‹ Histoire de FranceChapitre 36 sur 67 · LES LETTRES AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

LES LETTRES AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Aucune époque mieux que le dix-huitième siècle n’a démontré la vérité de ce mot si connu « que la littérature est l’expression de la société. » Il n’est pas moins vrai d ajouter qu’en aucun temps, en aucun pays, les gens de lettres n’ont exercé sur la société une influence égale à celle qu’ils exercèrent alors en France. L action et la réaction se montrent ici a la fois avec les plus visibles caractères.

Nous en avons assez dit, quoiqu’en peu de mots, dans un de nos précédents chapitres, pourdonner une idée de l'état de la société sous la Régence. Cet état, par l’excès même du désordre, devait être passager. L’ avènement du cardinal de Fleury amena une sorte de retour à la décence ; un certain voile couvrit ce qui, pendant plus de huit ans , s’était étalé au grand jour avec le scandaleux éclat des saturnales ; la corruption, sans être moindre et en se répandant peutêtre davantage, se revêtit de formes plus élégantes et plus raffinées; les débauches effrénées dont l’exemple venait du Palais-Royal, furent remplacées par un sen-

sualisme de meilleur goût, <|u î ne prétendit à rien moins qu'à être le perfectionnement suprême de la civilisation. Rassembler dans la vie la plus grande somme possible de jouissances matérielles, en y mêlant dans une certaine mesure l’assaisonnement délicat des plaisirs de l’esprit, devint le principe souverain , la loi morale qui régna, durant soixante ans, sur la société parisienne, et par suite sur la société française.

Il ne faut pas demander ce qui restait d'empire à la religion au milieu de cet accroissement simultané « de la mollesse des mœurs et de la hardiesse des idées,'» double caractère si justement assigné au dix-huitième siècle. Avant même qu’éclatât la grande guerre des encyclopédistes contre le christianisme, l’affaiblissement des croyances était déjà sensible; plusieurs causes y avaient contribué. Le nombre n’était que trop grand des dignitaires de lÉglise qui s'étaient laissé gagner à la corruption générale, et qui regardaient comme un des privilèges de leur haut rang de s’exempter des ménagements de l’hypocrisie. Ces déplorables exemples devinrent d autant plus fréquents que la charge épiscopale sous Louis XV, au lieu d échoir à la vertu et au savoir, devint le partage presque exclusif de la naissance et de la faveur. Pour un Belzunce et un Christophe de Beaumont, on eut une foule de prélats mondains, peu soucieux du

1. M. Villemain, Tableau de la littérature du dix-huitième siècle. 11 est impossible d'aborder le sujet que nous traitons ici, sans recourir à cet ouvrage, un des rhefs-d’œnvre de la critique littéraire dans notre langue.

gouvernement de leurs ouailles, et employant les revenus de leurs opulents bénélicesà rivaliser de faste et de volupté avecles seigneurs de la cour. C'était d’eux que Massillon disait avec une clairvoyance prophétique qu'entre leurs mains « les richesses de l'Église o devaient servir à renverser le sanctuaire plutôtqu’à « le défendre. » Le long scandale donné par la querelle du jansénisme entrait aussi pour beaucoup dans la diminution du respect des peuples pour l’Église et ses dogmes. Le pouvoir spirituel avait eu le sort que le pouvoir a toujours dans les guerres civiles, il avait perdu en considération et en force. Comment la foi aux miracles n’eût-elle pas souffert du spectacle ridicule donné par les convulsionnaires? Comment les sacrements fussent-ils demeurés pour tout le monde chose divine, lorsqu’on les voyait chaque jour administrés par arrêts du Parlement? Le jansénisme, selon lajudicieuse remarque d’un publiciste contemporain1, avait eu l’influence dissolvante qu’exercent les tierspartis en politique; il avaitouvertla place à l’ennemi, au libre penser. Qu’on suive pasàpas dans lejournal de Barbier, le chemin fait, depuis 1750jusqu’à 1 7C0, par L esprit dece bourgeois de Paris qui n’est ni janséniste, ni moliniste, mais seulement chrétien d’habitude, et on le trouvera conduit graduellement à ne professer aucune répugnance pour les doctrines nouvelles des encyclopédistes. Sans doute, il existait encore bien des prêtres et des évêques même, très-respectables et

1. M. de Carné, dans son excellent livre de la Monarchie française au dix-huitième siecle.

très-respectés ; sans doute, ni la foi, ni les pieuses pratiques de la vie chrétienne n’avaient péri partout; elles n’avaient reçu dans quelques provinces reculées qu’une assez faible atteinte, et à Paris même, un contemporain*, observateur aussi pénétrant que sincère, reconnaît dans certaines familles de l’état mitoyen un reste de probité. Mais où en est la religion, où en sont les mœurs, quand ceux qui les respectent ne forment plus qu’une sorte d’exception â la règle universelle?

Ce qui domine alors en France, et à Paris surtout, ce qui ressort le plus parmi tous les traits du caractère national, c’est ce qu’on a appelé avec justesse’ le développement excessif de la sociabilité. La capitale du royaume ressemble à une vaste hôtellerie, ouverte a tout venant, pour s’y asseoir au banquet de la vie mondaine. Chacun y semble tout à tous; les salons, les théâtres, les cafés sont des lieux où les relations se multiplient à l'infini, où se disperse l’existence naguère concentrée autour du foyer domestique. Dans cet échange facile et journalier d’affections passagères, se forme un superficiel amour de l’humanité, une dispositionde sympathie banale, qui attiédit le sentiment patriotique, en même temps que le désordre des mœurs relâche le lien de la famille. On sait ce qu’à celte époque étaitdevenu le mariage dans les rangs élevés delà société française, sorte d'arrangement diplomatique entre deux familles, destiné à

Page 1