Mémoires du duc de Luynes, t. VIII, p
Turenne et Villars, fut rejoint par Louis XV à Bruxelles, et l'armée s’ébranla aussitôt vers Maëstricht, dont la prise devait lui ouvrir le cœur des Provinces- Unies. On ne doutait point de les contraindre à la paix. Le duc de Cumberland, qui, avec le prince de Waldeck et le maréchal de Bathiany, commandait les forces confédérées, ne tenait pas moins à sauver Maëstricht que les Français à s’en emparer; il se porta, pour couvrir celte grande place, aux sources du Demer, affluent de la Meuse, et s'y établit dans une forte position, dont le centre était au village de Lawfeld (2 juillet). Le maréchal de Saxe alla l’y attaquer : ce fut une bataille sanglante, répétition assez fidèle de celle de Itaucoux. Maurice y fut, vers la fin de la journée, plus soldat que général, et faute d'avoir gardé tout son sang-froid, il laissa échapper le corps autrichien de Bathiany ; sa victoire fut incomplète, et Louis XV, moins ému de joie que de tristesse à la vue d’un si vaste champ de carnage, laissa échapper cette parole : « Ne vaudrait-il pas mieux songer sérieusement à la paix que de faire périr tant de braves gens? » Mais la paix était dans Maëstricht, et la prise n’en était plus possible, après une bataille qui laissait l’ennemi encore en force devant celte ville. Le maréchal de Saxe, pour se dédommager « de son projet manqué, » ordonna au comte de Lowendahl d assiéger Berg-op-Zoom , place réputée imprenable et le chef-d'œuvre de Cohorn. Elle fut emportée par des prodiges d’audace (10 septembre), et Lowendahl, avec le bâton de maréchal de France, y gagna l'admiration des gens de guerre; mais les horreurs qui souil-
lèrent sa conquête, attachèrent à la prise de Berg-op- Zoom un néfaste et long souvenir. Sur l’autre théâtre de la guerre continentale, en Italie, rien ne se lit de décisif : le comte de Belle-Isle, frère du maréchal, se lit Lattre et tuer dans le défilé d’Exilles, en s’efforçant de franchir les Alpes pour secourir Gi'nes; mais Gênes, vaillamment défendue par leduc de Richelieu, continua à repousser les attaques combinées des Autrichiens et de la flotte anglaise.
L hiver venii, les négociations ouvertes à Aix-la- Chapelle prirent un tour plus sérieux : les Hollandais, malgré l’inepte entêtement de leur stathouder, désiraient la paix ; les frères Pelham, qui dirigeaient le cabinet britannique, y inclinaient eux-mêmes , et comptaient sur P appui du Parlement pour triompher des résistances personnelles de George II. Ce grand obstacle venait toujours de Marie-Thérèse, qui ne se trouvait pas assez vengée de la France, et qui comptait sur le secours de quarante mille Russes envoyés sur le Rhin par laezarine Élisabeth. Ce maréchal deSaxe, qui répétait toujours au roi que la paix était dans Maëstricht, se mit de bonne heure en mesure d’aller l’y conquérir. Ce 13 avril , la ville était complètement investie, avant que les alliés eussent fait aucun mouvement pour la secourir : la prise en était désormais infaillible, et le duc de Cumberland ne pouvait qu’échouer devant les redoutes formidables qui couvraient l’armée française, s'il eût songé à les attaquer. Il fallut bien que les plénipotentiaires de l’Angleterre et de la Hollande consentissent alors à traiter, et le 30 avril ils s accordèrent avec le comte de Saint-Séve-
rin, représentant de la France, à signer les préliminaires, sans attendre l'adhésion de 1 impératricereine, non plus que celle de l'Espagne. Marie-Thérèse résista moins longtemps qu’on ne l’eût pu croire : son ministre, !e comte de Kaunitz, signa pour elle le 25 mai, et un mois après on obtint l’accession du plénipotentiaire espagnol. La négociation se prolongea néanmoins jusqu’au 18 octobre , où la paix fut enfin rendue à l’Europe par le traité d’Aix-la-Chapelle. La restitution des conquêtes respectives en était la condition principale quant à la France, l’Angleterre et la maison d’Autriche : les villes prises aux Pays-Bas étaient rendues à Marie- Thérèse, Madras à la Compagnie britannique; le Canada recouvrait son poste avancé de Louisbourg. Les rois de Prusse et de Sardaigne gardaient ce qui leur avait été cédé par l’impératrice-reine; les duchés de Parme et de Plaisance restaient à l’infant Don Philippe; chacune des puissances intervenant au traité renouvelait enfin la garantie qu elle avait donnée à la pragmatique autrichienne. La permission de relever du côté de terre les fortifications démolies de Dunkerque fut la seule satisfaction accordée par les alliés à la France. La France, il est vrai, se sentait tellement épuisée que son premier mouvement fut d’accueillir la paix comme un bienfait, sans trop regarder au prix dont elle l’achetait; elle commençait en outre à se détacher si fort de son gouvernement qu elle en supportait les fautes avec une sorte de méprisante résignation. Mais la réflexion tarda peu à éclairer les esprits, etd’Argenson atteste « qu’après les premiers
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moments de joie, tout le public tomba dans la consternation de la médiocrité des conditions' Tan-
dis qu’à Londres, continue-t-il, et dans les principales villes des royaumes britanniques, on fait des réjouissances éclatantes et tumultueuses, à Paris on s'en est consterné. Quoi, dit-on, nous rendons toutes nos conquêtes?» L’Angleterre, en effet, malgré l’énorme accroissement de sa dette, avait de quoi être joyeuse et fière d une paix qui la laissait souveraine des mers plus incontestée et plus absolue qu’elle ne l’était après le traité d’Utrecht ; Louis XV, au contraire, au lendemain des victoires du maréchal de Saxe, n était pas mieux traité que ne l'avait été Louis XIV après Denain. Tout s’explique par I avènement de Mme de Pompadour, par rabaissement graduel d’un gouvernement, qui, en diplomatie, comme en politique intérieure, comme en finance, vit au jour le jour, sans prévoyance de l’avenir, sans plan arrêté sur aucune affaire, laissant tout flotter au souffle capricieux et corrompu des volontés d’une courtisane.
1. « Le peuple dit aux halles : Tu es bête comme la paix. • (Journal de Barbier, t. IV, p. 350.)