‹ Histoire de FranceChapitre 43 sur 67 · Paroles de l’avocat général Ségnier · texte numérisé non relu

Paroles de l’avocat général Ségnier

pour briser eetfe opposition, sur son grand édit du 23 février 1771, qui n’est rien moins qu’un entier renouvellement de l'organisation judiciaire. Aux termes de cet édit, l'ancien parlement de Paris a cessé d’exister; son ressort d’une étendue exorbitante, est réduit par la création de six conseils supérieurs siégeant à Arras, Blois, Cbâlons, Lyon, Clermont-Ferrand et Poitiers; les offices héréditaires des cent quatrevingts magistrats, qui formaient cette puissante compagnie, sont supprimés et remplacés par soixante-quinze offices gratuits, » sans hérédité, sans vénalité, sans épices, » et cette grande mesure est annoncée;! laFrance dans un préambule, où sont invoqués en faveur du changement accompli les sages principes accrédités par la philosophie moderne en matière de législation- Maupeou s’était flatté que cette réforme hardie et presque en tout point raisonnable, serait favorablement accueillie par le public, mécontent des abus séculaires de l'administration de la justice. Il eut en effet pour lui Voltaire et quelques-uns des encyclopédistes qui gardaient rancune au Parlement de ses arrêts contre leurs livres; mais le gros du parti philosophique se laissa entraîner au courant de 1 opinion généralement contraire au coup d’État. Tous les princes du sang, sauf le comte de la Marche, et avec eux la majorité des pairs, protestèrent contre l'atteinte portée aux lois fondamentales de la monarchie qui garantissaient l’inviolabilité des magistrats : la cour des aides, la cour des monnaies, le Châteletet, à son exemple, une foule de tribunaux inférieurs, s'offrirent aux rigueurs du chancelier plutôt que de sanctionner par leur adhésion

la révolution judiciaire. Au point où elle en était, Maupeou n’était pas homme à la laisser inachevée; dans un lit de justice tenu le 1 5 avril, il fit dire au roi « je ne changerai jamais, » et se mit activement à l'oeuvre pour étendre à tous les parlements la réforme que tous avaient réprouvée. Avant la fin de l’année 1 771 , l’ordre judiciaire avait subi par tout le royaume la nouvelle organisation, sans qu’aucune résistance matérielle fût venue contrarier l’exécution des plans du chancelier. Son triomphe eût été complet, si le mépris public ne se fût obstiné à poursuivre sur leurs sièges les juges qu’il y avait placés : les pamphlets clandestins ne cessèrent de pleuvoir sur eux pendant trois ans, et les mémoires étincelants de verve satirique et comique que Beaumarchais publia dans le procès de Goëzman , couvrirent cette magistrature postiche d’un ridicule ineffaçable (1773).

L’audace de Terray avait, pendant ce temps, égalé celle du chancelier; il avait entamé résolument la banqueroute et traité les créanciers de l’État comme Maupeou les parlements. Les rentes de l’hôtel de ville, les rentes viagères et perpétuelles, les actions des compagnies et des tontines avaient subi sous sa dure main d'impitoyables réductions; peu lui importaient les plaintes et les accusations qui éclataient contre lui de toutes parts ; il y répondait par d’insolentes plaisanteries : « C’est prendre l’argent dans nos poches, lui disait-on. — Où voulez-vous que je le prenne? » répliquait-il, et sans autre souci que celui d’égaler les recettes aux dépenses, il poursuivait son système de guerre aux intérêts privés avec un cy-

nisme imperturbable. Mais tous ses procédés expéditifs ne parvenaient pas à combler le déficit chaque jour accru par les profusions de la cour. Le duc de Choiseul , sui qui il avait voulu rejeter le tort du désordre financier, avait victorieusement démontré que, prodigue de sa fortune personnelle, il avait été bon ménager de celle de l'État. Tcrray, avec sa malhonnête habileté, ne faisait donc qu’ajouter aux embarras du trésor public, et amasser un immense poids de haine sur sa tête. Son nom n’était pas seulement maudit par la bourgeoisie, que sa cruelle fiscalité avait particulièrement atteinte; le peuple aussi lui imputait les horribles souffrances que la disette lui faisait endurer. Depuis que Mme de Pompadour, gagnée aux doctrines économiques de son médecin Quesnay, avait fait rendre, en 1764, un édit autorisant la libre exportation des grains, plusieurs mauvaises récoltes s’étaient succédé, qui, en élevant outre mesure le prix des blés, avaient donné un démenti apparent aux démonstrations de la science. Comme on devait s’y attendre, la clameur publique se déchaîna contre l’édit, accusé d’affamer la France au profit de l’étranger. Les économistes prirent la défense d’une mesure qui était leur ouvrage, et alors eut lieu la célèbre controverse sur le libre commerce des grains, dans laquelle furent aux prises la ferme logique de Turgot et l’ingénieuse argumentation de l’abbé Galiani. Terray donna raison à l’irrésistible préjugé qui repoussait la libre exportation et la suspendit par un arrêt du conseil du 14 juillet 1770; mais il ne fit rien pour empêcher les odieux accapa-

