DEPUIS LE TRAITÉ DE PARIS JUSQU’A LA MORT DE LOUIS XV
En reprenant le fil interrompu de notre récit, nous trouvons tout d’abord à raconter le procès et l’expulsion des jésuites. Rien de plus conforme à ce qu’on est convenu d’appeler « la logique des faits, » rien de plus conséquent avec l’esprit général du dix-huitième siècle, que l’arrêt rendu par le Parlement contre la célèbre compagnie : il n’en est pas moins vrai de dire qu’une réunion de circonstances accidentelles et jusqu'à un certain point fortuites contribua pour beaucoup à ce grave événement. Au lendemain de la mort de Louis XIV, lïrritation contre les jésuites était tellement répandue qu’il eût été facile au régent, en les proscrivant dès lors, d’ajouter à la popularité momentanée de son gouvernement. Mais il avait trop d'équité naturelle et de sens politique pour hasarder un acte d’injuste violence, qui lui eût légué, et au roi après lui, de sérieux et longs embarras. Fidèle alliée des évêques dans le maintien de la bulle Unigenitus, la Société de Jésus continua à être en butte aux haine;; jansénistes, mais elle n’avait plus auprès du roi un
P. Tellier, dont la toute-puissance et le zèle persécuteur la désignassent d’une façon particulière à la vindicte de l’opinion publique. Ce n’était guère que dans quelques ordres religieux, jaloux du crédit dont elle jouissait à Rome, et dans les parlements, joignant à un gallicanisme outré les rancunes héréditaires de Port-Royal, que se conservait contre eux une implacable inimitié. 11 est inutile d’ajouter que les philosophes, dans leurs attaques journalières contre toutes les institutions chrétiennes, ne ménageaient pas une milice religieuse vouée plus que toute autre à les défendre. Rien de tout cela cependant n’annonçait un péril prochain pour les jésuites.
Le pays de l'Europe où leur domination était la plus ancienne et la plus incontestée fut celui qui commença contre eux la persécution. Le Portugal était gouverné alors par un de ces ministres reformateurs, qui se donnent la mission de civiliser violemment les peuples par le despotisme. Le marquis de Pombal, lors du tremblement de terre qui détruisit les trois quarts de Lisbonne en 1755, avait déployé une active et intelligente énergie, par laquelle il avait achevé de subjuguer son maître, le faible et voluptueux Joseph I", et il profitait de son ascendant pour briser sans ménagement tous les obstacles qui contrariaient ses réformes. Ceux qu’il rencontrait lui venaient surtout de l orgueilleuse aristocratie du pays et de la Société de Jésus. Une tentative d’assassinat sur la personne du roi lui fournit l’occasion de porter à l un et l’autre de ses ennemis un coup décisif. L’échafaud se dressa avec une formidable solennité sur les bords du Tage
pour plusieurs membres des deux premières familles du Portugal ; trois jésuites furent accusés d’être leurs complices; l’un d’eux fut brûlé comme hérétique, les deux autres moururent en prison (1760). Ce premier pas fait, Pombal ne s’arrêta pas en chemin; il ordonna l’arrestation de tous les religieux de la compagnie en Portugal et au Brésil, les entassa sur des navires et les fit jeter sur la côte d’Italie, déclara leurs biens confisqués, et finit par rompre toute relation avec Rome, [.'impression produite à Paris par les premiers actes de cette tragédie fut celle d'un étonnement mêlé d horreur; les philosophes, défenseurs attitrés de l’humanité, se récrièrent contre les féroces exécutions dont Pombal avait épouvanté le Portugal. Puis, quand les choses eurent suivi leur cours, et qu’on eut vu un petit pays se débarrasser à si peu de frais de la puissante compagnie et braver si audacieusement le saint-siège, il ne manqua pas de gens pour y trouver un exemple et un encouragement.
On se souvient que Mine de Pompadour, tout en continuant de régner à Versailles, avait mis en 1756 une sorte d ostentation à faire savoir que le scandale de sa liaison adultère avec le roi avait cessé. Voulant ajouter à l’éclat de ce changement, elle s’adressa au P. de Sacy, l’un des plus considérables parmi les jésuites de France, pour obtenir de lui sa réconciliation avec lEglise. Le religieux, moins indulgent qu elle l'av ait espéré, lui refusa inflexiblement les sacrements, tant qu elle n’aurait pas quitté la cour. Deux autres jésuites, le P. Perusseau et le P. De&marets signifièrent peu après au roi le même refus, aussi longtemps qu’il
garderait auprès de lui Mme de Pompadour. La toutepuissante favorite, peu faite pour comprendre les devoirs d’un prêtre, ne vit dans cette juste sévérité qu’une intrigue dirigée contre elle par la reine et le dauphin, l un et l’autre affectionnés aux jésuites, et dès lors , ennemie déclarée de la compagnie , elle se jeta aux bras des philosophes. Une occasion se présenta bientôt pour elle de satisfaire son ressentiment.
