CHAPITRE XXV
DEPUIS LA RÉVOLUTION D’ANGLETERRE JTJSQu’a LA PAIX DK RTSWICK (1688 A 1697).
Le 27 septembre 1688, deux jours après la publication du manifeste royal, Philipsbourg fut investi.
En disant plus haut que Louis XIV n'était point préparé pour la guerre, nous entendions pour une guerre dans laquelle il devait voir toutes les années de l’Europe rangées contre lui en bataille. Mais, avec Louvois pour ministre, il était toujours prêt pour un coup, comme celui qu’il se proposait de frapper sur les bords du Rhin. Les régiments du camp de Maintenon, encore que réduits par la maladie, lui fournirent un corps d'infanterie qui, renforcé par des détachements ramassés sur d’autres points, s’éleva à plus de cinquante bataillons. Plusieurs milliers de chevaux s’y joignirent, avec l’artillerie et les approvisionnements nécessaires au siège, le tout acheminé vers le Rhin avec un art, une précision de mouvement et un secret dignes de celui que son récent biographe a si justement appelé le ministre des grandes guerres. Le maréchal de Duras se rendit devant Philipsbourg, tandis que Boufllerset d’Huxelles allaient,
presque sans coup férir, occuper tout le Palatinat cisrhénan, et que le maréchal d'Humières se portait sur la Meuse, pour s’emparer île Dînant et faire mine de menacer- Liège. Louvois cependant s’était trompé en imaginant que Philipsbourg serait promptement et aisément enlevé : il y fallut tout le ferme et patient génie de Vauban. Monseigneur (on appelait ainsi le dauphin), envoyé par son père» pour commander l'armée et faire connaître son mérite à l’Europe, » eut le bon esprit de déférer en toute chose aux avis de l'illustre ingénieur, et n’ambitionna que la modeste gloire de beaucoup de bravoure et d’humanité. lui place capitula le 2'J octobre, après un mois de siège. Quinze jours après, Monseigneur entrait dans Manheim (12 novembre); ayant ensuite repassé le Rhin et pris Frankenthal , toujours avec lassistance de Vauban, il retourna à Versailles, où l’attendaient les applaudissements de la cour et les louanges plus mesurées et plus précieuses de son ancien gouverneur, le duc de Montausier. BoufQers et d'IIuxelles avaient, pendant ce temps, poursuivi le facile succès de leurs opérations : l’électeur de Mayence avait consenti à recevoir les Français dans sa capitale; toute la rive gauche du Rhin, sauf Cologne et Coblentz, était tombée en leur pouvoir, et leur cavalerie, de l’autre côté du fleuve, s’était lancée jusque sous les murs d’Augsbourg. Le système de la guerre -défensive avait entraîné loin Louis XIV, et il avait à faire à l'Empire de riches restitutions pour prix de la paix. Moins que jamais l'Empire était disposé à accepter cet échange.
Si les événements avaient marché vite en Alle-
HISTOIRE DE FHANCE.
magne, leur cours avait été plus rapide encore, et bien autrement décisif, en Angleterre. On a vu comment Jacques II, trompé par Sunderland, son premier ministre, avait repoussé avec une dédaigneuso obstination et les avis et les offres de secoui's de Louis XIV; comment il était allé même jusqu'à offrir les siens aux ennemis de ce prince. 11 ne fallut rien moins que la lecture du manifeste de Guillaume pour le tirer de son aveuglement. Son esprit se troubla alors et son courage s’abattit; il avilit de concession en concession son pouvoir, qu’il avait prétendu rendre absolu. Concessions tardives et inutiles! Guillaume, embarqué avec toute son armée le 30 octobre à Helvoet-Sluys, puis forcé d’y rentrer par les vents contraires, s'était remis en mer le 10 novembre, et, cinq jours après, avait pris terre sans obstacle à Torbay, dans le Devonshire. Une semaine se passa pendant laquelle il attendit vainement à Exe ter le soulèvement national qui lui avait été promis; il parlait de remonter sur ses vaisseaux, lorsque ses amis, qui l’attendaient dans les comtés du nord, commencèrent à le rejoindre, et de proche en proche firent lever avec eux le peuple des villes et des campagnes. La flotte du malheureux Jacques, supérieure en nombre à la flotte de son gendre, avait été empêchée par les vents de fermer à celui-ci le passage; son armée, également plus forte que l'armée hollandaise, ne lui prêta pas un meilleur secours. Quelques centaines d’Irlandais, plus braves que disciplinés, furent seuls à se faire tuer pour lui à Reading. Les principaux de ses officiers l’avaient abandonné, et à leur tête le major général Churchill,
