Dupont de Nemours
« d'avances; il a cependant payé vingt-quatre millions « de la dette exigible arriérée, cinquante millions de « la dette constituée, vingt-huit millions d’anticipa- « tiens. 11 a donc diminué les dettes de l’État de cent « douze millions.... Il a laissé les revenus publics « excédant de près de quatre millions les dépenses.» Un seul mot reste à ajouter à cette glorieuse récapitulation, c’est que le ministère de Turgot dura moins de deux ans.
Ce temps fut pour Louis XVI le meilleur de son règne. 11 s’était familiarisé avec la roideur un peu hautaine de son ministre, et lui témoignait autant d affection que d’estime. S’il ne lui donna pas raison sur le lieu du sacre, qui se fit à Reims, selon l’usage immémorial, au lieu de se faire à Paris, comme Turgot l’eût voulu par économie (11 juillet 1775), ce fut pour le contrôleur général un éclatant dédommagement que l’entrée au conseil de son digne ami Lamoignon de Malesherbes. Les remontrances présentées par Malesherbes, au nom de la cour des aides qu’il présidait, en révélant tout le vice du système des impôts et concluant pour le réformer à la convocation des états généraux , n’avaient fait qu inspirer à Louis XVI un vif désir de rapprocher ce vertueux magistrat de sa personne. La retraite du duc de la Vrillière ayant laissé vacante la charge de ministre de la maison du roi, Maurepas l'offrit à Malesherbes qui la refusa d abord. Louis XVI insista: « M. Turgot,
« lui écrivit-il, m'a rendu compte de votre répugnance « à accepter la place que je vous ai offerte; mais je « pense toujours que votre amour pour le bien public
« doit la vaincre Je crois que cela est absolument
« nécessaire pour le bien de l'État. » A ce motif souverain Malesherbes ne trouva plus rien à objecter ; mais la tâche embrassée par Turgot avec un actif et courageux dévouement, il la subit avec une patriotique résignation. Peu de mois après, la mort du maréchal de .Muy obligea Louis XVI au choix d’un nouveau secrétaire d’État de la guerre (21 octobre 1772): ce choix causa un étonnement universel. C'était encore un ministre réformateur que le roi appelait auprès de lui, mais qui n’avait rien de commun avec les deux autres. A la différence de Turgot et de Malesherbes, dont on regrette de voir les vertus habillées du manteau philosophique, le comte de Saint-Germain était un vieux soldat d’une dévotion fervente, dont il porta l'esprit dans ses innovations militaires. Une partie de sa vie s etait passée au service étranger, en Allemagne d'abord, et plus récemment en Danemark. Nous avons cité sou nom, dans le récit de la guerre de Sept Aus, parmi ceux du petit nombre des généraux français qui s'y firent quelque honneur. Il vivait depuis quelques années pauvre et retiré en Alsace, et il fallut arracher à la culture de son jardin, pour [ introduire dans les conseils du roi, ce moderne Cincinnatus. Les circonstances singulières de son avènement au pouvoir lui gagnèrent d’abord l’opinion publique; mais ses réformes ne jouirent pas toutes de la même faveur. Les plus sages, celles qui avaient pour but de restituer à l’année ( instruction et la discipline et de la rendre moins coûteuse au trésor de l'État., trouvèrent dans l'esprit de cour une résistance devant la-
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quelle Saint-Germain plia trop aisément. D’autres changements, moins heureux, qu’il eut le tort d'emprunter pour la plupart aux armées étrangères et que. repoussait l’esprit du soldat français, ne tardèrent pas à jeter sur un ministre, digne de respect à tant d autres égards, la déconsidération et le ridicule. Son administration ne devait laisser après elle que la fâcheuse impression d un avortement.
