Lettre du 3 novembre même année
nier coup, l’indignation du chef octogénaire de la chrétienté, abreuvé de tant d’amertumes, ne se contint plus; il fulmina contre le duc de Parme une bulle par laquelle il le déclarait, comme vassal rebelle de l'Eglise, excommunié de fait et déchu de sa principauté (janvier 1768). Il fut aisé au duc de Choiseul de soulever dans l'âme de bonis XY l’orgueil de la maison de Bourbon contre ce coup mal assuré de la politique pontificale; la saisie d’Avignon, dont l’exemple avait été donné par Louis XIV, fut immédiatement ordonnée; les troupes du roi des !)eux-Siciles envahirent en même temps Bénévent et Ponte Corvo, enclaves du territoire napolitain appartenant au saint siège. Ce ne fut pas tout; Choiseul fatigué de l’obsession journalière des parlements et des embarras que causait à sa politique la question non encore terminée de l’existence des jésuites dans la catholicité, se détermina à condescendre aux exigences du roi d’Espagne, et à requérir du pape l’abolition de l’ordre. Les ambassadeurs de France, d'Espagne et des Deux-Siciles présentèrent à Clément XI 11 un mémoire par lequel, au nom de leurs souverains respectifs, ils demandaient la suppression de la société de Jésus (janvier 1769). Le vénérable pontife, comme foudroyé par ce coup, mourut quelques jours après (B février). Tout 1 effort des princes de la maison de Bourbon fut dès lors de donner à 'dément XIII un successeur qui s’engageât préalablement à obéir à leur impérieuse requête : le cardinal Lorenzo Ganganelli ne recula point devant cet engagement, et fut intronisé sous le nom de Clément XIV (19 mai). Aussi longtemps qu'il
le put, le malheureux pontife éluda l’accomplissement d’une promesse qui faisait le tourment de sa conscience; mais l’opiniâtre Charles ill et son ambassadeur plus opiniâtre que lui encore, le comte de Florida Blanca, ne laissèrent pas à Clément XIV le temps de respirer, et finirent par lui arracher, « pour le bien de la paix, » l’acte qui déclarait la société de Jésus supprimée (21 juillet 1773). « Cette suppression me donnera la mort, » dit-il en signant le bref Dominus ac Redrmplor, et dans les angoisses de la maladie qui le mit l’année suivante au tombeau (22 septembre 1 774), il ne cessa de protester contre la violence qui lui avait été faite en répétant « compulsus feci , compulsm feci ! » On a attribué sans preuve au poison cette mort trop naturellement expliquée par la souffrance d'une âme profondément troublée et égarée en certains moments jusqu’à la perte de la raison.
Il ne fut pas donné à Mme de Pompadour de voir finir cette grande affaire à laquelle ses petites passions avaient eu dans le principe une telle part. Elle mourut le 15 avril 1764, comme elle avait vécu, continuant jusqu’au bout ses soins au gouvernement de l’État et aux élégances de sa toilette. Louis XV, sur qui elle régnait encore à son lit de mort, ne témoigna nulle émotion lorsqu’il la vit expirer ; une intimité de vingt ans ne semblait lui avoir laissé aucun souvenir. Il se montra plus sensible à un autre coup qui suivit de près celui-là. Nous avons dit comment il s etaitfail un système de tenir à l’écart le dauphin, donnant à ses courtisans l'exemple de l’oubli et du dédain pour I héritier de sa couronne. Le dauphin, chez qui se
joignaient à la pratique austère des vertus chrétiennes les lumières d’un esprit sérieux et appliqué, était ainsi parvenu à sa trente-sixième année, gémissant sous le poids de la triste inaction à laquelle le condamnait la jalousie paternelle. Détaché de la vie qui ne lui procurait que des amertumes, il laissa s'aggraver, sans beaucoup de souci, une maladie dont il prévoyait l’issue fatale, et fut enlevé à la France trop peu éclairée sur la perte qu’elle faisait (20 décembre 1765). La postérité ne doit pas donner pour base à son jugement sur ce prince l'insolent mépris qu affectait pour lui le duc de Choiseul ; elle ne doit pas le regarder comme un dévot, aveuglé par le fanatisme, qui eût tenté une réaction violente et impraticable contre toute amélioration et toute réforme politique et sociale. Le goût qu’il avait pour la lecture et la méditation de i Esprit des Lois suffirait à prouver le contraire, si le témoignage de ceux qui l’approchaient n’était d'ailleurs unanime sur son amour du bien, sur la fermeté qu’il eût mise à l’accomplir, sur 1 esprit de modération et de tolérance, en même temps que de sagesse et de justice, qu’il eût porté dans le gouvernement. Comme nous le disions plus haut, il leur rappelait le duc de Bourgogne. Louis XV ne donna pas au dauphin les larmes que Louis XIV avait répandues en mettant son petit-fils au tombeau. Ce fut sur la France et sur l’avenir dont elle était menacée que parut s'éveiller sa sollicitude : « Pauvre France, « s’écria-t-il, entre un roi de cinquante-cinq ans et « un dauphin de onze! » La mort, entrée dans la maison royale, y redoubla alors ses coups, comme v 33
