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Heureuse expression de M. Camille Rousset

cean de ruines ; mais l’intrépide baron d’Asfeld, avec les six mille braves gens qu'il commandait, s’obstina à disputer ces ruines à l’ennemi. On le bloqua, puis on l’assiégea dans les règles, et ce ne fut qu’à la dernière extrémité que, le 10 octobre, blessé à mort, il capitula. La perte de ce soldat héroïque était un plus grand malheur que celle de la ville qu'il avait si bien défendue, à une époque où les hommes commençaient à manquer à la France.

La campagne de 1G89 ne fut plus heureuse pour Louis XIV ni dans les Pays-Bas, où le maréchal d'Humières se fit battre par le prince de Waldeck à Valcourt, en Hainaut, ni à la frontière de Catalogne, où le duc de Nouilles ne remporta d’autre avantage que celui de se main tenir sur le territoire espagnol. On eut malheureusement à combattre parmi les auxiliaires de la coalition, quelques milliers de paysans protestants du Vivarais et des Cévennes, qui, fanatisés par les absurdes prophéties du ministre Jurieu répandues dans leurs montagnes, avaient pris les armes et signalé par le massacre des prêtres leur impuissant soulèvement. Leurs bandes furent aisément dispersées, et l’habile administration de l’intendant du Languedoc, Lamoignon de Basville, prévint par les mesures les plus énergiques et les mieux combinées le retour de la rébellion. On n’en reconnut pas moins le besoin d’adoucir quelques-unes des rigueurs entraînées par la révocation de l’édit de Nantes. C’était assez pour la France de ses ennemis du dehors! Il eût été sage de ne point s’arrêter à la réparation partielle et momentanée d’une faute immense; on ne s'en avisa même

point. La mort d’innocent XI avait rendu Louis XIV désormais tranquille sur les affaires religieuses du royaume (12 août 1689). A ce pontife, égaré dans les alliances protestantes par son zèle même pour les intérêts de l’Église, avait succédé le Vénitien Ottoboni, sous le nom d'Alexandre VIII. Le roi s'empressa de donner au nouveau pape un gage de paix et de soumission filiale en lui restituant Avignon et renonçant aux franchises. Alexandre VIII lui en témoigna sa reconnaissance, mais sans rien céder des droits du saint-siège. La question soulevée entre Rome et Paris par la déclaration de 1682 demeura pendante.

C’était beaucoup pour Louis XIV que d’avoir un ennemi de moins, et un ennemi aussi à craindre que l'était le pape, au moment où l’entrée en lice de l’Angleterre venait d’agrandir pour lui le champ déjà trop étendu de la lutte européenne. On pouvait dire que ce n’était point Guillaume, mais le peuple anglais luimême qui avait déclaré la guerre au roi de France, tant la Chambre des Communes avait retenti de furieuses invectives contre « le très-chrétien ravageur de la chrétienté. » Peu s'en fallut que ce langage injurieux ne passât dans l’adresse même, par laquelle rassemblée offrait au nouveau roi son concours pour le redressement des griefs nationaux par la voie des armes. (Fin d'avril 1689.) Le principal de ces griefs était l’assistance prêtée par Louis XIV au soulèvement de 1 Irlande. Jacques II, rejeté par l’Angleterre protestante, n’en était devenu que plus cher à la raeeceltique et catholique de l’autre île sur laquelle il régnait, et il avait été facile au lord-lieutenant Tyrconel

d’obtenir qu’elle refusât son obéissance à l’usurpateur. Malgré la prétention du monarque détrôné de ressaisir par lui-même sa couronne, il n'en accepta pas moins des mains du roi de France trois millions de livres, des armes et des munitions, avec quelques centaines d’officiers et d'artilleurs pour diriger la vaillance inexpérimentée du peuple irlandais. « Je souhaite de ne vous revoir jamais, » lui dit Louis XIV en lui faisant ses adieux, et une escadre française porta Jacques de Brest à Kingsale, où il prit terre le 22 mars. En un clin d’œil, la population presque entière se leva pour lui; les comtés septentrionaux de l ’Llster restèrent seuls aux protestants. Mais pour entretenir ce mouvement national, il eût fallu le régulariser et le discipliner, et Jacques II en était incapable. Les secours qui lui avaient été promis ne lui manquèrent pas : le 10 mai, Château-Regnaud, avec vingt-quatre vaisseaux de guerre, lui amena dans la baie de Bantry un fort convoi, malgré l atniral anglais Herbert, qu’il fil reculer à coups de canon. Le comte de Rosen, brave aventurier livonien au service de France, et avec lui deux autres officiers généraux, Maumont et Pusignan, apportèrent dans le camp irlandais leur expérience militaire: d’Avaux, le plus habiledes diplomates français, avait reçu, avec le titre d’ambassadeur, la mission de conseiller Jacques et de le surveiller. Ingrate et inutile mission ! Tout fut bientôt en confusion autour de l'inhabile monarque, il ne sut pas plus être roi devant son parlement assemblé à Dublin, que capitaine devant Londonderry assiège par son armée. La levée du siège de cette dernière ville et la victoire

remportée à Newton Butler (août 1 689) par les intrépides protestants d’Enniskillen assurèrent dans le nord de l’Irlande une base d'opérations au roi Guillaume, pour entreprendre l’année suivante la conquête de I’île et l’expulsion de son malheureux adversaire.

Depuis que Louis XIV régnait par lui-même, lacampagne de 1689 était la première où il n’y eût eu ni profil, ni gloire pour ses armes. Ce qui aggravait ce résultat, c’était la détresse financière, qui, au bout d’une seule année de guerre, se faisait déjà cruellement sentir. Le contrôleur général Le Peletier, pliant sous le faix d’une administration trop pesante pour son faible génie et sa conscience timorée, avait supplié le roi de l’en délivrer, et sa charge était passée à Pontchartrain, courtisan aimable et spirituel, financier de l’école de Fouquet, n’appartenant que par sa probité personnelle à celle de Colbert. (20 septembre.) Les expédients malhonnêtes et ruineux du temps de Mazarin, reparurent les uns après les autres. Un des plus tristes fut la refonte générale des monnaies, exécutée d’après les principes des rois faux-monnayeurs du quatorzième siècle : toutes les espèces furent arbitrairement rehaussées de plus de dix pour cent. Le roi ne craignit pas de faire lui-même un aveu public de sa gêne devant l’Europe, en faisant fondre et monnayer le splendide mobilier d’argent qui était une des gloires de Versailles. La destruction de ces précieuses œuvres d’art procura à peine six millions au trésor public; mais l’exemple fut donné aux particuliers et aux églises même de sacrifier aux besoins de l’État le luxe de

leur argenterie. Quelle que fût la souffrance universelle, Louvois trouva les moyens d'armer près de trois cent mille combattants, et Seignelay près de quatrevingts vaisseaux, force maritime la plus grande qui eût été jamais donnée à la France.

Dans la disette de généraux où se trouvait LouisXlV, il ne lui était plus possible de laisser dans la disgrâce et dans l’oubli le maréchal de Luxembourg; il lui confia le commandement de l’armée, qui devait faire face aux Hollandais et aux Allemands dans les Pays- Bas. Le duc de Lorges remplaça son frère Duras sur les bords du Rhin, comme lieutenant de Monseigneur. Ce n’était plus là le duc de Lorraine, Charles V, qui commandait les forces impériales; cet habile capitaine venait de mourir, et l’électeur de Bavière lui avait été donné pour successeur. (17 avril 1690.)Aux Pyrénées le duc de Noailles n’avait guère, comme dans la campagne précédente, que les forces suffisantes pour se maintenir sur le territoire ennemi; mais il avait fallu au pied des Alpes envoyer une nouvelle armée et un nouveau général, pour contenir les Espagnolsdans le Milanais, et surveiller la fidélité mal sûre du duc de Savoie. Ce général était Nicolas de Câlinât, issu d’une famille parlementaire, et lentement élevé au commandement par l’éclat de ses services.

