‹ Histoire de FranceChapitre 34 sur 67 · Journal de Hnrbier , t. VI, p · texte numérisé non relu

Journal de Hnrbier , t. VI, p

traité: il n'y était point lait de part à la France; mais l’impératrice-reine s’engageait à lui céder une partie des Pays-Bas; le reste devait passer à l’infant D. Philippe en échange du duché de Parme. Comment douter de la prompte exécution de ce pacte et de l'entière destruction de la maison de Brandebourg, lorsque les trois plus grandes puissances militaires du continent européen, traînant à leur suite presque tous les Etats secondaires de l’Allemagne, marchaient réunies contre le petit souverain de cinq millions d’hommes? Frédéric s'attendait lui-même à succomber dans la lutte ; il ignorait toutes les ressources que lui fourniraient son génie et l’alliance de l’Angleterre.

Le récit de la guerre de Sept Ans est un des plus tristes à faire pour l’historien français. Jamais la France n'avait vu ses armées si mal disciplinées, si mal commandées, si complètement indifférentes au motif pour lequel elles allaient combattre : officiers et soldats couraient au-devant des revers avec une sorte de frivole insouciance; à peine, par un reste d’habitude, tenait-on encore à l’honneur du drapeau. L’élan héroïque, avec lequel a été emporté le fort Saint-Philippe, ne se trouvera plus sur les champs de bataille de l'Allemagne. On y débute cependant par quelques succès. Le duc de Cumberland avait été envoyé d'Angleterre pour couvrir, du côté du Hanovre, la frontière prussienne. Le maréchal d’Eslrées, avec quatre-vingt mille hommes, marche contre lui, l’atteint sur les bords de la Hamel, fait enlever par le brave Chevert la position de Hastenbeck, et envoie à Paris un bulletin de victoire (26 juillet 1757). Il eût

pu, avec pluâ de promptitude et de décision, obtenir de plus complets avantages : on lui fit un crime de sa lenteur, et le vainqueur de Mahon, avec son insolente fatuité, vint le remplacer. En même temps le prince de Soubise, sans autre titre au commandement qu une valeur brillante, mais inexpérimentée, était placé par la faveur de Mme de Pompadour à la tête d'une seconde armée, qui, réunie aux contingents des cercles de l’Empire, devait chasser les Prussiens de la Saxe. A cette double attaque se joignait celle des Autrichiens en Silésie et en Bohême, des Suédois en Poméranie et d’une armée moscovite dans la vieille Prusse. Il semblait impossible que Frédéric et ses auxiliaires ne fussent pas broyés dans le choc simultané de ces masses redoutables. Il avait pris les devants sur ses ennemis dès le printemps, et remporté sur les Autrichiens la sanglante victoire de Prague (6 mai); mais son impétueuse attaque s’était brisée peu après à Kolin contre la savante circonspection du feldmaréchal Daun (18 juin), et il avait été forcé d’évacuer la Bohême. Bientôt il apprend que les Russes ont battu Lehwald, un de ses lieutenants, à Jœgerndorfî, sur la Prégel (30 août), et que le duc de Cumberland a été forcé de signer la capitulation de Kloster-Zeven, en vertu de laquelle les troupes du Hanovre, du Brunswick et de la Hesse se sont engagées à la neutralité jusqu'à la fin de la guerre (8 septembre). L’invasion de la Silésie par les Autrichiens et une échauffourée heureusement tentée contre Berlin par des bandes croates viennent mettre le comble à sa détresse. Frédéric, dans des vers assez médiocres, mais qui font

grand honneur au sang-froid de l’auteur en de si menaçantes circonstances, a informé lui-même la postérité que la pensée du suicide traversa alors son âme. Mais il fit mieux que les héros romains, dont il invoquait les noms pour apprendre à mourir; il ne désespéra pas et embrassa la courageuse résolution de périr, s’il le fallait, de la main de ses ennemis plutôt que de la sienne. Deux éclatantes victoires, avant la fin de l'automne, rétablirent ses affaires, l^a première fut remportée sur le prince de Soubise; la journée de Rosbach ne fut pas seulement un désastre, elle fut une honte pour les armes françaises (3 novembre 1757). Un mois après, jour pour jour (3 décembre), Frédéric gragnait sur le feld-maréchal Daun la bataille de Leuthen, la plus glorieuse peut-être de toutes celles qui ont rempli sa vie militaire : la défaite du prince de Bevern réparée, la Silésie reconquise tout entière, à l’exception de Schweidnitz, une campagne, où l’Europe entière avait cru Frédéric perdu, s’achevant pour lui au milieu de l’admiration universelle, tels furent les fruits que lui rapporta la victoire de Leuthen. Le maréchal de Richelieu s’était fait pendant ce temps un renom d’un tout autre genre : ses déprédations effrontées en Hanovre l'avaient déshonoré dans son armée comme chez l’ennemi, et la légèreté imprévoyante avec laquelle il avait réglé les termes de la capitulation de Kloster-Zeven , avait fourni à la politique peu scrupuleuse de Pitt un prétexte pour déclarer cet acte non avenu aux yeux de l’Angleterre.

