L’Ancien régime et la Révolution, p
prince, comme ceux qui seront les conquêtes irrésistibles de 1 opinion publique, si la liberté de fait acquise à la France de 1774 à 1789 et accompagnée d’un si remarquable développement de la prospérité matérielle, ne satisfont pas les esprits préoccupés de bien plus vastes pensées et d’espérances bien autrement ambitieuses. 11 eût fallu au monarque qui prit alors en main les rênes de lEtat une force supérieure d esprit et de caractère pour contenir dans les limites raisonnables du bien le génie de la nation qui se portait vers le mieux avec une fiévreuse impatience. Et l'on aurait tort de croire que cet élan précipité vers l’avenir n’existât que dans les classes éclairées, dans la portion du peuple qui lisait, et chez qui l’antique foi avait fait place à une croyance aveugle, mais pleine d'enthousiasme, à la perfectibilité indéfinie et à la prochaine régénération de l’humanité. Les classes illettrées, les artisans, les paysans étaient aussi agités à leur manière par le pressentiment d'un nouvel ordre de choses. Nous verrons cette partie de la nation la plus nombreuse et la plus souffrante participer plus largement que toute autre aux améliorations du nouveau règne; nous verrons se porter plus particulièrement sur elle la bienfaisante sollicitude de Louis XVI; à tous les degrés de la hiérarchie administrative, il y aura une profession de sympathie empressée pour les misères populaires ; les préambules des édits royaux, les procès-verbaux des assemblées provinciales, les circulaires des intendants rediront sur tous les tons à la gent taillable et corvéable le droit qu’elle a d’être soulagée du poids d’une op-
pression séculaire, et annonceront des mesures prises pour opérer ce soulagement. On ne se doutait pas que ces premières améliorations, au lieu de satisfaire les multitudes, les rendraient plus exigeantes et plus impatientes du reste d’inégalité sociale qui pesait sur elles; que les intentions de réforme proclamées par un pouvoir réparateur seraient tournées en actes d’accusation et en enseignements de révolte contre lui, et que bientôt, à la suite du tiers état devenu le peuple souverain, se précipiterait sur la scène politique un autre peuple, acteur redoutable, qui devait faire d’une révolution, commencée au nom des principes de la justice et de l’humanité, la plus sanglante des tragédies. Nous ne sommes point de ceux qui croient la marche des événements réglée par une fatalité irrésistible contre laquelle les hommes ne peuvent rien, et nous sommes loin de prétendre que la convocation des états généraux en 1789 entraîna nécessairement dans le cours de dix années, la Convention, le Directoire et Bonaparte ; encore moins partageons-nous l’opinion de ces autres fatalistes, aux yeux de qui tout le mal qu’a fait notre grande révolution était l'accompagnement inévitable et la condition du bien qui en est sorti : ce que nous tenons seulement ici à établir, c’est que la réforme progressive et régulière des institutions caduques de la vieille monarchie n’était plus possible lors de l’avénement de Louis XVI, qu’elle trouvait un obstacle insurmontable dans l’état de la société française, dans 1 emportement logique des esprits, aussi bien que dans l’impatience du caractère national ; c’est que les choses en étaient arriv 35
véesà ce point qu’elles ne pouvaient pas ne pas aller jusqu’à un changement radical, à une révolution. S’il eût suffi pour modérer cette révolution d’un esprit droit et d’un cœur honnête dans le prince qui montait sur le trône , Louis XVI eût été digne de jouer ce noble rôle; malheureusement, le seul qui lui fût permis par ses qualités, aussi bien que par ses défauts, était celui de victime.
Comme avant lui le dauphin son père, il avait été tenu par I.ouis XV dans un entier éloignement des affaires publiques. Aussi, devenu roi avant lage de vingt ans, sa première émotion fut celle « de la « peur ; » détail, disait-il, comme un homme tombé du haut d’un clocher*. Cette défiance delui-même, ce sentiment de sa petitesse devant la grandeur de sa tâche ne devaient jamais l’abandonner; s’il eût été initié au gouvernement par son aïeul, comme le duc de Bourgogne l’avait été pour Louis XIV, si ceux qui l’avaient élevé, dignes de leur mission, se fussent fait un devoir de le préparer à porter le fardeau delà couronne, une éducation vraiment royale eût pu modifier dans une certaine mesure la faiblesse et l'irrésolution natives de son caractère. Mais le duc de la Vauguyon, son gouverneur, esprit médiocre, avait eu pour première pensée d’éloigner de son élève toute autre influence que la sienne, et le jeune prince, dominé par lui, était devenu timide et sauvage, gauche et embarrassé dans ses manières, voyant peu les hommes, ignorant les choses, et presque aussi res-