Luxembourg justifia tout d’abord par un grand succès le retour de la confiance royale et de l’amitié de Louvois. Il ouvrit la campagne en portant son armée en Flandre jusque sous les murs de Gand, comme s’il n’eût eu affaire qu’au général espagnol, le marquis de Castanaga ; puis, par un mouvement

rapide, il se rabattit, vers la fin du mois de juin, sur la Sambre, où il savait que le prince de Waldeck, avec les Hollandais et une partie des contingents germaniques, attendait l'électeur de Brandebourg pour jeter la masse énorme de leurs forces réunies contre la frontière de France. Une reconnaissance de cavalerie qu’il fit lui -même, avec le courage et les dangers d’un soldat, lui apprit le 30 qu’il avait rejoint l’ennemi. Waldeck, en effet, avec près de quarante mille hommes, occupait une forte position en arrière des villages de Saint-Amand et de Fleurus, et y attendait la bataille. Le maréchal n’était pas homme à l’éviter : un détachement de l’armée de la Moselle, que lui avait envoyé le marquis de Boufflers , avait rendu scs forces à peu près égales à celles de l’ennemi, et il prit toutes ses dispositions pour l’attaquer le lendemain, 1" juillet. Son trait d’audace et de génie dans cette journée fut de ne mettre en ligne devant la position de son adversaire que la moitié de ses troupes, sous le commandement de son habile lieutenant le comte de Gournay, et de se porter lui-même, par un long circuit, avec l’autre moitié, sur le flanc gauche et les derrières de l’armée ennemie. Cette manœuvre, dérobée aux yeux du prince de Waldeck, s’exécuta avec autant de rapidité que de succès, et mit le désordre parmi les confédérés. Ce fut en vain qu’une partie de leur infanterie, formée en un redoutable carré de quatorze bataillons, tint ferme pendant plus de deux heures, repoussant toutes les charges des escadrons français; Luxembourg ordonna contre eux une attaque générale de ses réserves, qui les fit

reculer, sans que leurs rangs éclaircis se rompissent et qu ils cessassent de se défendre. Il en eût trop coûté de faire un dernier effort pour les anéantir; la victoire était assez complète et avait coûté assez cher. Le brave Gournay et Dumetz , commandant de l'artillerie française, avaient été tués; trois ou quatre mille officiers ou soldais gisaient avec eux sur le champ de bataille. Mais la perte avait été bien autre du côté des confédérés; seize mille morts ou prisonniers leur manquaient. Ils laissaient, en outre, aux mains du vainqueur plus de cinquante pièces de canon et de cent drapeaux. Ces drapeaux, on lésait, envoyés à Paris pour y décorer les voûtes de la cathédrale, valurent au maréchal de Luxembourg le surnom populaire de Tapissier de Notre-Dame. Ce fut là, du reste, tout ce qui resta à la France de l’éclatante victoire de Fleurus : Louvois eût désiré que la prise de Namur ou de Charleroi en fût la suite immédiate, et le succès de l une et F autre de ces opérations n’eût guère été douteux : mais Louis XIV, dans la crainte de voir Monseigneur écrasé sur le Rhin par des forces supérieures, ôta à Luxembourg, avec une partie de ses troupes, le moyen de rien entreprendre. La précaution était inutile; les Impériaux ne tentèrent rien contre Monseigneur, pas plus que Monseigneur contre les Impériaux. La campagne du Rhin fut sans aucun résultat.

Il en alla autrement au pied des Alpes. On a trop répété que ce fut Louvois qui, en affectant « de traiter comme un page » le duc de Savoie, Victor-Amédée, jeta alors ce prince dans les rangs de la coalition.

Victor-Amédée, comme ceux de 9a maison, était brave, ambitieux et profondément dissimulé; il souffrait de voir Louis XIV plus maître chez lui qu’il ne l’était lui-même, ses troupes, malgré lui, servant à côté des troupes françaises, et les garnisons de Casai et de Pignerol le tenant comme prisonnier dans ses petits États. Lors de la révocation de l’éditde Nantes, il avait été contraint de permettre qu’un détachement, parti du Dauphiné, allât poursuivre dans leurs montagnes les anciens Vaudois, ses sujets, obstinément fidèles à leur hérésie séculaire. A cette heure même, quelques compagnies savoyardes et piémontaises devaient se joindre aux régiments de Catinat, pour forcer ce qui restait des malheureux barbets (c’était le nom que l’on donnait à ces sectaires) dans leurs dernières retraites. On doit peu s’étonner qu’en de telles circonstances Victor-Amédée, sollicité d’entrer dans la ligue européenne, n’ait pu résister à la tentation de se délivrer des chaînes de l’alliance française. Il biaisa toutefois, donnant des paroles aux agents de la ligue et en donnant d’autres aux agents de Louis XIV, jusqu'au moment où le roi, pour s’assurer de lui d une manière définitive, exigea que l armée savoyarde se joignît tout entière à l’armée française, et que les places de Verceil et de Verrue, avec la citadelle de Turin, lui fussent livrées. C’était trop; l’orgueil de Victor-Amédée n’y tint plus, et soutenu, comme il l’était, par le sentiment de son peuple, il n’hésita plus à se lier par des engagements formels avec l’empereur et le roi d’Espagne. (Juin 1690.) Catinat commença aus8iiôl à le traiter en ennemi, et il fit peser

sur les campagnes du Piémont les rigueurs du droit de la guerre, telles que les instructions de Louvois les lui prescrivaient. Victor-Amédée, pendant ce temps, retranché dans son camp de Carignan, y restait immobile, couvrant Turin, et se renforçant chaque jour par les secours des Espagnols. En prenant et ruinant, presque sous les yeux de ce prince, les deux petites villes de Pancalieri et de Cavour, Catinat parvint à lui faire quitter ses lignes et accepter les chances d’une bataille. Elles ne furent pas longtemps douteuses, malgré l'avantage de la position de l’armée savoyarde, couverte sur presque tout son front et sur ses deux flancs, par des bois et par des marais. Le commandement ferme et sûr du général et l'intelligente obéissance des soldats, triomphèrent de cet obstacle, qui avait été reconnu à l'avance, et la défaite de Victor- Amédée eût été une déroute, si son jeune parent, le prince Eugène de Savoie, n’eût préludé ce jour-là à ses futurs exploits en arrêtant avec quelques escadrons l’élan victorieux des Français. (18 août.) L’abbaye de Staffarde, près de laquelle s'engagea la bataille, lui a donné son nom. L'occupation de Saluces et la conquête de toute la Savoie, sauf le fort de Montmélian, en furent les résultats immédiats. La prise de la forte place de Suse ajouta peu après à la gloire que Catinat s'était acquise dans cette campagne.

Par une autre et bien plus rare faveur de la fortune, les armes de la France ne furent pas moins heureuses sur mer qu’elles l avaient été sur terre. Seignelay, comme Louvois, eut son triomphe. Seignelay, par des prodiges d’activité, < tait parvenu à réunir en

une seule flotte l’escadre de Toulon et celle de l’Océan, puissamment armées l’une et l’autre; Tourville, qui les commandait, ne comptait pas moins de soixantedix-huit vaisseaux, lorsque le 23 juin il fit voile de Brest vers les côtes d'Angleterre. L’amiral Herbert, pour éviter le choc de cette force supérieure à la sienne', se replia d’abord sur le détroit; mais le cri de la nation alarmée et indignée et les ordres de son gouvernement l’obligèrent à livrer bataille. Ce fut à la hauteur de Beachy-Head, appelé par les Français cap Bevesiers, sur la côte du comté de Sussex, que les deux flottes se rencontrèrent. (10 juillet.) L’action fut longue et acharnée : Herbert en laissa à dessein courir les chances les plus désastreuses au vice amiral hollandais Evertzen, qui combattit en héros et n’eut pas moins de quinze vaisseaux brûlés, coulés ou désemparés. L’escadre anglaise souffrit peu en comparaison de son alliée; mais l’honneur britannique reçut une grave atteinte, et Herbert ne gagna à son calcul honteux d’égoïsme national que d’être traduit devant une cour martiale. 11 rendit toutefois à son pays, dans sa défaite même, un éminent service en faisant enlever de l'embouchure de la Tamise et de la côte voisine toutes les bouées et les balises. Tourville ne put songer à la descente que rêvait Seignelay, et dont on attendait une insurrection jacobite en Angleterre. Le but politique du puissant armement naval de la France était ainsi manqué; mais il n’en resta pas

1. Il n’avait que soixante vaisseaux, mais d'un échantillon supérieur ît celui des vaisseaux français.

moins au fils et successeur de Colbert l’honneur d’une victoire remportée sur les forces combinées des deux grandes marines de l’Europe.

