux mains de a France et de l’Angleterre, qui lui promettaient de faire remettre les places fortes de la Toscane et du Parmesan àdes garnisons espagnoles. Ses plénipotentiaires signèrent à Séville, avec ceux de la France, de l’Angleterre et de la Hollande, un traité qui lui garantissait l’entrée en possession de l’héritage des Médicis et des Farnèse , mais laissait Gibraltar aux Anglais et leur rendait tous leurs privilèges commerciaux dans les colonies espagnoles (9 novembre 1 729.) L’empereur fit retentir l’Europede ses plaintes, comme s’il eût eu le droit de se plaindre, simula en Italie quelques démonstrations militaires, et essaya, sans succès, d’armer en sa faveur la diète germanique, ainsi que le czar enfant qui avait succédé à Catherine. Philippe Y de son côté, réclama l’assistance des signataires du traité de Séville. Mais ni Fleury, ni Walpole ne voulaient la guerre, et Charles VI, qui, sans secours étrangers, était incapable de la faire, entra en négociation avec le cabinet britannique. 11 sacrifia

sa compagnie d'Ostende à la reconnaissance de sa pragmatique par George II, et consentit à ce qu’une flotte anglaise portât à Livourne les six mille Espagnols destinés à tenir garnison dans les duchés italiens. (Novembre 1731 .) L’infant don Carlos fut mis en possession immédiate de Parme par la mort du dernier des Farnèse, et reconnu pour héritier présomptif du grand-duc Jean-Gaston de Médias Toutes les craintes de guerre furent ainsi éloignées : le cardinal de Fleury ne prétendait rien de plus, et voyait là pour sa politique un assez beau triomphe.

Il n’eût pas moins désiré que rien ne vînt troubler le calme dans lequel il s’efforçait par son gouvernement intérieur d'endormir la France; mais il n’y avait influence si pacifique qui pût obtenir du jansénisme la soumission, ni même le silence, et Fleury, malgré toute sa modération, était en matière théologique lié de principes avec messieursde Saint-Sulpice, sans complaisance par conséquent pour les anticon stitutionnaires. Un prélat respecté pour ses vertus, mais ayant tout l’entêtement de la secte, Soanen, évêque de Senez, ayant publié une instruction pastorale, où se trouvaient renouvelées quelques-unes des erreurs condamnées par la bulle Unigenitus, fut cité devant le concile provincial d’Embrun, et sur son refus de se rétracter, fut déclaré suspens et exilé par ordre du roi en Auvergne. Il en appela, pour le spirituel, au pape et au futur concile, pour le temporel, au parlement de Paris. Le Parlement ne manqua pas cette occasion de rentrer en scène ; il reçut l’appel, résolu à soutenir la guerre et contre le saint-

siège et contre l’autorité royale. Il se sentait appuyé par une partie assez considérable de la bourgeoisie parisienne, que gouvernaient des curés jansénistes. Une autre circonstance le seconda bientôt dans cette lutte : Benoît XIII venait de terminer le procès de canonisation de Grégoire VII, et d'inscrire ce pontife parmi les saints dont l’office est obligatoire pour toute la catholicité. C’était une entreprise inouïe que celle d’une cour de justice s’érigeant en arbitre souveraine des choses du sanctuaire, et interdisant à l’église de France de vénérer un saint proclamé à Rome par la voix du vicaire de Jésus-Christ. Tel était cependant l’abusif empire de la tradition gallicane, telle était, même à l’égard des temps passés, la susceptibilité du sentiment national sur le fait de l’indépendance du pouvoir temporel, que ni le droit divin de la chaire apostolique en matière de canonisation, ni li grande mémoire de Grégoire VII ne trouvèrent de défenseurs, et que l’arrêt monstrueux du Parlement fut accepté en silence par le gouvernement lui- même (1729). Mais le cardinal fut plus résolu dans l’affaire de la constitution ; quarante-huit docteurs, qui avaient renouvelé leur appel, furent exclus de la Sorbonne, et la majorité de la savante faculté accepta la bulle purement et simplement. Le roi alla ensuite, en son lit de justice, faire enregistrer une déclaration par laquelle était ordonnée l’exécution de la bulle Unigenitus et de toutes celles qui avaient antérieurement condamné le jansénisme (3 avril 1730). Ce fut le signal d’une guerre de trois ans entre la cour et le Parlement; ce grand corps, obéissant à l impulsion