autant d avertissements donnés au monarque vieillissant. La dauphine, princesse aussi aimable que vertueuse, sembla pendant quelques instants exercer sur lui un salutaire empire; il venait passer auprès de la veuve de son fils les heures naguère données à la débauche ; mais la tombe s ouvrit pour Marie-Josèphe de Saxe aussi prématurément que pour son époux (23 mars 1767), et cette nouvelle perte laissa Louis XV livré aux accès d’un sombre ennui. Sa tristesse devint plus accablante encore lorsque, l’annee suivante (25 juin 1768), mourut la reine Marie Leczinska ; non qu'il ressentit des regrets bien profonds pour une épouse depuis si longtemps délaissée; mais le vide qui se faisait autour de lui l'épouvantait; il entendait parler de poison, comme on en avait parlé lors des funérailles royales qui avaient attristé coup sur coup les dernières années de Louis XIV. Un moment, ses pieuses filles purent croire que la crainte de la mort allait le ramener à la religion et mettre un terme au long scandale de sa vie. Mais les familiers de Louis XV, le vieux maréchal de Richelieu àleur tête, avaient trop d’intérêt à ne pas laisser durer ce retour de conscience; ils firent si bien qu’au bout de peu de temps les petits soupers recommencèrent. Il ne manqua point de nobles dames qui se montrèrent jalouses de succéder à Mme de Pompadour, et, s’il faut en croire les récits du temps, la sœur de Choiseul, l aitière et audacieuse duchesse de Graniont ne négligea rien pour s’assurer ce honteux héritage. Elle n’y réussit point. Le valet de chambre Le Bel, sûr de captiver d’autant mieux son maître
qu’il le dégraderait davantage, alla chercher parmi les beautés vénales de Paris la nouvelle sultane qui devait régner à Versailles : cinq mois après la mort de Marie Leczinska. Jeanne Yaubernicr fut présentée au roi sous le nom trop connu de la comtesse du Barry, et la cour de France fut pour six ans aux pieds d’une prostituée.
Il fallait un véritable vertigepour braver à ce point l’opinion publique, alors que le pouvoir, chaque jour en lutte avec elle, était chaque jour par elle vaincu et humilié. Durant la période de temps comprise entre le traité de Paris et la mort de Louis XV, il n’est pas une année où ne se succèdent avec un triste éclat ces défaites de l’autorité civile et religieuse. On sait comment le protestant Calas fut alors l’innocente victime de 1 esprit de persécution que le déclin de la foi n'avait pas ralenti, et quel triomphe la réhabilitation du supplicié procura à Voltaire et à la philosophie (17G5). C’est encore Voltaire qui, peu après, porte un nouveau coup à la magistrature, en faisant casser l'arrêt rendu contre Sirven, autre religionnaire injustement accusé de parricide (17G8). Les efforts du potentat de Ferney ne réussirent pas à sauver la vie de l infortuné La Barre, officier de dix-huit ans, qui, avec d’Etalonde, son camarade, s était l’ait un jeu sacrilège de briser un crucifix sur le pont d’Abbeville; mais la colère éloquente du grand écrivain fit retomber le sang du condamné sur la tête des juges. Un procès, dont le retentissement lut bien autrement considérable, ajouta au discrédit de la j ustice parlementaire. On se rappelle les fautes et les revers du comte
Lally-Tolendal, successeur de Dupleix dans l’Inde. Si ce dur et vaillant soldat, dont l'administration avait soulevé tant de haines, était coupable d’avoir trahi les intérêts du roi, comme on l’en accusait, ce n’étaient pas messieurs de la Grand’Chambre qui eussent dû connaître de ses opérations militaires. Choiseul, néanmoins, par une lâche condescendance pour la compagnie des Indes qui imputait à Lally sa ruine, le livra au Parlement, et Paris vit avec horreur le vieux guerrier, un haillon dans la bouche, décapité devant l’Hôtel-de-Ville (6 mai 1766). Un arrêt de réhabilitation, obtenu par le fds de la victime, vengea treize ans plus tard la mémoire du comte de Lally, et son supplice ne fut qu'une honteuse aggravation de la perte de l’Inde pour le gouvernement de Louis XV.