Fleurus, Staffarde, Beacby-Hcad étaient des pages glorieuses ajoutées aux fastes militaires de la France ; la journée de la Boyne, sans être un fait de guerre aussi brillant, rapporta à Guillaume III de bien autres avantages. Retenu en Angleterre par les difficultés que son gouvernement trouvait à s’y établir, Guillaume avait envoyé en Irlande le vieux Schonberg avec une petite armée, pour y appuyer la résistance de la minorité protestante de la population. Jacques II de son côté avait reçu de Louis XIV sept mille hommes de troupes et un général pour les commander. Lui-même avait désigné ce général; c’était Lauzun. Il était difficile de faire un choix plus malheureux. Lauzun, élevé avec Louis XIV , avait joui quelque temps auprès de ce monarque des privilèges d’un favori. Audacieux et arrogant, il en avait abusé, sans que le roi lui retirât ses bonnes grâces : il avait su même obtenir la permission d’épouser la grande Mademoiselle, l'orgueilleuse fille de Gaston, et tout le monde se rappelle en quels termes Mme de Sévigné annonça un jour à sa fille cette incroyable, cette étourdissante nouvelle. Le mariage n’eut pas lieu, du moins alors; Lauzun n’en porta pas moins haut la tête et se fit un jeu insolent de braverMme de Montespan dans sa toutepuissance. 11 paya cette fois sa témérité par dix ans de prison dans la forteresse de Pignerol, et n’en sortit que pour vivre banni de la cour. On a vu comment il y reparut en chevalier et en sauveur de la reine fugi-

tive de la Grande-Bretagne. Ce service le recommanda à Jacques II, qui lui donna toute sa faveur, et ne voulut point d’autre général que lui à la tête des troupes auxiliaires de France. Lauzun n’avait d’autre mérite à la guerre que celui de la bravoure ordinaire aux gentilshommes français ; il ne fit qu’aider Jacques à se perdre. Schonberg avait déjà donné aux protestants d’Irlande une organisation militaire que n’avait pas la masse nationale armée pour les Stuarte, quand Guillaume III passa lui-même le canal Saint-George, et débarqua à Carrickfergus, dans l’Ulster. (24 juin.) Il marcha sans retard vers le sud de File, pour y chercher son beau-père. On avait conseillé à celui-ci (et l’avis venait de Louis XIV lui-même) de traîner la guerre en longueur, et d’attirer son ennemi au cœur du pays, où le sol et les habitants lui seraient contraires. Jacques s’obstina à couvrir Dublin, et avec une armée inférieure par le nombre , inférieure surtout par la discipline, il attendit follement son adversaire, près de Drogbeda, sur les bords de la petite rivière de la Boyne. (11 juillet.) Guillaume fut blessé et Schonberg tué dans cette bataille, qui en mérita à peine le nom, et ne fut ni longue, ni sanglante. Jacques, dès qu’il vit son infanterie irlandaise lâcher pied, prit la fuite, protégé par les corps des auxiliaires français ; il ne s’arrêta que quelques heures à Dublin, et gagna précipitamment Waterford, d’où une frégate française le conduisit à Brest. Tout était fini pour lui et pour sa dynastie. Louis XIV éluda toutes les instances du monarque, deux fois fugitif, pour qu’un nouvel effort fût tenté en sa faveur : Tour-

ville, en insultant avec sa flotte victorieuse les côtes du Devonehire, s’était assuré que le peuple anglais, au lieu d’appeler de ses vœux une descente, ainsi que le prétendait Jacques 11, était prêt à se lever, comme un seul homme, pour repousser l’invasion française. L’Irlande continua pendant une année encore à combattre pour le prince qui l’avait abandonnée, et l’héroïque défense de Limerick rendit l’honneur aux vaincus de la Boyne. Mais ce ne fut pour eux qu’une courte et illusoire consolation; Saint-Ruth, envoyé par Louis XIV pour remplacer Lauzun, ne fut pas plus heureux que lui, et la bataille d’Aghrim acheva de remettre la race celtique sous le dur joug des Anglo-Saxons. (22 juillet 1691.) Limerick, une seconde fois assiégé, fut bientôt réduit à capituler; quatorze ou quinze mille Irlandais, reste unique de l’armement général de leur nation, obtinrent d’aller combattre l’Angleterre dans les rangs des armées françaises.

Guillaume III, affermi sur son trône, était libre désormais de diriger en personne les opérations militaires de la grande alliance. Dès le mois de janvier 1691, il passa en Hollande, où l’accueillirent les transports de l'enthousiasme national, et autour de lui se réunirent bientôt à La Haye les électeurs de Brandebourg et de Bavière, plusieurs autres princes souverains d Allemagne, et avec eux les ambassadeurs de l’empereur, du roi d’Espagne, des rois de Pologne, de Danemark et de Suède et du duc de Savoie. Le roistathouder présida ce congrès, où fut résolue l’attaque combinée de plus de deux cent mille soldats contre la France. On délibérait encore à La Haye, que déjà

l'actif génie de Louvois avait tout préparé pour l’entrée des Français en campagne. L'investissement de Mons et l’arrivée de Louis XIV sous les murs de cette grande place (21 mars) surprirent les alliés, comme un coup de foudre. Guillaume, avec ce qu'il avait de troupes sous la main, se hâta de couvrir Bruxelles; mais il ne put empêcher Vauban de donner Mons au roi, après moinsde trois semaines de siège (10 avril). C’était un succès considérable. Lorsqu’ensuitelesforces tardivement réunies des alliés furent devenues supérieures à celles de l’armée française, le maréchal de Luxembourg sut manœuvrer de façon à leur faire perdre cet avantage; ils furent impuissants à rien tenter, tandis qu’il détruisit sous les yeux du roi Guillaume la petite ville de Hal, poste avancé de Bruxelles, et acheva glorieusement la campagne par le combat de Leuze, brillant engagement de cavalerie, dans lequel vingt-sept escadrons français en battirent soixante-douze que commandait le prince de Waldeck. (19 septembre.) Quarante étendarls furent encore envoyés à Paris parle tapissier de Notre-Dame. Catinat, pendant ce temps, avait aussi poursuivi ses succès. Nice avait capitulé entre ses mains, le même jour où Mons s’était rendu au roi. Si les avantages s'étaient balancés ensuite en Piémont entre lui et Victor- Amédée, il frappa, aux derniers jours delà campagne, un coup de grande importance en se rendant maître de Montmélian. le duc de Noailles, par la prise de la Seu d’Urgel, fortifia sa position à la frontière de Catalogne; il n’y eut que sur le Rhin où le dauphin et son lieutenant, le maréchal de Lorges, ne firent

rien de plus que l'année précédente. Les flottes combinées de Hollande et d’Angleterre ayant été portées au nombre formidable de quatre-vingt-dix vaisseaux, Tourville reçut Tordre de ne point leur offrir leur revanche de Beacliy-Head : l'âme de la marine française semblait d’ailleurs s'être retirée d’elle avec Seignelay, qui venait de mourir. L excès du travail, en même temps que celui des plaisirs, avait ruiné avant loge la constitution délicate du brillant lils de Colbert : il s’éteignit à trente-neuf ans, laissant dans les conseils de Louis XIV un vide irréparable. (3 novembre 1(390.) Huit mois après, il s'y faisait un autre vide bien plus grand encore : Louvois était emporté expirant du cabinet du roi. (27 juillet 1091 .) Jamais « ce ministre des grandes guerres » n’avait été plus indispensable à Louis XIV qu’au milieu de celle que la France soutenait alors contre toute l’Europe. Louis affecta de méconnaître cette vérité en faisant dire à Jacques II que leurs communes affaires « n’en iraient pas plus mal pour cela. » C’est que chaque jour la personne de Louvois, tout nécessaires que fussent ses services, devenait plus insupportable à son maître. Louis XIV, au fond de sa conscience, lui reprochait les iniquités et les violences auxquelles il avait entraîné sa politique; peut-être même le besoin qu’il avait de lui était-il un joug qui humiliait son orgueil. S’il n’est pas vrai, ainsi que Saint-Simon l a affirmé, qu’il lût à la veille de l’enfermer à la Bastille, il est certain que tout présageait pour Louvois une prochaine disgrâce, et Ton a cru que le sentiment qu il en avait contribua à abréger ses jours. Barbe-

zieux, son second fils, âgé seulement de vingt-quatre ans, succéda à sa charge de secrétaire d’État; il tenait beaucoup plus du grand orgueil que de la grande capacité de son père. Le ministère de la marine passa de Seignelay à Pontchartrain, qui le joignit à celui des finances. Parce que Colbert avait su réunir avec succès en ses habiles mains deux administrations si différentes, était-ce un motif de les confier alors à un courtisan, homme d’esprit, sans aptitude spéciale pour 1 une ni pour l'autre? Mais le moment était arrivé où les hommes manquaient à Louis XIV, et où il croyait pouvoir à lui seul les suppléer tous.