de l'abbé Pucelie, conseiller clerc, qui était alors un des coryphées du jansénisme, ne ménagea dans sa résistance opiniâtre ni l’autorité épiscopale , ni l’autorité royale elle-même. Lors de sa rentrée, au mois de novembre 1731, il refusa d’ouvrir des lettres du roi, qui lui interdisait toute délibération sur les matières ecclésiastiques, sous peine d’encourir son indignation. A Marly , à Marly, s’écrient, au milieu d’une sorte d’émeute parlementaire, les jeunes magistrats des enquêtes, et ils entraînent toute la compagnie vers la résidence de la cour pour y porter ses remontrances. Le roi les laissa partir sans les avoir reçus. Ce n’était pas le moyen de faire taire leur bruyante opposition. Louis XV les mande alors à Versailles, pour leur signifier une dernière fois ses volontés; ils avaient été prévenus que toute réplique à la parole souveraine serait punie comme un crime d’Ëtat. Le roi parle en effet en maître, et quand il voit le premier président Portail ouvrir la bouche pour lui répondre, il la lui ferme avec une sécheresse hautaine par et- seul mot : « Taisez-vous.» L’indomptable abbé Pucelie n’est pas découragé par cette menaçante expression de la volonté du monarque; il se jette à ses pieds et y dépose un arrêt du Parlement, que le ministre Maurepas s’empresse de prendre et de déchirer. L’exil de Pucelie et d’un autre conseiller ne fit qu’ajoutera l’irritation des magistrats, qui suspendirent le cours de la justice et finirent pardonner en corps leur démission (juin 1732). Ils la retirèrent et furent ramenés sur leurs sièges par la pacifique intervention du chancelier d’Aguesseau; mais ce fut pour

réitérer leurs remontrâm es, et déclarer « impossible » lobéissance aux ordres du roi. Quarante conseillers des enquêtes lurent exilés de ce coup sur tous les points de la France (7 septembre); mais la force manqua au Gouvernement pour soutenir cette mesure; le roi déclara surseoir à l’exécution des ordres qu’il avait donnés en son lit de justice, et le Parlement rentra au palais en victorieux (décembre 1732). Le parti janséniste, à cette même époque, se fit un triomphe momentané des scènes extraordinaires qui se passaient sur le tombeau du diacre Paris, dans le cimetière de l'église de Saint-Médard. La vertu des miracles fut attribuée à la pierre sous laquelle reposaient les restes du sectaire, que l’austérité de sa vie et les largesses de sa charité avaient fait vénérer et chérir dans sa paroisse. On ne parla bientôt plus dans la capitale que du spectacle plus étrange qu’édifiant donné par les convulsionnaires; la foule s'y porta avec un empressement impossible à décrire, et les phénomènes prétendus miraculeux offerts aux regards furent reconnus pour avoir quelque chose de si révoltant et de si contagieux qu’une ordonnance royale ferma le cimetière de Saint-Médard (27 janvier 1732). De la crédulité exaltée jusqu’à l’enthousiasme, il ne resta bientôt plus que l'impression du ridicule.

On ne peut dire que le repos de la France fût sérieusement troublé par cette malheureuse querelle du jansénisme ; la foi était en souffrance dans quelques âmes, quelques familles gémissaient privées de leurs membres exilés ; mais la masse nationale, qui n’était pas engagée dans le débat, jouissait d’un bien-être