Celle de Malesherbes ne répondit pas à ceque semblaient promettre les belles remontrances du président de la cour des aides. L’action n’était pas chez lui à la hauteur de la pensée : c'était un de ces sages, à la façon antique, craignant de troubler par le maniement des affaires publiques la paix de leur intelligence. L’odieux abus des lettres de cachet diminué, mais non entièrement supprimé, les prisons d'Etat visitées et la liberté rendue à une partie des détenus, sont à peu près les seuls actes du ministère de Malesherbes dignes de souvenir. Il se fatigua trop tôt de la lutte à laquelle il était condamné pour faire le bien, et au bout de quelques mois saisit avec empressement l'occasion de se retirer. Il n’en était pas de même de Turgot; plus ses réformes rencontraient de résistance, plus il mettait de vigueur à en poursuivre l’accomplissement. Louis XVI continuait à l’appuyer, moins résolûrnent toutefois, et s’inquiétant d’être seul dans sa cour uni d intention avec son ministre. Il lui écrivait, au mois de février 1776 : « Plus j y pense, mon cher Turgot, et plus je me répète qu il n’y a que vous et moi qui aimions réellement le peuple. » Noble parole, qui n empêcha pas le faible prince de congédier le 12 mai
suivant, avec trop peu d’égards, le digne objet de sa sympathie ! Un esprit moins fier et moins absolu que celui de Turgot eût retardé cette rupture en traitant avec plus de ménagement les scrupules et les hésitations de la conscience royale; mais il était emporté par la passion du bien, et s'occupait trop peu des secrètes pratiques deMaurcpas, qui s'unissaient, pour le renverser, aux intrigues de la cour et au déchaînement des rancunes parlementaires. Son dernier triomphe fut ce lit de justice du 12 mars, que Voltaire appelait « un lit de bienfaisance, » et dans lequel le Parlement, mandé à Versailles, fut contraint d’enregistrer les édits relatifs à l’abolition de la corvée et à la suppression des maîtrises et des jurandes. Dès ce moment, la guerre prend contre Turgot un caractère de violence inouïe; Monsieur, frère du roi, dans un pamphlet clandestin, ridiculise la personne du contrôleur général et noircit son caractère; l'avocat général Séguier le dénonce tout haut, dans une de ses harangues, « comme un de ces prcdicants insensés et furieux, qui osent se promettre de détruire tous les gouvernements, sous prétexte de les réformer; » les rêves les plus absurdes et les plus subversifs de la secte économique lui sont tous imputés; on va jusqu’à l’accuser d avoir fait de Louis XVI un philosophe, un impie. Turgot, pour ôter tout prétexte à la jalousie du vieux Maurepas, s’était interdit le privilège de travailler seul avec le roi, et avait perdu par là le moyen de disputer le terrain à ses calomniateurs. Survint alors la retraite de Malesherbes qui le laissa entièrement isolé dans les conseils du monarque. Mau-
repas n’eut plus de peine à lui donner le dernier coup; il lui fit insinuer de se démettre de ses fonctions. Turgot s’y refusa, comme à un acte de désertion ; il mit son orgueil à se laisser frapper par la main qui s’était engagée à le soutenir. « Je souhaite, écrivit-il à Louis XVI, que le temps ne me justifie pas, et que votre règne soit aussi heureux, aussi tranquille pour vous et pour vos peuples qu’ils se le sont promis d’après vos principes de justice et de bienfaisance. » Il y aurait erreur à croire que le digne successeur de Sully et de Colbert, ait emporté, comme consolation, la popularité dans sa retraite : le nombre de ceux qui le regrettèrent ne fut pas le plus grand ; il avait froissé trop d intérêts par l'étendue et la précipitation de ses réformes pour recevoir des contemporains sa récompense; mais son nom a grandi auprès de la postérité, et il s’est trouvé plus d’un écrivain pour penser de nos jours qu'en le maintenant au pouvoir Louis XVI eût pu détourner le cours de la révolution. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’après lui l’indécision et le hasard entrent dans les conseils du malheureux prince; il n’y a plus d’homme auprès do lui pour faire sortir ses bienfaisantes intentions du vague ou elles flottent, pour leur faire prendre corps dans une suite d’actes fermement conçus et fermement exécutés.