Ce fut lui-même qui traça le plan de la campagne de 1692; il avait appelé auprès de lui Chamlay, dépositaire fidèle des traditions de Louvois, mais n’ayant ni l’étendue de son esprit, ni la force de sa volonté, commis intelligent et docile, tel qu’il le fallait à un prince absolu. Conquérir la paix était l’unique but de Louis XIV dans cette guerre; il crut ne pouvoir l’atteindre qu'en demandant à la France un effort tel qu elle n’en avait jamais fait ; on a calculé qu’elle arma cette année environ quatre cent cinquante mille soldats et cent mille matelots. Les levées des alliés ne furent pas moindres. Jamais l Europe n’avait vu d'armements aussi gigantesques. Il est difficile de s'expliquer comment le roi, après l’expérience qu’il avait faite de la médiocrité d esprit de Jacques II, donna encore une fois les illusions de ce prince pour base à ses calculs de politique et de guerre. En entendant le monarque déchu assurer avec une confiance imperturbable qu’il était rappelé par le vœu

presque unanime de l’Angleterre mécontente, que les meilleurs chefs de l’armée, Marlhorough entre autres, que l’amiral Russell, commandant de la flotte, et la plus grande partie des équipages étaient prêts à se déclarer pour lui, Louis se laissa persuader de préparer sur la côte de Normandie une nouvelle expédition destinée à reporter Jacques sur son trône. Un corps de troupes françaises, réuni aux Irlandais, fut mis sous les ordres du maréchal de Bellefonds, et pendant que cinq cents bâtiments de transport se rassemblaient pour recevoir cette armée, Tourville eut l’ordre de lui assurer le passage en allant livrer bataille à la flotte anglaise. On ne doutait pas que Russell ne se rangeât du côté de son roi, avec l’amiral français, au lieu de le combattre. Tout concourut à faire échouer ce plan ; le complot des Jacobites fut découvert, et les principaux chefs en furent arrêtés ; les vents contraires empêchèrent l'escadre de Toulon de rejoindre celle du Ponant, tandis que la flotte hollandaise, où il n’y avait pas de défection à espérer, vint doubler la force navale des alliés; Tourville enfin ne put être à temps prévenu de cette jonction, etil se trouva le 29 mai au large de Barfleur, avec quarantequatre vaisseaux en face de plus de quatre-vingt-dix. Il avait linjonction formelle de combattre, et ne voulut point encourir une seconde fois le reproche d indécision et de mollesse que des envieux lui avaient fait à Beachy-Head. Il donna contre l’ennemi, sans le compter, soutint la bataille jusqu’au soir avec une héroïque intrépidité, et se retira n’ayant point perdu un seul de ses bâtiments. Les alliés en avaient perdu

deux. Mais le vent, jusqu’alors favorable aux Français, avait tourné, et le lendemain la niasse formidable des deux escadres ennemies se porta tout entière contre les navires dispersés de Tourville, devant lesquels ne s’ouvrait aucune rade pour les recevoir. Cherbourg où s’étaient échoués trois vaisseaux, entre autres l’amiral le Royal-So/eil, les vit incendier après une résistance désespérée; douze autres qui s'étaient réfugiés en pleine côte, sous la protection du fort de la Hougue, eurent le même sort. Ils eussent été sauvés, si le roi Jacques et le maréchal de Bellefonds eussent laissé Tourville mettre à terre leur artillerie. (2 et 3 juin.) Quinze vaisseaux perdus n'étaient, comme on l’a trèsbien dit, que la revanche de Beachy-Head; mais l’Angleterre, délivrée de ses alarmes, en poussa un tel cri de joie et le retentissement en fut si grand par toute l’Europe, que la France crut elle-même avoir essuyé à la llougue un désastre irréparable, et que ç’a été une erreur accréditée depuis lors parmi la plupart de nos historiens de faire dater de ce revers la ruine de la marine française. Cette ruine, il est vrai, ne tarda pas longtemps à s’accomplir ; mais ce fut, comme on le verra, par l’inertie et la négligence des successeurs de Colbert et de Seignelay, ce fut surtout par suite de l’épuisement financier du royaume.

Dans le règlement qu’il avait fait des opérations de la campagne, le roi s était réservé à lui-même ce qui convenait le mieux à ses goûts et à ses aptitudes militaires, la conduite d'un grand siège. Les préparatifs ne se firent pas aussi activement qu'au temps de Louvois, mais on devança cependant encore les alliés,

et le 30 mai 1692 Louis XIV ouvrit la tranchée devant Namur avec une armée de plus de cinquante mille hommes. Une masse de troupes plus considérable encore, sous les ordres du maréchal de Luxembourg, couvrait le siège et tenait en respect Guillaume III. Ce que l'attaque de Namur eut de plus remarquable fut une sorte de duel entre Vauban et lecélèbre ingénieur hollandais Coëhorn, le dernier défendant un fort qu’il avait construit et qui portait son nom. Les batteries de Vauban firent tomber successivement tous les ouvrages de la place, et Louis XIV, après être entré en possession de sa conquête, reprit, avec les dames qu’il avait laissées à Dinant, la route de Versailles, pour y jouir des applaudissements de sa cour et y respirer le fade encens de I ode de Boileau. Luxembourg, pendant ce temps, était resté aux Pays-Bas, toujours en face de Guillaume, qui avait reçu des renforts, et brûlait de venger l'affront qu’il y avait eu pour lui à demeurer spectateur immobile de la prise de Namur. Luxembourg, malade alors, n'en était que plus sujet à son défaut ordinaire de se mal garder. Son habile ennemi en profita, et l'ayant trompé sur ses mouvements par de fausses intelligences, il vint le 4 août, au poiut du jour, fondre sur le camp français. Le désordre fut le résultat immédiat de la surprise. « Déjà, dit Voltaire dans la rapidité et la précision merveilleuses de son récit, déjà une brigade est mise en fuite, et le général le sait à peine...; sans u n excès de di ligence et de bravoure, tout était perdu .... Le danger rendit des forces à Luxembourg : il fallait des prodiges pour n être point vaincu, et il en fit.

Changer de terrain, donner uîi champ de bataille à son armée qui n’en avait point, rétablir la droite tout en désordre, rallier troisfois ses troupes, charger trois fois à la tête de la maison du roi, fut l’ouvrage de moins de deux heures. 11 avait dans son armée Philippe d’Orléans, alors duc de Chartres, depuis régent du royaume, qui n’avait pas encore quinze ans. Il ne pouvait être utile pour un coup décisif; mais c’était beaucoup pour animer les soldats qu’un petitfils de France, encore enfant, chargeant avec la maison du roi, blessé dans le combat, et revenant encore à la charge, malgré sa blessure. » Le duc de Bourbon, le prince de Conti, le duc de Vendôme et son frère le grand prieur ne firent pas moins bien dans cette journée, et combattant à pied, aux premiers rangs de l’infanterie, ils aidèrent à enfoncer la garde écossaise, commandée par Mackay, un des meilleurs officiers du roi Guillaume. L’ennemi était repoussé à la droite et au centre, mais pas encore à la gauche, lorsque Boufflers, arrivant de trois lieues au bruit du canon, acheva avec son corps de dragons la victoire. Elle était chèrement achetée ; l’armée française n’avait point perdu moins de six à sept m ille hom mes ; mais la part prise au succès par les princes du sang et la jeune noblesse de la maison du roi donnaà la bataille de Steenkerke une sorte de popularité que n’avait pas eue celle de Fleurus, bien autrement glorieuse pour le maréchal de Luxembourg.

Cette année encore, en Allemagne, sur l’ancien théâtre des exploitsde Turenne et de Créquy, la guerre fut sans résultat ; elle n’en eut pas davantage aux Pyrénées. A la frontière des Alpes, on faillit payer bien cher la

faute cl avoir laissé Catinat avec des troupes médiocres et en petit nombre devant le duc de Savoie, renforcé par les Espagnols du Milanais et les meilleurs régiments de l'armée impériale. Tandis que, suivant les instructions qu'il a reçues, Catinat met toute son attention à couvrir Pignerol etSuze, Victor- Amédée, guidé par les Barbets , franchit les Alpes dauphinoises et vient mettre le siège devant Embrun, dont il se rend maître. (19 août.) Son jeune cousin, le prince Eugène, eut la satisfaction tant désirée d'entrer, le fer à la main, dans cette France qui l’avait repoussé, et d'y promener le ravage: mais cette satisfaction fut courte; les Barbets ne trouvèrent point dans les réformés, leurs frères l’assistance qu ils attendaient ; les peuples se levèrent au contraire pour repousser l'invasion ennemie, et Victor- Amédée malade, bientôt même menacé par Catinat sur ses derrières, rentra en Piémont avant la fin du mois de septembre. Son succès, quoique passager, n’en avait pas moins porté atteinte au prestige militaire de la France.

