‹ Histoire de FranceChapitre 32 sur 67 · L’Ohio · texte numérisé non relu

L’Ohio

d'éclat qu’il ne l avait jamais fait, son brutal mépris du droit des gens et de l’opinion européenne. Après avoir formellement protesté qu’il ne commencerait pas la guerre, il la commença sans l’avoir déclarée ; une escadre française qui faisait voile vers le Canada fut attaquée (juin 1755) près de Terre-Neuve, et deux de ses vaisseaux pris; en même temps d’innombrables corsaires, répandus sur toutes les mers, saisirent plus de trois cents vaisseaux marchands, « comme on saisirait des barques de contrebande; ils s'emparèrent même, ajoute Vol taire, de quelques navires des autres nations qui portaient aux Français des marchandises. » Le cabinet de Versailles, avec une étrange longanimité, se contenta de se plaindre et de dénoncer à 1 Europe la piraterie britannique; mais il apprit bientôt que les hostilités étaient engagées sur terre, comme elles l’avaient été Sur mer, et que le. Canada était envahi sur quatre points par des forces supérieures. La vigoureuse résistance des milices canadiennes, assistées de quelques détachements de troupes qui venaient d’arriver de France, déconcerta les agresseurs. Leur attaque ne réussit que du côté de la frontière acadienne; partout ailleurs ils furent repoussés; au lieu de la conquête rapide dont ils s’étaient flattés , ils étaient engagés dans une lutte acharnée, dont l’issue ne leur eût pas été favorable, si le gouvernement de Louis XV eût réservé pour le Canada quelques-uns des bataillons qu’il allait envoyer par centaines combattre pour des intérêts étrangers à la France. Après ces flagrantes hostilités, après même le rappel de l’ambassadeur du roi à Londres, le ca-

binet, que dirigeait Mme de Pompadour, essaya de négocier encore et d’obtenir à l’amiable la réparation de tant d’outrages et de violences. Elle ne lui fut pas accordée, en dépit de l'indignation universelle qui éclatait en Europe contre le brigandage maritime de l Angleterre. L'Angleterre entière était possédée de cet esprit de conquête et d’implacable haine contre la France, qui allait tout à l’heure se personnifier dans le premier des Pitt avec tant de vigueur et de succès. Louis XV, en ordonnant l’embargo sur les bâtiments anglais dans tous les ports du royaume, releva enfin le gant qui, depuis un an, lui était jeté avec tant d’arrogance.

L’inégalité des forces navales était grande alors entre les deux puissances. Il serait injuste de taire les efforts qui avaient été faits, depuis la mort du cardinal de Fleury, pour relever la marine française. Rouillé, successeur de Maurepas, et Machault surtout, successeur de Rouillé, avaient imprimé un mouvement assez actif aux constructions dans nos ports : quinze vaisseaux avaient été mis à flot dans la seule année 1755. Mais la supériorité du nombre n'en restait pas moins très-considérable du côté des Anglais, et celle de leurs équipages était plus accablante encore. Ils avaient, par milliers, des officiers et des matelots tenant depuis longtemps la mer, et la France, dont les armements avaient été pendant tant d années à peu près suspendus, ne comptait, par comparaison, que très-peu de marins exercés1. On pouvait attendre de nos po-

1. La force relative de la marine anglaise et de la marine fran-

pulations maritimes des merveilles de dévoûment et de courage pour compenser, autant qu il était possible, cette infériorité; il eût fallu seulement que les ressources de l’État vinssent en aide à leur patriotisme. Nous allons les voir presque entièrement absorbées par la plus insensée des guerres continentales.