Ce grand ennemi de la France, dont l’impérieux

génie déplaisait au maître qu’il servait, avait été momentanément forcé de quitter le ministère; mais, au bout de trois mois, la puissance irrésistible de l’opinion publique l’y avait fait rentrer, et, en dépit du mauvais vouloir de George II, l’avait investi d’une sorte de dictature. Il n’hésita pas à contrarier les affections paternelles du monarque, en ôtant au duc de Cumberland le commandement de l'armée de Hanovre, pour le donner au prince Ferdinand de Brunswick, en qui venaient de se révéler les talents d'un homme de guerre. Avec la même fermeté de coup d'œil et de volonté, Pitt résolut d’assurer par des succès décisifs la suprématie maritime et coloniale de l’Angleterre. La campagne de 1757 n’avait pas répondu à son attente : une Hotte anglaise était entrée dans la Charente, s’était emparée de l’île d’Aix et en avait démoli le fort, mais sans oser risquer contre Rochefort une attaque qui probablement eût réussi (septembre). A la même époque, une autre escadre britannique se présentait devant Louisbourg, mais trouvait la rade couverte par dix-sept vaisseaux français, et se retirait battue par la tempête, sans avoir rien tenté. Dans l’intérieur du Canada, Montcalm, à force d’activité et de courage, était parvenu encore à lutter contre la supériorité du nombre; il avait même enlevé un des forts qui protégeaient la frontière de New-York. Mais Pitt se préparait à accabler la colonie française sous une masse de forces de plus en plus considérable, tandis que l’abandon du Canada était décide à Versailles, il eût sutli, pour le garder, de cinq ou six mille soldats et de quelques millions V 28

kik

de francs; on ne jugea pas que la Nouvelle France, si digne de ce nom par son généreux dévouement à la mère- patrie, méritât un tel sacrifice. Tout ce que le royaume avait d’hommes et d'argent n’était pas de trop pour satisfaire les rancunes de Louis XV et de Mme de Pompadour contre Frédéric. Le vieux maréchal de Belle-Isle, nommé à soixante-quatorze ans ministre de la guerre, fut chargé de remédier aux scandaleux désordres causés par l'indiscipline dans les armées d’Allemagne; il y perdit tous ses efforts. L esprit qui régnait dans les conseils de Louis XV, se peint tout entier dans le choix du successeur qui fut donné en Hanovre au maréchal de Richelieu. Ce fut le comte de Clermont, frère de feu M. le Duc, abbé de cour, connu seulement par ses dissipations, qui alla tenir tête au prie ce Ferdinand de Brunswick.

La honte, dans cette seconde campagne, fut plus grande peut-être qu elle ne l avait été à Rosbach. Richelieu, en partant, avait laissé ses troupes dispersées dans des quartiers qui n’avaient pas moins de quatre-vingts lieues d étendue. Ferdinand ne donne pas au comte de Clermont le temps de les rassembler; avec les trente mille hommes qui ont capitulé à Ivloster-Zevcn et qui sont devenus d’autres soldats sous un autre chef, il chasse devant lui quatre-vingt mille Français en désordre, les contraint à évacuer successivement Brème, Brunswic k et Hanovre, et à Minden, où une partie de Farinée en retraite s est arrêtée pour recevoir son choc, force cinq mille hommes a mettre bas les armes 1 4 mars). Le comte de Clermont, rejeté au delà du W’eser, ne {>eut tenir en VVestphalie

plus qu’en Hanovre; il repasse le Rhin, se flattant que le fleuve opposera une barrière à la marche de lennemi. Il eût fallu lui en disputer le passage; on ne l’essaya pas, et la fuite aurait continué peut-être jusqu'à la frontière française, si le comte de Gisors, fils du maréchal de Belle-Isle, n’eût fait honte de cette conduite pusillanime à l’arrière-pelit-lils du grand Coudé. On prit une bonne position à Crevelt, et on y attendit l armée allemande. Lecomte deGisors soutint honorablement sur le champ de bataille l’avis qu'il avait donné dans le conseil, en se faisant tuer à la tête des carabiniers; deux autres officiers, Saint- Germain et Rochambeau, se firent plus d’honneur encore en rendant quelque temps la victoire indécise sur le point où ils combattaient; mais il n’y eut qu’une voix dans l armée sur l’incapacité du comte de Clermont et sur sa promptitude à fuir (‘23 juin). Le gênerai abbé expia ses prétentions malheureuses à la gloire militaire sous les sarcasmes de Frédéric et les chansons des Parisiens. Le marquis de Conlades, qui le remplaça, ‘après avoir remis quelque ordre dans ses troupes, arrêta les progrès de Ferdinand; mais il ne sut pas lempêcher de repasser le Rhin, et franchit lui-même ce fleuve, trop tard pour combiner utilement ses opérations avec celles du prince deSoubise. Mme de Pompadour s était empressée de fournira son général favori l’occasion de laver la tache de Rosbach, et plus heureux cette fois Souhise avait battu un détachement hessois à Sangershausen (*23 juillet. Il remporta quelque temps après un autre avantage à Lutterberg (7 octobre), et y gagna le bâton de mare-

chai, que Chevcrt avait mieux mérité que lui. Mais si l’honneur des armes fut par là un peu relevé, le Hanovre et la Wesphalie n'en restèrent pas moins à l’ennemi, et c'était en pure perte que la France avait prodigué son sang et ces tiôsors dans ces deux premières campagnes.