nouveau pour elle. L’action du gouvernement se faisait peu sentir; le publie ignora le petit coup d’État frappé par le cardinal de Fleury contre la Société de l’Entresol, sorte d'académie fort inoffensive, dans laquelle s'agitaient à huis clos des questions relatives aux lettres et à la philosophie. Dans cette paisible réunion d’hommes d’esprit et de savoir, qui venaient mettre en commun leurs lumières et leurs travaux, rien au monde n’annonçait les grandes témérités auxquelles allait tout à l’heure s’emporter le dix-huitième siècle. Mais le cardinal, dans son gouvernement de sommeil et de silence, craignit que ce mouvement de la pensée humaine, quelque contenu qu’il fût, ne retentît au dehors, et malgré ses relations personnelles toutes bienveillantes avec la plupart des membres du club de l’entre- sol, il le fit fermer par le garde des sceaux, Chauvelin. Il y avait cinq ans que ce ministre prêtait à Fleury le concours d’un caractère énergique, d’une intelligence étendue et d’une infatigable application au travail. Sorti des rangs du Parlement, il n’en servait pas moins resolûment l’autorité royale dans ses débats avec cette compagnie. Il avait reçu du roi, en même temps que les sceaux, le ministère des affaires étrangères, et ce fut lui qui tint en ses mains les fils de la diplomatie française dans une question compliquée qui vint alors embarrasser soudainement la politique européenne.

11 n’y avait observateur un peu clairvoyant qui n’attendît une grande secousse de l’ouverture de la succession autrichienne. Charles VI, persévérant dans ses efforts pour faire reconnaître sa pragmatique sanc-

tion de loue les États de l'Europe, était parvenu à obtenir la garantie de la diète de Ratisbonne; mais l’électeur palatin, ainsi que ceux deSaxe et de Bavière, s’étaient séparés du reste de l’Allemagne et avaient maintenu leur opposition qu’appuyait celle de la France. Il était difficile que de cette opposition ne sortît pas la guerre; seu'ement Charles VI étant encore dans la force de l'âge, on se rassurait par l’éloignement probable de sa mort et de la crise qu elle devait amener. Au milieu de cette quiétude passagère, on fut tout à coup étonné d’apprendre qu’une autre succession royale, sujette à une contestation inévi table, venait de s’ouvrir : Auguste II, électeur de Saxe et roi de Pologne, était mort le 17 février 1733. S’il faut en croire le témoignage du marquis d’Argenson, Chauvelin aurait eu l'idée de porter le fils du roi défunt sur le trône laissé vacant par son père, mais en provoquant un concert européen pour rendre ce trône héréditaire, et sauver ainsi la Pologne à l’avenir de l'anarchie et de l'ambition de ses voisins. C’était une conception vraiment politique : elle ne fut même pas discutée. Un cri unanime s’était élevé autour de Louis XV pour le press* r de faire revivre les droits de son beau-père à la couronne dont celui-ci avait été Hépoï-sédé. Villars et Berwick avaient été les premiers à protester contre une politique d’inertie et de pusillanimité qui, si elle durait plus longtemps, déshonorerait le roi et la France ; la jeune noblesse, qui ne trouvait à la cour ni la joie des fêtes, ni le bénéfice des profusions royales, faisait écho aux deux vieux capitaines, impatiente qu’elle était de connaître enfin

La licence et les profits de la vie des camps. II fut impossible au cardinal, quelque effort qu'il fît, de résister longtemps à cette clameur guerrière. On apprit bientôt que le parti national, formant l’immense majorité des gentilshommes polonais, était déterminé à remettre Stanislas Leczinski sur le trône, et qu’il réclamait la protection du roi de France pour appuyer la liberté de l'élection qui allait se faire. Louis XV ne put la refuser, et, sur la foi de sa promesse, la diète de Varsovie prononça l’exclusion de tout candidat étranger. Ici se montre le mauvais côté*de la politique sénile du cardinal de Fleury. Une fois la parole royale engagée, il eût fallu fournir en toute bâte à Stanislas les moyens d aller assurer son triomphe en Pologne. Fleury lui fit attendre plusieurs mois un faible secours de quinze cents hommes et de trois millions de livres. Stanislas n’en fut pas moins élu roi à Varsovie par l’unanime acclamation de la diète (12 septembre 1733); mais, peu de semaines après, la minorité vénale de la noblesse polonaise, appuyée par cinquante mille Russes, proclama à Cracovie’ l’électeur de Saxe, Auguste III, et Stanislas, incapable détenir la campagne contre les Saxons réunis aux Moscovites, fut promptement réduit à chercher un refuge dans les murs de la forte ville de Dantzig. L ambassadeur de France à Copenhague, le comte de Plélo, se jeta hardiment dans la place assiégée, et y mourut en héros. Mais la bravoure désespérée de quelques Français qui y étaient entrés avec lui ne put que retarder la capitulation de Dantzig, et ce fut à grand’peine que Stanislas échappa aux Russes, à travers mille

dangers, sous le déguisement d’un paysan (28 juin 1734).