Chose étrange! l’Angleterre, si bien préparée pour la lutte, fut surprise, au début des hostilités, par la France qui ne l’était pas. George II, craignant pour son électorat de Hanovre et pour le Royaume-Uni luiméme une invasion française, recrutait activement en Allemagne des troupes mercenaires pour parer à ce double péril; la clairvoyance de ses ministres n’avait pas deviné le coup qui leur allait être porté avec autant de bonheur que d’audace. Le traité d’Utrecht avait laissé à la Grande-Bretagne Fîle de Minorque, qui la rendait maîtresse du bassin occidental de la Méditerranée, et rien n’avait été négligé pour faire du Port-Mahon, principal point maritime et militaire de cette île, une place inexpugnable. On croit que l’idée d’attaquer cette forteresse, celle peut-être des possessions anglaises devant laquelle les Français étaient le moins attendus, fut suggérée à Louis XV par le maréchal de Noailles. Douze vaisseaux, huit frégates et plus de cent transports furent mis à Toulon sous les ordres du marquis de La Galissonnicre, lieu-

çaise est estimée ainsi qu’il suit dans les Mémoires du duc de Luyues :

Du côté de l’Angleterre : 319 bâtiments de guerre, dont 177 vaisseaux, portant environ 12000 canons;

Du côté de la France : 131 bâtiments, dont 66 vaisseaux, portant environ 5200 canons. (T. XIV, p. 137, 8 et 9.'

tenant générai des armées navales, naguère gouverneur et défenseur si énergique du Canada. Douze mille hommes de troupes, commandés par le maréchal de Richelieu, s'embarquèrent sur cette escadre, et prirent terre sur la côte occidentale de .Minorque le 18 avril 1750. Les Anglais surpris évacuèrent Ciudadela, la capitale de l’île, et Mahon même, pour se renfermer dans le fort Saint-Philippe, vaste citadelle, que Richelieu, dans ses premières dépêches, déclare « imprenable, si une place pouvait l’être. » Secondé par le comte de Maillebois, fils du maréchal de ce nom, officier d’une haute distinction, il entama avec vigueur les opérations du siège. Elles duraient à peine depuis dix jours, lorsque parut le 20 mai l’escadre de l’amiral Byng, arrivant de Gibraltar au secours des assiégés. Le brave La Galissonnière, empêché par le vent de se porter à sa rencontre, l’attendit et lui livra un combat d’où il sortit avec avantage. Trois des vaisseaux anglais menaçaient de couler bas, tandis que la flotte française n’avait que de faibles avaries. Byng se retira, pour éviter un plus grand désastre, et regagna Gibraltar. Ce n’était pas un médiocre honneur pour l’amiral français, avec une force inférieure à celle <le l’ennemi, de l’avoir fait ainsi reculer. Les difficultés du siège n’en restaient pas moindres, et après sept semaines, durant lesquelles les travaux avaient été poursuivis selon les procédés réguliers de l’art, on était encore peu avancé. Le maréchal de Richelieu conçut alors la pensée audacieuse de donner à la fois un assaut à tous les ouvrages qui défendaient le corps de la place. « On descendit dans les fossés,

mSTOIRE DE FRANCE.

malgré le feu de l’artillerie anglaise; on planta des échelles hautes de treize pieds : les officiers et les soldats, parvenus au dernier échelon, s’élancaient sur le roc en montant sur les épaules les uns des autres : c'est par cette audace difficile à comprendre qu’ils se rendirent maîtres de tous les ouvrages extérieurs.... Les Anglais ne pouvaient imaginer comment les soldats français avaient escaladé ces fossés, dans lesquels il n’était guère possible à un homme de sang-froid de descendre *. » La place capitula le lendemain (29 juin). Il y eut en France un vif mouvement de joie qui devait peu durer; en Angleterre, l’orgueil blessé de la nation s’exalta jusqu'à la rage, et demanda à tout prix une victime. L’amiral Byng fut condamné à mort et impitoyablement exécuté. Son vainqueur, atteint d’une maladie mortelle, l’avait précédé au tombeau : la perte de La Galissonnière, au début de cette guerre, était pour la marine française un malheur irréparable.

Les hostilités, déjà si vivement engagées au Canada, ne s’y étaient point ralenties. De puissants renforts étaient partis des ports d’Angleterre pour recommencer la tentative manquée l’année précédente. Le gouvernement français n’avait envoyé à sa colonie menacée que d’insuffisants secours; ce qu il avait fait de mieux pour elle avait été de donner aux troupes un commandant à l’àme héroïque, dont les talents et le courage auraient sauvé le Canada, si un homme eût pu suppléer à des armées. Le marquis de Montcalm,

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