11 n entre pas dans notre sujet de suivre Frédéric sur chacun des champs de bataille où il luttait, pendant ce temps, avec une énergie désespérée contre les Russes et les Autrichiens. En achetant le chancelier Bestoucbef, il était parvenu, l'automne précédent, à arrêter la marche de l’armée moscovite victorieuse à Jœgerndorf; mais la czarine irritée avait remis bien vite ses troupes en mouvement, et dès le mois de mars elles étaient entrées à Kumigsberg. Frédéric, avant d aller repousser les Russes, voulait se délivrer momentanément des Autrichiens. Il venait de reprendre Sehweidnitz; en s emparant d Olmütz, il se flattait, d occuper, durant toute la campagne, le feld-maréchal Daun au soin de reprendre cette ville. Il échoua dans cette opération, et n ayant rien de plus pressé alors que de courir aux Russes, entrés dansleBrandebourg, il les trouva devant Kustrin dont ils commençaient le siège. Ils reculèrent à son approche; mais il les atteignit à ZorndorfT, et vengea par le massacre de dix-neuf mille ennemis les horreurs commises contre ses sujets (2ô août). Ce coup frappé, il est obligé de se porter précipitamment en Saxe pour y dégager une île ses armées menacée, puis de voler au secours de Neisse, place de Silésie, assiégée par un corps autrichien. Campéàliochkirch,non loin des fameuxchamps

de bataille de Lutzen et de Bautzen, il ne soupçonnait pas que le circonspect Daun se risquât à prendre contre lui l'offensive; il se trompait. Daun, par une marche de nuit, surprit le camp prussien, et, malgré tout le sang-froid et le courage de Frédéric, lui prit cent canons et lui tua près du tiers de son armée. Le feld-maréchal Keith et le prince François de "Brunswick étaient parmi les morts (15 octobre). Telles étaient cependant les ressources de l’incomparable génie de Frédéric au milieu des revers, qu’au lendemain de ce grave échec, il sut, par la supériorité de ses manœuvres, faire lever aux Autrichiens le siège de Ncisse , les empêcher d’entreprendre celui de Dresde, et au terme de cette campagne, rester encore maître de la Saxe et de la Silésie. On comprend l’admiration croissante de 1 Europe pour de tels prodiges : ce qu’il y a de singulier, c'est que nulle part ils n’excitaient plus d'enthousiasme que dans une partie de la société française. Le roi de Prusse y était le héros à la mode : on y avait pour lui autant de louanges que d'expressions de mépris pour nos généraux. Le grand moqueur, comme on a si bien appelé Voltaire, riait plus haut qu’un autre de la honte et des misères de la France, et il complimentait Frédéric dans un langage que la gravité de 1 histoire ne permet pas de reproduire.

Hâtons-nous de le dire, le sentiment national, qui manquait si tristement à la France dans cette guerre, ne lui manquait pas dans la lutte où elle était engagée contre l Angleterre : c'était son gouvernement qui la trahissait, en ne faisant rien ou presque rien pour

disputer la victoire là où il lui importai i le plus de vaincre. Pitt, maître de la mer, où ne paraissaient plus que de petites divisions françaises, avait envoyé tles renforts considérables en Amérique, tandis que Helle-Isle n’avait fait parvenir au Canada que d’insignifiants secours. I.e gouverneur de la colonie Vaudreuil et Montcalm, qui commandait les troupes, eurent à combattre des forces de terre trois ou quatre fois supérieures aux leurs., secondées en outre par les ressources d une puissante escadre. Tout ce que le courage peut faire contre le nombre ils le firent, bien différents des généraux de cour qui, avec des armées doubles de celles de l’ennemi, se faisaient battre en Allemagne. Trois mille soldats et deux mille cinq cents matelots défendirent pendant six semaines les fortifications ruinées de Louisbourg contre lattaque de seize mille hommes et de quarante grands navires de guerre; l'tle du cap Breton fut cette fois irrévocablement perdue pour la France (‘26 juillet). Le Canada ne le fut pas encore, mais les postes fortifiés qui, à travers la vallée de l'Ohio, le reliaient à la Louisiane, tombèrent aux mains des Anglais. Montcalm se signala par un inutile héroïsme dans la défense du fort de Ticonderoga : ses exploits dans l’année qui va suivre seront plus mémorables encore, mais ne feront qu’attacher glorieusement son nom au souvenir d’une grande catast rophe. Ce ne fut pas le courage qui manqua non plus au comte de Lally-Tolcndal, officielirlandais, donné pour successeur à Dupleix; entièrement ignorant des affaires de l'Inde, dur jusqu’à la cruauté dans l’exercice du commandement, il

acheva de tout ruiner par ses fautes jointes à celles du gouvernement qui l’avait choisi. Pitt, dans son activité redoutable, ne se contentait pas de triompher de la France en ces contrée» lointaines; il l’assaillait encore sur ses rivages. Suint-Servan fut brûlé, les travaux commencés à Cherbourg furent détruits : mais il en coûta cher aux Anglais, débarqués pour assiéger Saint-Malo, de s’être hasardés trop avant, dans les terres; ils trouvèrent là le patriotisme français dans toute son énergie. Les paysans bretons se joignirent à quelques soldats pour les repousser, et les contraignirent à se rembarquer battus et humiliés dans la baie de Saint-Cast (septembre).

Au moment où finissaient les opérations malheureuses de cette seconde campagne, un homme se rencontra dans les eonseils de Louis XV assez honnête et assez courageux pour dire tout haut ce que chacun pensait, et démontrer au roi le danger de persévérer dans la politique où était engagée la France. L’abbé de Bernis, galant auteur de quelques poésies légères, n avait pas été pris fort au sérieux par Mme de Pompadour, lorsqu’elle l'avait fait monter au poste élevé de secrétaire d'État des affaires étrangères; mais il y avait montré un esprit adroit et conciliant, et s’y était fait bientôt une position indépendante de la laveur’ de sa protectrice. Ni la dignité du gentilhomme, ni la conscience du prêtre ne l'avaient abandonné sous l’enveloppe du couriisan, et il se lit un devoir d’éclairer Louis XV sur la véritable situation du royaume. 11 rédigea un mémoire dans lequel il établissait que le roi, n’ayant plus ni argent , ni généraux, ni vaisseaux,

