‹ Histoire de FranceChapitre 33 sur 67 · Voltaire, Siècle île Louis .VI · texte numérisé non relu

Voltaire, Siècle île Louis .VI

dans la campagne de 1756 ne protégea pas seulement les établissements français contre l’invasion ennemie, il frappa contre ceux des Anglais un coup redou- t table. Son expédition contre les forts d’Oswego, sur le lac Ontario, fut un brillant fait d'armes, qui, avec la prise de Mahon et l’occupation de la Corse, accomplie peu après, donna à la France le trompeur espoir de triompher de sa superbe rivale. Mais le moment était venu où cette guerre nationale allait se compliquer d’une guerre de fantaisie, entreprise contre tous les intérêts du royaume, contre toutes les traditions de sa politique, uniquement pour donner satisfaction à la mesquine vanité et aux mesquines rancunes de Mme de Pompadour. Au lieu de faire un puissant effort pour transporter momentanément sur mer toute l’énergie et les ressources de la nation française et pour changer en alliance la neutralité proclamée par la Hollande, la Suède et le Danemark, au lieu d’entreprendre avec honneur une lutte généreuse pour la liberté des mers, le cabinet de Versailles venait de conclure un traité, dont le dernier mot devait être de mettre pendant sept ans le sang et l’or de la France à la disposition de l’impératrice-reine contre le roi de Prusse.

11 ne faut pas faire un crime à l’abbé de Bernis, introduit dans les conseils du roi par Mme de Pompadour, d’avoir secondé les inclinations autrichiennes de sa protectrice, tant qu’il put croire qu il ne faisait par là qu’ôter à l’Angleterre son ancienne et constante alliée. Réduit à ses termes primitifs, le traité signé à Versailles le 1” mai 1756 n’engageait la France qu'à

des mesures défensives contre Frédéric, qui de son côte s’était lié à George II par une récente convention; mais ce n’était pas ainsi que l’entendait Marie -Thérèse. Si depuis cinq ans ses ambassadeurs Kaunitz et Stahrembers ne cessaient de faire briller aux yeux de Mme de Pompadour la gloire qu’il y aurait pour elle à confondre dans une intime et sincère union les intérêts des deux grandes puissances catholiques, si l'impératrice elle-même, aussi chaste que fière, s’était abaissée jusqu’à flatter la maîtresse de Louis XV et à lui écrire en l’appelant sa cousine, c’était pour que l’alliance française lui payât plus largement les sacrifices auxquels descendait son orgueil. A ses yeux, la paix qu’elle avait conclue avec le roi de Prusse n avait jamais été qu’une trêve : reconquérir sur lui la Silésie était la pensée fixe de sa politique : il ne lui suffisait pas que la France fût neutre, il fallait qu’elle l’aidât de toute sa puissance à se venger pleinement de son ennemi. Déjà elle s’était assuré les secours de la czarine Élisabeth, dont la scandaleuse impudicité était l'objet journalier des sarcasmes impitoyables du roi de Prusse. Louis XV et Mme de Pompadour n’étaient guère plus ménagés que la fille de Pierre le Grand dans les soirées de Postdara, et Frédéric mettait une puérile vanité à ce que l’Europe entière connût ses épigrammes. Ce fut un moyen de plus aux mains de l’habile Kaunitz pour obtenir que le traité de Versailles portât tous les fruits attendus par sa souveraine.

Il n’était plus possible à Frédéric de se faire illusion sur l’immensité du péril qui le menaçait. Il savait qu’une part de ses dépouilles avait été offerte à l élec-

teur de Saxe en meme temps qu'à Élisabeth, et qu’Auguste III, sur cette promesse, s'était lié par des engagements secrets avec Marie-Thérèse. En face de tant d’ennemis, il avait un seul avantage; son trésor était plein et son armée prête à agir. En portant les premiers coups, il y avait quelque chance pour lui de déconcerter la coalition dont le lien était à peine formé. Il demanda, en conséquence, à limpératricereine une explication catégorique sur ses intentions : «Je ne veux pas, disait-il, une réponse en style d’oracle. » Elle lui fut faite en des termes à la fois hautains et évasifs. Son parti était pris, et au mois d'août 1756, il se jeta sur la Saxe et la Bohême avec quatre-vingt-dix mille hommes. Chasser Auguste de Dresde, le bloquer dans son camp retranché de Pirna, et le réduire à se sauver en Pologne; battre à Loxvositz, en Bohême, le feld -maréchal autrichien Brown, se rendre -ensuite maître de la Saxe, au point d'en faire jusqu'à la fin de la guerre une province prussienne, fut pour lui l’affaire de moins de deux mois. Un des résultats qu’il attendait de la foudroyante rapidité de son agression était de se saisir des archives de la couronne de S, axe, et d'y trouver le témoignage patent de la coalition organisée contre lui. Il y réussit, et s’empressa de publier les pièces tombées entre ses mains, pour prouver à l’Europe qu’en attaquant il n’avait fait que se défendre. A l'instant même où il achevait sa courte et glorieuse campagne, au mois d octobre 1756, la fortune lui venait en aide en faisant entrer William Pitt dans le cabinet britannique. Pitt haïssait la France, comme le vieux Caton haïssait Car-

it 26

thage : son génie, sa politique, son éloquence, tout chez lui était modelé sur l’antique; c’était un Romain dans le parlement d’Angleterre. La grandeur de sa patrie et l'abaissement de la nation française était le but vers lequel il allait marcher par toutes les voies avec une persévérance inébranlable. Une impulsion plus puissante se manifesta tout d’abord dans les affaires de la Grande-Bretagne.