L’empereur tarda peu à se repentir d’avoir donné la main à la Russie dans cette affaire. Chauvelin, voyant la France battue en Pologne, conçut la pensée de lui procurer sa revanche en Italie et d'affranchir cette belle contrée du joug autrichien. Deux alliés s’offrirent à lui pour coopérer à l’accomplissement de ce grand dessein, Élisabeth Farnèse, dont il n’eut qu’à modérer les prétentions excessives, et le roi de Sardaigne, pour qui le Milanais élait une proie ardemment convoitée. Ce n'était plus Victor-Amédée II qui régnait alors à Turin : descendu volontairement du trône, et puis n’ayant pu résister à la tentation d’y remonter, il avait été brutalement arrêté par l’ordre de son fils Charles Emmanuel II, et était mort dans sa captivité (31 octobre 1732). Mais la passion de s’agrandir ne faisait jamais défaut dans la maison de Savoie, et le nouveau roi 8e jeta, comme l’eût fait son père, dans l’alliance française, prêt, comme lui, à l’abandonner, au moindre espoir d’un profit plus grand dans l’alliance impériale. En s’engageant à ne point porter la guerre dans les Pays- Pays et en n’inquiétant l’Angleterre par aucun armement maritime, Fleury obtint de VValpole de n ôtre point contrarié dans ce que la France allait faire en Italie. Le 27 octobre 1733, une triple déclaration de guerre fut lancée contre l’empereur par les rois de France, d’Espagne et de Sardaigne.

Berwick, envoyé sur le Rhin, y prit le fort de Kehl, (28 octobre) et fut aussitôt forcé par la saison d’en-

trer dans ses quartiers d'hiver. Villars, créé maréchal général, ainsi que l’avait été Turenne, s’achemina en même temps vers les Alpes. Ses quatre-vingt-un ans ne lui avaient rien fait perdre de son audace, ni de sa jactance guerrière, et les dernières paroles qu’il adressa au cardinal, en lui faisant ses adieux devant toute la cour, ne furent rien moins que la piomesse a de conquérir pour le roi l’Italie. » Ce n était pas une vaine fanfaronnade; cette conquête n eut été qu'un jeu si l’accord eût existé entre les trois armées alliées. Le gros des troupes impériales était alors concentré sur les frontières de la Pologne, et rien n’avait été préparé à Vienne pour défendre le nord, ni le midi de la péninsule. Aussi Villars, en arrivant, trouva-t-il Charles Emmanuel déjà maître de Milan, et n’ayant devant lui nulle armée ennemie qui l’empêchât de pousser jusqu’à l’Adige. Il n’y avait à faire qu’un facile effort pour se porter, sur la rive gauche de ce fleuve, au pied des Alpes tyroliennes, et en fermer les passages aux secours envoyés d’Allemagne au gouverneur du Milanais. Charles Emmanuel s'y refusa : l’affranchissement de l’Italie n’était pour lui que chose secondaire; ce qu’il voulait c’était de faire des conquêtes qui lui restassent à la paix, c’était de prendre ses sûretés contre l’ambition d Élisabeth Farnèse, jalouse de reconquérir tout ce qui avait appartenu naguère à la domination espagnole. Même indifférence du côté de 1 Espagne pour le grand but de la guerre : l’infant don Carlos et le comte de Montemar qui commandait sous ses ordres, impatients de marcher sur Naples, repoussèrent les instances de Villars

qui les pressait d’aller, par un effort des trois armées réunies, écraser les Autrichiens à leur descente dans la plaine de l'Adige (janvier 1734V On laissa le feld maréchal Mercy franchir le Pô et s’avancer jusque dans le Parmesan. Villars, toujours actif et intrépide, mais sentant ses foi ces lui manquer et dégoûté d’ailleurs des obstacles que ses plans rencontraient, quitta alors l’armée (‘27 mai 1734) pour aller prendre le lit et mourir à Turin (17 juin). Berwick, cinq jours auparavant, avait été emporté par un boulet devant Pliilipshourg. Ce n’était pas chose indifférente pour la France que la perte simultanée de ces deux illustres hommes de guerre, derniers héritiers des traditions militaires de Turenne et de Condé.