C'était un malheur, et, si l’on veut, un tort de la compagnie de Jésus que, dans les contrées éloignées, quelques-uns de ses membres étendaient leur action trop en dehors de la sphère du ministère apostolique, et donnaient leurs soins à des intérêts trop humains. A côté des missionnaires, saintement dévoués à la gloire de Dieu et au salut des âmes, qui allaient, au péril de leur vie, évangéliser les peuplades sauvages, d’autres se trouvaient qui, pour assurer le bien-être de leurs néophytes et accroître la prospérité matérielle de leur institut, se livraient à de grandes entreprises de culture et à des spéculations de commerce très-considérables. Un de ces derniers, le P. Lavalette, supérieur des missions aux Antilles françaises, ayant perdu, au début de la guerre, cinq de ses navires pris par les Anglais, tomba en faillite, et fut poursuivi par ses créanciers devant le tribunal des juges-consuls de Marseille. La compagnie de Jésus donna alors un étrange démenti au renom d’habileté mondaine qui lui a été fait par ses adversaires. Dans une circonstance où il y allait pour elle de la vie ou de la mort, elle ne fit point un pas qui ne fût une
faute. Il eût fallu d'abord, et à tout prix, étouffer l 'affaire en prévenant la première poursuite; les moyens n’en manquaient pas à la société : elle laissa condamner Lavalette au remboursement de plus de quinze cent mille livres, et intenter une action en solidarité au P. de Sacy, procureur général des missions de France (mai 1760). L’arrêt rendu, on eût pu tout finir encore par un payement immédiat ; le général de l'ordre, le P. Ricci s’y refusa , et l’on appela du jugement consulaire. Il était passé en usage que les affaires des réguliers ressortissaient au grand conseil; les jésuites étaient assurés de trouver faveur devant ce tribunal, instrument toujours docile de la volonté royale. Ils déclinèrent sa juridiction, et demandèrent à être jugés par la grand’chambre du Parlement. Les Pères montraient par là une honorable confiance dans leur bon droit; mais cette confiance touchait presque à la folie ; ce n’était rien moins qu'aller offrir la gorge au couteau. Le refus de payement du P. Ricci se fondait sur ce que Lavalette, en se livrant à des opérations commerciales, avait violé les constitutions de l’ordre : dernière faute qui mit le comble à toutes les autres. On ne donnait pas seulement au Parlement le droit, on lui faisait une sorte d’obligation de requérir l'apport à sa barre de ces constitutions, jusqu'alors enveloppées d une sorte de mystère (avril 1761). Ce ne fut plus dès lors le P. Lavalette, ce fut la compagnie qui fut en cause ; il ne s agit plus du remboursement d une créance contestée, mais de l existencc même des jésuites en France.
Le parlement de Paris choisit^ dans son sein des
commissaires chargés de lui faire un rapport sur les constitutions; autant en firent la plupart des autres parlements du royaume, et c’est alors que parurent successivement les fameux comptes rendus de la Chalotais, de Montclar, de Joly de Fleury, ainsi que le réquisitoire de l'abbé Chauvelin. Rien ne saurait peindre l’ardeur avec laquelle la curiosité publique se jeta sur ces écrits. Les Provinciales redevinrent par suite un livre de circonstance; tous les griefs jadis imputés aux jésuites revirent le jour. Les salons du dix-huitième siècle se scandalisaient de leur morale relâchée; les jansénistes, dont les clameurs fanatiques avaient naguère troublé le cerveau et égaré le bras de Damiens, anathématisaient leurs doctrines régicides; des écrivains, qui chaque jour avaient la sape à la main pour miner l’ordre social, étaient les plus ardents à proclamer l’existence de cette compagnie, qui formait un état dans 1 État, incompatible avec celle de la monarchie. La reine et le dauphin, dans 1 ombre où ils étaient relégués, ne pouvaient être d’un secours bien efficace aux jésuites au milieu d une telle tempête. Louis XV, maigre Mme de Pompadour, eût voulu les sauver, et Choiseul, qui n’avait pas encore pris parti contre eux, lui donnait le conseil de se hâter, sous peine de voir bientôt l orage trop fort pour être combattu. Comme toujours, le roi n’agit qu’avec une molle indécision : il soumit les constitutions à l’examen d une commission de quarante évêques, et sur leur avis â peu près unanime « de conserver l'institut, comme la religion elle-même, » il promulgua un édit qui en confirmait l’existence. Mais il
ne fit aucun usage de son autorité pour obtenir que le Parlement enregistrât cet édit, et le Parlement enhardi précipita ses coups de manière à assurer sa victoire. Le 8 juillet 1761 , l'abbé Terray conseiller, clerc de moeurs décriées, fit un rapport aux chambres assemblées touchant « la morale et la pratique des prêtres soi-disant de la Société de Jésus, » et sur ses conclusions deux arrêts furent rendus le 6 août suivant, dont l’un condamnait au feu vingt-quatre ouvrages publiés depuis 1590 par divers membres de la compagnie et fermait ses collèges; dont l’autre déclarait « l’institut, de la dite société attentatoire à l’au- « torité de l’Église, à celle des conciles généraux et « particuliers, à celle du saint-siège et des supérieurs « ecclésiastiques, non moins qu’à celle des souve- « raius, » permettait au procureur général « de faire « intimer le général et la société des soi-disant jé- « suites. » Le terme de l’ajournement fut fixé à un an.
Dans cet intervalle, le duc de Choiseul adressa au nom du roi, à l’ambassadeur français à Rome une dépêche(16 janvier 1762) qui lui ordonnait de proposer à Clément XIII une transaction, en vertu de laquelle le général de la compagnie, renonçant à une autorité illimitée incompatible avec les lois du royaume, nommerait à l’avenir un vicaire chargé de gouverner en conformité avec ces lois les jésuites de France. La célébré réponse « sint ut sunt, aut non sint1, » fut faite alors non par le P. Ricci, mais par le pape; le véné-