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Frédéric, Histoire de mon temps

Broglie, se mit en mesure de défendre contre les alliés l'Alsace et la Lorraine. Marie-Thérèse, retrouvant dans le succès tout 1 orgueil et toute 1 ambition de sa race, se croyait déjà à la veille de conquérir ces deux provinces sur le roi de France, et le colonel Mentzel, le plus féroce d'entre les chefs des bandes hongroises, annonçait aux Lorrains qu il les traiterait en rebelles s’ils osaient se défendre contre les armes de leurs princes légitimes. Déjà même, ayant passé la Sarre, il commençait à exécuter ses effroyables menaces, lorsqu’il trouva la mort sous les murs de Sarrebrück. La division qui s’était mise entre les Anglais et les Hanovriens, réunie sous le commandement de George II, empêcha ce prince de se donner l’orgueilleuse satisfaction d’envahir le territoire français : l’hiver n’était pas encore venu que les troupes alliées s’etaient mises dans leurs quartiers, bordant de l’Alsace à la Flandre la frontière du royaume. Rien de considérable ne s’était fait en Italie; mais un traité fut conclu le 1 3 novembre à Worms, par lequel le roi de Sardaigne se liait d'une manière définitive et absolue à l’Autriche et à l'Angleterre. Ce fut à grand’peine que George II obtint de Marie-Thérèse le sacrifice de quelques lambeaux du Milanais pour payer cette utile alliance ; elle se plaignait au ministre anglais Robinson de cette modique cession, « comme de l’alternative qui lui était présentée d’être dépouillée par 1 Angleterre ou par la France. »

Iæs événements vont changer de face avec l’année 1744. L attitude dominatrice qu’a prise Marie-Thérère, depuis que sa fortune se relève, commence à in-

quiéter le corps germanique, et le roi de Prusse, en particulier, est peu soucieux de voir l’altière princesse redevenir assez puissante pour lui redemander la Silésie. Déjà l'année précédente, le comte d’Argenson avait imaginé de faire partir pour Berlin Voltaire qu'on savait très-recherché de Frédéric, avec la mission de rattacher ce prince aux intérêts de la France. Mais Frédéric n avait fait que rire tout has des prétentions diplomatiques du poète, comme Voltaire des prétentions poétiques du monarque. Les choses prirent un tour plus sérieux, et une véritable négociation s’engagea, quand la reine de Hongrie n’annonça rien moins que l’intention de faire déposer l’empereur, pour lui substituer son mari, le grand duc de Toscane. La France put compter dès lors sur le renouvellement au moins temporaire de l alliance prussienne. C'était pour elle un grand avantage : le duc de Noailles lui en procura un autre qui ne fut pas d’un moindre prix. A force de sollicitations, il décida Louis XV à donner au comte de Saxe, quoique luthérien, le bâton de maréchal : les Français allaient trouver dans cet étranger un chef pour leur rapprendre à gagner des batailles. En entendant parler de la frontière menacée par les Anglais et les Allemands, le sentiment national se réveillait, et le pays jusque-là indifférent à la guerre, était prêt à seconder le gouvernement dans les efforts faits pour la terminer avec succès. Le roi lui-même sortait de 1 apathie qui lui était habituelle : la duchesse de Châteauroux, favorite du jour, plus spirituelle, plus vive, plus ambitieuse que ses sœurs, voulait s’honorer de1 la gloire,

aussi bien que de la couronne de son amant, et elle avait obtenu qu'il allât se montrer en roi à ses armées.

Louis XV, qui jusqu’alors n’avait agi que comme allié de 1 empereur et du roi d Espagne, déclara en son propre nom la guerre à la reine de Hongrie et au roi de la Grande-Bretagne (15 mars-26 avril). Voltaire n’est pas entièrement dans le vrai lorsqu il ne voit dans cette déclaration « qu’une cérémonie de plus : i» le théâtre des hostilités allait par là s’étendre, et les Pays-Bas s’ouvrir à l'invasion française. Le traité, signé à Versailles entre Louis et Frédéric, stipula expressément la cession de plusieurs villes de Flandre à la France (5 juin), et il fut résolu qu’un grand coup serait porté de ce côté. Le roi alla prendre le commandement des quatre-vingt mille hommes rassemblés autour de Lille; il avait pour lieutenant le maréchal de Saxe. Les conquêtes furent promptes et faciles; en moins de deux mois, Courtray, Menin, Ypres, Fûmes fureut réduites à capituler. Mais, pendant ce temps, les mauvaises dispositions prises par le vieux maréchal de Coigny et la trahison du général bavarois Seckendorf laissaient les impériaux passer le Rhin et envahir l'Alsace. Lauterbourg et Weissembourg étaient entre leurs mains; des partis de Hongrois et de Croates avaient pénétré jusqu’en Lorraine, et Stanislas, pour leur échapper, avait quitté précipitamment Lunéville. Louis XV, que les émotions de la guerre avaient pour un moment comme transformé, prit le parti de courir là où était le danger, et laissant plus de la moitié de son armée