On s’en aperçut tout aussitôt. En Italie, les Français sont vainqueurs à Parme (29 juin), surpris ensuite et battus à Quistello (16 septembre), puis, par une prompte et glorieuse revanche, vainqueurs encore une fois à Guastalla (19 septembre). Mais ce sont des flots de sang qui coulent inutilement : le maréchal de Coigny ne sait point profiter de» avantages si chèrement obtenus par l’intrépidité de ses soldats, et le roi de Sardaigne, allié douteux, ne s’est donné qu à demi à la France, se réservant de suivre à l’occasiun la fortune dans le camp impérial. Sur les bords du Rhin, après que Berwick, qui assiégeait Philipsbourg, devant le prince Eugène, a été frappé mortellement, le maréchal d’Asfeld, qui lui succède, prend la ville assiégée (18 juillet 1734), mais se retire peu après, laissant à Coigny son commandement (1735). Ce vieux maréchal ne fit rien de plus

HISTOIRE DE FRANCE. 3b 1

en Allemagne qu’il n’avait fait en Italie ; il eut seulement le bonheur de trouver en Eugène un adversaire atteint lui-même de 1 âge et commandant une armée inférieure par la qualité et par le nombre aux troupes françaises. Si le duc de Noailles eût eu les talents d’un capitaine, il eût pu, joint au comte de Montemar, consommer par la prise de Mantoue la ruine des Autrichiens en Lombardie; mais les dissentiments de Charles Emmanuel et de la cour d Espagne concoururent, avec la médiocrité du général français, à rendre ce grand résultat impossible. La campagne de 1735 resta stérile, au delà des Alpes comme sur le Rhin, pour chacun des belligérants. On allait être conduit nécessairement à négocier. L'Espagne, nantie du plus précieux joyau de l’Italie par la conquête du royaume des Deux-Siciles, ne pouvait elle-même s’y refuser. Il avait presque suffi au comte de Montemar de montrer aux Napolitains le jeune prince qu’il leur amenait pour le faire roi. L’infant don Carlos, fondateur populaire de la dynastie des Bourbons dans l’Italie méridionale, avait été proclamé à Nap es, le 15 mai 1734, et l’heureux combat deBitonto avait, dix jours après, affermi la couronne sur sa tête. Les Autrichiens n’avaient pas tenu davantage de l'autre côté du Phare ; au milieu de juillet 1735, les Deux-Siciles avaient d’un vœu unanime reconnu Charles III. L’ambition satisfaite d'Élisabeth Farnèse ne semblait plus avoir de motif pour agiter l’Europe.

Dès le commencement de cette guerre, la Grande- Bretagne et les Provinces-Unies, craignant d’y être en-

traînées, avaient offert leur médiation. L empereur, qui voyait tourner contre lui les événements, fut le premier à l'accepter; les couronnes alliées en lirent autant, et un projet de transaction fut bientôt remis aux représentants des puissances belligérantes à Londres et à la Haye. Mais, dans ce projet, les médiateurs s étaient trop souvenus de leurs anciennes affections, et avaient fait à l'empereur une trop belle part. Élisabeth Farnèse repoussa avec colère l'idée de ne garder que les Deux-Siciles, et d’abandonner Parme et la Toscane à la maison d’Autriche; le déchaînement ne fut pas moindre en France contre l'article de la convention proposée, par lequel le beau-père du roi, en échange de la couronne à laquelle il devait renoncer, n’obtenait que la conservation illusoire de son titre royal et la restitution de ses biens patrimoniaux en Pologne. Il fut impossible à Fleury, malgré son désir passionné de la paix, de se satisfaire de cette condition ; le courant irrésistible de l’opinion publique le rejetait dans la guerre, et Waipule, tout aussi pacifique que lui, allait subir, en sens contraire, la même violence et être poussé dans l’alliance impériale, si le refus péremptoire des Provinces-Un ies de secourir l'empereur no lui eût fourni un prétexte pour garder son altitude immobile. Ce fut Charles VI, qui, n’espérant plus l assistance des deux puissances maritimes, mit brusquement fin aux embarras de la situation, en entamant une négociation directe et secrète avec la Frauce. Traiter avec lui était nécessairement renoncer à 1 affranchissement de I Italie. Chauvelin, forcé de sacrifier à Fleury ce grand but de sa politique, ima-

