Lettre du 30 juillet
(le France, il dit fièrement au duc de la Vrillière, qui venait lui redemander les sceaux : « J'avais fait ga- « gner un grand procès au roi; il veut remettre en n question ce qui était décidé : il en est le maître. » Les sceaux furent confiés au premier président du parlement de Rouen, Hue de Miromesnil, magistrat d'une capacité médiocre et d’un renom assez équivoque ; Turgot fut appelé au contrôle général (24 août). On sait qu’il charma tout d’abord Louis XVI en lui promettant de rétablir les finances sans banqueroute, sans emprunt, sans surcroît d’impôts, par la seule vertu d’une meilleure administration, ne demandant au roi que de le soutenir. Louis lui pressa les mains avec émotion, et lui promit de ne le pas abandonner.
Restait à décider une grave question, résolue déjà dans l’impatiente opinion de la multitude, mais sur laquelle il importait au monarque de statuer avec plus de maturité; fallait-il ou non rétablir les parlements? On conçoit que, selon la logique populaire, l’œuvre de Maupeou ne dût pas survivre à son auteur, el que les magistrats, victimes d’un acte tyrannique, dussent être reportés triomphants sur leurs sièges par le gouvernement honnête qui succédait au gouvernement corrompu de Mme du Barry. Mais ce raisonnement devait-il être celui des conseillers de Louis XVI? n avaient-ils pas à prévoir l’impossibilité où ils seraient de tenter aucune réforme utile, sans rencontrer l’hostilité systématique du vieil esprit parlementaire? n’était-il pas de leur devoir de maintenir pourle bien public. une mesure prise par d’autres
au profit du despotisme? C’était là la pensée de Turgot, antagoniste expérimenté de la magistrature; c’était celle de Vergennes, partisan de l'autorité absolue du roi; c'était celle d une partie considérable de la cour, du clergé tout entier, et par une rare coïncidence, celle aussi de Voltaire. Les courtisans philosophes, restés fidèles àCboiseul, ayant accidentellement à leur tête la reine et le comte d'Artois, suivaient au contraire le courant de la bruyante opinion des salons et des cafés; ils pressaient le roi de satisfaire le Vœu national par la réparation d'une grande iniquité. Louis XVI hésitait; son sens droit lui montrait des deux eûtes de graves inconvénients. Il s'en remit à Maurepas du parti qu’il devait prendre, et celui-ci inclina là où sa vanité espérait les applaudissements du public. Le rétablissement des parlements fut résolu. On se flatta de garder toute la popularité de cette décision et d’en atténuer les dangers par des mesures restrictives destinées à empêcher les magistrats « de franchir les bornes du pouvoir qui leur était confié. » C’était mal connaître l’esprit de corps et son incorrigible obstination. Le 12 novembre fut tenu le lit de justice dans lequel Louis XVI rendait solennellement au parlement de Paris le droit de siéger sur les fleurs de lis. « Sentez le prix de mes bontés, dit-il aux magistrats en finissant son discours, et ne les oubliez jamais. » Un mois ne s'était pas écoulé, et la compagnie, appelant dans son sein les princes et les pairs du royaume, consignait sur ses registres une protestation contre le lit de justice « et contre tout ce qui pourrait être introduit au préjudice des lois, maximes
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et usages du royaume » (9 décembre). Le prince de Conti, qui dirigeait l’opposition du Parlement contre la cour, ne permit pas un langage plus explicite. C'en était assez pour donner raison aux appréhensions de Turgot, et faire pressentir à Louis XVI les fruits qu’il recueillerait de sa condescendance.
Cependant, au début de leur tâche commune, ni le roi, ni son ministre ne se laissèrent arrêter par la considération des obstacles qu'ils allaient rencontrer. La disette, si l’on s'en souvient, était un des tristes legs du règne précédent, et Terray, loin d’y avoir apporté le moindre remède, l’avait aggravée en connivant aux odieuses spéculations des accapareurs. Turgot ne perdit pas un moment pour faire disparaître l'une des causes du mal en rétablissant la libre circulation des grains dans l’intérieur du royaume (15 septembre), et en encourageant l’importation étrangère. Il trouva Louis XVI empressé à entrer dans toutes ses vues économiques pour le soulagement du peuple. Le pain fut cher, mais ne manqua pas dans l’hiver de 1774 à 1775; ce fut, comme il arrive d’ordinaire, vers le printemps, que le prix élevé des blés ramena la souffrance et la plainte populaires. Les ennemis du ministre réformateur en prirent occasion pour attaquer en lui le disciple de l’école physiocratique'; la controverse sur la liberté du commerce des grains se renouvela, et du camp philosophique même sortit le plus redoutable adversaire de Turgot, le banquier
1. Les physiocrates s’appelaient de ce nom, parce qu'ils ne reconnaissaient d’autre véritable richesse que celle de la nature, celle de la terre.