Rien de décidé encore entre l’Europe et Louis XIV : il fallait exiger du royaume épuisé de nouveaux sacrifices. Le roi, pour stimuler le zèle de ses généraux , fit alors une promotion de sept maréchaux de France ; 1 opinion publique ne put qu’applaudir aux choix de Tourville, du duc de Noailles, de Boulïlers et de Catinat. Peu après (mai 1693) eut lieu l'institution de l’ordre de Saint-Louis, récompense de la valeur guerrière1, accessible à tous les officiers de terre et de

l. BeUicæ virlutis præmium.

mer, indépendamment de la naissance et de la fortune. Noble pensée, et l’un des titres d'honneur incontestables du monarque qui la conçut! Ce fut encore aux Pays-Bas que-se portèrent les grands coups. On commença, au cœur même de l’hiver, par se saisir dans la Flandre maritime des deux places de Fûmes et de Dixmude, pour prévenir les desseins qu’on supposait à Guillaume contre Dunkerque. Puis, tout se prépara pour l’entreprise de laquelle Louis XIV attendait le succès définitif de cette campagne, « campagne de décision et de crise, » comme il l'appelait lui-même. C’était Liège qu’il s’agissait de prendre. Mais la perte de Louvois se fit sentir bien autrement cette année-là que la précédente : il n’y eut'dans les apprêts d’une opération de telle importance ni la fécondité de moyens, ni le secret, ni la promptitude qui en pouvaient assurer le succès. Guillaume pénétra la pensée de son ennemi, et il avait jeté quinze mille hommes dans les murs de Liège, quand le 7 juin Louis XIV rejoignit son armée à Gembloux. II ne pouvait plus être question d’assiéger une grande ville, aussi puissamment défendue; mais il n’y avait que deux ou trois marches de Gembloux à l’abbaye du Parck, en avant de Louvain, où Guillaume s’était porté à la jonction des deux routes de Liège et de Bruxelles, et l’on s’attendait que Louis, dont les troupes étaient fort supérieures par la qualité et par le nombre à celles de son adversaire, irait l'attaquer dans son camp retranché. Quels furent l’étonnement et la consternation de l’armée, lorsqu’elle appritqu’un ordre du roi la séparait, et que trente-quatre batail-

Ions et soixante-quinze escadrons étaient envoyés à Monseigneur, en Allemagne! S’il faut en croire Saint- Simon, trop écrivain pour ne pas rechercher dans ses récitsl’elTet dramatique, Luxembourg sejeta aux genoux de Louis XIV, le suppliant de ne pas laisser échapper une occasion unique et certaine de terminer la guerre en écrasant Guillaume; Guillaume lui-même, dit^on, écrivit au grand pensionnaire Heinsius, en homme qui se regardait comme perdu. Mais Louis était venu pour un siège et non pour une bataille, et, inflexible dans sa détermination, il repartit pour Versailles avec les dames. Dans tous les rangs de son armée, sa conduite fut jugée avec sévérité; elle fournit surtout une occasion de triomphe à ses ennemis, qui remplirent l’Europe de leurs railleries insultanles contre son manque de courage. Rien de plus injuste: Louis XIV avait couru dans les tranchées cent fois plus de risques personnels qu’il ne pouvait y en avoir pour lui dans une bataille ; mais, comme devant Bouchain, en 1677, il craignait pour sa gloire. Ce qu'il y a de certain, c’est que depuis lors il ne se montra plus à tête de ses armées.

Luxembourg avait conservé sous son commandement plus de la moitié des cent vingt mille combattants rassemblés pour l’entreprise tentée à Liège. En assiégeant et prenant la petite ville de Huy, il fit sortir le roi d Angleterre de son campement du Parck, et lorsque ensuite Guillaume y voulut rentrer, il lui en barra le passage. Atteint près de Leewe, et forcé d accepter la bataille, Guillaume employa la nuit à se fortifier dans sa position, que couvraient cent pièces

d'artillerie, et dont les deux flancs s’appuyaient aux deux villages de Neerwinden et Neerlanden. L’action’ commença par une effroyable canonnade dont les Français, plus à découvert que leurs ennemis, eurent beaucoup plus à souffrir. La cavalerie en soutint le feu, avec une héroïque immobilité, qui arracha à Guillaume ce cri d'admiration et de colère : « Ah ! l’insolente nation ! » L’infanterie, pendant ce temps, attaquait avec fureur le village de Neerwinden , où s’était porté tout l’effort de la bataille. Elle venait à peine de s’y établir, quand elle en fut repoussée. Luxembourg lui demande un nouvel effort. « Souvenez-vous de la gloire de la France, » crie-t-il aux soldats, et Neerwinden est repris, pour être perdu encore une fois. Il y avait à hésiter si une nouvelle attaque était possible contre une position aussi opiniâtrement défendue : Luxembourg l’ordonne, malgré l’avis de la plupart de ses généraux. Sa réserve, en majeure partie composée des gardes françaises et suisses, s’ébranle tout entière, et par un suprême et sanglant effort reste maîtresse du village, jonché de plusieurs milliers de cadavres. Les terres éboulées des retranchements ennemis ouvrent alors le passage à la cavalerie française, et les escadrons de Luxembourg se heurtent dans une terrible rencontre avec ceux de Guillaume. Le roi et le maréchal chargent à plusieurs reprises l’un contre l’autre avec un succès toujours indécis, jusqu'au moment où un détachement de cavaliers qui, par des chemins réputés impraticables, a tourné Neerwinden, vient porter sur les derrières de l'armée alliée un désordre que l’intré-

pidilé et le sang-froid de Guillaume ne peuvent plus réparer. Surviennent à cette dernière heure, amenées par le marquis d’Harcourt, les troupes qui avaient été laissées à Huy, et qui achèvent de balayer victorieusement le champ de bataille. Jamais, depuis le commencement de la guerre, autant de sang n’avait été répandu dans la même journée (29 juillet 1693). Les vainqueurs avaient perdu plus de huit mille hommes, parmi lesquels grand nombre de gentilshommes des premières maisons de France. La perte des vaincus fut d’un tiers plus considérable : ils laissèrent en outre aux mains de Luxembourg quatrevingts drapeaux ou étendards et soixante-seize pièces d’artillerie. Guillaume, avec la froide fermeté qui le caractérisait, passa la Ghctte et se retira sur Tirlemont, où il recueillit ses débris, sans être inquiété par le vainqueur, trop épuisé pour le poursuivre. Il montra autant d’activité à réparer sa défaite, que Luxembourg sembla en montrer peu à profiler de son triomphe. « M. de Luxembourg, dit, à ce qu’on prétend, Louis XIV, s’est conduit comme M. le Prince dans la bataille, et depuis la bataille, le prince d’Orange comme Turenne. » La victoire ne resta pas toutefois entièrement sans fruit; elle donna Charleroi aux Français (11 octobre).

Avec la belle armée si soigneusement formée pour le dauphin, les exploits du maréchal de Lorges s'étaient bornés à prendre Heidelberg et à y faire de nouvelles ruines : rien n’avait été tenté contre le prince Louis de Bade, fortement retranché près d Heilbron. Le maréchal de Noailles eut un meilleur succès en

Catalogne; il prit la forte place de Rosas (9 juin), mais ne put poursuivre ses avantages, ayant reçu l’ordre d'envoyer une partie de ses troupes à Catinat. Catinat, en effet, faute de forces suffisantes, s’était vu réduit à découvrir Pignerol , et à laisser Victor- Amédée en faire le siège, l a ville résista si bien qu elle donna le temps à l’armée française campée à Fenestrelles de se renforcer, et Catinat alors, descendant hardiment dans les plaines du Piémont, vint se poster entre le duc de Savoie et sa capitale. Malgré la précipitation avec laquelle ce prince leva le siège de Pignerol, le temps lui manqua pour prévenir le mouvement du général français, et il lui fallut accepter la bataille près du village de la Marsaglia, au bord de la petite rivière de Cisola, dans une position désavantageuse (4 octobre). Catinat avait mis à l’ordre dans son armée que les bataillons se portassent en avant, •< la baïonnette au bout du fusil, sans tirer un coup. » Cet ordre fut ponctuellement exécuté, et à la droite que commandait le maréchal, tout plia devant le choc irrésistible de son infanterie. La gauche, qui avait devant elle Victor-Amédée, rencontra une plus vive résistance; l’honneur de faire reculer ce prince appartint à la gendarmerie, qui chargea vigoureusement sur son flanc, et mit en désordre les bataillons impériaux et piémontais. « Cette manoeuvre décida l’affaire, dit l’historien militaire Quincy; elle dura quatre heures et demie, qui ne furent employées qu’à tuer. » Parmi les huit ou neuf mille ennemis couchés sur le champ de bataille, gisaient une foule de huguenots réfugiés et de Vaudois; le fils du ma-

réchal de Schonberg, qui avait hérité de son père le titre de duc de Leinster, était du nombre. Le modeste Câlinât eut à son tour la gloire d’envoyer au roi cent drapeaux ou étendards. Louis XIV lui répondit par une lettre de félicitations, où se manifestait, par-dessus toute chose, son désir de rentrer en paix avec Victor- Amédée. « Mon intention, disait-il, est que vous fassiez repasser mon armée en France, pour donner le moyen à mon frère le duc de Savoie, de faire tranquillement les mûres réflexions qui conviennent à 1 état auquel je pourrais réduire son pays » (29 novembre). Par suite de cet ordre, les troupes victorieuses allèrent hiverner en Provence et en Dauphiné; elles manquaient de tout, et ce triste dénûment ne contribua pas moins que les injonctions pacifiques du roi à empêcher Câlinât de pousser en Piémont ses avantages.