gina alors une combinaison admirable pour faire payer à l’empereur la garantie de sa pragmatique, et procurer à la monarchie le plus utile des agrandissements. 11 fit consentir Charles VI à ce que le jeune duc François de Lorraine, fiancé à l’archiduchesse Marie-Thérèse, échangeât son duché contre la Toscane, dont la souveraineté allait vaquer par la mort imminente du dernier des Médicis. Far suite de cet arrangement, Stanislas Leezinski, en même temps qu’il conserverait son titre de roi de Pologne, devait recevoir, comme eri dépôt, jusqu'à sa mort, le duché de Lorraine, lequel retournerait alors en toute souveraineté à la couronne de France. Les autres articles préliminaires laissaient à l’empereur le Milanais, à l’exception de Novare et de Tortone qu’il cédait au roi de Sardaigne, et lui attribuaient en outre le duché de Parme. L’Espagne, avec le royaume des Deux- Siciles, recouvrait son ancienne possession des Présides de Toscane. Le roi très-chrétien s’engageait enfin à garantir dans les termes les plus formels la pragmatique sanction de Charles VI. Plus de deux années se passèrent avant que ces préliminaires, signés à Vienne le ? octobre 1735, fussent convertis en un traité définitif : l’Espagne et la Sardaigne dont les convoitises étaient loin d’être entièrement satisfaites, l’empereur qui s’avisait un peu tard de ses intérêts sacrifiés, le duc de Lorraine qui n’abandonnait qu’à regret ses États héréditaires, firent naître chacun à leur tour des difficultés ; mais la mort de Jean Gaston de .Médicis ^9 juillet 1737), en permettant d’accomplir 1 échange convenu de la Lorraine contre la Toscane, v 23

aida à mener à terme cette longue et épineuse négociation (3 novembre 1738). Charles VI ne trouva rien à objecter aux termes dans lesquels « Sa Majesté Très- Chrétienne s’obligeait à défendre l’ordre de succession établi dans la maison d’Autriche par la pragmatique sanction de 1713. » Le duc de Lorraine se résigna à gouverner le peuple le plus intelligent et le plus aimable de l'Italie, qui, pendant un siècle, en allait être le plus heureux ; Stanislas Leczinski fut trèsempressé d’échanger une couronne, qu’il ne portait plus depuis vingt-cinq ans, contre la paisible jouissance du duché de Lorraine. Cette province, si noblement dévouée, parmi de longues et cruelles souffrances, à ses chefs nationaux, fut doucement préparée par la paternelle administration du roi de Pologne à entrer dans le corps de la monarchie française. La postérité ne doit pas oublier le nom du ministre habile qui acheva l’œuvre commencée, cent-ans auparavant, par Richelieu, en donnant à la France ce nécessaire complément de son territoire. Chauvelin en fut mal récompensé ; avant que le traité de Vienne fût signé, il était disgracié et exilé dans ses terres. « Une des principales causes de sa chute, dit son protégé, assez peu reconnaissant, le marquis d’Argenson, est de ce qu’il était né avec trop d'élévation ; il eût été un bon

ministre au temps de Louis XIV M. le cardinal (et

je pense de môme) a une politique plus bourgeoise, qui va à la bonne économie, à l’ordre, à la tranquillité. » Fleury, en outre , ne pouvait pardonner à Chauvelin d’avoir cherché auprès du roi un appui indépendant du sien, et de se préparer trop visible-

ment à être son successeur. Ainelot, qui reçut alors le portefeuille des affaires étrangères, ne devait pas importuner le cardinal de sa supériorité (janvier 4737).