sous le commandement du comte de Saxe, il se porta avec le reste, à marches forcées, vers la frontière orientale du royaume. Arrivé à .Metz (4 août , le roi y trouva le feld-maréchal Schmettau, que Frédéric lui envoyait pour lui annoncer qu'il entrait en campagne, et serait avant la fin du mois sous les murs de Prague. En même temps, lui était apportée la nouvelle que le prince de Conti et 1 infant D. Philippe, aidés de l’expérience et de l'héroïque intrépidité de Chevert, venaient' de forcer le passage des Alpes, à travers les gorges de la Stura, et d'envahir le Piémont (18 et 19 juillet). Ce fut pendant le Te Deum chanté pour ce brillant succès, que le roi ressentit les premières atteintes d une maladie qui en quatre jours le mit aux portes du tombeau (8-1 2 août). Les récits contemporains s accordent tous à témoigner de la consternation profonde que le danger de la vie royale répandit par toute la France. Le peuple s’éeriait dans Paris: « S'il meurt, c’est pour avoir marché à notre secours, » et les églises, la nuit comme le jour, étaient remplies d’une foule en prières et en larmes suppliant Dieu de sauver le roi. Cinq journées se passèrent, pleines de cette anxiété douloureuse, et lorsqu’enlin le 19 août, au lieu de voir arriver un de ces courriers si impatiemment attendus et apportant d’heure en heure des nouvelles toujours plus désespérantes, on entendit cette rassurante parole : « Le roi va mieux ! le roi guérira! » les transports de la joie publique allèrent jusqu au délire. Et ce qui se passait à Paris se passait de même dans chacune des villes et des villages de France. D étranges scènes avaient eu lieu, pendant ce

temps, à Metz autour du lit royal. L'indigne Richelieu, avec les duchesses de Châteauroux et de Lauraguais, sétait efforcé, aussi longtemps qu’il l avait pu, de rester maître du dernier soupir du roi que l’on croyait à l'agonie. Mais les protestations de la plupart des courtisans, les clameurs de la multitude indignée et la conscience même du malade avaient ouvert la porte de sa chambre à son confesseur ainsi qu’à son aumônier, l'austère évêque de Soissons, et celui-ci n’avait admis le monarque aux sacrements des mourants, qu’après avoir exigé l'expulsion des deux femmes dont la présence y était une insulte à la majesté divine. Il avait voulu de plus et il avait obtenu que Louis XV demandât un pardon public des scandales qu’il avait donnés à ses peuples. Heureux Louis XV s’il fût resté fidèle aux impressions religieuses dont la crainte de la mort avait pénétré son âme! Heureux s'il n’eût pas sitôt oublié le sentiment de pure joie que lui causèrent les témoignages si touchants de l'amour des Français pour leur roi! 11 ne devait pas garder longtemps le surnom de Bien-Aimé, qui lui fut donné trop aisément alors par l'entraînement populaire !

Le trouble jeté par la maladie du roi dans les opérations militaires sauva l'armée du prince Charles de Lorraine, qui repassa le Rhin sans être attaqué. Ce fut en vain que Schmettau pressa le maréchal de Noailles de pousser vigoureusement les Autrichiens et de se porter au cœur de l’Allemagne poury donner la main à Frédéric; on laissa ce prince, qui s’était rendu maître de Prague (16 septembre), seul à se

défendre en Bohême, au milieu d’une population ennemie, contre les troupes saxonnes jointes aux Autrichiens du maréchal Traun età ceux du prince Charles de Lorraine, et contre* des bandes irrégulières de Hongrois et de Croates qui l’investissaient de toutes parts, surprenaient ses convois et l’affamaient. A grand’peine put-il, vers la ûn de novembre, ramener en Silésie son armée presque ruinée. C était à le dégoûter pour jamais de l'alliance française. On avait cru faire merveille en essayant de conquérir la Souabe pour l’empereur, et en menant Louis XV au siège de Fribourg. La ville fut prise (5 octobre au 25 novembre) après des flots de sang inutilement répandu. Le roi, en revenant de ce siège, alla se montrer pendant trois jours aux Parisiens, qui l’accueillirent avec autant d’enthousiasme que s’il eût rapporté la victoire et la paix. Ni les savantes manœuvres du maréchal de Saxe en Flandre devant un ennemi supérieur en nombre, ni la bataille de Coni gagnée en Piémont par le prince de Conti, ni le combat naval soutenu avec honneur devant Toulon contre une flotte anglaise, ni l’attaque infructueuse du princede Lobkowitz contre le royaume des Deux-Siciles, n étaient des avantages qui eussent rien de bien signalé; mais la nation, après cette campagne indécise, se sentait néanmoins plus contente de son roi et d’elle-même.

