‹ Histoire de FranceChapitre 39 sur 67 · M. Villeraain · texte numérisé non relu

M. Villeraain

les idées françaises envahirent une grande partie de l’Europe, et, à divers degrés de profondeur, elles la pénétrèrent. Frédéric II les avait déjà établies en souveraines dans son académie de Berlin; elles allaient bientôt être introduites dans le gouvernement autrichien par l’empereur Joseph II, esprit étroit et faux avec des lumières et des intentions généreuses, qui prit les erreurs de son jugement pour les dictées de sa conscience, et se fît tyran au nom de la philosophie, persécuteur au nom de l'humanité . Il faut se garder sans doute de prendre trop au sérieux les coquetteries de la grande Catherine avec Voltaire, et ses sympathies pour des doctrines dont elle redoutait peu la contagion pour son empire. On voit trop bien qu’au moyen de l’éblouissante auréole que lui font les philosophes, elle s’efforce d’aveunler l'Europe sur le crime de son avènement et sur les vastes projets de son ambition; mais il n’en reste pas moins vrai que la société russe, encore à demi-barbare, a reçu l esprit du dix-huitième siècle. Cet esprit inspire Gustave III à Stockholm, et a fait de sa cour une cour française; il inspire à Naples le ministre Tanucci, à Florence le grand duc Léopold, le comte Firmian à Milan; il a pour représentant en Piémont, le maniaque Alfieri, qui en restera pénétré, même après qu’il se sera fait l’implacable ennemi de la France. La barrière elle-même des Pyrénées a été franchie par les idées venues de Paris, et elles se personnifient, en se combinant avec le caractère national, dans Aranda et Campomanèsà Madrid, dans le marquis de Pombal à Lisbonne. Le mouvement de la réforme, au seizième

siècle, avait été moins rapide et moins contagieux que le fut alors le mouvement philosophique.

En essayant, dans notre superficiel jugement sur cette époque, de faire au bien et au mal leur juste part, nous n’ignorons pas que nous n'aurons ni assez loué pour les uns, ni assez blâmé pour les autres; c’est là le sort ordinaire des opinions modérées. Voulant cependant ne laisser aucun doute sur notre pensée, nous dirons, au risque de nous répéter, que nous sommes de cœur et d âme avec Montesquieu lorsqu’il travaille à populariser en France les notions de la liberté politique; avec Rousseau, lorsqu’il défend éloquemment Dieu, l’immortalité de l’âme et les droits souverains de la conscience; avec Voltaire, lorsque prenant en main la cause de l'humanité, il renverse 1 échafaud où est monté Calas. Nous serons de même avec Turgotet Malesherbes, quand ils s’efforceront par de généreuses réformes de satisfaire les légitimes impatiences de l’opinion publique fatiguée des abus du pouvoir absolu. De même aussi seronsnous avec le vertueux et infortuné Louis XVI, quand il rendra l’état-civil aux protestants, supprimera la corvée et les derniers restes du servage, abolira la torture et commencera, par l’établissement momentané des assemblées provinciales, à initier la nation à la connaissance et à la discussion de ses affaires. Il y a dans toutes ces choses et d autres semblables d’incontestables titres d honneur pour le dix-huitième siècle. Mais l'histoire, selon nous, l'équitable et véridique histoire ne trouvera jamais les accents d’une justice assez sévère, ni d’une assez amère dou-.

leur pour condamner et pour déplorer l’atteinte désastreuse qui fut portée alors par une philosophie indigne de ce nom aux plus saintes et aux plus nécessaires croyances de l humanité.

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