On s’étonne de voir la France aussi peu émue qu’elle semblait l’être des approches de cette guerre destinée à embraser toute l’Europe; l’attention publique était ailleurs. La mêlée, qui avait recommencé entre la royauté, le clergé et le Parlement, tenait les esprits occupés, et Louis XV lui-même éprouvait moins de souci des menaçantes complications de la politique extérieure que de sa querelle avec les grandes robes de la magistrature. C’était malgré lui, et vaincu par les obsessions de Mme de Pompadour, qu’il avait déployé quelques rigueurs « contre son clergé qu'il savait au fond lui être attaché et fidèle, « tandis qu il voyait dans le Parlement « une assemblée de républicains qui voulait le mettre en tutelle'. » Le Parlement, en effet, ne s’était pas contenté de maintenir par de nouveaux arrêts son intrusion dans l’administration des sacrements, d effacer des registres de la Sorbonne le décret par lequel elle avait accepté la bulle unigenitus, et de dresser un formulaire obligatoire pour tous les gradués en théologie; aussi entreprenant

1. Mémoires de Mme du Hausset, femme de chambre de Mme de Pompadour.

contre la cour que contre l’Église, il avait protesté contre la juridiction du grand conseil, et rendu une sorte d’arrêt d union avec les autres parlements du royaume, comme au temps de la Fronde; il opposait en outre une résistance systématique à toutes les mesure^ de finance nécessitées par la guerre, et le langage des remontrances portait la visible empreinte des théories démocratiques qui prenaient chaque jour plus de faveur dans la partie éclairée de la nation. Louis XV, pour apaiser ce bruit qui l’inquiétait, recourut encore une fois à un lit de justice; le garde des sceaux y lut une première déclaration, qui enjoignait le respect pour la bulle, sans l'admettre comme règle de foi, attribuait aux seuls juges d’église la connaissance des cas de refus de sacrements, et ne permettait ces refus qu’à l'égard des réfractaires publics et notoires. Une seconde déclaration restreignait les attributions du Parlement, n’accordait aux conseillers qu’au bout de dix ans de service voix délibérative dans les assemblées des chambres, supprimait deux de ces chambres, et statuait enfin que la suppression du cours de la justice entraînait pour les délinquants la privation de leurs offices (13 décembre 1756). Le résultat immédiat de ce coup d’autorité fut la démission presque unanime des membres de la compagnie.

Paris apprit avec une émotion profonde cette dissolution spontanée du grand corps de la magistrature. « On est dans des circonstances très-critiques, écrit Barbier le surlendemain de l’événement. Le fanatisme est général contre l’autorité souveraine, et la plupart des hommes et femmes raisonne sur ce ton-la sans

aucun principe de droit public. » Il est rare que la pensée du crime ne vienne pas à quelque cerveau malade dans ces moments d’effervescence universelle : ce fut, en entendant maudire Louis XV comme un tyran dans les réduits obscurs des convulsionnaires et sous les galeries du Palais de justice, que Damiens forma le projet d’assassiner le roi. Le 5 janvier 1757, comme ce prince, venu de Trianon à Versailles pour visiter ses filles, remontait en voiture, un coup de couteau lui fut donné dans le côté. L assassin arrêté montra la froide détermination d un fanatique : « Tu es un plus grand misérable que moi, dit-il au garde des sceaux. Si tu avais mieux soutenu ton corps, je n’aurais pas fait ce que j'ai fait. » — « L’archevêque de Paris est cause de tout le trouble, écrivit-il peu après au roi, par les sacrements qu’il a fait refuser. » Ces paroles d’un malheureux laquais sans place n’étaient que l’écho de la voix populaire, et sans doute il disait vrai en prétendant n’avoir voulu qu’avertir le roi et non le tuer. 11 fut supplicié aussi impitoyablement que l'avait été Ravaillac. Louis XV, cependant, se croyant frappé mortellement, s’était jeté dans les bras de la religion; mais avec la crainte de la mort disparut promptement le repentir, et Mme de Pompadour n’eut pas à subir les affronts de la duchesse de Châteauroux. Maehault, assez imprudent pour lui donner des conseils de retraite, en fut puni par une destitution immédiate. Le comte d’Argenson , qui avait toujours refusé de fléchir le genou devant cette méprisable idole, eut le même sort. Il y avait eu à la nouvelle de l’attentat de Damiens, quelque chose de

semblable à l’éinotiou causée, treize ans auparavant, par la maladie du roi à Metz; on avait encore pleuré dans les églises 1 ; dernière lueur du sentiment monarchique qui allait s'éteignant dans le mépris! C’eût été le moment pour Louis XV de parler en maître; il ne sut que capituler, et le fit avec une maladroite lenteur. Huit mois se passèrent avant qu’il déclarât non avenues les démissions de sou parlement, et que la justice reprît son cours. Les mécontentements publics avaient pendant ce temps repris le leur : ni le clergé, ni les magistrats ne surent beaucoup de gré à Mme de Pompadour de son intervention pour rétablir au dedans du royaume la paix qu elle lui ôtait au dehors.

Le sort en était jeté; la France rompait avec la tradition de sa politique qui, depuis cent cinquante ans, lui faisait chercher au nord de l’Allemagne un contrepoids à la puissance de la maison de Hapsbourg ; elle avait décidé la ruine d’un prince, qui était son allié naturel, comme l’avait été Gustave-Adolphe, au risque de livrer le corps germanique pieds et poings liés à l’ambition autrichienne. L’ambassadeur du roi à Berlin avait été rappelé, et de prochaines hostilités signifiées par là au roi de Prusse. Ce pas fait, il fut facile à Marie-Thèrèse d’obtenir un nouveau traité dont les stipulations plus étendues lui assuraient le concours de plus de cent mille Français pour consommer sa vengeance contre Frédéric (1er mai 1757). Le partage de la monarchie prussienne fut réglé par ce

Page 1