Louis XV, retourné à Versailles, eut à remplacer au département des affaires étrangères l’incapable Amelot, qu’il en avait fait sortir depuis plusieurs mois. Son choix tomba sur le marquis d’Argenson, frère aîné du ministre de la guerre. Nous ne saurions

imaginer sur quel fondement on a prétendu de nos jours faire de ce ministre un personnage d'un génie supérieur, d’un caractère et d’une vertu antiques, comme 1 Hôpital ou Vauban.' Dans son journal écrit avec un laisser aller qui ne dissimule rien, nous le voyons parlant souvent de son amour pour le bien public, mais témoignant à chaque ligne de son amour exclusif pour lui-même; courtisan de peu de dignité, ambitieux de peu de scrupule, n’ayant du stoïcisme que la roideur et la gaucherie, fort indulgent pour les scandales du monarque, et si peu sévère pour luimème qu'il va jusqu’à compter le mariage parmi les abusa réformer. Nul doute qu il n’y eût chez lui, avec une rare application au travail et un grand fonds de connaissances acquises, un remarquable mouvement d'esprit et une réelle fécondité d’idées; son tort était seulement de croire que, pour avoir embrassé dans ses élucubrations solitaires toutes les branches de l’administratien publique, il avait pour toutes une aptitude égale, et qu il était aussi bien fait pour les sceaux et le contrôle général des finances, que pour le ministère des affaires étrangères. S’il garda peu de temps ce dernier poste, c’est qu il était unesprit spéculatif et non pratique, ayant des vues générales, plutôt que des vues applicables aux circonstances, c’est qu il pensait et écrivait, mais nesavaitni parler, ni agir. Il succomba sous l’opinion, fausse à bien des égards, mais universellement répandue, de son incapacité. Il venait à peine d entrer dans les conseils du roi , quand survint un événement, auquel il est triste d’avoir à attacher une sérieuse importance. La du-

chesse de Châteauroux, qui avait repris tout son empire sur Louis XV revenu à la santé., fut enlevée par une maladie violente (8 décembre). Trois mois après commenta le règne honteux de celle qui, pendant près de vingt années, devait gouverner le roi et la France, sous le nom de marquise de Pompadour.

L’hiver avait partout suspendu les hostilités, lorsque mourut à Munich l’empereur Charles VII, malheureux prince à qui les suffrages de la diète n avaient conféré qu un vain titre et l’honneur plus vain encore des funérailles impériales (20 janvier 1745). Il y eût eu peut-être quelques chances de paix, si I on eût offert à Marie-Thérèse de laisser élire sans opposition son mari à Francfort. Louis XV, pas plus que Frédéric, ne le voulut, et l’on engagea l’électeur de Saxe à se porter comme candidat à 1 empire. Il eût fallu, pour rendre possible l’élection de ce prince, faire de l'Allemagne le principal théâtre des opérations de la guerre , et aller hardiment y donner la main au roi de Prusse. Mais cet avis ne fut point celui du marquis d’Argenson qui conseillait au roi « une heureuse et prévoyante défensive de toutes parts, » ni moins encore celui de Louis XV qui avait prisgoùt au commandement de ses armées, et le trouvait plus commode à exercer aux Pays-Bas que partout ailleurs. Ce fut lui qui, de sa volonté propre, décida que les grands coups se porteraient en Flandre. Le résultat de cette malheureuse détermination fut de permettre à la reine de Hongrie d'agir avec toutes ses forces là où il lui importait le plus d’obtenir des avantages décisifs, et de faire un suprême effort pour écraser Frédéric et chas-

ser les Français de l’Allemagne. Ce fui pour elle un premier et notable succès de contraindre le jeune électeur de Bavière, battu à Fuessen (22 avril), à désavouer toutes les prétentions de son père sur les états autrichiens, et à engager sa voix au grand-duc de Toscane lors de l’élection impériale.

Soixante-quinze mille Français se rassemblaient pendant ce temps à la frontière du Nord ; c’étaitencore le maréchal de Saxe qui, sous le roi, devait les commander. Maurice était à Paris, en proie aux souffrances d’une hydropisie, fruit des débauches excessives qui ruinaient avant l’âge sa vigoureuse constitution. Mais il y avait chez lui du héros : « Il ne s’agit pas de vivre, mais de partir, » dit-il à Voltaire, et surmontant ses douleurs, il alla préparer la victoire avec cette science profonde du métier de la guerre, avec cette prudence consommée qui se joignaient chez lui à l'audace. Il avait résolu d’ouvrir la campagne par le siège de Tournay. La place était à peine investie; que le duc de Cumberland , fils de George 11 , assisté du vieux Kœnigsegg, s'avance avec soixante mille Anglais, Hollandais et Allemands, pour secourir les assiégés. Maurice de Saxe donne alors au roi et au jeune dauphin le signal impatiemment attendu de venir assister à une grande bataille. Ce fut la bataille de Fontenoy, dont le souvenir est resté si populaire, même après les trophées incomparables de nos guerres de la Révolution et de l’Empire (11 mai 1745). Tout le monde en connaît les détails. On sait comment le maréchal de Saxe, qui ne pouvait se tenir à cheval, se fit traîner dans une carriole d’osier, montrant avec plus d’éclat

