M. Henri Martin
assurer la perpétuité d'un nom plus ou moins illustre, sans empêcher les époux de former et d’afiieher publiquement d’autres liaisons, que la sanction complaisante de l’opinion publique dispensait de celle de la loi. Et il n’en était pas seulement ainsi aux plus hauts degrés de la hiérarchie sociale; Barbier met ici la bourgeoisie sur le même pied que la noblesse. Il s indigne contre ceux qui reprochent au roi la multiplicité de ses amours, parle motif que non-seulement a quinze seigneurs sur vingt » en font autant à la cour, mais que « rien n’est si commun à Paris entre « particuliers. » L’aveu et le ton dont il est fait sont d’un égal prix pour l’histoire.
Mais eetteplaieprofonded unesociété sans croyances et sans mœurs se dissimulait sous les dehors de la plus brillante civilisation, et Lord Chesterfield, assez sagace pour entrevoir sous ces dehors les approches d’une grande révolution, n’en appelait pas moins Paris l’Athènes moderne, n'y envoyait pas moins son fils pour y prendre les leçons de tout ce qui fait le parfait gentilhomme. C’est qu’en effet la dictature exercée pendant plus de trente ans en Europe par la courde Louis XIV, celle del’esprit, dugoûtetdes belles manières avait passé dans les salons de Paris. C’était là qu on apprenait ce que nous ne connaissons plus aujourd hui, les grâces exquises de la politesse et l’art charmant de la conversation ; c’était de là que partaient sur toute chose les arrêts de [ opinion publique, sur la guerre et sur les finances comme sur les modes et le théâtre; c’était laque les têtes couronnées, que les hommes d’État comme Choiseul et Kaunitz,
aussi bien que les artistes du Théâtre-Français et de l'Opéra, s'enorgueillissaient de recueillir de favorables suffrages; c’était là le siège de l’influence souveraine des gens de lettres dont nous parlions tout-àl’heure. Cette influence ne dominait pas seulement dans les salons, tels que ceux de madame du Deffand, de madame Geoffrin, et plus tard de madame Necker, rendez-vous particulier des beaux esprits ; elle était reconnue jusque dans les plus aristocratiques hôtels de la capitale, où les privilégiés de la naissance affectaient de faire monter jusqu’à eux les privilégiés de l'intelligence. Et, chose remarquable, tout en s’inclinant devant le fait des distinctions sociales, les lettrés n’acceptaient pas. cette égalité comme une faveur, ils la réclamaient comme un droit. « L’esprit rend toutes les conditions égides, » écrivait Duclos, et de peur de déchoir de leurs prétentions à l'esprit, les ducs et pairs se gardaient de le démentir. Il va sans dire que cette égalité n était pas et ne pouvait être complète entre les gens de lettres eux-mêmes ; tous ne rencontraient pas dans les salons les mêmes empressements, les mêmes distinctions, mais tous pouvaient, et à bien peu de frais, y conquérir leur place, et y entrer en partage de la souveraineté collective de l’intelligence. Ce n'est donc pas un préjugé, un lieu commun usé de conversation d’«attribuer à la littérature, ou, si l’on aime mieux, à la philosophie du dix-huitième siècle, une part très-considérable dans ce que ce siècle a produit de bien et de mal; la reconnaissance des peuples lui est certainement due pour les réformes salutaires qu’elle a contribué à introduire dans 1 ordre so-
cial et politique ; mais une accablante responsabilité pèse en même temps sur elle pour avoir déchaîné sur la France l’irréligion et les fléaux quelle a traînés à sa suite.
Le dix-huitième siècle, en effet, présente à l’obser- \aliou deux faces toutes différentes; on y peut suivre de 1 œil comme deux courants séparés, dont l’un aboutit en 1789 au noble et infructueux effort qui fut fait pour reconstruire sur de nouvelles bases l’antique édifice de la monarchie, dont l'autre mène au sanglant amas de débris amoncelés en 1793. 11 y eut alors des écrivains qui se donnèrent la mission patriotique de travailler à la réforme des abus, au perfectionnement de la législation, à l’accroissement du bien-être social, à la fondation de la liberté civile et politique ; il y en eut d’autres dont la malfaisante activité fut employée à attaquer sous toutes les formes le christianisme, à faire une loi aux hommes de ue rien croire et de ne rien respecter, à jeter à pleines mains dans la société des semences d immoralité et d'anarchie. Les esprits honnêtes et sincères qui, voyant se dissoudre la machine usée du gouvernement, voulaient la rajeunir par de sages réformes, n'étaient, à proprement parler, que les continuateurs du duc de Bourgogne et de Fénelon, du marquis d Argenson et de l’abbé de Saint-Pierre; avec d autres idées et un trésor acquis de nouvelles connaissances, ils poursuivaient la même tâche, et une tâche aussi honorable qu’utile. Montesquieu, Turgot, Malesherbes ne sont pas hommes à confondre avec les démolisseurs , dont le premier fut malheureusement un v 30
homme de génie. On a dit avec justice que le dixhuitième siècle, siècle éminemment critique, a beaucoup détruit et peu fondé. Tout ce qu il a détruit n'était certes pas à conserver, et il y a des ruines qu’il faut le remercier d’avoir faites. Le grand mal qu’il a causé à la France peut, à notre avis, se résumer en un seul mot : il y a tué le respect, et dans ce mal la part principale revient à Voltaire.