kkO

devait nécessairement songer à la paix. Louis XV, à qui la justesse d’esprit ne manquait pas, entra dans ses raisons , et l’autorisa à négocier. Mais Marie- Thérèse avait une trop forte prise sur la vanité de Mme de Pompadour pour ne pas continuer à maîtriser les décisions du cabinet français; He rnis fut sacrifié, avec la consolation du chapeau de cardinal, et on résolut de ne pas faiblir devant la mauvaise fortune. Un personnage se trouvait alors à la cour, fort assidu auprès de .Mme de Pompadour, et qui contribua grandement à 1 affermir dans sa belliqueuse détermination; c’était le comte de Stainville, destiné à changer bientôt ce nom contre celui de duc de Choiseul. Lorrain de naissance, et, comme tel. ancien sujet de l'empereur François, il avait conservé une sorte d’allégeance envers Marie-Théièse, et aspirait à la servir en servant la France. Cette circonstance qui, en d’autres temps, l’eût exclu des conseils du roi, l’y fit entrer; il remplaça Bernis. Choiseul avait quelquesunes de ces qualités brillantes qui éblouissent les hommes et donnent de l’éclat, sinon de la force, au pouvoir, un esprit vif et pénétrant, beaucoup de séduction dans la parole et dans les manières, de la hardiesse et une certaine hauteur de caractère q ni, à l'occasion, lui tenait lieu de conscience, quelque chose enfin de patriotique et d’élevé dans son ambition. Mais sans croyances et sans mœurs, comme la plupart des grands seigneurs de son temps, présomptueux et léger en affaires comme en amours, capable de prendre sur des motifs fri voles de très-graves résolutions, génie incomplet, il dut à l’abaissement gé-

néral de l’époque de faire la figure d’un grand homme d’État. Avec lui, Mme de Pompadour continua de régner, mais ne gouverna plus. Comme il fallait s’y attendre, les premiers actes de Choiseul ne firent qu’enchaîner plus étroitement la France à la politique autrichienne . un nouveau traité d’alliance, offensive cette fois et non plus défensive, garantit à l'impérsrtricereine l’assistance de cent mille Français en Allemagne, sans compter des subsides pour elle et pour les troupes suédoises et saxonnes (30 décembre 1738).

Malgré la détresse croissante du royaume, des efforts prodigieux furent faits pour entamer les hostilités au delà du Rhin avec des forces redoutable^. Le duc de Broglie, maître de Francfort par une surprise peu loyale, y était en mesure de donner la main aux Autrichiens. Le prince Ferdinand ne voulut point lui laisser cet avantage, et vint l’attaquer à Bergen, position avancée, d où l’armée française couvrait Francfort. Pour la première fois la victoire lui échappa, et ce fut pour Broglie un grand honneur d’avoir battu cet invincible capitaine (13 avril 1750). Broglie se porta du Mein sur le Weser, prit successivement Cassel, Minden et Munster, et alla se joindre au maréchal de Contades, afin de renouveler avec lui l’invasion du Hanovre. Quoique inférieur en forces, Ferdinand n’hésita pas, pour détourner ce coup, a leur offrir la bataille. Contades, au lieu de se laisser attaquer, fit la faute de quitter une forte position qu'il occupait près de Minden, et fut mis en déroute avec la perte de huit mille hommes (1er août). Il accusa de sa défaite le mauvais vouloir du duc de Broglie, et il y eut entre

kki

eux un échange d écrits injurieux. La cour donna raison à Bruglie, et le laissa seul à la tête des deux armées réunies. Ferdinand de Brunswick ayant été obligé d’envoyer au roi de Prusse une partie de ses troupes, Broglie y gagna de se maintenir dans la Hesse et une partie du Hanovre. La lutte, pendant ce temps, avait recommencé pour Frédéric plus terrible et plus menaçante. Lés Busses, vainqueurs d’un corps prussien, près de Zullicliau, étaient rentrés dans le Brandebourg, et leur général Soltikoff, joint par l'Autrichien Laudon, marchait sur Berlin. Frédéric laisse à son frère le prince Henri le soin de défendre la Silésie, et avec quarante-cinq mille hommes il va assaillir quatre-vingt mille ennemis dans leur camp retranché entre Francfort-sur-lUder et Kunersdorf. 11 touchait à la victoire, mais, pour vouloir la rendre plus complète, il la changea en un désastre ( 1 2 août). Le soir de celte effroyable bataille il crut sa monarchie perdue, et elle l’eût été, en effet, si Soltikoff se fût hâté de le poursuivre. On croit que prévoyant la fin prochaine de la czarine, et connaissant l’admiration passionnée du grand-duc héritier pour Frédéric, le général russe ménagea son avenir en ne poussant pas trop loin ses avantages. Mais l’illustre vaincu n’était pas au bout de ses revers : Daun était entré à Dresde 3 septembre) et occupait la moitié de la Saxe; un détachement prussien de dix- huit mille hommes, envoyé sur ses derrières pourl inquiéter, venait de mettre bas les armes (21 novembre) , malgré la ferme contenance que Frédéric gardait encore devant ses ennemis, avec les renforts qu il avait reçus de Hanovre, tout annonçait que

la prochaine campagne serait pour son armée et pour lui la dernière.