La cour triompha follement du renvoi de Turgot. Maurepas, afin de prévenir le retour inquiétant pour lui d’une influence rivale, imagina de s'adjuger à lui-même la présidence du conseil des finances, et de ne faire du contrôleur général qu un commis à sa discrétion. Son choix ne fut pas heureux : l intendant
de Bordeaux, Clugny, était un homme sans talents et sans mœurs, qui ne signala sa courte administration que par la pernicieuse institution de la loterie royale et par une absurde réaction contre les salutaires innovations de son devancier. Quant au successeur de Malesherbes, Amelot, il fut recommandé à Maurepas par sa nullité même, ainsi que le frivole vieillard l’avouait avec une cynique franchise. Etrange leçon de politique donnée au jeune monarque dont il affectait d’être le mentor ! Tel avait été cependant le gaspillage effronté des deniers de l'État durant les quatre mois du ministère de Clugny, que lorsqu il fut mort, Maurepas, pour le remplacer, fut ramené, malgré lui, à sa déférence habituelle pour l’opinion publique; il alla chercher dans les rangs du parti philosophique un personnage de grand renom en matière de finance, mais qui, étranger et protestant, ne pouvait se soutenir auprès du roi que par l’appui qu’il lui prêterait. C était le Genevois Necker , l’ancien adversaire de Turgot dans la question du commerce des grains. On créa pour lui la place de directeur du trésor royal, et on lui donna pour supérieur plutôt de nom que de fait le eontiôleur général, Taboureau desRéaux, qui ne devait être lui-même qu’un instrument aux mains du premier ministre (22 octobre 177B). Ni pour Taboureau ni pour Necker cet arrangement ne pouvait être longtemps acceptable ; ce fut le dernier qui resta maître de la place. Il fut nommé directeur général des finances, et en eut l'entière gestion ; sa religion continua seulement à lui interdire l'entrée du conseil (juin 1777).
L'expérience financière de Necker était incontestable; à beaucoup de lumières il joignait un partait désintéressement et un grand souci de sa dignité personnelle; son seul tort était de priser trop haut ses talents et ses vertus : la considération ne lui suffisait pas; il voulait 1 admiration. Sa belle et digne épouse en donnait l’exemple à l’élite de la société parisienne qui fréquentait son salon; elle réclamait pour son mari le culte qu elle lui rendait elle-même. Necker entra donc au ministère avec la haute pensée de s’y immortaliser. Tant de gloire ne lui était pas réservé. Dès le premier jour cependant il fit sentir dans l’administration une main habile et exercée : l'ordre reparut avec lui dans la comptabilité; nombre d’abus furent supprimés; le crédit public, frappé de mort depuis le renvoi de Turgot, se releva comme par enchantement; nul doute que si les événements du dehors ne fussent venus troubler le cours des réformes projetées par le nouveau ministre, il n’eût eu l’honneur de rétablir la fortune publique pendant les cinq ans qu’elle lui fut confiée. .Mais le fardeau d’une grande guerre allait, à cette heure même, peser sur les finances du royaume. La rupture avec l’Angleterre était imminente.
Avant qu elle éclatât, un illustre voyageur, l’empereur Joseph 11, sous le nom du comte de Falkenstein, vint visiter la France. Le but secret de son voyage était de renouer avec le cabinet de Versailles l’alliance à demi rompue depuis le partage de la Pologne, et d arrêter parce moyen le cours menaçant de l’ambition moscovite : il ne trouva pas le comte de Verge n
nés disposé à entrer dans ses vues. Au défaut de ce succès politique, Joseph II en obtint un autre auquel sa vanité très-grande, quoique soigneusement cachée, fut fort sensible. L’inquiète curiosité qui le portait à tout voir, la simplicité affectée de ses manières, son goût d’innovations et le renom de ses opinions philosophiques le rendirent à peu de frais populaire, dans un moment où Louis XVI et sa cour cessaientde l’être. Lasœur de Joseph II, c’est ici le lieu de le dire, l’aimable et brillante Marie-Antoinette, était de plus en plus en butte aux jugements malveillants de l’opinion égarée. Les haines de cour qui l'avaient accueillie, dès ses premiers pas dans le royaume, étaient parvenues à former contre elle un concert de calomnies, qui de Versailles retentissait dans les rues de Paris et de là j usque dans le cabinet de l’impératrice-reine à Schoenbruun. Son imprudent effort pour s’affranchir des liens de L étiquette et trouver quelques-unes des douceurs de la vie privée, était représenté dans des libelles et des chansons comme le scandaleux oubli de tous les devoirs d’une épouse et d une reine; on faisait de ses courses de traîneau pendant 1 hiver une insulte de l’ Autrichienne aux souffrances du peuple de Paris mourant defroid et de faim; on insinuait qu elle courait aux bals de l'Opéra pour y chercher des rendezvous adultères; on l’accusait d’appeler Trianon son petit Vienne , quelques faveurs enfin qu’elle avait obtenues pour deux personnes tendrement aimées, la princesse de Lamballe et la comtesse Jules de Polignac, donnaient lieu de publier que toutes les charges et les trésors de 1 État étaient aux mains de la reine. La
seule chose vraie au fond de tout cela, était un goût des plaisirs et une étourderie regrettable, sans doute, mais trop naturelle chez une femme de vingt-deux ans qui n’était pas encore mère. Marie-Thérèse, qui en sentait le péril, prodiguait de loin scs conseils à sa fille; Joseph II avertit de son côté Marie-Antoinette, moins peut-être en frère, qu’en empereur qui l’eût voulue plus sérieuse pour qu'elle prît plus de part au gouvernement. Le jour vint où son vœu se réalisa, et où Marie- An toi nette ne fut que plus calomniée.