11 nous est impossible de ne faire pour Voltaire que ce que nous avous fait pour les autres princes de notre littérature, de lui marquer seulement sa place au milieu de son époque et de caractériser en quelques mots son génie. Voltaire, pendant les dernières années qu’il a vécu, a véritablement régné sur la France, et ce n’est rien exagérer de dire qu’il y a été plus roi que Louis XV. Il y a tels événements de sa vie qui ont eu toute l’importance des événements publics, et l’on pourrait citer peu d hommes qui, dans l’espace et le temps, aient exercé une influence aussi étendue que la sienne. Pourquoi faut-il quelle ail été si fatale? Nous l’avons laissé, au sortir de la Régence, n’étant guère connu que par OEdipe et la Hcnriade, et parlant pour l’Angleterre, pour y respirer un air plus libre que celui de Paris. Il y passa près de trois ans et en re\int enrichi de beaucoup de connaissances et d’idées nouvelles. Il ne s'attacha pas, comme Montesquieu le fit quelques années après , au grave spectacle des mœurs et des institutions d un peuple déjà si avancé dans la noble pratique de la liberté; il étudia plus volontiers la littérature anglaise, la philosophie, les sciences expérimentales, il vécut de préférence avec
des morts immortels comme Shakespeare et Milton, et avec la personne ou les ouvrages d illustres contemporains comme Newton, Locke, l'ope et Bolingbroke. Il dut à Shakespeare l'inspiration de deux de ses tragédies, Zaïre et la Mort de César, à Newton des connaissances d'astronomie et de physique qu il débita plus tard en beaux vers, à Locke la doctrine philosophique du sensualisme qu’il révéla à Condillac, à Bolingbroke le hardi développement de son scepticisme irréligieux. Quelque vif et original que fût l’esprit de Bolingbroke, ses idées, si elles n'eussent eu Voltaire pour interprète, n’eussent point dépassé les rivages de la Grande-Bretagne; le génie anglais n’a rien de communicatif ; les deux révolutions de 1642 et de 1688 n’ont été pour lEurope que des spectacles mal compris ; les hardiesses sceptiques de Hobbes, de Woolston, de Collins, de Tindal n'ont eu aucun retentissement extérieur. Mais que la France s’agite, et l’on verra aussitôt le reste de l’Europe ébranlé; que Voltaire publie ses Lettres anglaises , et ce premier coup directement porté par lui à la religion retentira partout où est lue notre langue (1734). Dès ce moment, l’agression qu’il a commencée, quoique encore avec une certaine réserve, contre le christianisme, n’aura plus d’intermittence ; ou la retrouvera, sous des formes diverses, dans le plus grand nombre de ses ouvrages. ,
Il était poète cependant, il était passionné pour la gloire, et il savait que les plus belles moissons s’en recueillent au théâtre; aussi ne cessa-t-il, jusqu'au terme de sa longue carrière, de rechercher les triom-
phes dramatiques. Il en obtint, et des plus brillants, des plus enivrants pour sa vanité. iNous nommions tout à l’heure Zaïre , fable romanesque, tissue bien faiblement à côté de la conception puissante d Othello; Zaïre eut un succès de larmes peut être sans exemple (1732). Voltaire ne réussit pas autant, lorsqu’il crut dans sa Mort de César, tragédie sans amour, faire monter Shakespeare perfectionné sur notre scène; les mâles beautés, répandues dans quelques parties de cet ouvrage, furent applaudies, mais ne produisirent pas un effet égal à celui de la vaste composition du vieux poète anglais. Forcé de fuir devant Forage que les Lettres anglaises ont déchaîné sur sa tête. Voltaire cherche alors une retraite à Cirey, chez la célèbre marquise du Châtelet, et c’est là qu’il compose trois des plus éminentes œuvres de son théâtre, Alzire , Mahomet et Mérope. Mérnpe, sans être inspirée du génie grec, que Voltaire ne sentit et ne comprit jamais, offre une action simple, dont le développement habilement ménagé suffit jusqu’au bout à Fémotion dramatique. Mahomet est une conception forcée et fausse, où apparaît trop visiblement l’intention de décrier une autre religion que celle du prophète arabe ; c’est une de ses tragédies où le poète a le plus prodigué ce qu’il appelle lui-même « des beautés de déclamation. » Ce genre de beautés n’abonde guère moins dans Alzire ; mais il y en a d’autres aussi, et de meilleur aloi, de celles auxquelles Voltaire donne le nom de « beautés de sentiment. » Comment ne pas s’étonner et ne pas gémir de 1 implacable hostilité de Fauteur contre le christianisme, qui lui a fourni ce qu’jt/siVe a de
plus admirable? Nous ne déroulerons pas la longue liste des autres tragédies, plus ou moins dignes de remarque , dues à la fécondité de Voltaire. Dans ces nombreux ouvrages le genre de composition se retrouve toujours le même; c’est l’effet théâtral cherché dans des conceptions romanesques ; toujours aussi le style a le même caractère, de l’éclat avec de fausses couleurs et une facilité lâche et incorrecte qui ressemble à celle de l'improvisation italienne; toujours enfin le poète parle par la bouche de ses personnages, leur faisant débiter force sentences et jusqu’à de longues tirades philosophiques. Corneille et Racine avaient conçu autrement leur art; grands poètes, ils l’étaient à la sueur de leur front, et c’est par le travail qu'ils imprimaient à leurs chefs-d œuvre le caractère durable de la perfection. Il ne faut pas demander à Voltaire l’esprit d’observation et la franche gaieté du génie comique, non plus que le mouvement lyrique de I ode; il réussit mieux dans l’épître, dans la satire, et il y a quelques-uns de ses Discours en vers, où il a su trouver, pour traiter des sujets philosophiques, une inspiration plus haute et plus vraie que celle de ses tragédies. Mais le triomphe de son génie est dans la poésie légère : il s’y joue avec une grâce, une vivacité, une malice pleines de charmes. Nul ne l’y a égalé. Nous voudrions pouvoir passer sous silence un poème, qui fut peut être le produit le plus spontané de sa verve impie et licencieuse, et qu on n’ose nommer sans que la rougeur monte au front. La Pucelle de Voltaire vivra dans le souvenir de la postérité, mais elle vivra marquée du sceau ineffa-
çable de l'infamie; le sentiment national, aussi bien que la religion et les mœurs, protesteront éternellement contre l’outrage fait par une poésie impudique à la sainte héroïne qui a sauvé la France.
Le poète n’est pas tout dans Voltaire, et son flexible génie lui a assigné aussi une des premières places parmi nos prosateurs. Vive, claire, élégante sans effort, sachant monter jusqu’à l’éloquence et descendre sans trop déroger jusqu à la bouffonnerie, sa prose est éminemment française; elle a été par ces qualités mêmes un de ses instruments les plus puissants de destruction. Il l’a appliquée à tout avec le même succès, à l’histoire, à la philosophie, à la critique, aux sciences, au conte et au roman, au pamphlet, plus qu’à tout le reste. Voltaire, comme historien, jouit de peu de crédit aujourd'hui. On lit, pour l’agrément plus que pour l’instruction, son Histoire de Charles XII, modèle achevé de narration ; on trouve le même plaisir, avec plus de profit, dans le Siècle de Louis XIV, œuvre dans laquelle le vice de la composition est racheté par l’intérêt des détails. L'Essai sur les mœurs et F esprit des nations a fort perdu au progrès récent des études historiques. Voltaire s’y est proposé de faire la contre-partie, en même temps que la continuation, de 1 immortel Discours de Bossuet : le grand évêque ayant montré la main de Dieu dirigeant à travers les siècles le cours des événements, le philosophe incrédule a entrepris de ne donner aux destinées de l’humanité d’autres causes que des causes humaines, et en expliquant par la force aveugle du hasard ce qui est autrement inexplicable, de détrôner la Providence.