Telle était cependant la confusion de toutes choses dans le royaume, que ces mêmes magistrats, organes impopulaires de la justice, se faisaient en même temps par leur résistance systématique à l’autorité royale une éclatante popularité. Le parlement de Paris ne se contentait pas de son opposition habituelle aux mesures linancières ; il ne lui suffisait point d’avoir fait successivement sortir du contrôle général Laverdy et d’Invau, et d’avoir poussé à leur place un de ses membres , l entreprenaut et cynique abbé Terray (1769), qui devait se montrer si peu fidèle à la compagnie d'où il était sorti : les magistrats, siégeant sur les lleurs de lis, en étaient venus à ne plus reconnaître que pour la forme le principe de la souveraineté absolue du roi, et prétendaient lui oppo-
ser la coalition permanente des cours supérieures, réunies en un seul corps, dont celle de Paris devait être l'âme. Louis XV, dans un lit de justice tenu en 1766, s’éleva d’un ton de maître contre ce pernicieux système d’unité, qui, * en introduisant dans la mo- « narchie un corps imaginaire, en troublait l’harr monie ; « mais son gouvernement n’en continua pas moins de rencontrer à chaque pas « l'association de résistance «qu’il avait si formellement condamnée. Le duc de Fitz-James à Toulouse, le marquis du Mesnil à Grenoble, furent cités en justice pour avoir voulu faire exécuter par force les ordres du roi dans la province qu’ils commandaient , et le parlement, venant en aide par ses remontrances à ceux de Languedoc et de Dauphiné, contraignit Louis XV à désavouer des sujets qui « osaient se placer entre le roi « et les ministres essentiels de la justice souveraine, « ceindre pour ainsi dire le bandeau royal et s’appro- « prier la puissance du monarque. » Mais ce fut en Bretagne qu’éclata le plus violemment l’orage parlementaire, parmi des populations depuis longtemps mécontentes et jalousesà F excès de leur indépendance. Le duc d’Aiguillon, qui y commandait, n’avait tenu aucun compte du génie breton, non plus que du contrat en vertu duquel la province était entrée dans le corps de la monarchie; il avait, par une longue série d’actes arbitraires, soulevé, à la fois, contre lui et la üère noblesse qui siégeait aux États l’épée au côté, et le parlement où le procureur général La Chalotais par son talent et l’énergie de son caractère sïtait acquis une haute influence. Le 2 novembre 1764, les
députés des États de Bretagne portèrent an roi des remontrances votées par le parlement et exposant dans le langage le plus énergique les griefs de la province. Quatre-vingt cinq magistrats furent mandés de Rennes à Versailles pour y recevoir de la bouche du monarque une réponse sèche etdédaigneuse (18 mars 1765); la leur fut la démission de toute la compagnie. Leur exemple fut suivi par le parlement de Pau, à la suite d’une contestation avec son premier président, et de proche en proche, il y eut dans toutes les cours supérieures du royaume un concert de remontrances la plupart si hardies que Choiseul alarmé conseilla au roi des concessions. La Chalotais crut le moment favorable pour venir demander à Versailles le rappel du gouverneur qui mettait en feu la Bretagne; il comptait pour l’obtenir sur l’assistance de Choiseul, ennemi du duc d’Aiguillon; mais le neveu du maréchal de Richelieu était trop bien appuyé à la cour, pour que le ministre avec tout son crédit, crût prudent de l’attaquer en cette circonstance; il laissa la Chalotais poursuivre seul avec d’Aiguillon sa querelle. Deux lettres anonymes outrageuses et menaçantes pour la personne royale furent alors adressées à Louis XV ; un jeune maître des requêtes, destiné à une équivoque et passagère renommée, Calonne, prétendit reconnaître dans ces lettres l’écriture de La Chalotais, et, sans plus d'examen, le procureur général et son fils furent arrêtés (novembre 1765). Ce ne fut pas seulement la Bretagne, ce fut la France entière qui s'émut en apprenant que, sur les papiers saisis de la Chalotais, on construisait contre lui une aceu-
sation capitale. Le plan d’union des parlements, réprouvé par Louis XV, était imputé au magistrat breton comme un crime de lèse-majesté. C'en était assez pour que la voix unanime de la magistrature française s’élevât en sa faveur, et il fallut une fois de plus que, duns une mauvaise cause, la royauté s'avouât vaincue. Louis XV, donna le 24 décembre 1766 des lettres patentes par lesquelles il déclarait toute la procedure éteinte, ne voulant pas, disait-il, trouver de coupables. Ni La Chalotais n’accepta cette sorte de pardon, qui laissait « son honneur compro- « mis, » ni la Bretagne ne consentit à reconnaître le parlement intrus que le duc d Aiguillon avait prétendu lui imposer. Plus de deux années se passèrent pendant lesquelles l’opiniâtreté bretonne lutta contre les prétentions absolues du gouvernement royal, et elle finit par obtenir sur lui une dernière et plus complète victoire. Le vrai parlement fut rétabli à Rennes en 1769, et le vieux La Chalotais, d’accusé devenu accusateur, eut la satisfaction de voir son orgueilleux antagoniste mis en jugement devant la cour des pairs (1770).