On remarqua que Joseph, après avoir parcouru une partie de la France, en sortit par Genève, sans visiter à Ferney A’oltaire qui l’attendait. Le philosophe octogénaire n’eut pas la satisfaction d’ajouter le nom de l’empereur à la liste des nombreux eourtisans de sa gloire. Il s en consola peu après en venant à Paris, où il n’avait point osé reparaître depuis vingt-huit ans (25 février 1778) Jamais peut-être roi n’y avait reçu un aussi triomphant accueil : tout ce qui avait quelque droit à s’approcher de lui alla le visiter, et pour contempler ses traits, une foule enthousiaste ne cessa pendant trois mois de se presser aux abords de sa demeure. On oubliait les tristes ombres qui obscurcissaient l’éclat de ce grand nom, ou plutôt l’opinion déliranteen était venueàtourneràla gloiredu poète cela même qui faisait sa honte : le cri de vive laPucelle! se mêlait aux acclamations dont il était salué. Sa rentrée dans la capitale était devenue cependant un événement de telle importance, qu’il fallut délibérers’ilserait reçu à la cour : la reine et le comte d’Artois, cédant à l’entraînement populaire, eussent désiré qu’on lui ouvrît
I<*s portes de Versailles : Louis XVI, en roi chrétien, refusa de voir « l'ennemi de la religion et des bonnes mœurs. » On ne saurait l’en blâmer : son tort et celui de Maurepas était de n’avoir pas empêché ce retour dont l’éclat était facile à prévoir. 11 eût fallu laisser mourir Voltaire à Forney. On sait, sans que nous ayons besoin de le redire, et les honneurs inouïs que lui rendit l’Académie lorsqu’il alla y prendre séance, et son apothéose, au Théâtre Français, après la représentation d'Irène, et la trop violente émotion de plaisir qui causa sa mort (3ü mai 1778). On sait aussi comment ses amis lui firent honte, à ses derniers moments, d une confession de foi catholique qu'il avait signée dans une première atteinte de sa maladie. Quelques semaines s’étaient à peine écoulées, et loin des regards du monde, dans une retraite silencieuse, s’éteignait l’autre génie dont s honorait le plus le dix-huitième siècle. Rousseau expirait à Ermenonville, le 3 juillet 1778, aupsi différent de Voltaire dans sa mort qu’il l'avait été dans sa vie. Il était réservé à la révolution française de réunir les deux grands ennemis de la foi dans les honneurs d’une commune sépulture.
On compte d’ordinaire, et non sans raison, parmi les préludes de cette révolution celle qui éclata alors au delà de l’Atlantique, et que la France aida de ses armes. Le moment est venu de dire comment le cabinet de Versailles se laissa entraîner dans la guerre de l’indépendance américaine.