peut-être que ne l’avait fait aucun autre avant lui, « qu’une âme guerrière est toujours maîtresse du corps qu’elle anime. » On sait avec quel sang-froid, tandis qu’on croyait autour de lui la bataille perdue, il sut attendre le moment d envelopper et de détruire la formidable colonne du duc de Cumberland, qui, par un coup d’audace désespéré, avait entrepris de percer le centre de l’armée française, dont elle n’avait pu entamer les ailes; on sait avec quelle promptitude, selon les propres paroles du vainqueur, cette colonne anglaise « qui pouvait consister en huit 'ou dix mille hommes, fut anéantie. » Pendant les hasards de cette sanglante journée, le roi non-seulement se refusa , pour assurer sa vie et celle du dauphin, à quitter le poste que Maurice lui avait marqué, mais il se fit un devoir de donnera tous l’ex' mple d’une entière obéissance aux ordres du général. Après la bataille gagnée, il en rapporta tout l’honneur au comte de Saxe et « à ses bonnes dispositions, » craignant seulement, ajoutait-il, dans l’état où se trouvait l'illustre malade, « de ne pouvoir, comme il le voudrait, récompenser ses services. » Cette satisfaction ne fut point refusée à Louis XV ; il acquitta noblement envers le maréchal de Saxe sa dette et celle de la France. Le Te Deum chanté à Paris, neuf jours après la victoire (20 mai), eut tout l’éclat d’une solennité nationale. Si le grand intérêt de la guerre n'eût été ailleurs qu’en Flandre, on y aurait eu à se féliciter des magnifiques résultats de la journée de Fontcnoy : en moins de cinq mois Tournay, Gand, Bruges, Oudenarde, Dendermonde, Ostende, Nieuport, Ath tombèrent aux mains des

Français : Louis XV, en rentrant à Paris, au mois de septembre, y reçut un accueil triomphal. Mais ce n'était laque du bruit, de la gloire, si l’on veut; les résultats solides et réels étaient, à cette heure même, pour Marie-Thérèse. Le prince de Conti, qui commandait sur le Rhin et dont l’armée avait été diminuée pour renforcer celle du roi, laissa les ennemis maîtres de la campagne et la diète de Francfort livrée à l'influence souveraine de la reine de Hongrie. François-Etienne de Lorraine fut élu empereur (18 septembre), et la pragmatique sanction de Charles VI reçut ainsi sa consécration dernière. Dans l'entraînement de ses prospérités, Marie-Thérèse ne douta plus alors d'accomplir sa vengeance sur le roi de Prusse. Son armée, aux ordres du prince Charles de Lorraine, avait été trois mois auparavant complètement battue à Friedherg et chassée de la Silésie par Frédéric; mais le vainqueur, succombant presque 9ous son effort, avait été obligé de recourir à l’intervention du roi d’Angleterre, pour obtenir la paix. Elle lui fut refusée, et avec l aide des troupes saxonnes, la fière impératrice se flatta d’écraser son ennemi, désormais entièrement abandonné de la France. Elle ignorait toutes les ressources du génie de Frédéric, qui n'était jamais plus grand que dans les grandes difficultés de la guerre : la victoire qu’il remporta à Sohr le 30 septembre et celle par laquelle son vieux lieutenant le prince d’Anhalt détruisit à Nesseldorf l’armée saxonne (15 décembre), contraignirent Marie-Thérèse à lui donner la paix et à lui garantir encore une fois la possession de la Silésie (25 décembre). Pour la

seconde fois, Frédéric se retirait de cette guerre avec sa renommée accrue et sans perte de territoire; mais il avait grandement à redouter dans l’avenir ta puissance autrichienne redevenue sans contre-poids suffisant en Allemagne.

Marie-Thérèse, n’ayant plus pour le moment à le combattre, fut libre d’envoyer une partie considérable de ses forces en Italie, où son général Schulembourg et son allié le roi de Sardaigne venaient d’essuyer de graves échecs. La république de Gênes s’était déclarée pour la maison de Bourbon, et aidés de ses secours, le maréchal de Maillebois et le comte de Gages, habile commandant de l’armée espagnole, s’étaient emparés de Parme et de Plaisance, avaient battu Charles-Emmanuel à Bassignana, et enlevé à ce prince, avec la Savoie, le comté de Nice, le Montferratetles trois provinces de Verceil, d’Asti et d’Alexandrie. Il faut ici rendre justice à une pensée vraiment politique que conçut le marquis d’Argenson, et qui, pour être empruntée de Chauvelin, n’en honore pas moins celui qui essaya de la faire revivre dans de nouvelles circonstances. Il décida Bonis XV à adresser des offres pacifiques au roi de Sardaigne, et à lui assurer, dans un règlement général des affaires d’Italie, la possession de la plus grande partie du Milanais. Le reste de la Lombardie devait avec les duchés de Parme et de Plaisance former un état particulier pour l’infant D. Philippe, Mantoue était destinée aux Vénitiens, et le grand-duché de Toscane au prince Charles de Lorraine, frère de l’empereur. En lien fédératif, semblable à celui du corps germanique, devait unir ces

divers états les uns aux autres et être la garantie de leur indépendance. Charles-Emmanuel adhéra aux propositions de la France, et des préliminaires furent signés à Turin et à Paris pour les convertir en un strailé (20 décembre 1745, 17 février 1746). L’obtaele vint de la folle et intraitable ambition d’Elisabeth Farnèse, qui se livra à ses emportements ordinaires contre un arrangement par lequel elle n’obtenait qu’une partie, au lieu du tout qu’elle convoitait. Lorsqu’ensuite elle revint à des idées plus saines, il était trop tard; Charles-Emmanuel, qui croyait la négociation définitivement rompue par l’Espagne et voyait trente mille Autrichiens descendus du Tyrol en Italie, reprit de concert avec eux les hostilités (5 mars 1 7 46) .