Parmi ces défaillances journalières d’un pouvoir aux abois, c’était pour le duc de Choiseul une tâche bien difficile que celle de relever la France en Europe, etd’effacer les affronts de la guerre de Sept Ans. II s’y appliquait cependant avec persévérance, occupé surtout de remettre la marine française en état d’affronter celle de l’Angleterre. C était là l'idée fixe de sa politique : rassuré par l’alliance autrichienne contre toute crainte de guerre continentale, il.était impatient
de renouveler la lutte sur mer, et répandait avec une judicieuse profusion les trésors du royaume dans les arsenaux de Brest et de Toulon, de Lorient et de Rochefort. Les vues personnelles du roi étaient loin en cela d’être d’accord avec les siennes : l.ouis XV avait hérité de Fleury la crainte de l’Angleterre, et les revers de la dernière guerre n’avaient fait que fortifier en lui ce sentiment. MaisChoiseul se flattait, avec l'appui de l’opinion publique, de vaincre les résistances du faible monarque, accoutumé à obéir à ses ministres en les blâmant. II comptait, en outre, sur la coopération empressée de Charles III, animé d’une haine irréconciliable contre le cabinet britannique. Malheureusement, l’œil incessamment tourné vers la Manche, Choiseul détourna trop ses regards de l’Europe orientale, et laissa se préparer dans l’ombre un des plus scandaleux attentats au droit des nations, en même temps qu’un des plus graves échecs pour la politique française.
Il ne faut pas lui rapporter l’honneur de l’incorporation définitive de la Lorraine à la France, encore qu elle ait eu lieu sous son ministère. La mort de Stanislas Leczinski, qui survint en 1766, ne fit que consommer ce qui existait en droit et presque en fait depuis vingt-huit ans : une administration toute française avait préparé les Lorrains, si longtemps attachés à leurs chefs nationaux, à entrer en sujets soumis dans le corps de la monarchie. Une autre annexion, qui suivit de près celle-là, coûta plus d’efforts à la France. On se souvient qu’en 1751 quelques bataillons envoyés par le roi en Corse y avaient rétabli la domi-
nation génoise. Ces troupes n’eurent pas plutôt quitté l'île qu’elle se souleva, et presque sur tous les points, secoua le joug de ses maîtres. Pasquale Paoli , qui avait été le chef de l’insurrection, devint le chef du gouvernement, et il déploya les qualités d’une intelligence supérieure pour soumettre à une organisation régulière ses sauvages compatriotes. Pour la seconde fois le cabinet de Versailles fut invoqué comme arbitre entre la république de Gènes et ses sujets affranchis, et ce fut alors que l’envoyé Corse, le colonel Buttafuoco, chargé d’obtenir du gouvernement français la reconnaissance de l'indépendance de sa patrie, reçut en même temps l’étrange mission de demander pour elle une constitution à J. -J. Rousseau (1764). Choiseul ne se pressa de répondre ni aux Corses ni aux Génois; il en résulta que ceux-ci, désespérant de recouvrer par la force leur conquête perdue et trop fiers néanmoins pour transiger en vaincus avec des rebelles, offrirent de se libérer de leurs obligations pécuniaires envers la France en lui transportant leurs droits de souveraineté. La proposition fut acceptée et le traité fut signé à Versailles le 1 5 mai 1 768. La Corse cependant refusa de reconnaître une convention, qui disposait d’elle « comme d'un troupeau de moutons envoyé au marché; » elle courut aux armes. Le succès couronna les premiers efforts des héroïques montagnards; mais lorsqu'au printemps de 1769, le comte de Vaux eut débarqué dans l'île avec plus de vingt mille soldats, toute l’habileté de Paoli et tout le pairiotisme des Corses ne purent tenir contre la supériorité du nombre; la Corse capitula, la sonve-
raineté de la France fut acceptée, et Paoli qui avait attendu vainement les secours de l'Angleterre, alla lui demander un refuge. Le comte de Vaux, et après lui le gouverneur Marbeuf, s'appliquèrent à faire tolérer par des mesures de conciliation et de douceur la nouvelle domination donnée à l’île, et le duc de Choiseul put s’attribuer l’bonneur d'avoir, sous l’œil jaloux du peuple anglais, agrandi la France d’une importante acquisition dans la Méditerranée.