L’Angleterre, son alliée, n’avait pas eu à subir de pareilles épreuves; tout avait été triomphe pour elle pendant le cours de l'annee 1759. C’eût été une grande idée, si c’eût été une idée réalisable, que celle d'attaquer alors le peuple anglais chez lui et d'aller lui dicter la paix à Londres, comme Choiseul le voulait faire; mais le hardi ministre, avant d’arrêter dans son esprit ce projet, eût dû mieux réfléchir aux instruments qu’il avait sous la main pour l’exécuter. II ne suffisait pas d’avoir ordonné la formation de trois armées, destinées à envahir à la fois les trois royaumes; il ne suffisait pas d’avoir donné des chefs à ces armées, et préparé à Brest, au Havre, à Dunkerque une flotille de bateaux plats pour les transporter suites rivages ennemis; il fallait accomplir ce, transport, sous l’œil de la marine anglaise partout présente et bloquant chacune de nos rades. Déjà l’amiral de la Clue, parti de Toulon pour coopérer à l’exécution de ce grand dessein, avait vu sa flotte dispersée de\ant Lagos par Boscawen (18 août); le maréchal de Conflans, qui commandait l’escadre de Brest et devait convoyer en Écosse 1c corps d armée du duc d’Aiguillon, essuya un échec bien autrement grave devant Belle-Isle. Son incapacité et la pusillanimité du comte de Beauffremont, chef de l’avant-jjarde, rendirent cette journée aussi humiliante que désastreuse pour le pavillon français (20 novembre). Le beau rêve du duc de Choiseul était évanoui : il voyait la France hors d’état de rien tenter sur mer jusqu’à la fin de cette guerre.

kkk

Ce n’était là que la moindre partie des succès obtenus par la grande politique de Pitt. 11 avait fait attaquer au printemps les petites Antilles françaises, et la plupart de ces îles étaient tombées aux mains des Anglais. En môme temps, les hostilités recommençaient au Canada plus acharnées et plus décisives. La mésintelligence, qui avait éclaté entre le gouverneur Vaudreuil et le brave Montcalm, était venue aggraver pendant l’hiver les périls de la colonie. C’était en vain que Montcalm avait adressé au maréchal de Belle-lsle une lettre suppliante pour lui demander des secours; Choiseul, dans sa confiante légèreté, en était encore à se flatter « qu’il sauverait le Canada dans Londres. » Abandonnés de la mère-patrie, les Canadiens n’en restèrent pas moins résolus à tenir jusqu'à la dernière extrémité. Ce fut une lutte héroïque : la population tout entière, les femmes même et les enfants, y prirent part; il fallut l’écrasante supériorité du nombre pour les réduire. 11 s’agissait de défendre Québec, but principal des coups de l’ennemi : le jeune et hardi général Wolfe échoua dans une première attaque contre l’intrépide sang-froid de Montcalm; il la renouvela six semaines après et fut plus heureux, mais, par une singulière rencontre, il fut frappé à mort dans sa victoire au même moment où Montcalm l’était dans sa défaite ( 1 3 septembre). Québec se rendit cinq jours après. Les Canadiens se refusèrent à suivre le sort de leur capitale; ils poussèrent un dernier cri de détresse vers la France, et en attendant des secours qui ne leur vinrent pas, reprirent en hiver contre leurs vainqueurs une audacieuse offensive. Lechcva-

HISTOIRE DE FRANCE. kkb

lier de Levis, digne lieutenant et digne successeur de Montcalm, battit près de Québec le général anglais Murray, et sans artillerie de siège, tenta d'emporter la ville elle-même. Les renforts arrivés à l'ennemi le contraignirent de se retirer, et après une défense désespérée qui dura quatre mois encore, le marquis de Vaudreuil signa le 8 septembre à Montréal la capitulation qui livrait le Canada tout entier aux armes britanniques. L’héroïsme déployé par les Canadiens dans cette lutte suprême sembla mieux apprécié alors par l’Angleterre que par la France; ils obtinrent du gouvernement auquel la force les soumettait tous les ménagements d'une politique généreuse, tandis que la cour de Versailles et les salons de Paris n’accordaient pas même un regret à ces vaillants enfants de la France qui 1 avaient tant honorée par leur dévouement et leur courage. Il a fallu que l histoire réparât par une justice tardive l'oubli des contemporains.

Malgré la richesse et le faste qui continuaient à s’étaler dans la capitale, le fardeau de cette guerre commençait à accabler le pays; le contrôleur général Boulogne venait de se retirer, âuccombant à l’impuissance reconnue d égaler les recettes à l'énormité des dépenses. Silhouette, qui le remplaça (mars 1759), gagna un instant de popularité par les réformes hardies qu il proposa sur les pensions des courtisans et. sur le jeu du roi, et par les impôts qu’il essaya d’établir sur les objets de luxe; mais les réformes furent éludées, les impôts de peu de produit, etSilhouette, au bout de six mois, alla rejoindre Boulogne parmi les ministres disgraciés. Le lieutenant général de police

Bertin, son successeur, moins fertile que lui en expédients, emprunta de tout côté, et suppléa à grand peine aux revenus déjà engagés de l’année 1760. Louis XV, cependant, averti de la détresse publique par les prêts qu’il avait été obligé de faire à l’État sur sa propre cassette, et fatigué d ailleurs des em barras que l’enregistrement continuel des édits bursaux lui suscitait avec le Parlement, en était venu à désirer la paix, sans trop le dire à Mme de Pompadour. Ce fut le duc de Choiseul qui insinua à la favorite la nécessité de plier sous les circonstances; il la trouva obstinément attachée à l’auguste amitié de l impératrice-reine, mais n’objectant rien à l’ouverture d une négociation particulière avec le cabinet anglais. On réclama et I on obtient la médiation du roi d’Espagne Charles III. qui venait de succéder à son frère Ferdinand VI; elle ne fut d’aucune utilité. Pitt ne trouvait ni 1 Angleterre assez agrandie et enrichie, ni la France assez humiliée et ruinée par laguerre;il était déterminé à la continuer.