Les préjugés irréligieux de Voltaire, et son savoir incomplet, quoique fort étendu, ont rendu à bon droit plus que suspecte l’autorité historique de l'Essai sur 1rs mœurs. Ia critique impartiale doit cependant y rendre hommage à la vaste lecture de l'auteur et au prodige de sa mémoire ; elle y doit admirer meme quelques chapitres où la vérité du récit et la justesse des vues égalent la perfection du langage. Dans le conte, dans le roman, Voltaire, toujours gardant les qualités supérieures de son style, amuse rarement jusqu’au rire et rarement émeut jusqu’aux larmes. On a dit « qu il y montre l’homme à l’homme sous un jour hideusement gai, » et il est très-vrai que sa gaieté est plus près de serrer le cœur que de le dilater. Mais le plus remarquable monument de son esprit est sans contredit le volumineux recueil de sa Correspondance. C’est là qu’on apprend à connaître Voltaire homme de lettres, avec la délicatesse de son goût, l’intolérance de ses préjugés et les implacables rancunes de sa vanité ; Voltaire courtisan, distribuant adroitement son encens à toutes les puissances dont il a quelque chose à attendre, sauf à se consoler de ses bassesses par des épigrammes ; Voltaire philosophe, prenant tous les tons et déployant toutes les habiletés de sa plume pour donner le mot d ordre à son armée, depuis frère Frédéric jusqu à frère Damilaville, dans leur commune entreprise d écraser l'infâme.
C’est en 1758 que Voltaire, dans sa résidence de Ferney, aux bords du lac de Genève, protégé contre les arrêts du Parlement par l’immense éclat de son nom et le voisinage de la Suisse, commença à déve-
loppor son plan d’attaque journalière et systématique contre le christianisme. Après la mort de Mme du Châtelet, en 1749 , il avait accepté l’invitation plusieurs fois répétée du roi de Prusse de se rendre à Berlin, et avait passé trois ans (1750 à 1753) dans cette cour de lettrés et de savants, rassemblés autour du monarque guerrier et philosophe, sous la bannière de l'incrédulité. Voltaire ne s’y était pas aventuré jusqu'à prendre le parti de l’âme contre le médecin Lamettrie; mais, dans son poème de la Loi naturelle , il s’était fait résolument le champion de l’existence de Dieu, et il est juste d’ajouter que, dans la vaste démolition dont il fut le principal ouvrier, il s’efforça toujours de maintenir debout le principe du déisme. Il n’est pas de notre sujet de raconter sa rupture avec Frédéric, qui leur donna à tous deux leur part de ridicule, et que suivit une réconciliation plus politique que cordiale, non plus que de suivre Voltaire dans ses courses à travers l’Allemagne, et dans son séjour passager aux Délices, près de Genève. Établi à Ferney, et roi sur ses terres par droit seigneurial, il y acquit bientôt une tout autre souveraineté, et y tint une véritable cour. Les sourires de Mme Denys, sa nièce, n’étaient guère moins recherchés que ceux de Mme de Pompadour ; le patriarche de Ferney était un objet de curiosité, d’admiration, on pourrait dire de dévotion pour des visiteurs, accourus de toutes les parties de l’Europe. Les ministres des grands États n’avaient pas une correspondance plus étendue que la sienne; on le flattait, on l’encensait, Comme s il eût été sur le trône. Cette sorte d in-
HISTOIRE DE FRANCE. *i73
violabilité royale qu’il s’était acquise le mil à l'aise dans la poursuite du grand œuvre de ses dernières années. C’est de sa retraite «le Fernev qu il lança dans le inonde, sous le voile d’un anonyme qui ne trompait personne, la Philosophie de l'histoire , la Bible commentée, l'Examen de l'histoire du christianisme, le Dictionnaire philosophique et une foule d’autres moindres écrits, tous destinés à populariser l’incrédulité et à discréditer la morale en même temps que la religion. La vérité oblige de dire qu’au milieu de cette guerre impie, il lui arriva d’élever la voix à plusieurs reprises pour la cause de la justice et de l’humanité. Voltaire, on n’en saurait douter, obéit à un sentiment élevé et sincère dans les efforts qu’il fit pour sauver la tête des jeunes profanateurs du pont d Abbeville, et pour obtenir la réhabilitation de Calas, de Sirven et de Lally. Son cœur était susceptible de mouvements généreux, et quelques-unes de ses actions furent un hommage rendu à l’Évangile, contre lequel sesécrits répandaient le blasphème. On n’en ressent qu’une plus amère douleur, lorsqu’on le voit, dans sa militante ardeur d’impiété, tourner au mal les facultés supérieures de son intelligence. Nous parlerons encore une fois de Voltaire, pour raconter l’événement suprême de sa vie, ce voyage à Paris dans lequel il vint, triomphateur octogénaire, mourir enseveli sous les couronnes.
Nous avons vu Montesquieu, sous la Régence, déployer avant Voltaire le drapeau de l’irréligion. Mais les Lettres persanes étaient une de ces débauches de jeunesse qui n’engagent point l âge mûr. Ce premier
feu jeté, Montesquieu proposa à son esprit de plus sérieuses et de plus dignes jouissances que celles du libertinage de la pensée. I,a pente naturelle de son intelligence le portait vers l’étude des institutions politiques ; le plus intéressant spectacle offert par le monde à sa curiosité était celui des gouvernements avec leurs ressorts, leur mode d’action, leur influence sur le bonheur ou le malheur des peuples, leur nécessaire destinée. 11 y avait déjà dans les Lettres persanes plus d un trait qui témoignait de cette disposition du génie de l’auteur. Scs fonctions de président au parlement de Bordeaux ne faisant que le gêner dans son double besoin d’observer et de méditer, il s'en démit(1 726), et usa de sa liberté recouvrée pour agrandir son instruction par les voyages. 11 parcourut successivement l’Allemagne, 1 Italie, la Suisse, l’Angleterre, avec le désir sincère, dit-il quelque part, de trouver chacune de ces contrées dans un état florissant. Ce fut l’Angleterre qui le retint le plus longtemps (1729 à 1 732). Ses intimes relations avec Lord Cbesterfield lui en rendaient le séjour agréable, et c’était là surtout qu’une ample matière s’offrait à ses observations. Revenu en France, il ne s’exila pas entièrement du monde où il était fort goûté, et Paris le vit à plusieurs reprises venant, selon un témoignage contemporain, « faire son livre dans la société, et retenant tout ce qui s’y rapportait. » Ses visites néanmoins n’y furent ni fréquentes, ni longues, et sa vie se passa dès lors presque entière dans son château de la Brède. Ce fut là que quatorze années d’une méditation tranquille mûrirent les fruits de ses études,