Un événement, sans rapport direct avec ceux de cette guerre, vint étonner alors l’Europe, et fit craindre un moment à Marie-Thérèse de perdre l'alliance britannique. Pendant l hiver de 1744, le cabinet français avait projeté d envoyer en Angleterre le petit-fils de Jacques II, le prince Charles-Edouard, avec dix mille hommes commandés par Maurice de Saxe ; mais la peur de mécontenter les princes luthériens d’Allemagne, alliés de la France, avait fait renoncer à cette expédition, et le descendant des Stuarts n’avait été pour Louis XV qu’un instrument inutile et dédaigné. Le jeune prince, réduit presque à ses seules ressources, n’en poursuivit pas moins l’audacieuse pensée de relever le trône paternel, et avec deux navires, douze cents fusils, dix-huit cents sabres et quatre mille louis d’or, n’ayant que sept officiers pour comv 25

pagnons de son entreprise, il alla résolument débarquer aux Hébrides, d’où il gagna les liigblands d’Écosse (juillet 1745). Inconnu des rudes habitants de ces contrées, que rien ne préparait à linsurrection, il les vit , à son seul nom, descendre en foule de leurs montagnes, se ranger sous son étendard, et lui fournir une petite armée avec laquelle il fut bientôt maître d Edimbourg (27 septembre). Là non-seulement le plus grand nombre des chefs de clans du nord, mais beaucoup même des seigneurs des basses terres vinrent, leurs bannières déployées, le rejoindre. Vainqueur d’un détachement de troupes anglaises dans un combat livré à Preston-Pans, il n'hésita point à franchir la frontière, et entra sans coup férir dans les villes importantes de Carlisle, de Lancaster, de Manchester et de Derby. Il était à moins de cent milles de Londres; nulle part les peuples ne s’étaient levés pour défendre la dynastie étrangère et méprisée des princes hanovriens; mais nulle part non plus le parti jacobite, qu’on disait si puissant et si dévoué, ne s’armait pour la cause des Stuarts. C’était là pour Charles- Édouard un fâcheux pronostic. Du moment que la nation indifférente abandonnait aux soldats la décision de la querelle, la victoire devait rester à George II, qui était accouru du continent avec une grande partie de son armée des Pays-Bas. Charles-Édouard ne demandait que trois mille hommes de troupes réglées pour être maître de l'Angleterre, mais ce secours ne lui arriva pas; quelques compagnies d infanterie, que Lord Drummond lui amena, furent l unique assistance qui lui vint du dehors. Avec d’aussi faibles ressources,

il était mal sûr pour lui de rester plus longtemps au cœur de l’Angleterre; il quitta Derby, poursuivi par le duc de Cumberland, qui l’atteignit à Penrith, mais essaya sans succès de lui fermer la route de Glasgow. Ses affaires semblèrent se relever dès qu'il eut touché la terre d’Écosse; il se retrouva tout aussitôt à la tète de neuf mille hommes et battit un nombre égal d'Anglais àFalkirk, dans le comté de Stirling (27 janvier 1746). Mais ce fut là pour lui le dernier sourire de la fortune; la masse chaque jour croissante des forces ennemies le contraignit de reculer vers les hautes terres, où la saison ne permettait pas au duc de Cumberland de le poursuivre. La frayeur commença dès lors à disperser une partie de ceux qui s’étaient déclarés pour lui, et lorsqu’au printemps le duc de Cumberland vint l’attaquer près d'Inverness, sur le champ de bataille de Culloden, il n’y eut plus guère que les vaillantes tribus des Fraser et des Mac Donald qui restèrent Cdèles à la cause désespérée des Stuarts (27 avril 1746). Elles combattirent héroïquement, mais furent écrasées par la supériorité du nombre et de la discipline. Le duc de Cumberland reçut de ses compatriotes l’horrible surnom de Boucher, en témoignage des atrocités par lesquelles il souilla sa victoire. Charles-Edouard, après avoir erré cinq mois de retraite en retraite, parvint à se sauver en France; il n'y eut plus dans le reste de sa vie rien d’héroïque.

La tentative malheureuse de Charles-Édouard avait eu pour effet d’affaiblir l’armée anglaise en Flandre et d’y faciliter aux Français de nouvelles conquêtes; mais ni George II, ni les frères Pelham, qui avaient

succédé à lord Carteret dans le ministère, n’en inclinaient davantage vers la paix; encore moins l’impératrice-reine, assez indifférente aux souffrances de ses jteuples, pourvu qu elle fît triompher les droits de sa couronne, annonçait-elle l’intention de poser les armes. Louis XV, « abandonné de ceux pour qui seuls il avait commencé la guerre, se trouvait ainsi, selon la juste remarque de Voltaire, obligé de la continuer sans avoir d’autre objet que de la faire cesser. » Les mois d'hiver de 1746 furent employés à acheter la neutralité de la plupart des princes allemands, justement alarmés de la prépondérance redevenue menaçante de la maison d’Autriche dans l’Empire. Frédéric aida la diplomatie française dans ces transactions; moyennant quelques millions, l’électeur palatin, ceux de Cologne et de Saxe, et le duc de Wurtemberg, s’engagèrent à ne prêter nul concours à la politique non plus qu’aux armes de Marie-Thérèse. Louis XV cependant avait décidé de retourner à son armée des Pays-Bas, où le maréchal de Saxe lui avait, au cœur même de l’hiver, ouvert la voie à de nouveaux triomphes. Tandis qu’on le croyait uniquement occupé àGand de la troupe de comédiens qu’il y avait appelée, le hardi capitaine s’était porté soudainement sur Bruxelles, et, après trois semaines de siège, avait forcé le comte de Kaunitz à lui livrer cette capitale, avec dix mille Hollandais prisonniers (28 janvier- 21 février 1746). Paris en fut illuminé, et le vainqueur embrassé par le roi devant toute la cour (11 mars). Le roi partit peu après avec lui pour la Belgique, et Maurice ne lui fit pas longtemps attendre