Il fallut donccommencer une cinquième campagne ; elle fut en Allemagne moins triste pour la France que les précédentes. Le duc de Broglie, qui, avec le bâton de maréchal , avait obtenu le commandement des deux armées du Rhin et du Mcin réunies, remporta sur le prince Ferdinand plusieurs avantages, qui lui ouvrirent l’entrée du Hanovre et de la Thuringe. Ferdinand tenta alors de tromper par une diversion hardie son adversaire : il détacha son neveu, le prince héréditaire de Brunswick, sur le Bas-Rhin, pour } donner la main à un corps anglais dont le débarque-

nient était attendu à Anvers. Mais son projet avait été deviné, et le marquis de Castries, un des lieutenants de Broglie, atteignit le détachement ennemi occupé au siège de Wesel. Le prince de Brunswick crut surprendre les Français, par une attaque de nuit, dans leur position de Klo-tereamp ; il fut repoussé avec la perte de douze cents hommes (1 6 octobre). Le dévoûment si connu et si justement admire du chevalier d'Assas a rendu ce fait d’armes digne du souvenir de l'histoire. Mais ce n’étaient là que de petites actions de guerre, auprès des combats de géants que le roi de Pru sse, épuisé et comme haletant, continait à livrer. Les revers, au début de la campagne, s’accumulèrent encore une fois sur sa tête. Laudon battit à Landshut une armée prussienne (23 juin) et s’empara de la forte ville de Platz. Dresde, défendu par le feld-inaréchal Daun, résista à toutes les horreurs du bombardement que Frédéric lui lit subir ; il eut enfin 1 humiliation et le chagrin d apprendre que sa capitale, occupée par les Autrichiens et par les Russes, était soumise aux plus affreuses rigueurs du droit de la guerre (30 octobre). Une victoire qu'il avait remportée sur Laudon à Liegnitz avait plus diminué ses forces que celles de l’ennemi, lorsqu’il se résolut, avec sa dernière armée, à attaquer Daun dans la formidable position où il s était retranché près de Torgau. Le sort de la journée fut longtemps incertain ; Daun envoya même à Marie-Thérèse un courrier pour lui annoncer qu il était vainqueur. Ce ne fut que vers le soir que la manœuvre ordonnée par Frédéric sur les derrières de l’armée autrichienne changea la fortune; ce ne fut

que le lendemain que ce prince apprit que l’ennemi eu retraite lui abandonnait la rive gauche de l’Elbe. Le choc avait été si meurtrier qu'il y eut une sorte d’accord entre les belligérants pour en éviter de pareils durant le reste de la guerre.

En refusant de traiter au commencement de 1 760, Pitt n était que trop assuré des nouveaux succès que cette année apporterait à l’Angleterre. Nous avons vu capituler le Canada ; les établissements français dans l’Inde ont au même temps le même sort. Le comte de Lally,. malgré son activité et son courage, n’avait pu garder longtemps les avantages qui avaient suivi son arrivée; il avait échoué au siège de Madras et perdu Masulipatam. (Avril 1759). Sa hauteur et ses emportements l avaient fait d ailleurs si universellement haïr (pie nul bien n’était plus possible par ses mains. Amené par force à la politique de Dupleix qu’il avait brutalement dédaignée, il essaya, mais trop tard , de se soutenir par les alliances indigènes. Le rajah de Mysore, Hyder-Ali, lui prêta quelques secours contre les troupes anglaises venues pour assiéger Pondichéry, mais il refusa de s associer jusqu'au bout à la défense désespérée de cette capitale de l’Inde française. Onze cents bommees tinrent pendant cinq mois dans la ville affamée, et ne capitulèrent que faute de vivres pou r le lendemain. (14 janvier 1761). La ebute de Pondichéry entraîna celle de tous les autres établissements français sur les côtes de Coromantel et de Malabar. Ixs haines «pie Lally avait amassées sur sa tète éclatèrent en France avec une redoutable unanimité, lorsque la perte de 1 Inde y fut connue. Emmené prison-

nier en Angleterre, il obtint de venir à Paris y demander des juges. Ni le duc de Choiseul, ni le Parlement, ni Louis XV, n’eurent le courage de résister à l inique déchaînement de l’opinion publique; Lally fut livré à la justice, comme ayant trahi les intérêts du roi , et alla attendre son jugement sous les verrous de la Bastille.

Cependant un événement était survenu qui, sans amener encore la paix, pouvait du moins la faire espérer. George II était mort (25 octobre 1760), et son petit-fils lui avait succédé. George III n’était pas, comme ses deux prédécesseurs, un Hanovrien, mais un Anglais; élevé par le comte de Bute, seigneur écossais du sang des Stuarts, il dexait à son éducation des principes politiques entièrement contraires à ceux deswhigs, et était peu disposé à leur laisser longtemps le pouvoir. Son premier acte fut de donner à Lord Bute une place dans le cabinet, et l'effort de celui-ci fut dés lors d’opposer dans le gouvernement une influence rivale à celle de Pitt. Il ne put toutefois arrêter dès l’abord l'impulsion donnée par le grand ministre à la politique de l’Angleterre. Pitt avait bien consenti, par déférence pour le jeune monarque, à accepter la négociation que lui proposait le duc de Choiseul (mars 1761); mais, au même instant, il préparait une nouvelle expédition dont le succès lui devait fournir les moyens de dicter à la France des conditions plus humiliantes. Le 8 avril, une escadre anglaise avec une armée de débarquement, se présenta devant Belle-Isle ; rien n'était prépare pour repousser cette attaque. La garnison, abandonnée à elle-même, lit bravement son v 29