Nous lui reprochions tout à l’heure de s’être montré trop peu soucieux des destinées de la Pologne. L’anarchie croissante de ce malheureux pays le poussait alors à grands pas vers la fin de son indépendance. La vraie politique de la France, celle que le marquis d’Argenson avait sagement conseillée dans son court ministère, était d’aider les Polonais à réformer les vices de leur constitution et à rendre avant tout leur royauté héréditaire. Choiseul ne parut pas le comprendre. Stanislas - Auguste Poniatowski , un des amants de la grande Catherine, ayant été donné par elle pour successeur à Auguste 111 (1764), le cabinet de Versailles ne songea qu’à affaiblir par ses intrigues le pouvoir déjà si chancelant du vassal de la Russie : c’était seconder les vues de la czarine, d’autant plus maîtresse en Pologne que l'autorité du roi y était moindre. L’opinion européenne était du reste bien éloignée de lui demander compte de se6 tyranniques envahissements. La nation polonaise, par son obstination à rejeter de son sein le protestantisme, avait été mise au ban de la philosophie, tandis que Catherine, protectrice des dissidents, était devenue pour
les coryphées de l’Encyclopédie l’objet d’un culte idolâtre. Il n’y avait sorte de coquetterie dont elle n eût usé auprès de Voltaire, de Diderot, de d’Alembert pour se les rendre favorables; les réformes philosophiques dont elle faisait étalage sans dangers pour son pouvoir, dans un empire encore barbare, étaient saluées en prose et en vers comme l'éclatant phénomène de « la lumière venant du nord, » et l’oppression de la Pologne , aussi bien que le double assassinat de Pierre III et d’Ivan Antonowitch, disparaissaient au milieu du nuage d’encens brûlé à Paris devant la moderne Sémiramis. Elle avait d’ailleurs pour complice, dans son attentat à l indépendance polonaise, le vieux Frédéric, aussi attentif qu elle à entretenir l'anarchie dans un pays dont le démembrement avait été sa constante pensée. Trois années se passèrent pendant lesquelles toutes les tentatives de réforme politique faites par les patriotes les plus éclairés et par le faible roi lui-même échouèrent devant le concert machiavélique des deux potentats voisins unis pour maintenir la confédération aristocratique et désordonnée de l’ancienne Pologne. Un acte plus signilicatif marqua bientôt le but où ils tendaient : quarante mille Russes franchirent la frontière polonaise, comme protecteurs delà minorité dissidente qui s’était confédérée à Radorn , et le fantôme royal qui siégeait au palais de Varsovie s’éclipsa devant 1 insolente dictature de l’ambassadeur moscovite, le prince Repnin. Les évêques de Cracovie et de Kiovie furent par les ordres de l’envoyé de Catherine violemment arrachés de leurs sièges et transportés en Sibérie (1707). A ce
coup qui frappait le Polonais dans ce qu'il a de plus cher, sa religion et sa patrie, le sentiment national lit dans quelques âmes généreuses une soudaine explosion : Krasinski, évêque de Kamenetz, et un simple gentilhomme du nom de Pulawski se firent les chefs d’une confédération formée dans la petite ville de Bar en Podolie, pour affranchir leur pays de la tyrannie étrangère (février 1768). Pendant que des handes héroïques, sans calculer leurs faibles ressources, entamaient contre les Russes, une guerre de partisans, Krasinski se rendait à Versailles pour implorer les secours de la France. Choiseul, dans sa confiante légèreté, en était encore âne pas croire au partage possible delà Pologne; l’accord lui semblait impossible entre la Russie et la Prusse, l’Autriche et la Turquie, puissances limitrophes de cette malheureuse contrée. Trop peu inquiet de lissue finale de la crise qu’elle traveisait, il crut faire assez en envoyant à la confédération de Bar de l’argent et quelques officiers. Ce qu’il fit de plus utile pour elle fut de déterminer le sultan Mustapha III à déclarer la guerre à Catherine. L’alliance turque procura les moyens de s organiser et de se fortifier à l’insurrection polonaise; malheureusement l’esprit de parti qui continuait à diriger la nation et que l’étranger fomentait, ne permit aux patriotes que des succès incomplets et passagers, et les revers de l’empire ottoman ne tardèrent pas à entraîner la ruine de la confédération de Bar. La czarine, attaquant le sultan avec des armes nouvelles, avait appelé à la liberté les populations grecques de la Murée, unies aux Russes par le lien de la religion : il
fut facile aux Turcs d’étouffer dans des Ilots de sang ce soulèvement mal concerté; mais partout ailleurs la fortune leur fut contraire ; leur flotte fut détruite dans le golfe de Tchesmé, près de Chio, par celle des Russes que manœuvraient des officiers anglais (5 juillet 1770), et deux mois après, la prise de Bender et d’ismaïl rendit l'armée moscovite maîtresse de la Bessarabie. Choiseul déçu dans son espoir devoir la Pologne sauvée par les Ottomans, s'obstinait encore à attendre de Marie-Thérèse une ferme opposition aux projets ambitienx de Catherine et du roi de Prusse ; mais Marie-Thérèse, encore que dans la plénitude de la puissance souveraine, ne pouvait plus se considérer comme seule arbitre des grands intérêts de la politique autrichienne; son fils Joseph II avait ceint depuis quatre ans la couronne impériale, et le clairvoyant Frédéric II avait deviné dans ce prince d’autres dispositions que celles de sa mère. Résolu plus fermement que jamais au démembrement de la Pologne, il y prépara le jeune empereur dans une double entrevue qu’il eut avéc lui, et l'inclina habilement vers une politique qui devait le séparer de la France.