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les clefs de la ville et de la citadelle d’Anvers (30 mai). Mons, Hui, Charleroi, Namur, avec plusieurs milliers de prisonniers, tombèrent ensuite, en moins de trois mois, au pouvoir des Français; le pays entre la Meuse et la mer était tout entier entre leurs mains, et la flatterie des courtisans faisait honneur à Louis XV de la rapide conquête de toutes ces places qui, dans le siècle précédent, avaient si longtemps arrêté les armées de son «aïeul. Une grande bataille gagnée à Raucoux, sous les murs de Liège, par le maréch«al de Saxe sur le prince Charles de Lorraine (11 octobre), acheva cette campagne des Pays-Bas, qui ajouta à la gloire de Maurice, commença celle du comte de Lowendahl, mais fut sans profit réel pour la France. C’était du sang inutilement répandu. Marie-Thérèse s’inquiétait peu de toutes les villes qu’elle perdait aux Pays-Bas; elle se tenait pour assurée que la jalousie de l’Angleterre et de la Hollande n’en laisseraient jamais la possession à Louis XV, tandis qu’elle ne doutait pas de garder tout ce que ses armes conquéraient alors en Italie.

Sur ce théâtre, en effet, il n'y avait eu pour les Français et pour les Espagnols, leurs alliés, qu’une succession de revers. Le roi de Sardaigne, le jour même où il avait refusé de signer le traité qui eût fait la grandeur de sa maison (5 mars), avait entamé avec les Autrichiens le siège d’Asti, et fait capituler neuf bataillons français dans cette ville mal défendue. L’orgueil de Louis XV s’irrita de cet affront infligé à ses armes; il repoussa la pensée de toute négociation ultérieure avec Charles-Emmanuel, « aimant mieux,

disait-il, l'écraser que le supplier.- » Il fut bien loin d’obtenir ce résultat; Gages et Maillebois, qui, libres de leurs mouvements, eussent tenu tête avec honneur aux Piémontais et aux Autrichiens, furent jetés dans de fausses manœuvres par les exigences égoïstes et impérieuses d’Élisabeth Farnèse; chassés des duchés de Parme et de Plaisance par le prince de Lichtenstein , ils venaient de se dérober à l’ennemi par une retraite bien conduite, et de prendre une forte position, d’où ils couvraient Gênes, lorsque la mort de Philippe V et l’avénement de son fils aîné, Ferdinand VI, amenèrent une soudaine révolution dans la politique espagnole (juillet 1746). Le nouveau roi, empressé de contrarier les desseins de sa belle-mère, ordonna au marquis de Las Minas d’aller prendre le commandement de ses troupes en Italie et de les retirer du théâtre de la lutte. Le maréchal de Maillebois suivit le mouvement des Espagnols, au lieu de prendre sur lui de se jeter dans Gênes pour la défendre. Gênes, menacée à la fois par les troupes autrichiennes et par les vaisseaux anglais, ouvrit ses murs au général des impériaux (6 septembre).

Si les intérêts de Marie-Thérèse avaient été les seuls engagés dans cette guerre, elle aurait sans retard fait marcher sur Naples son armée victorieuse et reconquis facilement le beau royaume des Deux-Siciles. Mais les subsides qu’elle recevait de l’Angleterre la mettaient dans la dépendance d’un allié impérieux, qui ne voulut pas laisser échapper une occasion sans pareille de prendre et de détruire Toulon. Lorient venait de repousser victorieusement l’attaque d’une escadre bri-

tannique; mais il paraissait impossible que Toulon, sans flotte sur sa radeetsans garnison dans ses murs, ne succombât pas sous une attaque de terre et de mer fortement corfibinée. L'invasion de la Provence fut donc résolue, et, au commencement de novembre, Charles-Emmanuel passa le Var avec quarante mille Autrichiens et Piémontais. Le maréchal de Maillebois avait été injustement disgracié; on l’avait remplacé par Belle-lsle, à qui revenait le soin « de réparer les maux d’une guerre universelle que lui seul avait allumée1.» Belle-lsle, avec les débris de l’armée de Maillebois, ne put songer à tenir la campagne; il se contenta de couvrir Toulon et abandonna la Provence aux ravages impunis des Croates et des Pandours, jusqu’à ce qu’arrivassent les renforts qui lui devaient être expédiés des Pays-Bas. Peut-être les eût-il reçus trop tard si une diversion inattendue n’était venue par terre, comme par mer, suspendre les coups des alliés.