devoir, mais au bout de quinze jours fut forcée de capituler. A toutes les hontes de cette guerre se joignit celle de voir les Anglais établis en maîtres, dans une île française, à la vue des côtes de Bretagne. Il n’y a point d’exagération à comparer le langage tenu alors par Pitt , dans les pourparlers entamés avec la France, à celui des anciens consuls de Rome traitant avec les rois vaincus de l’Asie. 11 fallut que Choiseul s'entendît déclarer que les fortifications de Dunkerque, relevées du côté de terre, depuis le traité d’Aix-la-Chapelle, devaient être démolies de nouveau, « comme un monument étemel du joug imposé à la France. » Choiseul ne rompit pas; il cherchait la revanche dans une autre négociation. Le 15 août 1761 fut signé le traité célèbre qui porte dans l’histoire le nom de pacte de famille. Il est juste de rendre hommage à la générosité que montra Charles III en unissant la fortune de l'Espagne à celle de la France, dans un moment où celle-ci pliait sous le poids des revers ; c 'était at tirer à coup sur sur les colonies espagnoles les prochaines vengeances de l’Angleterre. Mais ce pacte offensif et défensif, conclu entre toutes les branches de la maison de Bourbon, s’il était périlleux pour le présent, garantissait pour l’avenir au roi catholique F appui de la France, auquel les fils de Philippe V devaient déjà la souveraineté de Parme et des Deux-Siciles; il y avait en outre, aux yeux de l’Europe quelque chose de nouveau et de considérable dans une telle alliance entre des princes de même sang confondant à perpétuité leurs intérêts : le vœu de Louis XIV était accompli, il n’y avait plus

de Pyrénées. Le duc de Choiseul tira grand honneur de ce succès diplomatique; il y gagna de diminuer à l’avance l’inévitable humiliation qu’il aurait à subir en signant la paix avec l’Angleterre. Tout le temps que dura la négociation ouverte entre Saint-James et Versailles, le pacte de famille fut tenu secret; on ne se hâta même pas de le publier après que les intolérables exigences de Pitt eurent amené la rupture de la négociation. Mais une transaction de cette importance n’avait pu échapper à la clairvoyance du ministre anglais ; il proposa au cabinet, jusque-là si docile à ses inspirations, de déclarer la guerre à l’Espagne par la saisie du galion venant d’Amérique et par une attaque immédiate contre Panama, la Havane et les Philippines. C’eût été renouveler le grand acte de piraterie par lequel avait commencé la guerre avec la France. Lord Bute s’y opposa et avec lui le cabinet presque tout entier: Pitt donna fièrement sa démission (5 octobre).

Choiseul, quoiqu assuré d obtenir dès lors des conditions de paix plus favorables, ue se hâta pas de rentrer en pourparlers avec T Angleterre. Il obtint du roi de remettre à son cousin, le comte de Choiseul- Praslin, le portefeuille des affaires étrangères, et se saisit de ceux de la guerre et de la marine. Sa pensée était de faire avant tout un grand effort pour relever sur mer la fortune de la France, et il s’y prit très-habilement pour imprimer à l’opinion publique un mouvement qui secondât l’accomplissement de son dessein. Les états de Languedoc, par ses suggestions, offrirent au roi un vaisseau de guerre (novembre), età ce signal

donné, ceux de Bourgogne, de Flandre et d’Artois, les villes de Paris, de Bordeaux et de Marseille, les fermiers et les receveurs généraux, vingt autres compagnies ou corporations, tirent des offres pareilles. La France eût dû dès le lendemain toute une flotte à cet élan patriotique, si le temps n était le nécessaire élément de la création d’une marine; les vues deClioiseul ne devaient que plus tard porter leurs fruits. Il eut même le chagrin de voir la campagne de 1762 consommer la ruine des colonies françaises. Jusque-là les Anglais avaient échoué contre l île de la Martinique, objet particulier de leur haine, à cause des nombreux et hardis corsaires qui en sortaient pour désoler leur commerce; ils réduisirent successivement à capituler les deux villes de Fort-Royal et de Saint-Pierre (4-12 février) et du même coup se rendirent maîtres de Sainte-Lucie, de la Grenade, de Tabago et du reste des Antilles françaises, (le ne fut pas là le terme de leurs triomphes; la guerre entre l’Angleterre et l’Espagne était sortie, comme il fallait s'y attendre, du pacte de famille, et la conquête de la riche colonie de Cuba suivit de près celle de nos possessions dans la mer des Antilles (août 1762). Une expédition, dirigée de l’Inde contre les Philippines, alla presque en même temps porter dans ces îles la dévastation et la ruine. 11 en coûtait cher à Charles 111 de s’être rendu solidaire des intérêts du chef de sa maison.

En reportant nos regards sur les champs de bataille de l’Allemagne, nous n’y trouvons que le spectacle d’une nouvelle suite d’échecs pour les armes françaises. L’infructueuse négociation entamée avec Pitt

n'avait point ralenti les hostilités, et l’on a peine à comprendre le prodigieux effort que fit la France pour envoyer alors à Marie-Thérèse eent soixante mille auxiliaires. Mais le maréchal de Broglie, assez habile et assez heureux pour tenir tête au prince Ferdinand pendant l’année précédente, ne conserva pas le commandement supérieur des deux armées d’outre-Rhin ; la plus belle et la plus nombreuse fut placée par Mme de Pompadour sous les ordres de son favori, le prince de Soubise, avec le titre dégénérai en chef, dans le cas où les deux armées opéreraient ensemble. Il y eut inévitable dissidence entre les deux maréchaux, et Broglie, pour avoir trop promptement attaqué, Soubise, pour avoir trop tardé à le soutenir, se firent battre à Villingshausen par Ferdinand, qu’ils eussent dû écraser sous leurs forces r unies (16 juillet 1761). Même résultat dans la campagne suivante. Mme de Pompadour, en disgraciant le maréchal de Broglie et le destituant de son commandement, avait montré un étrange dédain de l’opinion publique; elle n’osa toutefois la braver jusqu'à réunir les deux armées d’Allemagne sous les ordres de Soubise. Le maréchal d’Estrées, vainqueur oublié de Hastembeck, lui fut donné pour collègue, et un corps de réserve fut confié au prince de Condé, le plus guerrier de ceux qui avaient porté ce nom depuis le héros de Boeroy. La supériorité du nombre était toujours la même du côté des Français, et il est juste d’ajouter que le soldat, avec une meilleure discipline, avait retrouvé des qualités militaires qui ne lui méritaient plus le mépris du soldat prussien. Mais le maréchal d’Estrées, vieux et