Restait à Tourville à prouver aux Anglais et aux Hollandais que la marine française n’avait point été anéantie à la Hougue. L’impulsion donnée par Seignelay aux armements maritimes avait, été telle, que plus de deux ans après sa mort, sors [ ignorante et tracassière administration de Pontchartrain, quatre-vingttreize vaisseaux de haut bord purent encore prendre la mer à Brest et à Toulon. Tourville, avec l’escadre du Ponant que ne put rejoindre celle de la Méditerranée, alla se poster en observation dans la rade de Lagos, sur la côte des Algarves, pour y attendre la riche Hotte marchande de Smyrne et les navires de guerre qui devaient la convoyer. Le 27 juin , ayant reconnu sa proie qui approchait, il se porta à toutes

voiles sur l'arrière-garde de l’amiral Rooke, lui prit deux de ses vaisseaux et en brûla un autre. Rooke, trop faible pour risquer la bataille, ne songea qu’à fuir avec la plupart de ses bâtiments de guerre et quelques-uns de ses navires marchands, laissant le reste comme emprisonné entre la côte et la flotte française. Ce ne fut pas alors un combat, ce fut une œuvre terrible de destruction, qui se prolongea pendant deux journées (28 et 29 juin). Dans la première, les vaisseaux de l’arrière-garde de Rooke, qui n’avaient pu le suivre, sautèrent en l’air ou amenèrent leurs pavillons; dans la seconde, devant Cadix, ce fut le tour des navires de commerce, dont grand nombre étaient armés en guerre, d’être coulés ou brûlés. Tourville, dans son ardeur que rien ne ralentissait, alla chercher, au delà du détroit, et anéantir dans le port même de Malaga, quelques débris de la flotte ennemie qui lui avaient échappé (19 juillet) : la revanche de la Hougueétait complète. Les perte - que ce coup infligea au commerce de Londres et d’Amsterdam sont évaluées à trente-six millions de livres dans les récits contemporains. Rien ne saurait peindre les éclats de colère auxquels se livra le peuple anglais, aussi cruellement blessé dans ses intérêts que dans son orgueil : la clameur publique parut un moment menacer le trône de Guillaume et de Marie; il fallut au pays une vengeance sans pitié comme sans retard. Une escadie de vingt-cinq vaisseaux mit à la voile pour Saint-. Malo, chargée de détruire de fond eu comble celle ville, d’où partaient la plupart des corsaires qui faisaient depuis cinq ans une guerre si funeste au

commerce britannique. On comptait, pour aider à l’exécution de ce projet redoutable, sur une machine infernale , construite en forme de vaisseau, et renfermant dans ses flancs d’énormes amas de mitraille et de matières incendiaires. Elle fut mal lancée, fit peu de mal à la ville, et ne fut mortelle que pour son inventeur (30 novembre).

Au terme d’une année aussi heureuse pour ses armes, Louis XIV avait quelque droit d'espérer que ses propositions de paix seraient accueillies par les alliés. 11 avait accepté les offres de médiation faites par les deux couronnes du Nord, et s’efforcait de les faire accepter à l’Empire : en même temps, il invoquait la pacifique intervention du pape Innocent XII, qui depuis 1691 avait succédé à Alexandre VIII. Pour se rendre ce pontife plus favorable, Louis XIV prit la sage résolution de mettre fin au trop long différend de la France et du saint-siège. Par son ordre, les évêques qu’il avait nommés et à qui l’institution canonique avait été jusqu’alors refusée, écrivirent au pape : « Nous déclarons ne pas tenir et ne pas devoir être tenu pour décrété tout ce qui a pu être censé décrété dans l’assemblée de 1 68*2, touchant la puissance ecclésiastique et l’autorité pontificale. Déplus, nous tenons pour non délibéré ce qui a pu être censé délibéré au préjudice du droit des églises. » C’était la royauté qui, par l’organe de ces prélats, faisait un acte de noble résipiscence. Louis XIV adressa lui-même à Innocent XII une lettre par laquelle il annonçait avoir révoqué Tordre de rendre l’enseignement des quatre articles obligatoire dans toutes

les écoles du royaume. Il y avait de la véritable grandeur dans ces concessions faites au père commun des fidèles par l'orgueil volontairement humilié du monarque; l’influence de Mme deMaintenon était reconnaissable dans cette démarche. Elle n’agissait pas avec moins d’activité, quoique toujours avec beaucoup de circonspection , pour incliner le roi vers la paix, en l’apitoyant sur la misère des peuples. Elle fut écoutée par politique, sinon par conscience, et jamais peut-être roi victorieux n’avait offert à des vaincus des conditions de paix telles que Louis XIV les offrit alors à la coalition. Non-seulement il renonçait à ses dernières conquêtes dans les provinces belges, mais il s’engageait à restituer Fribourg et Philipsbourg, à évacuer toutes les positions qu’il avait prises sur le territoire germanique, à ne plus réclamer la part de sa belle-sœur dans la succession palatine, à soumettre enfin la question des réunions à l’arbitrage du gouvernement vénitien. Il alla plus loin encore, et déshéritant la France de tout agrandissement ultérieur dans les Pays-Bas, il déclara consentir à ce que, dans le partage futur de la succession d’Espagne, ces provinces passassent aux mains de l’électeur de Bavière. Pour ne pas se satisfaire d’offres aussi modérées, il fallait que les alliés crussent la France bien à bout de ses ressources; la victoire ne leur eût pas donné le droit d'exiger davantage. Guillaume, cependant, ne répondit aux propositions de Louis XIV qu’en faisant de nouvelles demandes d’hommes et d’argent au parlement d’Angleterre et aux Étals Généraux des Provinces-linies.

HISTOIRE liE FRANCE.

Plus que jamais il y avait nécessité pour le roi de se borner à des opérations purement défensives. Il n’opposa que quatre-vingt mille hommes dans les Pays-Bas à cent vingt mille que les alliés y avaient rassemblés. Mais le dauphin , investi du commandement suprême de cette armée, eut la sagesse de se soumettre aussi docilement au génie de Luxembourg, qu il s’était accommodé de la médiocrité du maréchal de Lorges. Le vainqueur de Fleurus et de IS'eerwinden sut être dans F occurrence un manœuvrier habile de l’école de Tu renne, et pendanttout le cours de la campagne de 1094, d abord sur la Meuse, ensuite sur l’Escaut, il fit perdre au roi d’Angleterre les avantages de sa supériorité numérique. La reprise de Huy, petite place, pourvue d’une trop faible garnison, fut toutefois un triomphe pour les alliés, peu accoutumés à en remporter sur ce théâtre (28 septembre.) Sur le Rhin, le prince Louis de Bade prit l’offensive contre le duc de Lorges, sans parvenir néanmoins à entamer ( Alsace. Il y eut en Piémont une sorte de tacite accord entre Victor- Amédée etCatinat pour ne rien tenter l'un contre l’autre : l’habile Savoyard commençait à entendre à une négociation séparée avec la France. On peut dire que les honneurs de cette campagne furent pour le maréchal de Noailles; après avoir forcé victorieusement le passage du Ter, devant des forces supérieures aux siennes (27 mai), il s’empara successivement de Palamos, de Girone, dOslalrich, de Castelfollit, et demeura maître de tout le nord de la Catalogne. L’escadre de Tourville l’avait seconde dans ses opérations. Ce ne fut pas l’héroïque amiral, ce fut

