Journal Je d'Argenson, juin et octobre 1749, t. V et VI
Louis XV et pour son gouvernement. Moins de cinq ans après que le roi malade à Metz a été proclamé le Bien-Aimé du la nation, au mois de février 1740, lorsque la paix est publiée dans les rues, le cri populaire refuse de répondre « à l’antienne Vive le roi entonnée par les archers. » Bientôt Louis XV n’osera plus traverser Paris, de peur d’y être accueilli par les huées menaçantes de la multitude (1750).
11 y avait plus d’un motif à celte profonde impopularité. L'opinion publique n’était que trop indulgente pour la liaison scandaleuse de Louis XV avec la marquise de Pompadour; l’exemple en datait de loin, et il ne manquait même pas de gens, dans la classe nombreuse de la bourgeoisie, qui se faisaient honneur de voir la maîtresse du roi tirée de leurs rangs et non plus des rangs privilégiés de la noblesse. Ce qui indignait le public, c’était que le gouvernement et la fortune de l’État fussent aux mains de cette femme, comme ils l’avaient été naguère en celles de Mme de Prye. Au milieu de l’embarras des finances, on ne parlait que des millions dépensés par Mme de Pompadour dans ses résidences de la Celle, de Crécy, de Bellevue, etc., et des fêtes ruineuses qu elle y donnait au roi ; on ne parlait que des largesses de reine qu’elle répandait dans son humble famille et des pensions qui payaient, comme services rendus à la France, les services domestiques rendus à la favorite. On savait aussi l’influence chaque jour plus étendue qu elle prenait dans les affaires du royaume et les ordres que MM. de Machault, de Puisieux et les frères Paris venaient prendre à sa toilette. Une sorte de popularité
avait accompagné dans son exil Maurepas, qui venait d’ètre disgracié, parce qu’il l’avait été par elle (avril 1749). L'abaissement de la vertueuse Marie Leczinska devant la fdle éhontée du fournisseur Poisson n était pas le moindre des griefs de l opinion mécontente, et l’on estimait le jeune dauphin du froid mépris qu’il montrait en toute occasion à celle qui usurpait la place de sa mère. Ce prince, âgé alors de vingt ans, avait été élevé par le duc de Châtillon et l’évéque de Mirepoix dans les principes d’une dévotion austère, et annonçait en toute chose un honorable éloignement des exemples paternels. D’un esprit sérieux et appliqué, d’un attachement consciencieux à tous ses devoirs, il offrait aux survivants du siècle de Louis XIV plus d’un trait de ressemblance avec le duc de Bourgogne, et était l’espoir des rares courtisans qui, comme le duc de Luynes, avaient conservé le respect de la religion et des moeurs. Sa mère était pour lui l’objet d’une attentive et pieuse déférence ; il la consolait par ses soins dans le délaissement où elle vivait. On conçoit que Louis XV n'éprouvât qu’une sorte de défiance et de crainte pour ce fils dont la vie condamnait si hautement la sienne.
Il y avait eu plusieurs journées d’émeute dans Paris, causées par l’enlèvement de quelques enfants, que les agents du lieutenant de police Berrier ramassaient dans les rues pour peupler la colonie du Mississipi (avril et mai 1750). Ce fut au lendemain de cette 'agitation à peine calmée (juin) que se réunit l'assemblée du clergé, appelée à délibérer sur l'édit du vingtième, que le contrôleur général venait de publier
et auquel il prétendait soumettre, sans aucune distinction, tous les biens du royaume. Les États de Lanjjuedoc, qui avaient refusé de se soumettre à cette grande mesure, avaient été cassés et la perception de l 'impôt avait été ordonnée dans la province; même résistance en Bretagne, même dissolution des États; tout annonçait chez Machault l’intention de poursuivre énergiquement l'exécution d’un plan conçu avec autant de sagesse que d équité. Mais l’assemblée du clergé se souvenait d'avoir fait céder le gouvernement sur cette même question en 1726; elle se retrancha dans ses privilèges, offrant le don gratuit, par lequel elle s’était accoutumée à contribuer aux chasses publiques, mais ne voulant consentir ni à l’impôt, ni a la déclaration préalable des revenus ecclésiastiques qui en devait faciliter la répartition, a Nous ne consentirons jamais, répondirent au roi les é\êques siégeant dans l’assemblée, que ce qui a été jusqu’ici le don de notre amour et de notre respect, devienne le tribut de notre obéissance. » Machault, ferme dans son système et appuyé par la favorite, fit signer au roi la dissolution de rassemblée. Mais il ne fut pas soutenu jusqu'au bout. La querelle qui venait de s’élever entre le clergé et le gouvernement se compliqua alors d'un autre débat dans lequel le gouvernement ne put refuser au clergé un appui au moins momentané.