et firent éclore l Esprit des lois. Ce grand ouvrage, titre immortel de Montesquieu à l’admiration de la postérité, avait été précédé par les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains, livre profond quoique incomplet, écrit d’un style concis, nerveux, nouveau sans néologisme, où la pensée, sans perdre de sa justesse, s’aiguise quelquefois en épigramme, où d’autres fois, sans rien devoir à l expression, par sa seule force, elle devient éloquente. Toutn'estpas dit assurément sur l’ancienne Rome dans le livre des Considérations, non plus que dans les pages si connues et si admirées du Discours sur l'histoire universelle ; mais les investigations plus exactes et plus complètes de la critique moderne n’ont rien ôté à la supériorité du génie de Bossuet et de Montesquieu. 11 reste à l’un la gloire d’avoir, de son regard d’aigle, pénétré à fond les causes morales de la grandeur romaine, «à l’autre d’en avoir détaillé les causes politiques avec une sagacité incomparable. L'apparition d’un ouvrage aussi désintéressé des circonstances présentes que l’était celui de Montesquieu sembla étrange après les Lettres persanes. L’auteur de ces Lettres et du Temple de Gnide n’avait promis rien de semblable aux salons de Paris. L'Esprit des Lois, qui parut, douze ans après (1746), trouva le public mieux préparé à l’accueillir. Le succès en fut tel qu’on n’en pouvait citer jusqu’alors un pareil; vingt-deux éditions en furent faites dans l’espace de dix-buit mois. Donner la moindre idée d’une œuvre aussi étendue et aussi complexe ne saurait entrer ici dans nos prétentions. Ce qu’il nous importe seulement de constater, ce qui est à l’honneur
du caractère comme de l’esprit de Montesquieu, c’est que, appelé par son sujet à creuser les fondements de l’édifice social, il s’abstint avec une soigneuse modération de tout ce qui pouvait l’ébranler; il se1 proposa de donner, et il donna l’enseignement des réformes, non celui des révolutions. 11 est aisé de voir que ses intimes aspirations sont pour la liberté politique; il l’admire en Angleterre, et la désire pour la France; il porte dans l’étude de la constitution britannique une profondeur d analyse qui est nouvelle et instructive pour les Anglais eux-mêmes; mais il se garde de décrier par une critique violente et amère les institutions caduques de la monarchie française, et d en hâter la ruine. 11 ne dit pas que l’honneur, dont il a fait le principe vital de cette monarchie, n’est plus qu'un principe mort à l'époque où il écrit; mais il montre, de l’autre côté du détroit, une autre monarchie tempérée par les lois, offrant à la liberté du sujet toutes les garanties de l’état républicain, et il laisse à l esprit du lecteur le soin de conclure. Chose remarquable ! la conclusion ne fut pas tirée alors ; elle avait quelque chose de trop modeste pour l’ambition irréfléchie et illimitée des intelligences; la sagesse de Montesquieu ne devait être mise à nos yeux dans son plein jour que par l’expérience chèrement achetée de notre révolution. Pour achever de marquer à ce grand homme sa place dans le dix-huitième siècle, il est de notre devoir d’ajouter que pas unedes pages de l £sprit des Lois ne renouvelle les outrageantes railleries des lettres persanes contre le christianisme. Montesquieu, dans tout le cours de ce livre, ne parle jamais
de la religion qu’avec une gravité respectueuse, et il n’hésite pas, à la face de son temps, à en faire une des conditions nécessaires du bon ordre des sociétés. Estce à dire pour cela qu il y ait été attaché par une ferme croyance, et que son génie en ait été inspiré? Cette inspiration manque visiblement à Y Esprit des Lois : on voit que l’auteur n’a suffisamment approfondi le christianisme ni dans son dogme, ni dans son histoire. « J’ai toujours respecté lareligion, dit-il à ses derniers moments; la morale de l’Évangile est le plus beau présent que Dieu ait pu faire à l'homme, » et il reçut après ces paroles le saint viatique (10 février 1755). Ce n est pas là, sans doute, la profession de foi de Bossuet mourant, mais c’est moins encore celle d’un encyclopédiste. Cette mort de Montesquieu, aussi bien que la dignité calme de sa vie, et le sage emploi qu’il lit de son génie, donnent à sa physionomie, parmi toutes celles des philosophes de ce siècle, une noble singularité.
Au moment où la politique de l’expérience et du bon sens perd son illustre interprète, une autre politique, celle de la logique et de la chimère, apparaît avec tout le prestige de l’éloquence. C'est en 1755 que J. J. Rousseau publie son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes. Le grand orateur succède au grand publiciste.
Rousseau s’était fait connaître quatre ans auparavant par un premier discours, où il soutenait avec éclat ce singulier paradoxe que les lettres et les arts sont la perte des mœurs, et la société polie et lettrée de Paiis avait applaudi avec transport à celte élo-
quente condamnation de ses goûts les plus chers. Après le succès de cet écrit et celui de son opéra du Devin du village , il n’eût tenu qu'à Rousseau de devenir une des idoles des salons, et d’y disputer l’empire aux beaux esprits les plus accrédités. Mais telle n’était pas la vocation de son génie. Né à Genève et dès l'enfance errant hors de sa patrie, réduit par la misère à un changement forcé de religion, puis à une domesticité avilissante et aux mille autres tristes expédients de la vie d’aventure, il était arrivé à Paris dans sa trentième année, avec la pensée d’y vivre d’une découverte musicale qu’il croyait avoir faite. Dix ans se passèrent pendant lesquels, obscur et continuant à lutter avec peine et humiliation contre la pauvreté, il continua aussi à combler par le travail les lacunes de son éducation littéraire. Ces études, quoique faites sans suite et sans dessein arrêté, le préparaient au métier d’écrivain, en même temps que s amassaient dans son âme contre un ordre social , où il ne savait point trouver sa place, des colères qui devaient le rendre éloquent, lorsqu’elles éclateraient. La question de l influcnce des lettres sur les mœurs mise au concours par l’Académie de Dijon le révéla soudainement à lui-même. 11 prit sa revanche contre une société, qu’il voyait si riche, si corrompue et à la fois si amoureuse des lettres, en dénonçant la culture intellectuelle comme le principe fatal delà dépravation des mœurs. L’origine du Discours sur l’inégalilé parmi les hommes fut la même; ce fut la solution donnée par Rousseau à un autre problème imprudemment posé par la même académie. A côté de ce
momie de grands seigneurs, de femmes élégantes, de financiers, d’académiciens, jouissant tous des aises de la \ ie, il a vu un autre monde de misérables, à qui leur travail ne peut assurer le pain de chaque jour, et il a été lui-même un de ces misérables; d’où vient, selon lui, cette distribution injuste du bien et du mal sur la terre? De ce que l’homme a déserté son état naturel pour vivre en société, et la conclusion légitime qui ressort de là, c’est que la vie sauvage des forêts peut seule lui restituer sa liberté et sa dignité perdues dans la vie civilisée. Ce paradoxe offrait en soi peu de péril, en dépit de la séduction que pouvaient lui prêter les déductions sophistiques de la logique de Rousseau, et Voltaire le réfuta suffisamment en regrettant avec ironie 1 impossibilité où il était de se remettre « à marcher à quatre pattes, » malgré l’envie que lui en donnait le talent de l auteur . Ce qu il y avait de menaçant dans l’ouvrage, c’était la négation du droit de propriété et le retentissement prêté à l'éternelle plainte du pauvre contre le riche, de la foule contre les rares privilégiés de la naissance et de la fortune ; c’était le ton de cette éloquence amère et véhémente, qui semblait convier non à la réforme, mais au renversement des institutions sociales; c était la dédicace adressée à la république de Genève, avec les mots toujours si magiques de patrie, de citoyen, de liberté. Il était impossible que le Discours sur l'inégalité ne déposât pas un levain dangereux dans l’esprit du plus grand nombre des lecteurs.
