Après moi le déluge
HISTOIRE DE ERANCE.
diplomatie secrète, indépendante de celle de ses ministres, ayant des vues plus étendues et plus élevées, et appréciant mieux les intérêts de la politique française ; ce contrôle, ou si l’on aime mieux cette critique clandestine exercée par le roi sur les actes officiels de son gouvernement n'y eut jamais de réelle influence. Tout est misérable dans ces actes, tout y sent le caprice et la frivolité du boudoir. On ignore, ou du moins on paraît ignorer que la France a par delà les mers de grands intérêts coloniaux qui réclament la sollicitude etla protection efficace de la métropole ; l’Amérique du Nord, où nous sommes rivaux de l’Angleterre, les Indes orientales, où nous lui sommes supérieurs, semblent trop éloignées pour la courte vue de nos hommes d’État; les Français qui se dévouent à la tâche hardie et laborieuse de maintenir et d’agrandir même dans ces contrées lointaines lascendantde leur patrie, sont oubliés, abandonnés à eux-mêmes, et ne tarderont pas à être sacrifiés, tandis que la politique britannique, l’œil incessamment ouvert, prépare tous les moyens de substituer sa domination à la nôtre au jour prochain d’une nouvelle guerre. C’était alors le moment des plus éclatants succès de Dupleix dans l’Inde. Avec le coup d’œil assuré du génie, il avait reconnu que la Compagnie, dont les intérêts étaient entre ses mains, n’aurait dans ce pays les prolits d’un grand commerce qu’à condition d’y être souveraine, « qu i 1 n’y avait pas de milieu, comme on l’a très-bien dit’, entre la con-
1. Comte Alexis de Saint- Prient, la Perte île l'Inde sous Louis .Vf
quête ou l’abandon. » Dès lors, sans engager d’hostilités directes avec 1 Angleterre, il avait travaillé sans relâche à l’extension de l’influence et de la domination françaises, et telles avaient été l’habileté de sa diplomatie et la vigueur de son commandement militaire, qu’à la fin de l’année 1750, il était devenu Nabab du Karnatic et de la partie méridionale du Dekhan. Nouvelles entreprises, nouveaux triomphes l’année suivante; secondé par Bussy-Castelnau, son fidèle et digne compagnon, il installe en vainqueur un prince du pays, sa créature, dans la ville de Golconde, l’ancienne capitale du Dekhan, et obtient en récompense une vaste cession de territoire qui établit la Compagnie en souveraine à Masulipatam. Le grand Mogol confirma cette souveraineté, et pour peu que la France fût venue en aide à Dupleix, elle eût vu ce prince, maître plus nominal que réel de l'Inde, tomber alors sous sa dépendance. Mais à cette époque même apparut un jeune commis de la Compagnie anglaise, qui se fait soldat, et en qui se révèle du premier coup le génie de la politique et de la guerre. La fortune de Clive fait reculer celle de Dupleix; il eût fallu laisser à celui-ci le temps de réparer ses revers et lui en faciliter même les moyens; on ne fit rien de pareil. Comme il commençait à se relever par ses propres ressources, quelques bâtiments chargés de troupes arrivent de France sur la rade de Pondichéry. Dupleix put croire un instant qu’avec le secours de douze cents Français, lui revenait lassurance du triomphe définitif de sa politique; ces troupes venaient uniquement appuyer les négociations
de paix ouvertes entre les deux Compagnies, et la première des conditions, impérieusement dictées par le cabinet britannique à l’imbécile gouvernement de Louis XV, était le rappel de Dupleix(août 1754). La domination passagère des Français dans l'Inde, qui était l’œuvre de ce grand homme, disparut avec lui; il avait montré aux Anglais la voie à suivre pour marcher à la conquête de ce vaste empire, et l’appui qui lui a\rait manqué, ne devait pas manquer à Lord Clive.