qui lui devait tout, qu’il avait fait pair d’Angleterre et d'Écosse, et qui préluda par cette trahison aux mille infamies dont est souillé l’illustre nom de Marlborough. Alors eut lieu, entre le prince qui allait descendre du trône et celui qui s’apprêtait à y monter, une négociation qui, de part ni d autre, n’était bien sincère : Guillaume aimait mieux laisser au Parlement que de prendre sur lui-même la responsabilité de l acté qui déposerait son beau-père; Jacques ne songeait qu’à se soustraire à celte déposition en envoyant en France sa femme et son jeune fils, et se jetant ensuite de sa personne en Écosse ou en Irlande. Il accomplit la première partie de son projet, avec l’aide de Lauzun, courtisan disgracié, pour qui c’était une bonne fortune de rentrer à Versailles en sauveur d une reine; mais lorsqu’il essaya de fuir lui-même, il fut arrêté à Sheerness et ramené dans son palais de Whitehall, en attendant que les lords, rassemblés à Windsor autour de Guillaume, eussent décidé de son sort. On lui permit, sur sa demande, de se retirer à Roehester; c’était une porte qu’il voulait s'assurer pour fuir, et que son habile gendre se garda bien de lui fermer. Jacques II, embarqué furtivement sur une barque de pêcheur, alla descendre à Ambleteuse, sur la côte de Picardie, le 4 janvier 1689, et, trois jours après, rejoignit au château de Saint-Germain sa royaleépouse, que Louis XIV y avait accueillie avec, les égards de la plus délicate courtoisie. Rien ne fut oublié de ce qui pouvait honorer la royauté dans la personne du monarque fugitif: Louis l’embrassa avec effusion, le traita en frère, et, jusqu'à ce qu il
pût accorder à son malheur des consolations plus efficaces, se plut à lui prodiguer toutes celles d’une magnifique hospitalité. Pendant ce temps, les deux chambres du Parlement, réunies en convention, proclamaient par indivis roi et reine de la Grande-Bretagne Guillaume de Nassau et son épouse Marie, la fille du roi détrôné (25 février 1 680) ; le bill des droits était voté, seconde grande charte qui plaçait les droits de la nation hors des atteintes de ce pouvoir arbitraire, (dispensing power) si obstinément et si malheureusement revendiqué par les Stuarts, comme l’apanage inaliénable de leur couronne. La chute du dernier prince de cette dynastie condamnée avait enfin pour effet d'unir, par une sorte de lien indissoluble dans l’opinion du peuple anglais, le triomphe du protestantisme et celui de ses libertés. La révolution de 1688 eut sur le moment un autre résultat , ce fut de mettre toutes les forces de l’Angleterre au service de la grande coalition formée contre la France.
LesProvinees-Unies, en fournissant à leur stathouder les moyens de détrôner Jacques II, n’avaient point commis d’agression contre Louis XIV : il fit la faute de leur déclarer la guerre (26 novembre) et de les donner tout d abord pour alliés à l’empereur et à l’Empire rangé tout entier derrière son chef. U ne s’agissait plus cette fois de faire rentrer la France dans les limites du traité de Nimègue; l’engagement était pris de la réduire à celles des traités de Westphalie et des Pyrénées. Guillaume III, vers la fin de l année 1689, et quelques mois après le roi d’Espagne, adhérèrent aux résolutions de la grande alliance elle prit
ce nom en proclamant avec éclat son but de préserver l’Europe du danger de la monarchie universelle.
I.ouis XIV était bien loin alors de cette folle visée, si jamais elle était entrée dans son esprit; toute son ambition, et celle de Louvois, était de mettre le royaume en état de défense. Des levées étaient faites à la hâte dans toutes les provinces pour arrêter l’invasion ennemie à la frontière d'Allemagne, à celle des Pays^ Bas et des Pyrénées; une expédition méditée en Irlande ferait seule exception à ce plan purement défensif. Mais il était un point sur lequel 1 exécution de ce plan même était devenue fort malaisée. Comment garder les conquêtes faites depuis trois ou quatre mois sur l’une et l’autre rive du Rhin ? On ne pou\ait prétendre à le faire qu’en disséminant l’armée en une foule de garnisons, qui n eussent plus laissé peut-être un régiment pour tenir la campagne. L’affreux moyen auquel on recourut pour échapper à cette difficulté est resté dans l'histoire un légitime sujet d’accusation contre Louis XIV. Les dragonnades se firent sous son nom, mais en réalité il les ignora : il connut et n'empêcha point l incendie du Palatinat.