Rousseau cependant n’avait pas encore rompu alors avec la société à laquelle il lançait un si violent ana-
thème. Ni le changement de son costume par lequel il avait prétendu aflicher sa pauvreté et se séparer du monde, ni sa retraite, pendant l’hiver, de Paris à l'Ermitage n’avaient diminué les empressements dont il était l’objet, et dont il se plaignait sans les fuir. Son intimité de trois ans dans la maison de Mme d’Épinay et sa passion, qu il a rendue si célèbre, pour Mme d ’Houdetot témoignent assez qu’il se laissait volontiers prendre à la douce amorce de la conversation des femmes. Il n avait pas cessé non plus d’avoir un pied dans le camp des encyclopédistes, et sa rupture avec Voltaire, provoquée par sa faute, n’était point consommée. Elle ne le fut que lorsqu’il eut écrit sa Lettre à D' Alembert sur les spectacles (1758). L’irascible poëtc fut implacable envers le moraliste chagrin qui ne voulait point permettre au théâtre de corrompre les mœurs républicaines de Genève, et dès lors il ne cessa de poursuivre Rousseau de ses sarcasmes, môme de ses injures. La Lettre sur les spectacles, par son caractère moral, était d’ailleurs en opposition trop évidente avec le matérialisme de la coterie encyclopédique pour n ôtre pas prise par elle comme le manifeste d’une déclaration de guerre. Rousseau, en effet, était résolu à lever hardiment sa bannière, et à faire schisme dans la philosophie du dix-huitième siècle. En quittant l’Ermitage, il alla chercher à Montmorency une solitude qu’il voulait rendre plus profonde, et de laquelle sortirent les trois ouvrages qui devaient donner le plus d’éclat à sa renommée.
Il ne faut pas juger de l’effet que produisit alors ( 1701' la Nouvelle Héloïse par celui que la lecture en •
fait aujourd'hui. Ce que nous trouvons déclamatoire et faux fut pris pour l’expression la plus vraie de la passion par des milliers d’enthousiastes, et les élans de sensibilité exaltée de Julie et de Saint-Preux eurent le charme et l'utilité d’un enseignement moral pour les lectrices du Sopha et des Bijoux indiscrets. Rousseau qui attendait des femmes le succès de son roman ne l'attendait pas aussi complet, il fut tel que Voltaire en fut importuné, et qu il donna à ses adeptes l'exemple de parler avec mépris de l ffcloïse. Il était évident qu’en plaçant à côté des égarements de l'amour l'antidote du sentiment religieux, et en prétendant relever par les vertus conjugales la femme déchue, Rousseau allait à l’encontre du dogme et de la pratique sociale du dix-huitième siècle. Dès ce moment, il commença à avoir dans le monde des dévots, surtout des dévotes, mais il n’en fut que plus brouillé avec les philosophes.
Le style de la Nouvelle Héloïse , quoique se ressentant des défauts du sujet, montrait Rousseau en pleine possession de la langue si savante et si belle qu'à force d’étude il s’était créée. Il ne tarda pas à publier les deux livres, dans lesquels il a déposé toute sa philosophie et, sa politique, l'Emile et le Contrat Social. L'un et l’autre parut en 1762. Le spectacle d’une génération amollie et corrompue, comme l'éiai t celle des contemporains de Rousseau, lui avait suggéré naturellement l'idée de refaire l'homme par l’éducation. Mais il n’est pas un réformateur pratique, qui cherche avant tout le possible; le premier bond de son imagination le porte vers ce qui est pour lui 1 idéal, I homme de la nature; c’est cet homme qu’il entrev 31
prendra de former, sauf ensuite à lui faire trouver, comme il le pourra, sa place dans la société. 11 ne nous appartient pas de redire ici, après tant d autres, ce que le système de Rousseau a de chimérique et de factice, non plus que de rappeler les idées justes et vraies, trop oubliées alors et remises en honneur par l'art incomparable de son langage. L'influence philosophique de Rousseau est le seul fait que nous ayons à signaler, et elle ressort presque uniquement de la Profession de foi du vicaire savoyard. S il y avait eu du courage chez le philosophe génevois adiré un jour dans le salon de Mme d Épinay, en face d'un cercle élégant d incrédules, « je crois en Dieu, » c’était un acte bien autrement méritoire de proclamer, en face de tout le dix-huitième siècle , les grandes vérités de l'existence de l'Etre suprême, de la spiritualité et de l immortalitéde l ame, de la loi du devoir gravée de la main de Dieu dans nos consciences, ainsi que le fit Rousseau dans la première partie de la Profession de foi. Libre aux convives du Baron d'Holbach de ne voir dans ces pages immortelles « qu’un cahier de philosophie scolastique; » « ces lieux communs, » comme on affectait aussi de les appeler, revêtus d’une admirable éloquence, n on étaient pas moins une protestation généreuse contre les doctrines dégradantes du matérialisme; ils remettaient sur la voie des dogmes chrétiens une partie de ce monde qui n'y croyait plus. Pourquoi faut-il que, dans la seconde partie du même épisode de l'Kmile, 1 auteur ait déployé, pour ruiner l'autorité de ces dogmes, toutes les ressources de son insidieuse dialectique? Pourquoi faut-il qu il y ail
fabriqué de nouvelles armes pour les adversaires de la révélation? Il est vrai que, par une étrange contradiction, en même temps qu’il dépouille la religion chrétienne de son divin caractère, il refait Jésus- Christ Dieu, en s’inclinant devant la sublimité de sa morale et la sainteté surnaturelle de sa vie et de sa mort. Mais cet hommage, échappé à une âme naturellement chrétienne, ne pouvait compenser, auprès du public auquel il s adressait, l'effet destructeur de ses téméraires négations, et son nom a mérité de rester inséparable du nom de Voltaire parmi ceux des ennemis du christianisme.