rements qui aggravaient la disette. 11 favorisa au contraire jusqu’au scandale les opérations d’une société, dans laquelle, on rougit de le dire, Louis XV était engagé, et qui spéculait effrontément sur la cherté des blés et la souffrance nationale. L’esprit plaisant, qui ne manque guère de se mêler en France aux choses les plus graves, imagina alors contre le roi et le contrôleur général le terrible jeu de mots du pacte de famine , destiné à être pris si fort au sérieux par les classes populaires et à figurer quelques années plus tard dans leur acte d’accusation contre la royauté.

Mme du Barry, après la chute de Choiseul, s’était empressée de tendre la main au duc d’Aiguillon pour le faire entrer au ministère. Appelé par le roi au département des affaires étrangères (1771), d’Aiguillon compléta l’association ministérielle, flétrie par la voix publique du nom de triumvirat. Ainsi que Maupeou et Terray, il se portait comme champion de l’omnipotence royale, et en cela, comme dans son système de politique extérieure, il prétendait rappeler l’auteur de l’illustration de sa race, le grand cardinal de Richelieu. Prétention d’une fatuité impuissante, qui n'aboutit qu’à rendre le gouvernement de la France aussi méprisé au dehors qu’il l’était au dedans! Un seul fait suffit à le prouver; ce fut sous l’administration du duc d’Aiguillon que s’accomplit le premier partage de la Pologne.

L’iirtprévoyant Choiseul, nous l’avons dit, avait eu le tort de laisser se préparer cet acte fatal; mais Clioiseul, par la confiance qu’il inspirait au cabinet autrichien, eût peut-être, à la dernière heure, empêché

Marie-Thérèse de tremper dans un attentat que réprouvait sa conscience. D Aiguillon, au contraire, regardé d’un œil défiant à Vienne, en même temps que dédaigné du roi de Prusse, ne trouva où se prendre pour s’opposer à cette violation monstrueuse du droit des nations. L'affaire, entamée par le machiavélisme effronté de l’auteur de l' Atilimachiavel , fut par lui conduite à son terme. Catherine, déjà maîtresse de la Bessarabie, menaçait d’enlever la Moldavie et la Valachie à l’empire ottoman : Frédéric insinua à l'empereur Joseph et au prince de Kaunitz, que le seul moyen de prévenir cette conquête si contraire aux intérêts autrichiens, était de détourner l’ambition russe vers la Pologne, et de s’entendre sur le démembrement de ce royaume que l'anarchie offrait en proie à ses voisins. Il envoya en même temps le prince Henri, son frère, à Pétersbourg, pour convier la czarine au partage. Catherine, qui tenait sous sa main la Pologne presque entière, trouvait peu de profit à la partager, et eût mieux aimé continuer à dépouiller les Turcs; mais voyant l’Autriche déterminée à empêcher ses progrès sur le Danube, elle prêta plus volontiers l’oreille aux propositions du roi de Prusse. Rien de plus misérable que la conduite du duc d’Aiguillon, qui, à I heure critique où se négociait ainsi la destruction de l'indépendance polonaise, offrait à Vienne la médiation de la France pour la maintenir, et faisait dire en même temps à Berlin que le cabinet de Versailles laisserait le champ libre à Frédéric. Frédéric, ne tenant pas plus compte du jeu double de la politique française, que des impuissants

efforts faits par Dumouriez et Viomesnil pour soutenir la Confédération de Bar, jette alors le masque, et prend occasion d'une tentative d’assassinat faite sur la personne de Stanislas Poniatowski pour envoyer ses troupes au secours de la majesté royale outragée (novembre 1771). L’action diplomatique suit de près l’action militaire; le 5 février 1772, une convention secrète est signée à Pétersbourg entre la czarine et le roi de Prusse pour le partage de la Pologne, et, le