Sur un autre théâtre, au nord du continent américain, même lutte entre les colons des deux nations, même abandon des Français par leur gouvernement. Le traité d'Utrccht avait stipulé en 1713 la cession de l’Acadie par la France à la Grande-Bretagne, mais sans spécifier les limites de cette contrée. « On les ignorait », dit Voltaire, et il n’en pouvait être autrement dans de vastes espaces en majeure partie inhabités et seulement explorés par l’audace aventureuse de quelques voyageurs. De cette délimitation incertaine résultaient depuis quarante ans entre les cabinets de Saint-James et de Versailles des prétentions contradictoires, et entre les deux colonies de la nouvelle France et de la nouvelle Angleterre un continuel état de rivalité et de querelle. Les Français, qui avaient pris pied à la Ibis au Canada et à la Louisiane, s’étaient efforcés de relier leurs deux établissements par une chaîne de postes fortifiés; mais ils étaient quatrevingt mille hommes à peine, dispersés sur une surface de territoire assez étendue pour en contenir quatrevingts millions. A l’exception des missionnaires, venus
pour évangéliser les populations sauvages, c'étaient presque tous des aventuriers, soldats et chasseuis, |>eu livrés à l’agriculture ni au commerce, et entièrement étrangers à l’esprit d'a9sociation, principe fécond de la prospérité coloniale. Les colonies anglaises, au contraire, composées d’hommes qui étaient allés pour la plupart chercher au delà des mers un refuge contre la persécution religieuse, avaient importé dans leur sein le régime politique qui faisait la force et la grandeur de leur mère patrie, et sous l’influence de ces libres institutions, elles avaient vu croître chaque jour leur population et leur richesse. De même que leurs Gères habitudes d indépendance annonçaient le peuple qui devait sous peu former la grande république des États-Unis, de même la parole d’oracle prononcée par Franklin « point de repos pour nos treize colonies, tant que les Français seront maîtres du Canada », annonçait dans un prochain avenir celte autre parole de Monroë « que l’Amérique doit appartenir aux seuls Américains. » Aussi était-ce du génie agressif de ces colonies, plutôt que de l’impulsion du gouvernement anglais, que venaient leurs attaques perpétuelles contre les établissements français ; seulement elles se tenaient pour assurées de n’être jamais désavouées de la métropole dans ce qu’elles faisaient pour augmenter sa puissance.
Le cabinet de Versailles, moins à son aise pour délaisser le Canada, possession française déjà assez ancienne, que les régions lointaines et presque inconnues de l’Inde, Gt tant qu’il arracha aux ministres britanniques la formation d’une commission mixte
pour fixer les limites respectives des deux empires coloniaux dans l'Amérique du Nord. Il y eut une longue suite de conférences dans lesquelles rien ne se décida : tout obtenir par la menace ou tout conquérir par la guerre était évidemment le fond de la pensée du cabinet anglais. Les événements éclatèrent soudainement de manière à entraîner le gouvernement de Louis XV bien au delà de ses résolutions. Jumonville, officier envoyé en parlementaire auprès d’un parti anglais qui avait envahi le territoire français sur la Belle rivière *, fut traîtreusement saisi et massacré avec neuf de ses compagnons (mai 1754). Le colonel George Washington, destiné plus tard à une si grande et si pure renommée, mérite d'être cru quand il affirme n’avoir rien vu qui lui révélât le caractère pacifique de la mission de Jumonville. Quoiqu’il en soit, l’acte de violence déloyale commis par sa troupe fut promptement et noblement vengé; une capitulation humiliante le força d abandonner le territoire dont il avait prétendu s'emparer. On était sous les armes, des deux côtés, sur tous les points où se touchaient les colonies rivales, et 1 Angleterre prenait peu de soin de dissimuler les préparatifs qu’elfe faisait pour un grand coup contre le Canada. La France cependant n’armait pas encore ; elle continuait à proposer des arrangements, auxquels on répondit finalement par de telles exigences quelle reconnut l'impossibilité d éviter plus longtemps la guerre.
Le gouvernement anglais montra alors, avec plus