Voltaire cependant, en dirigeant ses coups contre le cie', avait toujours ménagé les puissances de la terre; il en fut autrement de Rousseau, qui, en publiant le Contrat Social au même temps que l Emile, ne craignit pas de se heurter à la fois contre h autorité civile et l'autorité religieuse. Le Contrat Social est la théorie de la démocratie pure; il pose en principe la souveraineté du peuple, exercée directement dans le vote des lois, par délégation dans le gouvernement, absolue dans tous les cas, infaillible, irresponsable. II consacre le despotisme de la multitude. Ce n’était pas tout d'abord que cette étrange doctrine, triste abus de la logique, devait passer dans l'application. Mais le jour devait venir, et il n’était pas éloigné, où le Contrat Social, en face de l'échafaud dressé sur nos places publiques, devait être proclamé un livre destiné à renseignement de tout le genre humain. Rousseau, s il eût vécu jusque-là, eût désavoué très-certainement avec horreur le sanglant commentaire que Robes-
pierre donne à sa doctrine; mais e est le malheureux privilège du génie que de grands maux qu’il n'a pas voulus naissent souvent de ses erreurs.
A cette époque, commencent les malheurs de Rousseau, les uns réels, les autres nés de son imagination. II savait très-bien, et il s'en vantait, que la Profession de foi du vicaire savoyard l’exposait à la fois aux inimitiés du clergé et à celles des encyclopédistes, mais il ne s’attendait pas à des poursuites judiciaires. Protégé par l’amitié du prince de Conti, du maréchal de Luxembourg et de Malesherbes, ce dernier correcteur bénévole des épreuves de l'Emile, il comptait que 1 autorité fermerait les yeux, comme elle était accoutumée à le faire, sur la publication d’un livre innocent en comparaison de tant d’autres productions sans cesse mises au jour par la presse philosophique. Mais les philosophes gardaient prudemment l’anonyme, et ne livraient que leurs ouvrages à la main du bourreau, tandis que Rousseau proclamait fièrement son nom et son titre de citoyen de Genève. Or il arriva que le Parlement, à la veille de rendre son fameux arrêt contre les jésuites, éprouva le besoin de faire une démonstration éclatante de zèle religieux, pour se laver de tout soupçon de complicité avec les philosophes; il décréta de prise de corps fauteur d'Émile, et les amis de Rousseau ne’ purent faire en sa faveur rien de plus que de protéger sa fuite. Point d’asile pour lui à Genève, où le grand conseil le frappe d’un arrêt semblable à celui du parlement de Paris. C’est à Motiers-Travers, dans la principauté de Neufchàlel, sur les terres du roi du Prusse, qu'il
trouve un refuge, et c’est de là qu'il répond à la double attaque dirigée contre lui de Paris et de Genève. Le vénérable Christophe de Beaumont, dans sa juste sollicitude pour les intérêts de la foi, n’avait pu s’empêcher de lancer un mandement contre les erreurs trop contagieuses de l'Emile, et l’avait fait condamner par la Sorbonne. Rousseau, sans tenir compte du devoir qu'a imposé au prélat sa charge pastorale, lui répond par une lettre dont la véhémence, mêlée d’adresse, cause une maligne joie à Voltaire. En même temps, il écrit les Lettres de la Montagne, autre chefd’œuvre d’une habile et ardente polémique, destiné à châtier sa patrie, à laquelle il a renvoyé son titre de citoyen. Mais Rousseau, que son imagination malade rendait déjà insociable dans ses tranquilles retraites de l’Ermitage et de Montlouis, tomba dès lors dans une sombre mélancolie, dont les accès le firent quelquefois trembler lui-même pour sa raison. Ce n’étaient pas seulement les philosophes, ses ennemis trop réels, qu'il accusait de conspirer contre lui; c’était le monde entier; tout lui était objet de soupçon. Un moment, il céda aux instances de Hume, le fameux sceptique écossais, et consentit à accepter chez lui l'hospitalité à Wooton, dans le Derby-sbire. Mais l’accord ne fut pas long entre les deux philosophes, et Rousseau quitta l’Angleterre avec un amer surcroît de misanthropie. Après avoir erré quelque temps en France, sans y être persécuté, il finit pa; revenir à Paris (1770), où il vécut huit années, solitaire au milieu du mouvement de la grande cité, toujours pauvre, toujours malade d’esprit et souvent
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de corps, ne cherchant plus qu’à oublier les hommes et à s'en faire oublier. Il avait commencé à Wooton, et achevé avant, de rentrer à Paris, un livre destiné à paraître après sa mort, ses Confessions, étrange monument d égoïsme et d orgueil, autant que de génie. Se plaçant au pied du trône de l’Éternel, et y convoquant avec lui tous les hommes, Rousseau les somme tous de découvrir leur cœur à son exemple, et il défie un seul d’entre eux doser dire ensuite : «je fus meilleur que cet homme-là. » On a l’esprit confondu et le cœur serré bien douloureusement, quand on voit ce superbe défi jeté à l'humanité tout entière, après la longue série de cyniques aveux qui salissent les pages des Confessions. Rousseau prêtant à cette histoire de sa vie toute la séduction de son style, a laissé pour postérité littéraire ces écrivains de notre siècle, plus ou moins dignes de lui être comparés, que nous avons vus, dans leur autobiographie, se déshabiller sans pudeur devant le public, et réclamer, non pas notre pitié et notre indulgence, mais nos respects et notre admiration pour les honteuses misères de leur âme.
Après Voltaire, Montesquieu et Rousseau, il nous reste à mentionner un autre grand écrivain, qui a apporté sa part à la gloire littéraire du dix-huitième siècle, dont le génie est marqué au cachet de cette époque, mais qui, dans la région séparée où ses études l'avaient placé, eut le bonheur de demeurer étranger à la lutte philosophique; nous voulons parler de Butïon. Bufi'on, dans ses hypothèses scientifiques sur les Epoques de la nature, s est peu inquiété
de se mettre en accord avec la Genèse, et en cela il est de son siècle. S’il consent à reconnaître dans la création un créateur, et dans l’homme intelligent et libre autre chose que de la matière, il ne s’explique pas du reste avec une parfaite clarté sur le fond dises croyances, et son silence est assez facile à comprendre. Mais son langage grave et circonspect s’abstient soigneusement de toute attaque directe contre les vérités de la foi ; s'il ne croit pas, il respecte. 11 sut par là épargner le trouble à sa vie, qui se prolongea, dans sa calme régularité, jusqu’à la veille de nos orages politiques (1788). Les découvertes modernes faites parlagéologie et l’anatomie comparée ont condamné les théories de Buffon, mais n’ont pas fait vieillir le magnifique vêtement dont il les a parées; ses Epoques de la nature se lisent comme le roman de la science. Il en est autrement de l'Histoire des animaux, le plus populaire des ouvrages de Buffon, où le génie de l’observation scientifique se joint aux grandes qualités de l’écrivain. Ce n’est pas ici la facile élégance de la langue de Voltaire, non plus que les mouvements passionnés de celle de Rousseau; c'ebt une langue que distinguent surtout l’harmonie, l’élévation, on pourrait dire la majesté. Buffon a révélé sa théorie de l’art d’écrire dans son Discours de réception à l’ Académie française. C’est là que se trouve cette phrase si connue « que le génie est une longue patience, » et cette autre que « le style est l’homme. » Nul écrivain assurément n'a mieux que Buffon justifié celte dernière assertion par son exemple, et I on retrouve dans la pompe parfois un peu monotone, dans
la dignité un peu tendue de son style quelque chose du grand air et des manières seigneuriales qui n'abandonnaient jamais le châtelain de Montbard.