C’était le moment cependant où un nouveau lien semblait plus étroitement que jamais rapprocher l’une de l’autre la maison de Bourbon et la maison de Lorraine; le dauphin de France venait d’épouser l’archiduchesse Marie- Antoinette (IG mai 1770). L’ impératrice-reine, qui désirait passionnément ce mariage, avait trouvé chez le duc de Choiseul un empressement égal à celui qu’elle avait elle-même de le conclure. Dans la ferveur de son zèle religieux, Marie -Thérèse
regardait l'union de plus en plus intime des deux grandes monarchies catholiques comme le plus sûr rempart des intérêts de la foi. Elle avait besoin en outre du bras de la France pour la soutenir en Allemagne contre les envahissements de l’ambition prussienne. Choiseul, de son côté, dans ses projets de guerre maritime, attachait un prix extrême à tenir séparée de l’Angleterre la puissante alliée que pendant un siècle elle avait toujours trouvée sur le continent. L’impatience de voir cette union accomplie était telle des deux parts qu’on n’attendit pas pour la célébrer que les deux époux fussent sortis de l'adolescence ’.
Marie Antoinette apportait en France un vif désir de se rendre agréable a tout le monde, au roi plus qu’à personne; rien ne lui avait été plus expressément recommandé par les instructions maternelles. L’exquise Heur de sa beauté, le gracieux abandon de ses manières, la joie naïve qu elle ressentait de son nouveau rang et de sa nouvelle patrie semblèrent pour un moment lui faire trouver grâce devant la cour, comme devant le monarque ; mais ce fut de bien peu de durée; le parti puissant qui aspirait à renverser du pouvoir le duc de Choiseul devint tout aussitôt pour elle un parti ennemi, attentif à épier les moindres imprudences de son âge pour les calomnier, et murmurant déjà dans les salons de Versailles ce nom d Autrichienne, destiné à allumer un jour contre elle les
1. Louis- Auguste , dauphin de France, duc de Berry, né le 23 août 1754, était âgé alors de moins de seize ans; Marie-Antoinette-Joséphe-Jeanne de Lorraine, née le 2 novembre 1755, n’avait que quatorze ans et demi.
fureurs populaires. Paris a longtemps conservé le souvenir de la journée néfaste du 30 mai 1770, qui vit les fêtes données pour le mariage du dauphin et de la dauphine se changer en une effroyable scène de deuil. Les bienfaits qui furent répandus alors par la charité du couple royal ne parvinrent pas à dissiper les sinistres impressions laissées par cet événement dans les esprits de la multitude.
Nous avons nommé en rougissant la courtisane vulgaire, dont le règne venait de commencer a Versailles. Mme du Barry n’avaitpas les prétentions politiques de lamarquisede Pompadour; elle eût volontiers renfermé son empire dans les limites de son boudoir; les affaires de l’État vinrent l'y chercher, sans qu elle y songeât. Dans la négociation assez dillicile de sa présentation à la cour, elle avait trouvé une assistance empressée auprès du maréchal de Richelieu et de son neveu le duc d’Aiguillon; elle fut dès lors engagée dans les intérêts de ces deux seigneurs contre leur ennemi le duc de Choiseul. Choiseul, naguère courtisan fort souple de Mme de Pompadour, mit, on ne sait trop pourquoi, son orgueil à ne pas s’incliner devant la nouvelle idole offerte par Louis XV aux adorations de la cour; il y eut chez lui et chez la duchesse de Gramont sa sœur une continuelle affectation à accabler Mme du Barry de leurs superbes dédains. La maîtresse du roi, après quelques hésitations, releva le gant qui lui était jeté parle ministre, et ce fut entre eux un duel à mort. Les alliés de la comtesse dans cette guerre ne furent pas seulement des courtisans sans pudeur, esclaves de la faveur royale; on s'afflige
de voir rangés derrière elle les amis du dernier dauphin, les dévols, comme on les appelait, adversaires déclarés de Choiseul et du parlement. Le duc de La Vauguyon, chef de ce parti, donna la main à d’Aiguillon, libertin hypocrite, qui s’était fait de son dévouement à la cause perdue des jésuites, comme un manteau pour couvrir la dépravation de ses mœurs : unis à la favorite, ils travaillèrent à miner le terrain sous les pas de Choiseul, qui, se croyant assuré auprès du roi comme auprès du public, dédaignait trop leurs obscures manœuvres.