On se rappelle l’énergie avec laquelle les colonies anglaisesde 1 Amérique septentrionale s’étaient portées au secours «le la mère-patrie dans la guerre de Sept
Ans, et la part considérable qu’elles avaient prise à la conquête des établissements français sur le Saint-Laurent et le Mississipi. Au lieu de reconnaître par les ménagements d'une politique à la fois généreuse et habile le dévouement de ces vaillantes populations, le gouvernement britannique, à peine la paix signée avec la France, n eut rien de plus pressé que d’exiger des treize colonies leur participation aux nouvelles taxes destinées à acquitter les frais de la guerre. Les Américains étaient prêts à donner leur or, comme ils avaient donné leur sang, à la métropole; mais ils voulaient le faire librement et non par contrainte, ils voulaient que les taxes leur fussent demandées, non imposées. Une première déclaration des droits de l'homme, publiée à Boston en 1764, maintint le principe constitutionnel en vertu duquel chaque colonie n’était tenue à payer que les impôts votés par sa propre législature. Le parlement anglais, complice des usurpations de la couronne, n’en prétendit pas moins rendre l'acte du timbre, qu’il venait de voter, exécutoire au delà de l’Atlantique (1765). Les liers puritains de la nouvelle Angleterre, et avec eux les colons de la Virginie, protestèrent aussitôt de leur refus d’obéir à un acte inconstitutionnel, et le grand William Pitt, qui, sous le nom de Lord Chatham, venait de rentrer au ministère, en révoquant l'impôt du timbre donna raison à leur résistance (1766). Mais Chatham n’avait plus les forces du corps au service de son énergique volonté et de sa puissante intelligence : George III, obstinément jaloux de sa prérogative, obtint de son ministère et du Parlement que les
droits établis sur le papier, sur le verre et sur le thé fussent déclarés obligatoires pour ses sujets américains (1767). La lutte commence dès lors, pour ne plus cesser, entre les prétentions absolues de la couronne et l'esprit indépendant des petits-fils des Iron sides. Lord Chatham, impuissant à faire prévaloir auprès de George III les conseils de la raison, se retire et abandonne la place à l'influence dominante de Lord North, homme d’esprit, mais ministre sans caractère et sans vues politiques, qui va laisser grandir la résistancejusqu’à l’émeute et l’émeute jusqu’à la guerre. Il ne s’agit plus seulement de déposséder lescolonies de leur droit de s’imposer elles-mêmes; le Parlement leur retire celui de nommer leurs gouverneurs et leurs juges; il oublie quel sang coule dans les veines de ces expatriés, dont les aïeux sont allés, sous les Stuarts, cbercherla liberté au delà des mers. A ce vote despotique la législature de la province de Massachusetts répond en déniant au Parlement le droit de faire des lois pour les colonies (1772), et l’esprit de révolution passant de proche en proche delà pensée des sages dans les actes de la multitude, les caisses de thé de la compagnie des Indes qui remplissaient le port de Boston sont jetées à la mer au milieu d’un tumulte populaire (1773). Nouvelles rigueurs du cabinet anglais, qui met en interdit le port de Boston et fait voter un bill par lequel est changée la constitution du Massachusetts (1794); nouveau pas des Américains vers l'indépendance, par la convocation d'un congrès général des députés des treize provinces à Philadelphie. Pas un mot ne fut prononcé dans cette assemblée pour provoquer la rup-
turc entre les colonies et leur orgueilleuse métropole; mais on décida que Boston et le Massachusets seraient défendus par la force, si la force était employée pour les réduire. C’était décréter la guerre. Elle éclata en effet aux premiers jours du printemps de 1775, et les deux combats de Lexington et de Bunkers’hill apprirent à lord North que ce n’était pas une vulgaire rébellion que l’Angleterre allait avoir à réprimer. Les colons cependant se refusèrent encore à croire que le sang versé les eût irrévocablement séparés de la mèrepatrie : le 5 juillet 1775, le congrès de Philadelphie adressa une dernière et solennelle requête au roi George III pour lui demander le redressement des griefs de ses sujets d’Amérique, en même temps qu’il fit un appel fraternel aux peuples de la Grande-Bretagne et de l’Irlande. L’envoi d’une nouvelle armée, en grande partie composée de mercenaires hessois, fut la seule réponse du gouvernement britannique. Tout est consommé dès lors entre l’Angleterre et ses treize colonies : George Washington a reçu la commission de commandant en chef des milices américaines; Benjamin Franklin a été chargé de préparer un plan de confédération et d’union perpétuelles entre les treize provinces insurgées ; le congrès général enfin, au mois de mai 1776, a publié un manifeste destiné à convaincre le peuple de la nécessité de répudier définitivement la souveraineté de la couronne d Angleterre, et de se constituer en république fédérale. C’était le préludedelacélèbre déclaration d'indépendance, qui futprormilguéele4juilIet,etquidonna entrée parmi les nations aux Etats-Unis de l'Amérique septentrionale.