Nous avons nommé l' Encyclopédie, cette Babel des connaissances humaines, comme on l’appelait dès lors, sans mentionner encore les deux principaux architectes de ce gigantesque édifice, Diderot et d'Alembert. La conception de l’œuvre appartient à Diderot, tête volcanique, pleine d’idées qui y bouillonnaient confusément, et, comme un torrent de lave, faisaient un effort continuel pour se répandre au dehors. Il y a de tout chez Diderot, des notions vraies et justes, des éclairs de génie et les instincts d'une bonne nature, à côté des théories sociales les plus monstrueuses, du plus grossier matérialisme et des plus scandaleuses obscénités. 11 pleure à la première communion de sa fille, il s'attendrit d’enthousiasme aux pieds de l’impératrice Catherine II, et il demande les entrailles du dernier des prêtres pour étrangler le dernier des rois. Tout chez lui se grossit par l'emphase, et il lui arrive sans cesse de faire peur à Voltaire lui-même par ses emportements déclamatoires. D’Alembert est un tout autre esprit. Grand géomètre, écrivain sobre jusqu à la sécheresse, peu soucieux des hasards que court l’imagination de Diderot et ne dépassant guère les limites du scepticisme, il marqua surtout par son esprit de conduite dans le parti philosophique, et s’y fit regarder comme un sage. Citerons-nous maintenant les enfants perdus de ce parti , Helvétius frivole auteur du livre de l'Esprit , qui attribue à la forme des mains de l'homme sa supériorité intellectuelle
sur 1rs autres animaux, et proclame l'amour de soi comme Tunique principe de la morale; le baron d’Holbach, amphitryon de la secte et prédicateur effronté de l’athéisme dans son livre aussi absurde que révoltant du Système de la nature ; Damilaville, Boulanger, Naigeon et vingt autres oubliés aujourd’hui, mais prônés alors comme les réformateurs éclairés et courageux du genre humain? La rapidité obligée de cette esquisse nous dispense heureusement ici des détails.
On aimerait à voir, en face de cette conspiration puissante formée contre le christianisme, sortir des rangs du clergé français de vigoureux apologistes. Malheureusement ils n’existaient pas. Nous avons dit comment l’église gallicane, depuis cinquante ans, avait laissé toute son attention et tous ses efforts s’absorber dans le stérile débat de la bulle Unigenitus. Les philosophes pendant ce temps avaient gagné du terrain, et quand le clergé, tardivement alarmé, songea à le leur disputer, il n’était plus en mesure de le faire. Les grandes lumières, qui lui avaient donné tant d’éclat dans le siècle précédent, étaient éteintes; la supériorité du talent et la faveur de l’opinion égarée étaient passées du côté de ses adversaires. Les estimables sermons du P. de Neuville et de l’abbé Poulie, les éclats même de l'éloquence du P. Bridaine ne prévalaient pas contre les plaisanteries de Voltaire. Chose triste à dire, la plupart des prédicateurs en étaient venus à déserter dans la chaire l exposition et la défense du dogme; ils payaient eux-mêmes le tribut à la philosophie du temps en ne prêchant plus que la
morale de l’Évangile, affadie à l’usage du monde. Deux hommes cependant ont laissé le souvenir d’un talent réel déployé dans l’apologétique. L’abbé Guénée, dans ses Lettres de quelques Juifs à M. de Voltaire, releva les erreurs et les ignorances nombreuses du philosophe en matière d'antiquité sacrée, et il le fit avec assez d’esprit pour mettre les rieurs de son côté. On le lutjusque dans les salons incrédules. Le docte Bergier n’eut pas le même genre de succès. Athlète intrépide de la foi, il ne laissa sans réfutation ni le théisme quasi chrétien de Rousseau, ni le déisme épicurien de Voltaire, ni le matérialisme du baron d’Holbach. Dans d'autres écrits, il opposa aux négations philosophiques une démonstration lumineuse des vérités fondamentales de la religion, et ses œuvres n’ont pas cessé de fournir de solides arguments à lacontroverse catholique contre l’incrédulité. Mais il fut peu lu alors là où il importait qu’il fût lu davantage, et il n’arrêta guère les progrès de la contagion que dans l'intérieur du sanctuaire.
On ne s’attend pas que nous suivions dans toute l’étendue de son domaine la littérature du second ordre, si abondante, nous ne voulons pas dire si riche, à cette époque. Jamais l’activité réelle ou factice de la pensée, les calculs de l’intérêt ou de la vanité, l entraînement de la mode n’avaient à ce point répandu le goût d écrire. On ne voyait que prétendus poètes et prétendus philosophes, quelques-uns même aspirant à la fois à 1 un et à l’autre titre. Le plus grand nombre est oublié de nos jours, mais il en est pour qui le silence serait une injustice. Il faut savoir gréa Con-
dillac de l'honorable inconséquence qui l'a empêché de tirer les conclusions dernières de la philosophie sensualiste de Locke, qu’il fit prévaloir en France sur le cartésianisme. Helvétius et plus tard Cabanis se chargèrent de faire aboutir au matérialisme, qui en est la légitime conséquence, la doctrine de la sensation transformée. Mais Condillac, malgré sa liaison avec quelques-uns des encyclopédistes, respecta toujours l’habit ecclésiastique qu’il portait, et évita soigneusement de s’engager dans la polémique ardente du dixhuitième siècle. Il philosopha librement, mais gravement, et sans sortir des questions de métaphysique et de logique, donna une grande popularité à son enseignement par la trompeuse clarté de son langage. Le frère de Condillac, l’abbé de Mably est moins circonspect que lui; les études qu’il a faites de l’histoire ancienne et de l’histoire moderne ont un but systématique, celui de lui fournir des arguments à l’appui de ses opinions républicaines. Il ne lui manque que l’éloquence de Rousseau pour marcher de pair avec le citoyen de Genève, comme prédicateur de la liberté et de l’égalité. Il est curieux de le voir dans ses Observations sur ï Histoire de France , fausser tout l’ensemble des faits pour retrouver dans le passé les titres que la nation possède à être libre, et pour lui tracer logiquement le chemin qui la doit conduire de la monarchie à la démocratie. Mably devait avoir et il eut l’autorité d uq éminent publiciste au début de notre révolution; l’expérience qui nous est venue depuis lors a grandement fait déchoir cette autorité.