Deux hommes à qui, dans sa confiante légèreté, il venait d’ouvrir la porte du ministère, le chancelier Maupcou et l’abbé Terray ne tardèrent pas à entrer dans la ligue qui couspirait sa perte. Maupeou, chargé des haines et du mépris du parlement de Paris qu il avait présidé pendant plusieurs années, n’aspirait qu'à se venger de cette puissante compagnie, et ne pouvant compter sur Choiseul pour le coup d’État qu’il méditait contre elle, il avait mis secrètement au service de la faction de Mme du Barry la vigueur et l’audace sans scrupule de son caractère. Terray, personnage de la même trempe que Maupeou, capable de courir les plus hardies aventures pour pousser sa fortune, était entré au contrôle général des finances avec la pensée de solder les dettes de l’État par la banqueroute, et il n’avait pas moins besoin que le chancelier de s’affranchir de l'importune opposition du parlement. Il était donc également acquis aux ennemis du duc de Choiseul. Le procès soutenu alors par le duc d’Aiguillon, on pourrait le dire contre tous
les parlements réunis du royaume, avait amené une crise qui ne permettait pas à l’issue de la lutte de se faire longtemps attendre.
La Bretagne n'avait trouvé qu une incomplète satisfaction dans la décision royale qui l’avait délivrée de son gouverneur et lui avait rendu son parlement; le cri unanime de la province continuait à s’élever contre l’administration oppressive du duc d’Aiguillon, et à demander vengeance des nombreux méfaits qui l avaient signalée. Une instruction fut commencée contre lui à Rennes : témoins subornés dans l’affaire de La Chalotais, concussions énormes, actes odieux de séquestration et de violence, étaient les principaux griefs portés devant des magistrats peu disposés à rendre au prévenu une justice impartiale. Mais il n’appartenait qu’au parlement de Paris de juger un duc et pair de France; la cause fut donc évoquée devant cette juridiction suprême, et la cour garnie de pairs reçut l’ordre de se rendre à Versailles, où le roi entendait la présider lui-même (4 avril 1 770). L accusé parut devant ses juges avec une ferme et hautaine contenance, en homme assuré non de son innocence, mais de son impunité. Il y avait trois mois que durait l’instruction de ce grand procès, lorsque Louis XV fatigué prétendit y couper court par un lit de justice (27 juin). Des lettres patentes lues par le chancelier proclamèrent la conduite du duc d’Aiguillon irréprochable et toutes procédures faites soit par lui, soitcontre lui, également anéanties. Le temps étaiL passé où les magistrats s’inclinaient en silence devant le monarque parlant «dans la plénitude de son autorité v 34
souveraine: » le Parlement, le lendemain, sur la simple lecture des pièces de l'instruction commencée, rendit un arrêt qui déclarait le duc d’Aiguillon « inculpé de faits entachant son honneur, et à ce titre suspendu de toutes les fonctions et prérogatives de la pairie. » Cet arrêt, qui flétrissait un accusé sans l avoir entendu, était une énormité judiciaire; il fut cassé par le grand conseil. Le Parlement n’en persista pas moins à contester le droit du pouvoir royal à anéantir une procédure commencée; il vit s engager hardiment dans sa cause le corps toujours frémissant de la magistrature bretonne, et après lui, toutes les cours supérieures du royaume. L’étrange doctrine de l’unité et de l’indivisibilité politique du Parlement, n’était plus seulement proclamée en principe; elle passait dans l’action. Un nouveau lit de justice, dans lequel Louis XV alla lui-même saisir au palais les pièces du procès du duc d’Aiguillon et faire effacer des registres tout ce qui était relatif a cette affaire, ne termina rien (3 septembre); la querelle ne fut qu’ajournée après les vacances. Maupeou, qui marchait vers son but d'un pas résolu, se hâta alors de la rallumer en requérant l'enregistrement d’un édit qui interdisait les termes d’unité et de classes, défendait toute correspondance entre les parlements, toute suspension de la justice, et toute résistance à la signification de la volonté royale, sous peine de privation d’offices (27 novembre). La réponse de la compagnie fut telle qu’il l’attendait : les magistrats déclarèrent que « dans leur douleur profonde, ils n’avaient point l’esprit assez libre pour décider des biens, de la vie
et de l’honneur des sujets du roi. » (13 décembre.) C’était la formule habituelle pour suspendre le cours de la justice. Des lettres de jussion leur furent vainement adressées pour rouvrir leurs audiences (19 décembre); ils s’obstinèrent dans leur détermination, comptant sur l’émotion ordinaire qu’elle produisait parmi le peuple de la capitale. Ils ne soupçonnaient pas la profondeur du dessein arrêté contre eux dans l’esprit du chancelier.