malade, et Soubise, toujours sous le poids des souvenirs de Rosbaeh, n inspiraient aux troupes aucune confiance; ils se firent battre par Ferdinand à Wilhemstadt, dans la Hesse (24 juin 1762); le prince Xavier de Saxe, qui commandait un corps français, n’eut pas un meilleur succès à Lutterberg (23 juillet) ; Gassel enfin, défendu par une forte garnison, fut pris presque sous les yeux des deux maréchaux, témoins immobiles du siège (1" novembre). Le prince de Condé se fit seul quelque honneur par un combat heureux qu’il soutint au Johannisberg contre le prince héréditaire de Brunswick.

La fortune de Frédéric avait subi pendant ce temps les plus étranges vicissitudes. Réduit, depuis sa victoire de Torgau à une pénible défensive et retranché à Striegau, en Silésie, il ne put empêcher les Russes et les Autrichiens d opérer leur jonction dans cette province et de l'y envelopper. Schweidnitz, qui en était la plus forte place, fut prise par Laudon (30 septembre 1761) ; Colberg, assiégée à la fois par terre et par mer, se rendit peu après au général russe Boutourlin, et lui livra la Poméranie (19 novembre). La retraite de Pi tt vint mettre le comble à la détresse du monarque prussien ; tout annonçait qu'il allait redevenir, comme on [ appelait à Versailles, le marquis de Brandebourg, et Marie-Thérèse se croyait déjà si assurément victorieuse qu’elle avait commencé le licenciement de ses troupes. Tout changea par une de ces soudaines péripéties amenées dans les affaires humaines par la main de la Providence. Laczarine Élisabeth mourut le 5 janvier 1762, et son neveu Pierre

de Holstein lui succéda. Nous avons dit le singulier enthousiasme dont ce prince s’était épris pour Frédéric; une trêve d’abord, puis la paix, puis une alliance offensive conclue avec lui contre 1 impératricereine, furent en moins de quatre mois les fantaisies successives du jeune autocrate. Frédéric se trouva subitement fortifié de vingt mille Russes contre l’armée autrichienne , diminuée du même nombre d’hommes. Il ne jouit pas longtemps de cet avantage. Pierre III, oubliant ou plutôt ignorant les périls que lui faisait courir son origine étrangère, avait mécontenté par ses capricieuses innovations son armée, son clergé, sa cour et la nation russe tout entière; une conspiration se forma pour le déposer; l’impératrice, son épouse, celle qu on a appelé* Catherine la Grande, fut l ame du complot, et le malheureux prince expira bientôt dans la prison où il avait été jeté (9 juillet 1762). Portée sur le trône à la place du mari qu’elle en avait fait descendre, Catherine retira aussitôt ses secours au roi de Prusse, mais en proclamant sa neutralité. L’assistance momentanée des Russes avait cependant procuré à Frédéric les moyens de leprendre Schweidnitz, après soixante-trois jours de tranchée, et l'année 1762 en finissant le laissait maître de la Silésie.

Les négociations avaient recommencé , à cette époque, entre la France et la Grande-Bretagne. Choiseul avait vu s’évanouir les espérances qu’il avait fondées sur le pacte de famille, et malgré ses dispositions personnelles à continuer la guerre, il n’osait, en contrariant le vœu public, prendre sur lui la res-

ponsabilité des nouveaux revers qu’elle pourrait amener. Lord Bute, qui voyait revenir à Pitt tout l’honneur îles dernières conquêtes laites par l’Angleterre et qui ne pouvait consommer sa victoire sur les whigs qu’en suivant une politique différente de la leur, inclinait de son côté à la paix. On s'entendit donc assez promptement, moyennant les sacrilices auxquels la nécessité réduisait la France, et des articles préliminaires lurent signés le 3 novembre à Fontainebleau, qui, trois mois après, furent convertis en un traité définitif (10 février 1763). La France, par ce traite, renonçait à ses droits sur toute l’étendue du territoire acadien ; elle cédait à la Grande-Bretagne le Canada, File du cap Breton et la majeure partie de la vallée du Mississipi, avec plusieurs des petites Antilles; elle restituait en outre, non au roi catholique, mais à George III, l’ile de Minorque, et comme dédommagement de la Floride abandonnée aux Anglo- Américains, elle s engageait à livrer aux Espagnols la Louisiane, cette colonie pleine de si magnifiques espérances. Dunkerque devait enfin subir l’outrage d'une nouvelle démolition. Comme 1a très-bien dit un de nos historiens*, la paix de Paris était la plus humiliante que la France eût conclue depuis celle de Brétigny, et l’on a droit de s’étonner que Pitt, accablé par les souffrances de la goutte et presque défaillant, se soit fait porter à la chambre des communes pour foudroyer ce traité de son éloquence ; il n’eût fallu rien moins que nos arsenaux brûlés, nos ports com-

Page 1