Christophe de Beaumont était depuis quatre ans, archevêque de Paris. La dignité du gentilhomme se joignait chez lui à la profonde humilité et à l’inépuisable charité du prêtre; l’austérité de sa vie, son zèle
ardent pour les intérêts de la foi, sa fermeté invincible dans le gouvernement ecclésiastique, n’en faisaient pas un prélat de cour; aussi étail-ce malgré lui qu’il avait été promu de l'archevêché de Vienne à celui de Paris. Mais une fois en possession de ce dernier siège, il n’y avait vu que de plus grands devoirs à remplir et s’y était dévoué tout entier. Sans être animé de l’esprit tracassier et violent de la persécution, il était déterminé à maintenir l’autorité de la bulle Unigenitus, loi de l’Église, à laquelle la catholicité tout entière, moins une imperceptible minorité de l’épiscopat français, avait donné son assentiment. 11 n’invoquait pas contre les appelants les rigueurs du pouvoir séculier; mais comme ils s’étaient mis hors de l’Église par leur refus de se soumettre à l’un de ses décrets souverains, il ne les admettait à la participation des sacrements qu’après la rétractation de leur appel. Les billets de confession, dont le cardinal de Noailles s’était fait naguère une arme contre les jésuites, étaient exiges des appelants par son successeur en témoignage de leur retour à l'unité. Or il advint qu’un homme, à d’autres titres respectable et respecté, mais janséniste opiniâtre, l’ancien recteur de l’Université Coflin, faute de billet de confession, mourut sans sacrements (1 740); autant en arriva l’année suivante à son neveu, puis à l’aumônier du duc d’Orléans (1752), et l’exemple de l’archevêque de Paris fut immédiatement suivi dans d’autres diocèses. Le Parlement, que nous avons vu entrer victorieusement dans le sanctuaire en rejetant la bulle de canonisation de Grégoire VII (1729), et celle
même de saint Vincent de Paul v’1738), trouva (occasion favorable pour faire un pas de plus; il décréta de prise de corps le curé de Saint-Étienne du Mont, pour avoir obéi à son archevêque, et le cas s’étant renouvelé, quelques mois après, il ordonna la saisie du temporel du prélat, et le cita, comme pair de France, devant la cour convoquée pour le juger. I>e roi en son conseil cassa les actes du Parlement, qui ne prétendit pas moins les rendre exécutoires, et poussa la lutte avec le plus violent acharnement. Il était étrange de voir des magistrats statuer par un de leurs arrêts qu’une constitution de lÉglise n’était pas riqle de foi, et sur ce fondement enjoindre aux curés d’administrer les sacrements, malgré leurs évêques; il ne le fut guère moins de voir une lettre du vénérable Belznnce au chancelier, brûlée au pied du grand escalier du Palais, par la main du bourreau, pour le fait « d’avoir mal parlé de l’entreprise du Parlement sur les droits des évêques en matière de religion. » La querelle alla en s’échauffant durant tout le cours de l’année 1753; toutes les rigueurs, dont l'autorité royale avait usé depuis un siècle dans ses conflits avec la magistrature, furent successivement déployées; remontrances non reçues, exil et emprisonnement des membres des enquêtes et des requêtes, translation de la grand chambre à Pontoise, institution d une chambre royale chargée de rendre la justice au lieu du Parlement. Tout fut inutile : la résistance n’en continua pas moins; les avocats refusaient de plaider devant des magistrats intrus; plusieurs des parlements de province encou-
rageaient celui de Paris en l’imitant; mais ce qui lencourageait surtout, c’était la faiblesse d’un pouvoir décrié, c’était l’unanimité de l’opinion publique déchaînée contre ce pouvoir. Le jansénisme de Port- Koyal, celui même du P. Quesnel n’avait plus que de très-rares adeptes,. et parmi Messieurs il s’en trouvait bien peu qui eussent lu les propositions condamnées par la bulle; mais on avait fait de cette bulle une sorte d’épouvantail universel; dans une partie du bas peuple les miracles du diacre Paris étaient restés articles de foi et témoignage d’en haut contre les jésuites; dans la bourgeoisie l’opposition au gouvernement frondeuse et même « un peu républicaine1 » se parait du nom d 'anliconstitutionnaire ; les philosophes enfin, avec l’Encyclopédie, leur nouvelle et puissante machine de guerre, venaient en aide aux coups du Parlement contre le clergé, et profitaient du bruit de la querelle pour produire impunément leurs audacieuses nouveautés. Dans la transaction qui intervint, le roi signifia en vaincu ses volontés souveraines; il exempta le clergé du vingtième, et permit aux magistrats de remonter sur leurs sièges, enjoignant à tous un absolu silence sur les matières religieuses (septembre 1753). C’était ne pas connaître Christophe de Beaumont que de le supposer capable d’obéir au roi plutôt qu’à Dieu dans l'exercice de sa charge pastorale; les curés continuèrent à exiger des billets de confession, et les refus de sacrements recommencèrent. Cette fois Louis XV, sous l’influence de Mme de Pompadour,