4 mars, elle est communiquée au cabinet de Vienne, avec l’alternative d'une part dans le démembrement ou de la guerre. Tout porte à croire que cette menace de guerre était un argument convenu entre Kaunitz. et les agents de Catherine et de Frédéric pour violenter la conscience de Marie-Thérèse. Quoi qu’il en soit, l'Autriche accepta sa part d agrandissement et d infamie dans le traité qui fut définitivement signé le

5 août à Vienne, et l'année suivante une diète, convoquée à Varsovie, sanctionna, à deux voix de majorité, cette première mutilation du noble royaume de Pologne (avril 1773). Le duc d'Aiguillon, à qui Marie- Thérèse avait fait donner avis par son ambassadeur de la signature du traité, adressa au prince de Kaunilz les plus amères récriminations; le ministre autrichien lui ferma la bouche par ce seul mot : « Vous ne nous auriez pas soutenus. » Louis XV ressentit plus vivement qu on ne l’aurait cru l’affront fait à la couronne par le partage de la Pologne, et il s’écria, dit-on, que Choiseul ne l’eût pas permis. Stimulé par ce reproche, le duc d'Aiguillon pensa à venger le mal qu’il n’avait pas su prévenir, il proposa au cabi-

net britannique une action commune pour réparer l’immense scandale qui venait d être donné à l’Europe, et contraindre les co-partageants à lâcher leur proie. Il ne fut point écouté. L égoïste Angleterre avait, assez des embarras que commençaient à lui causer ses colonies de l’Amérique du Nord.

Après que chacun des triumvirs s’était fait ainsi sa part dans la haine et le mépris publics, il ne leur manquait plus que de donner à la France le spectacle de leur désunion. Maupeou, auteur du coup d’État qui avait émancipé la royauté, se croyait par là des droits à la suprême direction des affaires ; l'abbé Terray, pour prix de l’aliment journalier que son génie fiscal fournissait aux fantaisies du monarque et de la cour, aspirait aux sceaux et au chapeau de cardinal; d’Aiguillon, avec l’appui de la favorite, entendait garder dans le conseil la position dominante d’un grand seigneur. Louis XV, cependant , paraissait chaque jour plus triste au sein de ses ignominieuses voluptés; la voix de la religion semblait par intervalle causer quelque trouble à son âme dégradée, et l’on avait été étonné de le voir récompenser par un évêché la pieuse hardiesse de l’abbé de Beauvais, qui, du haut de la chaire, lui avait reproché en face le lien honteux dans lequel il vivait. Ses filles, Madame Louise surtout, qui avait pris l'habit de carmélite , ne négligeai' nt aucune occasion , aucun moyen de lui faire parvenir de salutaires inspirations. Mais un autre effort se faisait autour de lui, et avec plus de succès, pour le plonger chaque jour plus avant dans la débauche et lui faire oublier les der-

niers avertissements de la conscience. La maladie et la mort vinrent le surprendre au milieu des impures distractions du harem, que Mme du Barry, à l'exemple de sa devancière, avait imaginé de lui procurer pour le soulager du poids croissant de son ennui. Alors, comme trente ans auparavant à Metz, il y eut un effort fait par le maréchal de Richelieu et quelques autres courtisans pour écarter la religion du lit royal ; mais les trois filles de Louis XV, Mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie, qui avaient bravé la contagion de la petite vérole pour soigner leur père mourant, aidèrent le vénérable Christophe de Beaumont à faire accepter son ministère. Le roi, après avoir renvoyé Mme du Barry à Ruel, chez le duc d’Aiguillon, déclara que, « bien qu’il ne dût compte qu'à Dieu de sa conduite, il se repentait d’avoir causé du scandale à ses sujets, » et, sur cette assurance, le saint viatique lui fut administré. Trois jours après il reçut l’extrême onction, et le 10 mai 1774, à deux heures et demie de l après-midi, il rendit le dernier soupir. 11 était âgé de soixante-quatre ans, et en avait régné cinquante-neuf. Triste règne, marqué par un long enchaînement de ces fautes qui sont mortelles pour les races royales, et dont le coupable léguait l’expiation à son innocent successeur!

Page 1