Les Autrichiens, maîtres de Gênes, y avaient abusé avec une horrible dureté des droits de la victoire. Ils étaient commandés par le marquis Botta Adorno, Génois d’origine, animé de toutes les mauvaises passions d’un transfuge contre ses compatriotes. La république, rançonnée sans pitié, avait déjà versé seize millions de livres dans le trésor impérial. Elle supplia l impératrice-reine de lui remettre huit millions qui étaient encore exigés d’elle, et qu’elle était hors d’état d’acquitter. Elle eut pour toute réponse non pas seulement un refus, mais l’ordre de payer trente millions

1 Voltaire.

de plus pour l’entretien des troupes autrichiennes. Le désespoir et la soif de la vengeance étaient dans tous les cœurs, lorsqu’il plut un jour à quelques soldats d’ordonner aux passants, sous la menace du bâton, de s’atteler à un mortier destiné, comme toute la grosse artillerie de l’arsenal, au siège de Toulon. Ce fut pour les colères à grand’peine contenues du peuple génois le signal d’une formidable explosion ; il y eut dans les étroites rues de la ville cinq jours de combats (5 à 10 décembre), au bout desquels les Autrichiens, poursuivis de poste en poste, furent contraints de quitter Gènes en vaincus et en fugitifs. « L’Europe vit avec surprise, dit Voltaire, qu’un peuple faible, nourri loin des armes, et que ni son enceinte de rochers, ni les rois de France, d’Espagne, de Naples n’avaient pu sauver du joug des Autrichiens, l’eût brisé sans aucun secours et eût chassé ses vainqueurs. » Sans les canons génois, le siège de Toulon ne pouvait être de longtemps entrepris, et le maréchal de Belie-Isle, avec les renforts qui lui arrivaient chaque jour, allait prendre l’offensive. Charles-Emmanuel repassa le Var (2 février 1747), comme l'avait fait son père, comme l’avaient fait tous les ennemis qui, avant lui, avaientassailli la France par cette frontière. Cette fois seulement l’héroïsme des Génois eut sa part dans l’affranchissement du territoire français. Louis XV ne se montra pas ingrat envers eux : malgré l’étroite surveillance de la Hotte anglaise qui bloquait toute la côte, il leur envoya successivement le ducdeBoufflers et le duc de Richelieu, avec plusieurs milliers d’hommes et plusieurs millions de livres, et

les aida ainsi à garder leur indépendance qu'ils avaient si noblement reconquise.

En ce temps où l’étendue des possessions coloniales était considérée comme un des premiers éléments de la richesse et de la puissance pour les états, les querellesde l'Europe avaient le monde entier pour théâtre, et 1 Angleterre et la France luttaient dans les deux Indes, comme dans les plaines de la Belgique et de l’Allemagne. Maiscen’étaientni l’insouciantLouis XV, ni le frivole Maurepas qui pouvaient suivre d’un œil attentif les intérêts français à des distances si éloignées, et si quelques hommes ne s 'étaient rencontrés, pour suppléer par leur capacité et leur énergie personnelles à la faiblesse du gouvernement, il n’y eût eu que des désastres sans compensation pour notre marine et nos colonies. Louisbourg, place forte située dans l’île du cap Breton et formant comme le poste avancé du Canada, était si négligée que cinquante jours suffirent aux Anglais pour s’en rendre maîtres (1745); mais le Canada même trouva dans son gouverneur La Galissonnière un défenseur aussi habile que résolu. Aux Antilles, ce furent les audacieux corsaires de la Martinique qui prirenteontre le commerce anglais la revanche des pertes de la marine royale ; • mais ce fut aux Indes orientales qu’on vit surtout ce que peut faire, sans appui et même en dépit des contrariétés extérieures, la puissance des grands esprits et des grands caractères. La fin malheureuse de La Bourdonnais et de Dupleix n’a pas terni leur gloire, et n’est qu’une honte de plus ajoutée à toutes celles du règne de Louis XV. La Bourdonnais, après s’être

enrichi dans l’Inde, était devenu en 1 735 gouverneur des îles de France et de Bourbon, et dans ces deux îles, dans la première en particulier, son administration avait enfanté des merveilles. Si on l’eût cru, une offensive hardie prise sur les mers lointaines eût, dès le début de la guerre (1741), assuré au pavillon français la supériorité; mais on se fit à Paris l'illusion de penser que les deux compagnies des Indes pourraient rester en paix, pendant que les deux gouvernements étaient en guerre, et on laissa échapper une de ces occasions qui ne se retrouvent plus. Pendant que les Anglais armaient, La Bourdonnais reçut l’ordre de désarmer. Il fut facile à une escadre britannique , partie de la Manche, de balayer la côte de l’Inde et d’y infliger au commerce de la Compagnie française des pertes assez considérables; mais dans l’Inde ellemême, la Compagnie avait remis ses intérêts aux mains d’un homme égal par la force du caractère et supérieur par le génie à La Bourdonnais. Dupleix, nommé depuis 1741 gouverneur général des possessions françaises, avait conçu, pour établir notre domination dans ces vastes contrées, le plan que Lord Clive, mieux secondé par son gouvernement, devait • réaliser quelques an nées plus tard, et quand la guerre éclata, il s’était assuré déjà parmi les princes indigènes une puissante clientèle. Ce fut seulement en 1746 que les hostilités commencèrent dans la presqu’île deCoromandel. La Bourdonnais, avec quelques vaisseaux qu’il venait de recevoir, reçut l’ordre de s’y porter, et, victorieux d’une escadre anglaise, il débarqua avec deux mille soldats à Pondichéry. On ne