Le dix-huitième siècle a son moraliste digne d’être
placé dans un rang honorable après celui qu'occupent Pascal et Nicole, la Rochefoucauld et la Bruyère, c’est Vauvenargues. Rien de plus intéressant que la destinée de ce jeune officier qui, revenu avec une santé ruinée de la désastreuse retraite de Prague et dégoûté de la vie militaire, cherche dans la culture des lettres un soulagement à ses souffrances physiques, en même temps qu’il demande à la méditation un remède contre la maladie de son âme, contre le doute. Voltaire lui avait tendu une main secourable, l avait encouragé, l’avait soutenu dans ses défaillances, et peut-être Vauvenargues dut-il à la reconnaissance et au respect que lui inspirait son bienfaiteur de résistera l’entraînement de son âme vers les vérités chrétiennes. 11 eut le malheur, à ce qu'il semble, de douter jusqu’au terme de sa trop courte carrière. Cependant il croyait au devoir et à la vertu; il aimait la gloire, mais n’étant pas assuré de l’obtenir, il s’en eonsolail en se disant « qu’on peut être au-dessus des grands talents, comme des grandes places, par le cœur; » il proclamait le désespoir la plus grande de nos erreurs, et se rattachait de toutes ses forces à l’idée de la Providence; il pensait souvent à la mort, et se demandait s il y avait sécurité pour l’incrédule, après s être trompé dans la vie sur tant d’autres choses, à courir le risque de se tromper à sa dernière heure sur la religion. Ce tourment d’une âme honnête et élevée, exprimé avec le pénétrant accent de la vérité, émeut profondément. Envisagée de ce côté, la physionomie de Vauvenargues a quelques traits de ressemblance avec celle de Pascal, l.e charme particulier que cause la lecture de
ses écrits lient au sincère amour du vrai et du bien qui partout y respire. Il mourut dans sa trente-troisième année en 1747, laissant, chose rare en son temps, une mémoire pure et les regrets qui s'attachent à de belles pages inachevées.
On nous pardonnera de réunir dans une brève nomenclature quelques autres écrivains, étoiles secondaires de la Pléiade littéraire du dix-huitième siècle; Duclos, que nous avons eu déjà l'occasion de nommer, esprit lin et observateur malicieux sous les dehors de la rusticité bretonne, sceptique avec prudence, peintre de mœurs volontiers cynique plutôt que moraliste, collecteur d anecdotes souvent suspectes plutôt que véritable auteur de mémoires, historien de Louis XI sans, intelligence du moyen âge; Marmontel, dont le Bélisaire et les Incas n’ont plus aujourd'hui de lecteurs, dont les œuvres poétiques en ont moins encore, et qui n’en acquit pas moins assez d’importance alors pour devenir secrétaire perpétuel de l’Académie française; Chaml’ort, lauréat académique en verset en prose, écrivain et causeur très-spirituel, sachant amuser très- agréablement les salons aux dépens de la religion et de la pudeur; Thomas, que les inspirations d une âme honnête ont rendu parfois éloquent dans le genre faux de l'éloge, et qui se montre excellent critique dans son essai sur ce genre, mais qui gâte trop souvent son style par la déclamation et l’emphase ; la Harpe, élève et admirateur outré de Voltaire, qui eut le bonheur dans ses dernières années de répudier les doctrines de son maître, poète médiocre, mais auteur d’un cours de littérature justement estimé,
malgré bien des vues superficielles et de faux juge monts. Nous sommes obligés de passer avec la même rapidité sur des hommes dignes de la reconnaissance de la postérité, qui, au milieu du mouvement et du bruit de ces beaux esprits courant par toutes les voies après la renommée, se livraient en silence à d’austères et patients travaux. C'étaient les dignes successeurs de Mabillon et de Montfaucon, les bénédictins D. Bouquet et D. Clément, premiers auteurs du vaste Recueil des historiens de France, c’était D. Rivet qui a commencé la grande Histoire littéraire, c'étaient les historiens des provinces et à leur tête D. Yaissette, qui, dans son Histoire générale du Languedoc a laissé un monument d'un prix inestimable. A côté de ces savants personnages prennent place le docte Secousse, continuateur du Recueil des Ordonnances commencé par Laurière, Fréret qui, avec son esprit lumineux et son savoir immense, se lança hardiment, quelquefois témérairement, à travers les ténèbres de la chronologie des premiers âges, et le président de Brosses, qui, dans son Histoire du septième siècle de la république romaine, a si bien restitué, à force d’érudition et de sagacité, les pages perdues de Salluste. De Brosses, encore qu’imbu des idées nouvelles, encourut l’inimitié de Voltaire, qui lui ferma les portes de l’Académie française.
Le goût passionné du théâtre était .alors un des traits les plus saillants du caractère national : il n est guère, de récit du temps qui ne nous montre Paris beaucoup plus occupé des débuts d'un acteur ou de la première ieprésentalion d’une tragédie que des évé-
nements de la guerre de Sept Ans, et nous avons vu des vieillards, en parlant de Lekain et de Brizard, de Melles Clairon et Dumesnil, s’animer d'un tout aussi vif enthousiasme qu'en racontant la prise de la Bastille. A une époque, qui n’était point celle de l’inspiration poétique, la tragédie était loin de produire des chefs-d’œuvre; mais il n’y avait si mince aspirant au renom d’auteur qui ne crût devoir faire son entrée dans le monde littéraire en courtisant Melpomène. Le simple catalogue d ouvrages, la plupart mort-nés, nous entraînerait trop loin. Citons seulement le Spnrtacus de Saurin, qui dut la plus grande part de son succès aux sentences, qu’on appellerait de nos jours humanitaires, débitées par le gladiateur philosophe ; citons aussi le Siège de Calais , drame national, assez habilement conçu, que les défauts du style rendent aujourd’hui difficile à lire, mais qui réveillant le sentiment français au lendemain de la honteuse paix de Paris, procura à de Belloy un des triomphes dramatiques les plus éclatants. Nommons enfin Ducis, imitateur mal avisé de Shakespeare et pourtant poëte, à qui échut l’honneur d’être le successeur de Voltaire à l’Académie française. La comédie, dans cette période de notre histoire littéraire, fait meilleure figure que le drame tragique1. La Métromanie de Piron est un ouvrage fait de verve; le poëte s’est mis lui-même sur la scène avec la folie des vers, qui a été celle de toute sa vie, et l’on ne songe pas à lui demander compte du trop peu d action de son drame, en présence des beautés