C’était le roi lui-même, le roi jusque-là si complaisant à abandonner aux mains de Fleury ses affaires , qui commençait à l’inquiéter sur la durée de ce pouvoir, que le vieux ministre n’entendait quitter qu’avec la vie. Il n’y avait guère de jour où de jeunes courtisans n’essayassent de faire honte à Louis XV de la tutelle prolongée sous laquelle il consentait à vivre, et déjà en 1730, le cardinal, sans beaucoup de peine, avait dissipé un petit complot qui fut appelé la Conspiration des Marmousets. On s’y prit d’une autre manière pour émanciper le roi, que le frein de la religion retenait encore dans les liens de la fidélité conjugale. L’âme de cette nouvelle intrigue fut le plus corrompu et le plus corrupteur des hommes de ce temps, et s’en faisant une triste gloire, le duc de Richelieu. Du jeu et de la chasse, plaisirs uniques qui remplissaient les journées vides du monarque, on l’entraîna aux excès de table, et de là fort promptement à des amours scandaleuses. Mme de Mailly, après avoir pendant quelque temps caché sa honte, fut établie comme maîtresse en titre, à Versailles, en 1735; trois de ses sœurs partagèrent son ignominieuse faveur ou y succédèrent dans les années suivantes : l’histoire détourne désormais avec dégoût ses regards de la vie de Louis XV, regrettant d’être trop souvent condamnée à trouver les sales intrigues du boudoir mêlées aux événements publics. Le cardinal de Fleury, après avoir fermé les yeux sur les premiers désordres de

son ancien élève, crut devoir ù son âge et à son caractère de lui adresser de trop légitimes remontrances : Louis les reçut avec sécheresse, lui donnant à entendre que, s’il le laissait maître de ses affaires, il voulait rester maître de ses plaisirs. Un des soucis du ministre octogénaire fut dès lors de défendre contre les maîtresses son pouvoir menacé.

Ce ne fut pas le moindre de ses triomphes, dans cette lutte pénible, que de sauver le trésor public de la dilapidation, et d’empècher que le scandale donné par le roi à ses peuples n’ajoutât à leurs charges. Tant que Fleury vécut, l’économie régna à Versailles. Il avait su la maintenir également dans les dépenses de la guerre, et quoiqu’il n’eût pas été possible de mettre sans de grands frais cent cinquante mille hommes sous les armes, le poids des impôts n avait pas été accru d’une manière très-considérable. Quatre ans après la paix, l'équilibre entre les dépenses et les recettes était rétabli. On eût pu dire le bien-être redevenu général dans la nation, si, à cette même époque, une mesure cruelle ne fût venue frapper les campagnes encore souffrantes des plaies faites à l’agriculture durant les dernières années de Louis XIV. Pour achever, sans qu’il en coûtât trop à l’État, les belles routes commencées sous la régence, les paysans furent assujettis aux rigueurs de la corvée (1733), et sous cette dure loi, les bénélices de la paix furent perdus pour eux. Il en fut autrement du commerce, surtout du commerce maritime, dont les progrès, après douze années de l’administration de Fleury, étaient devenus merveilleux .Les fruits de ce

qu'avait semé le génie de Law se recueillaient alors; le nombre des bâtiments sortis des ports de Bordeaux, de Nantes, de Marseille, etc., avait crû dans une proportion énorme; la prospérité coloniale, dans l’Inde comme en Amérique, avait pris un magnifique développement. Il ne manquait qu'une marine militaire pour prêter sa force à la marine marchande. Ici malheureusement, il y avait eu de la part du cardinal de Fleury économie mal entendue, et surtout excès de complaisance pour son exigeant allié sir Robert Walpole. La France, avec les restes désarmés de sa flotte et ses arsenaux vides, semblait effacée de la liste des puissances maritimes.