genevois Necker, qui combattit vivement la doctrine des économistes. Turgot, avec une fierté trop dédaigneuse peut-être, accorda à la discussion le libre cours qu’il voulait pour le commerce lui-même, mais bientôt il eut à employer d'autres armes que celles de la raison. A quelques émeutes locales, conséquence trop habituelle de l’excès de la détresse, succéda, dans toute la contrée qui avoisine Paris, un système de violences organisées : des troupes de bandits parcouraient les campagnes, soulevant les paysans, contraignant les fermiers à livrer leurs grains à bas prix, saccageant les marchés, arrêtant les bateaux sur la Seine et la Marne, faisant tout pour troubler l’approvisionnement de la capitale. Une de ces bandes se porta de Pontoise sur Versailles, et par ses clameurs menaçantes obtint du roi la promesse impossible à réaliser d’une réduction dans le prix du pain (2 mai 1775). Dès le lendemain, cet acte de faiblesse porta ses fruits; les boutiques des boulangers furent pillées à Paris, et comme pour mieux prouver le concert criminel qui présidait à ces désordres, le même jour les vit éclater dans plusieurs des principales villes du royaume. Turgot, dans cette circonstance critique, ne faillit pas aux graves obligations du pouvoir: vingt-cinq mille hommes rassemblés à Paris et aux environs mirent une prompte fin à la guerre des farines, et deux misérables accrochés en Grève à une haute potence, servirent d’exemple aux perturbateurs. Y eut-il au fond de ces troubles, comme l’ont cru beaucoup de contemporains, une odieuse machination dirigée contre le conseiller phi-
losophe de Louis XVI? nous n’oserions l'affirmer; ce qui est certain, c est que les ennemis de Turgot, dans le bas peuple comme à la cour, comme dans le Parlement, prirent avantage contre lui de sa victoire, que la conscience timorée du roi en fut troublée ellemême, et qu’il en résulta, chose étrange et pourtant incontestable, un long discrédit en France pour la science économique.
Nous adoptons pleinement ici l’opinion d’un écrivain distingué de nos jours’, qui reproche à Turgot de s'être trop exclusivement préoccupé du triomphe de cette science, et d’y avoir subordonné les réformes indispensables dans l’ordre politique. Il est vrai que Turgot tenait en réserve un plan de constitution du royaume, qu il voulait proposer à Louis XVI après avoir consommé les innovations de son système économique; mais c’était là un de ces plans que nous signalions plus haut, conçus dans le cabinet et ne prétendaut à rien moins qu’à refaire la société de fond en comble, comme si dans la religion, dans les mœurs, dans toute la tradition nationale le présent ne dût rien emprunter au passé. Le grand mémoire sur les municipalités ne nous semble être qu’une utopie philosophique, un de ces édifices imaginaires dont le tracé flatte l'oeil sur le papier, mais dont la main de l’architecte ne saurait réaliser la construction. Mieux eût valu assurément, pour constituer le royaume, recourir alors aux états généraux, qui , appelés par la libre volonté du monarque, eussent prêté leur concours
1. M. Léonce de Lavergm1, Introduction ries assemblées provinciales sou s tMuis XVI.
reconnaissant aux mesures émanées du trône, et n eussent pas montré les exorbitantes exigences de 1789. C’était là que Turgoteût pu trouver un véritable appui contre les parlements, contre les gens de cour, contre tous les adversaires de ses réformes; là peutêtre était le seul moyen pratique d'accomplir sans violente secousse la révolution devenue inévitable pour la France. Qui peut dire que cette révolution, ainsi commencée, eût fait payer aussi cher que nous l'avons payé le bien qu elle a légué aux générations suivantes?
Un ami et un biographe* de Turgot résume ainsi les résultats de son administration financière : « Il « a supprimé vingt-trois espèces d'impositions établies « sur des travaux ne'cessaires, ou sur des consomma- « tions, ou sur des récompenses méritées. Il a super primé la corvée des chemins, la corvée pour le « transport des équipages des troupes. Il a diminué << la rigueur de la régie des impositions indirectes, « aboli les contraintes solidaires. Il a pourvu à l’égale « distribution des subsistances. Il a donné au peuple « la liberté du commerce et du travail. Il a réformé « une multitude d’abus dont quelques-uns étaient
« au profit de sa place Il a réparé une banqueroute
t faite, il en a réparé une prête à faire. Il a facilité les « paiements jusqu’aux Indes; il a soldé une partie « des dettes des colonies et mis l’autre en ordre. Il a « trouvé le crédit à cinqetdemi pour cent, et l’a laissé * à quatre. Il n’a chargé le trésor que de dix millions