la tempête, qui, cette année, devant Gibraltar, infligea à la flotte de Smyrne un désastre presque égal à celui qu elle avait essuyé l’année précédente. Pour comble de mésaventure, le commerce anglais n’avait été jamais si cruellement maltraité qu’il le fut alors par Petit-Renau, par 1 audacieux Jean Bart et par le jeune Duguav-Trouin, qui annonçait un si grand marin à la France. La vengeance de lAngleterre tomba cette fois encore sans succès sur les ports français de l’Océan. Au commencement du mois de juin, l’amiral Berkeley, avec une flotte nombreuse, qui portait douze régiments d’infanterie et deux de soldats de marine, fit voile de Porismouth vers Brest, chargé d’aller détruire et la ville et le port et toute la force navale qui y était rassemblée. Talmash, un des meilleurs officiers du roi Guillaume , commandait les troupes de débarquement. L’amiral et le général ne soupçonnaient ni l’un ni l’autre que, traître envers son pays par ambition, l'indigne Marlborough avait vendu le secret de cette expédition à Jacques II, et que Louis XIV averti avait envoyé à Brest Vauban, ainsi què des régiments de l'armée et de la milice, pour repousser l’attaque des Anglais. Vainement Talmash reçut-il l avis que de formidables préparatifs avaient été faits pour le recevoir; il refusa de le croire, s’obstina à débarquera la pointe de Camaret, et trouva la mort pour prix de sa témérité (18 juin). Quatre cents matelots et sept cents soldats eurent le même sort que lui. La batterie d’où partit le boulet qui frappa Talmash s’appelle encore aujourd'hui lu mari de l'Anglais. Berkeley alla se venger de cet échec

en écrasant sous scs bombes et brûlant toute la vieille ville de Dieppe (22, 23 juillet) ; il fit un pareil effort, mais sans réussir, contre le Havre et Dunkerque.

Le 4 janvier 1G95, la France fit une perte plus funeste pour elle que ne l'eût été alors celle d’une bataille. Le maréchal de Luxembourg mourut. Il avait fait partie de cette jeunesse guerrière, aux manières élégantes et hautaines, à l’esprit cultivé et aux mœurs fort relâchées, qui formait le cortège de M. le Prince au temps de la Fronde. Agé de soixante-sept ans, il avait peu changé aux habitudes de ces premiers temps de sa vie, et ne se ménageait pas plus dans les plaisirs que sur les champs de bataille. Sa mort délivrait Guillaume d'un adversaire qu’il n’avait jamais su vaincre. Trois jours après fut enlevée prématurément la reine Marie d Angleterre, regrettée amèrement de son époux, dont le pouvoir n’en fut cependant pas mis en péril. La Grande-Bretagne, malgré le lourd fardeau des impôts qui l’accablaient et toutes les souffrances de son commerce, malgré le constant effort des Jacobites pour égarer l’esprit public, demeura fidèle au roi qu elle s était donné et à sa politique. Elle avait trouvé, pour gouverner ses finances, un homme du plus rare talent et l’un des fondateurs de son puissant crédit, Charles Montague, dont les habiles et fécondes combinaisons formaient un étrange contraste avec les tristes et honteux expédients par lesquels Ponchartrain s’évertuait à remplir le trésor épuisé de la France. A grand’peine des forces suffisantes purent-elles être réunies au printemps pour couvrir la longue ligne qui s’étendait de la Flandre

maritime à la Meuse, contre les trois grands corps d’armée tjue commandaient le roi d’Angleterre, l’électeur de Bavièreet celui de Brandebourg. Pour compenser, autant qu'il était possible, b infériorité du nombre, il eût fallu en remplacement de Luxembourg, mettre à la tête des troupes françaises ou Catinat, ou Boufflers, désignés au choix royal par l’éclat de leurs services. Louis XIV leur préféra le maréchal de Villeroy. L’aveugle prédilection du monarque pour ce compagnon de son enfance a été une de ses plus funestes erreurs. C’était à Versailles un courtisan accompli, c’était sur le champ de bataille un officier brillant par sa bonne mine, par son adresse à manier un cheval, et même par sa bravoure ; mais rien de plus médiocre que son intelligence, rien de moins fait pour la haute responsabilité du commandement. Guillaume reconnut bien vite à qui il avait affaire; prenant une audace qu’il n’avait jamais eue devant Luxembourg, il vint camper en face de Villeroy, près d Ypres, avec une partie seulement de ses forces, comme pour lui offrir la bataille ; puis il se reporta rapidement sur la Meuse, où le gros rassemblé de son armée avait commencé l’investissement de Namur. Il eut bientôt quatre-vingt mille hommes réunis sous les murs de cette ville : mais sa diligence n’a\ait point été telle, qu'il n’eût laissé au maréchal de Boufflers le temps de s’y jeter avec un corps de dragons qu’il commandait. 11 eut à entreprendre un grand siège. L’incapacité de Villeroy lui permit d’en conduire presque sans trouble les opérations. Ce n'était ni le bombardement de Bruxelles, ni une démonstiation in» ffensive de l’armée française en

face de ses lignes qui pouvaient faire renoncer l’opiniâtre Guillaume à la proie qu’il voulait saisir à tout prix. Il lui en coûta près de vingt mille de ses soldats, mais, après deux mois d'attaque sans cesse renouvelées, il fut maître de Namur (1 ®r juillet à 6 septembre). Il ne regagnait pas seulement par là un poste très-important ; il savourait pour la première fois l’orgueilleuse jouissance d’un notable avantage remporté sur les Français, et d’un affront personnel infligé à son puissant adversaire. Louis XIV en effet ressentit amèrement la perte d'une conquête que trois ans auparavant il avait faite lui-même : toute l’humiliation de cet échec était pour lui et pour son favori Villeroy;le maréchal de Boufflers, avec sa vaillante garnison, n’y avait recueilli que de la gloire. Lé roi lui fît noblement justice en le créant duc et pair.

L’Allemagne, il devient presque fastidieux de le redire, vit, comme toujours, des armées en présence et point d’action de guerre, comme toujours, les bords du Rhin désolés par d’inutiles et cruels ravages. En Espagne, le maréchal de Noailles , réduit à l’impuissance par le mauvais vouloir du secrétaire. d’État Barbezieux, prétexta la maladie pour demander à être remplacé, et le fut par le duc de Vendôme. Louis XIV. dont la faiblesse pour ses bâtards éclatait chaque jour davantage, voulut, s’il faut en croire Saint-Simon, leur frayer la voie aux grands commandements, en confiant celui de l'armée de Catalogne à l’arrière-petitfils de Henri IV et de Gabrielle d’Estrées. Vendôme, on le verra bientôt, avait d’éminentes qualités militaires, mais auxquelles faisaient ombre sa paresse épicu-

rienne et le cynisme de ses mœurs. Il trouva en arrivant des troupes affaiblies, au milieu d'un pays soulevé, et ne put que se tenir sur la défensive. Entre le duc de Savoie et Catinat il n’y avait plus qu’un simulacre d’hostilités : le rusé prince., au moment où il se préparait à quitter la coalition, avait affecté de renouveler avec elle ses engagements. Casai, qu’il assiégeait et que les Français pouvaient encore défendre, lui fut remis en vertu d’une transaction secrète, à condition que les fortifications en seraient démolies. Victor- Amédée, le moindre en apparence des membres de la Grande Alliance, avait le sentiment du rôle considérable qu’il y jouait; il savait qu’en concluant avec la France sa paix particulière, il assurerait à Louis XIV le bienfait si désiré de la paix générale; il entendait seulement le lui faire payer le plus cher qu’il pourrait. Ni d’un côté ni de l’autre les opérations navales n’eurent l’importance qu elles avaient eue les années précédentes; les corsaires français continuèrent leur guerre toujours heureuse contre le riche commtrce de l’Angleterre et de la Hollande, tandis que les forces maritimes de ces deux puissances étaient employées à bombarder Saint-Malo et Granville, Dunkerque et Calais avec beaucoup de dépense et de fracas, mais fort peu d’effet.

Lorsqu’au printemps de 169G s’ouvrit la huitième campagne de cette longue guerre, il était aisé de prévoir que les hostilités ne feraient qu y traîner sans aucun résultat décisif; les grands efforts étaient devenus pour tous les belligérants également impossibles. La cité de Londres ne retentissait pas seulement des

plaintes (l’une foule de marchands ruinés; toutes les classes de la nation anglaise souffraient des difficultés d'une crise monétaire. L argent avait disparu presque entièrement de la circulation, et pendant plusieurs mois que dura la refonte générale des espèces, il y eut une perturbation et un malaise social des plus profonds. Guillaume ne pouvait plus solder ses troupes aux Pays-Bas; encore moins pouvait-il solder celles de la coalition, qui ne subsistaient que de l’or de l’Angleterre. Il ne put donc rien entreprendre. Du côtédes Français, la détresse était peut-être pire encore. Le roi avait fait construire à Givet de vastes magasins et y avait rassemblé à grands frais d’énormes approvisionnements. Givet fut surpris par l'ennemi, au commencement du printemps, et magasins et approvisionnements furent détruits. C’était une perte irréparable. Faute de pouvoir venger, comme on l’avait espéré, par un coup d’éclat la perte de Namur, on en revint à l’illusion du succès d’un complot jacobite en Angleterre. Des troupes furent réunies sur les côtes de l’Artois et de la Picardie; l’intrépide Jean Bart, avec une escadre de guerre, devait les convoyer. Mais le complot fut encore une fois découvert; le gros du peuple anglais, en apprenant que I assassinat de Guillaume était entré dans les projets de quelques-uns des conjurés, oublia ses souffrances et ses mécontentements, pour se serrer plus étroitement que jamais contre le monarque de son choix. L’expédition préparée dans les ports de France fut abandonnée. Guillaume III, délivré de ce péril, n’en conserva pas moins une sérieuse impression de crainte; le nombre et la

qualité «le ceux qui étaient entrés «lans cette dernière conspiration lui révéla ce que Son pouvoir avait encore de chancelant et de précaire; il en devint moins opposé à la paix, que jusqu’alors il avait repoussée avec son ordinaire obstination.