L'exécution de ce dessein était toutefois subordonnée à la chute du duc de Choiseul, dont la cause était liée à celle des parlements. Maupeou le savait, et pour ce dernier coup, comme pour l'autre, il avait tout préparé. La maîtresse du roi était entre ses mains un instrument dont il se servait avec autant de succès que d’habileté. Mme du Barry ne cessait d’irriter l’orgueil de Louis XV contre le serviteur assez insolent pour blâmer, à la face de toute la cour, les amours de son maître. Le portrait de Charles Ier p i ut par Van-Dyck, avait été placé dans le boudoir de la comtesse, et chaque jour elle y appelait les regards de son amant pour l’effrayer du sort qui l'attendait, s’il ne se hâtait d abattre l’audace parlementaire. La guerre maritime, autre épouvantail du faible monarque, lui était enfin présentée comme à la veille d éclater par suite des préparatifs menaçants de Choiseul contre l’Angleterre. On disait vrai en cela; Choiseul était entré dans une querelle coloniale du cabinet espagnol avec le cabinet britanique, et il n’attendait que le moment de mettre en mer contre les Anglais les soixante-quatre vaisseaux et les cinquante frégates
donnés à la France par son active administration. En montrant à Louis XY jusqu'où, sans le savoir, il avait été engagé par la politique téméraire de son ministre, Maupeou triompha des dernières hésitations que causaient au prince le goût et l'habitude. Une dépêche fut adressée par le roi de France au roi d'Espagne, pour lui notifier qu'il ne voulait point la guerre voulue par son ministre, en même temps que le duc de la Vrillière, l'un des secrétaires d'État, allait remettre à Choiseul une lettre de cachet, qui lui ordonnait de se démettre de toutes ses charges, et l’exilait dans sa terre de Chanleloup (24 décembre 1770). Le même coup frappa le duc de Praslin, son cousin et son collègue au ministère, ainsi que la duchesse de Gramont, sa sœur. Une chose se vit alors, inouïe dans les annales des cours : ce ne furent pas seulement les gens de robe et les gens de lettres, clientèle nombreuse et puissante du duc de Choiseul, qui firent éclater pour lui leurs regrets; les courtisans ne mirent pas moins d empressement à honorer sa disgrâce, et pendant plusieurs jours on peut dire que Versailles fut déserté pour Chanteloup. C’était moins un témoignage de l importance réelle du ministre déchu, que du mépris où était tombée la royauté.
La résolution de Maupeou n’en fut pas ébranlée; il n’en acquit que plus de force au contraire, pour démontrer à Louis XV la nécessité « de retirer sa couronne du greffe, » et de frapper les parlements. De nouvelles lettres dejussionavaientété adressées aux magistrats, et leur réponse avait été : « Révoquez un édit qui attaque notre honneur et les droits de la nation,
ou nous ne remonterons plus' sur des sièges avilis. » Tout était prêt pour qu ils n’y remontassent pas. Dans la nuit (lu 19 au 20 janvier 1771, deux mousquetaires se présentèrent au lit de chacun des conseillers du Parlement, les sommant, au nom du roi, de répondre par oui, ou par non, à l'injonction qui leur était faite, de reprendre leurs fonctions. La réponse fut presque unanimement négative; ceux même à qui la surprise avait fait écrire oui se rétractèrent le lendemain. Un ordre d’exil leur fut sans retard signifié à tous, en même temps qu un arrêt du conseil qui confisquait leurs charges. Ce n’était là que le début des mesures préparées par le chancelier. Le 23 janvier sont données par le roi des lettres patentes commettant provisoirement les officiers du grand conseil pour tenir la cour du Parlement, et en exercer les fonctions civiles et criminelles. Et comme le nombre de ces nouveaux magistrats, très-inférieur à celui des membres du grand corps qui vient d’être dissous, est insuffisant pour les besoins de la justice, Maupeou commence tout aussitôt à recruter parmi d’obscurs gens de loi les officiers du parlement décrié, auquel son nom doit rester attaché dans l’histoire. Il ne se laisse étonner ni du refus des avocats et des procureurs de paraître à l’audience de ces juges intrus, ni de l’émeute simultanée de toutes les cours du royaume protestant « contre une interversion des lois, qui a été plus d’une fois, dans les plus grandes monarchies, la cause ou le prétexte des révolutions1. » Il compte,