Déjà en 1073, l’armée de Turenne avait fait subira ce malheureux pays les horreurs d'une dévastation systématique, pour y forcer L acquittement des contributions de guerre et rendre impossible à l’enneini d’y subsister, il fut résolu celte fois qu’à l’exception des fortes places de Mayence et de Philipsbourg, tout ce qui était occupé par les troupes françaises , serait démoli et brûlé. Du mois de mars au mois de juin 1689, les flammes ne cessèrent de se promener sur
toute l'étendue de cette contrée, couverte de villes si florissantes : Heidelberg, splendide résidence des électeurs palatins, fut exécutée la première, et si la plupart de ses maisons échappèrent au feu, le château en porte encore aujourd'hui la trace dans ses magnifiques ruines. Manheim, par le commandement exprès de Louvois, fut détruit pierre à pierre; les vieilles cités impériales de Spire et de Worms, ainsi qu’Oppenheim et Bingen, furent enveloppées, à quelques jours de distance, dans le même embrasement, et à l’horreur de ces destructions que dirigeaient les généraux se joignirent tous les excès de la licence et de la brutalité impunies du soldat. On avait ordonné aux habitants des villes ainsi ruinées de se retirer dans les places françaises les plus rapprochées; peu obéirent à cette injonction ; le plus grand nombre allèrent émouvoir l’Allemagne et l’enflammer à la vengeance par le spectacle de leurs misères. Le cri de ces malheureux retentit par toute l’Europe, et Louis XIV y fut dénoncé à la haine des peuples, « comme un enne- « mi implacable et cruel, sans égard aux lois de Dieu, « ni à celles de la guerre, ni aux promesses, ni aux « serments solennels. » Il importe peu que le monarque ait cédé ici aux instances de Louvois, qui lui fit voir dans ces barbares exécutions une indispensable mesure de salut pour la frontière deFrance ; il importe peu qu’il se soit fait l illusion de croire qu’en permettant cet immense incendie il ne faisait qu appliquer en roi, pour la protection de son royaume, le droit reconnu au défenseur d’une place de tout ruiner autour d'elle : il ne serait possible de le justifier v 5
qu’en le supposant un instrument aux mains de son ministre, c’est-à-dire en lui refusant toute intelligence et toute volonté; étrange justification pour le grand roi ! Le malheur, ou plutôt le tort de Louis XIV fut ici, comme en d’autres circonstances, de s'être fait une conscience de roi indépendante de sa conscience d'homme.
Si quelque chose dut lui rendre plus sensibles les malédictions de l'Europe indignée, ce fut d’avoir laissé s’accomplir de telles horeurs pour n'en point tirer de profit réel; la campagne sur le Rhin fut tout entière à l'avantage de ses adversaires. Le bruit était public en Allemagneque les forces de l’Empire allaient être employées à reprendre Bonn et Mayence, et ce bruit avait été accueilli à Versailles avec une sorte de joie triomphante. On savait ces deux villes munies de fortes garnisons, que commandaient des chefs habiles et résolus, et l’on se flattait que les efforts de l’ennemi viendraient se briser au pied de leurs remparts. Mais ce qu’on ne savait pas, c’était la masse énorme de combattants, plus de cent mille hommes, que l’Allemagne avait mises sous les armes, et le furieux élan que leur donnait la soif de la vengeance. On n’avait pas présumé non plus la triste incapacité du maréchal de Duras, qui n'imagina d’autre moyen de contrarier les opérations des armées assiégeantes, que d’ajouter de nouvelles dévastations et de nouvelles ruines à celles qui s'étaient déjà faites dans le Palalinat. Mayence fut investie, au milieu du mois de juillet, par les troupes réunies du duc de Lorraine et de l'électeur de Bavière; leurs forces s’élevaient à plus de soixante
mille hommes. Le marquis d'Huxelles en avait dix mille, et avec eux Choisy, un des meilleurs élèves de Vauban, pour défendre la place. 11 le fit avec autant d’habileté que de vigueur; il soutint quarante-huit jours de tranchée ouverte, et dans un assaut livré et repoussé le 6 septembre, ne tua pas moins de cinq mille ennemis. C’était l’équivalent d’une bataille gagnée : ce fut néanmoins le moment que prit d’Iïuxelles pour rendre la place aux généraux impériaux, aussi étonnés que joyeux. Iln avait plus de munitions, il en avait consommé en six ou sept semaines ce qui suffisait à plusieurs mois d’un siège ordinaire, et sans secours, sans nouvelles du dehors, il calcula que le meilleur service qu’il pût rendre à la France était de lui conserver sa petite, mais vaillante armée « en capitulant dans sa victoire1. » (1 1 septembre). Telle était cependant la confiance du roi et celle du royaume dans l’inévitable échec des Allemands devant Mayence, que la reddition de cette ville produisit l’effet inattendu d’un coup de tonnerre; on refusa l’admiration et jusqu’à la compassion à l’héroïsme malheureux du marquis d’Huxelles; Louvois resta lui-même atteint de ce coup dans l’opinion publique. Auprès de Louis XIV, ce fut un grief ajouté à tous ceux qui s amassaient dans son esprit contre le trop puissant et violent ministre. Bonn, avec d’autres circonstances, eut peu après le même sort que Mayence. L’électeur de Brandebourg avait, dès les premiers jours de juillet, bombardé cette ville, de manière à n’en faire qu’un mon-