Le moment était venu pour Victor-Amédée de jeter le masque sous lequel, depuis un an, il se jouait de ses alliés. Le 29 mai 1696, la négociation secrètement entamée avec lui par le spirituel comte de Tessé aboutit à un traité tel qu’il eût pu l’espérer à peine, s’il eût vaincu à Straffarde et à la Marsaille. Nonseulement la Savoie, sauf Montmélian, lui devait être immédiatement restituée, ainsi que le comté de Nice; non seulement il était stipulé que Montmélian et Suze rentreraient en sa possession , dès que la neutralité de l'Italie aurait été reconnue par la Grande Alliance, mais Louis XIV s’engageait, à la ûu de la guerre, à lui remettre, avec ses fortifications démantelées, Pignerol, la clef des Alpes, donnée par Richelieu à la France. Le mariage de la fille aînée du duc de Savoie avec le duc de Bourgogne, l’aîné des petitsfils de Louis XIV, devait cimenter cette réconciliation, si coûteuse à la puissance et à ! orgueil du grand roi. Aussitôt après cet arrangement terminé, Catinat joua l’étrange comédie de venir , à la tête de cinquante mille hommes, proposer officiellement et publiquement au duc de Savoie ce qui venait d'être en secret signé et ratifié. Le duc feignit d’en référer à ses alliés, les deux généraux des troupes espagnoles et impériales, et obtint d'eux la suspension des hostilités, jusqu’à ce qu’un te lût expliqué à Vienne et à

Madrid sur la neutralité de l'Italie. Les deux cours s’y étant refusées, Victor-Araédée renonça à ses dernières dissimulations, et, se tournant sans scrupule contre ses alliés de la veille, joignit ses troupes à celles de Catinat (17 septembre). Investi par le traité du titre de généralissime des deux armées combinées, il les mena sans retard au siège de l'importante place de Valenza, sur le Pô, qui était pour lui la porte du Milanais. La tranchée était ouverte et la prise de la ville infaillible, quand les deux généraux ennemis exhibèrent les pouvoirs qu’ils avaient de consentir à la neutralité réclamée. (7 octobre.) Les troupes impériales , comme les troupes françaises , évacuèrent l'Italie à laquelle la paix fut rendue. .

La coalition européenne, que Louis XIV, depuis sept ans, s'efforcait vainement de dissoudre, étant ainsi entamée, tout devait dès lors tendre à la pacification générale. L intérêt de la France ne s'attachait plus ni à la campagne défensive que venait de faire habilement le maréchal de Choiseul contre le prince Louis de Bade, ni aux succès que commençait à obtenir le duc de Vendôme en Catalogne; l’offre de médiation faite par la Suède, accueillie par la France, et annoncée sans refus par Guillaume III à son Parlement, occupait seule l’attention publique. Louis XIV fut bientôt assuré des dispositions pacifiques de celui qui n’avait été jusque-là pour lui que le prince d’Orange, à la condition qu’il lui reconnaîtrait le titre de roi d’Angleterre. Il soumit son orgueil à cette nécessité, se déclarant en outre prêt à abandonner tout ce qu’il avait conquis depuis le commencement de la

guerre, à rendre la Lorraine à son jeune duc, Luxembourg à l'Espagne, et à l’Empire soit Strasbourg, soit Fribourg et Brisach. Le comte de Caiilères fut envoyé en Hollande, porteur de ces propositions, et Guillaume, comme roi et comme statbouder, les accepta pour base d’une négociation générale entre les puissances belligérantes. Il fut convenu, en conséquence, qu’au mois d’avril 1697, des conférences s’ouvriraient, dans le château de Ryswick, entre Delft et la Haye.

La guerre n’en continua pas moins : l'Empire et l'Espagne s’obstinaient à attcndrede meilleures chances d’une neuvième campagne, et le roi d’Angleterre crut devoir à ses alliés de se mettre à la tête d une armée de près de cent mille hommes dans les Pays-Bas. Mais cette armée demeura immobile. Guillaume, sachant bien que l’opiniâtreté espagnole ne plierait que sous le poids de nouveaux revers, laissa Catinat et Vauban prendre la ville d’Ath, sans se hasarder, pour la secourir, contre leurs forces supérieures (7 juin). Un autre coup plus direct força la cour de Madrid d’envoyer sans retard à son plénipotentiaire en Hollande des instructions pacifiques. Le duc de Vendôme, après un siège aussi vaillamment conduit que soutenu, prit Barcelone (10 août). Déjà, à cette époque, tout était conclu entre Louis XIV et Guillaume III. Le flegmatique Hollandais avait perdu patience devant les interminables discussions d étiquette qui avaient entravé les premières opérations du congrès, et il s’était résolu à remettre la négociation entre les mains de deux gens de guerre. Son ami, le compagnon de son enfance. Bentinck, qu’il avait fait comte de Portland,

fut chargé par lui de s'aboucher avec Boufflers, un des trois maréchaux coin mandant alors les Français en Belgique. Dans un petit jardin de la ville de Haï, près de Bruxelles, les deux négociateurs se rencontrèrent, et après six conférences qu’ils eurent ensemble, du commencement de juillet à celui d'août, ils finirent par s’entendre. L’envoyé castillan, avant le 20 septembre, terme fixé par les plénipotentiaires français, donna son adhésion, et le traité fut signé le même jour entre les Provinces Unies, l’Angleterre et 1 Espagne d’une part, et la France de l'autre. L’empereur, selon la pratique autrichienne, fit attendre aussi longtemps qu'il le put sa signature. Le médiocre et orgueilleux Léopold, qui, avec son peu de génie, avait toute l'ambition de Charles-Quint, eût voulu se faire garantir parla Grande Alliance, avant qu’elle se séparât, tout l’héritage de la monarchie espagnole. C’était cela même qu’à tout prix voulait empêcher Louis XIV; c'était pour que la coalition formée contre lui n'existât plus à l’ouverture de cette succession, qu’il avait acheté la paix par des sacrifices au delà de ceux qu’on était en droit de lui demander. Il trouva son redoutable adversaire d’accord avec lui pour repousser les exorbitantes prétentions de l'empereur, et le dO octobre, Léopold, à son tour, fut obligé de mettre au traité de Ryswick son nom et le sceau de l'Empire. L’Empire recouvrait Philipsbourg, Fribourg, Brisach, Trêves et tout ce que lui avaient enlevé les chambres de réunions. Strasbourg seul restait à la France. Le jeune duc de Lorraine rentrait en outre en possession de ses Etats, mais à la charge d’y assurer en tout

temps nn passage aux troupes françaises, et de céder au roi les places de Marsal , de Longwi et de Sarre- Louis.

Il y avait loin des articles do ce traite aux triomphantes stipulations de Nimègue. Et cependant la France n’avait guère moins pris de villes ni gagné de batailles dans cette dernière guerre que dans celle de 1672; elle avait fait plus qu’alors, elle avait lutté victorieusement contre les forces de l'Angleterre , jointes à celles du continent européen. Aussi se trouva- l-il bien des âmes chez qui le sentiment national souffrit cruellement, et Vauban, dans une lettre confidentielle écrite à Racine, ne craignit pas de comparer cette paix infâme à celle de Cateau-Cambrésis. Vauban n’était pas juste dans sa patriotique colère : la paix de Ryswick était pour la France la trop légitime expiation des fautes de son roi; elle était en outre l’inflexible arrêt de la nécessité. Il n’y a rien d’exagéré à dire que les souffrances du royaume passaient toute mesure, et qu’il était à bout de ses ressources. Malheureusement le long repos dont il aurait eu besoin pour se refaire ne lui devait pas être accordé.

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