saurait comprendre la misérable imprévoyance du ministère français et de la Compagnie, qui avaient mis La Bourdonnais et Dupleix en présence l’un de l’autre avec des ordres contradictoires et sans des rapports de subordination nettement déterminés. Accoutumés tous deux au commandement absolu, au lieu d’agir d’accord, ils se heurtèrent. La Bourdonnais, avec sa petite armée, assiégea et prit Madras (21 septembre 1746), et se conformant aux injonctions de la Compagnie qui lui défendaient de garder les comptoirs ennemis tombés entre ses mains, il permit à la ville de se racheter par une rançon de neuf millions. Dupleix avait reçu de son côté l’ordre de conserver Madras, s'il s’en rendait maître: en vertu de ses pouvoirs de gouverneur général, il cassa la capitulation, se saisit de la ville par force, et réduisit La Bourdonnais à quitter l'Inde, avec les débris de sa flottille qu’un ouragan venait de désemparer. Ce ne fut pas là le terme des infortunes de ce vaillant homme ; rappelé en France, il fut enfermé deux ans à la Bastille, jugé et acquitté, au milieu des marques de la faveur publique, mais après avoir perdu sa fortune et sa santé dans cette lutte contre l’injustice. Dupleix, trop âpre peut-être à poursuivre son rival, n'était pas réservé à un- meilleur sort; nous le verrons frappé à son tour par le gouvernement, sous les fautes duquel succombera son génie. Resté seul maître alors dans les établissements français, il ne cessa pas d’étendre autour de lui son influence, malgré la supériorité de la marine britannique', et lorsqu’au mois d'août 1748 la 1. S’il faut en croire le témoignage contemporain de Voltaire,

HISTOIBE DE FRANCE.

flotte redoutable de l’amiral Boscawen débarqua un corps d’armée pour assiéger Pondichéry, ce siège fut pour Dupleix un nouveau triomphe, pour les Anglais une nouvelle humiliation. L’Inde entière retentissait du nom de Dupleix et du bruit glorieux de nos armes, lorqu’y arriva la nouvelle de la paix conclue en Europe entre les deux gouvernements.

Louis XV, on l’a vu, appelait cette paix de tous ses vœux, bien avant qu’elle fût signée, et Mme de Pompadour était plus ardente encore que lui à la désirer. Cette femme, qui devait à son éducation tous les goûts dispendieux d’une courtisane, était pressée de voir le trésor de l'État s’ouvrir à ses fantaisies avec une liberté que ne permettaient pas les dépenses de la guerre. L’année même où avait commencé son triste règne, elle avait fait disgracier le contrôleur général Orry, probe administrateur, qui maintenait le roi dans les habitudes économiques du cardinal de Fleury. Machault, qui lui fut donné pour successeur, non moins intègre et plus habile, ne put refuser à la favorite quelques complaisances pécuniaires pour prix de la protection qu’elle lui avait accordée. Le marquis d’Argenson, dont la disgrâce suivit de près celle d’Orry, se donne dans son journal comme une autre victime de Mme de Pompadour; à l’entendre, « elle le fit congédier parce qu’il n'avait pas l’air de cour. » Nous en croyons plus volontiers le calme et impartial

l’effectif de cette marine était alors (1747) de deux cent soixantetrois bâtiments de guerre, tandis que la France, après les deux échecs essuyés sur la côte de Galice par les deux chefs d'escadre La Jonquière et L’Estenduère, était réduite à un seul vaisseau de haut bord.

duc de Luynes1, qui représente le ministre déchu « comme n’ayant point d’ennemis, vo Iant le bien, mais manquant malheureusement des talents nécessaires pour y parvenir. » Le dernier acte de son ministère avait été de marier le dauphin à la fille de l’électeur de Saxe (janvier 1747). Brulart de Sillery, marquis de Puisieux, remplaça d’Argenson comme secrétaire d’État des affaires étrangères.

Pas plus que son prédécesseur, il ne put obtenir des alliés que de sérieuses négociations s’ouvrissent pour la paix ; les conférences entamées à Bréda entre la France, l’Angleterre et la Hollande échouèrent par l’obstination belliqueuse de George II. Louis XV signifia alors aux Provinces-Unies, qu’il ne pouvait tolérer plus longtemps leur prétention de lui faire la guerre sans la lui avoir déclarée, et il leur annonça l immédiate invasion de leur territoire (17 avril 1747) . Toutes les places de la Flandre hollandaise tombèrent, dans l'espace de moins d’un mois, au pouvoir de Lowendahl. Il fut singulier de voir alors se renouveler la révolution politique qu’avait produite en 1672 l'entrée de Louis XIV en Hollande : l’aristocratie bourgeoise qui avait repris le gouvernement du pays fut renversée, mais sans effusion de sang, par un mouvement populaire, et le stathoudérat déclaré héréditaire dans la personne du prince d’Orange, Guillaume IV, gendre de George IL II ne manqua au nouveau stathouder que le génie de Guillaume III. Maurice de Saxe, créé maréchal général, comme l avaient été

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