Il s’en fallait de beaucoup cependant que le traité de Vienne eût rendu à l’Europe une assiette pacifique, et il n’était pas malaisé de prévoir des circonstances qui brisassent la fragile alliance à grand’peine entretenue depuis vingt-cinq ans entre la France et l’Angleterre. Il eût donc importé grandement de profiter de la paix pour n ôtre pas surpris sans vaisseaux par une guerre navale. Les événements ne tardèrent pas à le démontrer. Lorsque la France se porta comme médiatrice dans la guerre entreprise sans succès contre l’empire ottoman par l’empereur et par la czarine Anna Iwanowna, cette intervention, dont elle tira un grand honneur en Europe, ne mit pas ses intéiêts en conflit avec les intérêts britanniques (1739). Il en fut autrement quand le cardinal de Fleury envoya quelques bataillons dans l’île de Corse pour aider les Génois à la faire rentrer sous leur domination. L’aventurier que les insurgés se donnaient pour

chef, le roi Théodore, était un agent déguisé de 1 Angleterre, venu sur ce théâtre pour y combattre l'influence française (1735 à 1739). Mais une affaire bien plus sérieuse vint au même moment renverser toute la politique de Dubois et de Fleury, et rallumer entre les deux nations leur hostilité séculaire. L'Espagne étant hors d’état d’approvisionner par elle-même ses colonies de l'Amérique, et persévérant néanmoins à les fermer au commerce étranger, un vaste système de contrebande s’était organisé en Angleterre pour se jouer des lois prohibitives maintenues obstinément par le cabinet de Madrid. Entre les fraudeurs anglais, soutenus trop souvent dans leur métier illégitime par des bâtiments de guerre, et les gardes-côtes espagnols insolemment provoqués, la lutte était journalière et de plus en plus violente. Il arriva un jour qu’un capitaine du nom de Jenkins, se présenta devant la chambre des communes avec les oreilles coupées, et déclara qu’ainsi mutilé par les Espagnols et menacé de mort, il avait recommandé son âme à Dieu et sa cause à son pays. Il suffit de cette parole pour soulever l’Angleterre. Walpole, peu soucieux de la guerre et d’une guerre dont il sentait l'injustice, n’en iut pas moins contraint de la déclarer sans retard (19 octobre 1 739). C'était rompre avec la France, liée à l’Espagne par un traité d’alliance défensive. Fleury n’eût rien tant désiré que d en éluder les engagements; mais en France aussi, le sentiment national avait fait explosion, et Louis XV ne put refuser les secours réclamés par Philippe V. On eut à gémir alors de ne trouver dans les ports du royaume que

vingt-deux vaisseaux, débris humiliant de la grande marine de Louis XIV, pour aider l'Espagne à la protection de ses colonies (octobre 1740). Mais ce n’était pas là le seul événement qui dût, en 1740, déchaîner le fléau de la guerre européenne. Le 31 mai de cette année, mourut le second des rois de Prusse, Frédéric* Guillaume 1er, laissant son trône à un fils dont il avait été le persécuteur, au prince que son peuple et son siècle ont nommé le grand Frédéric. Frédéric, âgé de vingt-huit ans n’avait guère annoncé jusque-là d’autres goûts que les goûts paisibles de la musique et de la littérature ; c’était pour s’y être trop livré qu’il avait encouru les colères brutales de son père, et l’Europe ne connaissait de lui que son traité politique de Y Anti- Machiavel , « édifiante homélie contre la rapacité, la perfidie, le gouvernement arbitraire, les guerres injustes,, en un mot contre tout ce qui a donné à son auteur une place dans le souvenir des hommes1. » « Plus de ces sottises, » dit-il, le jour de son avènement au trône, et l’on vit bientôt qu’il ne s’amuserait pas à passer innocemment des revues avec les soixante-quinze mille soldats d’élite que son père lui avait légués. « L’ambition, a-t-il écrit, l’intérêt, le désir de faire parler de moi, me décidèrent à la guerre, » et cette guerre, qui allait mettre le feu à toute l’Europe, il l’alluma avec la froide détermination d'un profond égoïsme, ayant à son service un caractère énergique et une vaste intelligence.

I) était roi depuis quatre mois à peine, lorsque la

Page 1