U était impossible qu’au milieu de l’état effervescent de la société française, ces événements ne produisissent pas une impression profonde. Comment ne pas sympathiser avec un peuple qui s’élançait si généreusement vers la liberté, et qui mettait en pratique avec tant d’éclat les maximes républicaines de Rousseau et de Mably? Comment ne pas tressaillir d'une joie patriotique à l’idée de tirer vengeance des affronts naguère reçus de l’Angleterre? On avait applaudi aux premiers succès des Américains et à leur audacieuse attaque du Canada ; on se prit d’une vive anxiété pour leur cause, lorsqu’on les vit contraints d’évacuer cette contrée, chassés des États de New- York , de New-Jersey et de Rhode-lsland , reculant partout devant les forces organisées de Howe et de Burgoyne. On ne soupçonnait pas tout ce qu’il y avait de ressources pour l’Amérique dans le ferme et patient génie de Washington , dans son inébranlable patriotisme. Pendant qu’avec trois mille miliciens il tenait en échec derrière la Delaware l’armée victorieuse de Howe, Benjamin Franklin était envoyé par le Congrès en France pour y demander des secours. Ce fut pour Paris un spectacle d’une étrange nouveauté que celui de ce vieillard, sorti d’un atelier d’imprimeur pour représenter en Europe les grands intérêts de sa patrie, cachant sous la simplicité de sa parole et de ses manières une finesse merveilleuse et une rare profondeur de calcul, homme de science avec les savants, causeur spirituel avec les gens de cour, charmant les femmes par les grâces de sa bonhomie républicaine, diplomate vraiment extraordinaire, de-
venu pour le public uu objet d’enthousiasme avant d’avoir à traiter avec le gouvernement. Le succès de sa mission ne laissa pas cependant de se faire quelque temps attendre. Il était naturel que le cabinet de Versailles hésitât avant de courir les hasards d'une guerre avec l’Angleterre. Il avait pu permettre, encourager même la hardie spéculation de Beaumarchais qui s’était engagé à fournir des canons, des fusils, des objets d'équipement, jusqu’à des officiers à l’insurrection américaine. Il avait pu ne s’opposer que faiblement au départ d’un jeune et brillant courtisan, le marquis de La Fayette, qui venait de laisser sa femme près de devenir mère, pour aller offrir, en noble aventurier, son épée à Washington. Mais il y avait loin de ces actes individuels et clandestins, quelque irritée qu’en fût l’Angleterre, à une alliance publique de la France avec les t)isurgents. Depuis que les hostilités, commencées en Amérique, avaient suscité dans les conseils de Louis XVI le débat de la paix ou de la guerre, les hommes dont la parole y devait avoir le plus de poids s’étaient accordés à opiner pour le maintien de la paix. Turgot, regardant le renouvellement de la lutte maritime comme impossible à éviter, avait émis l’avis de s’y préparer, mais de l'attendre et de ne rien faire pour la provoquer. La pensée de la réforme intérieure du royaume devait passer, selon lui, bien avant celle de la guerre. Neeker, exclusivement préoccupé de rétablir l’équilibre financier, la repoussait plus absolument encore. Vergennes, ennemi de l’Angleterre, mais la craignant plus encore qu’il ne la haïssait, n’était pas un mi-
nistre à jeter la France dans les aventures. Maurepas enfin, quoique courtisan de l'opinion publique, se tenait en garde contre elle dans cette question redoutable. Restait le roi, qui, comme son beau-frère Joseph II, estimait a qu’il était de son métier d'être royaliste, » et qui répugnait dans sa conscience à secourir des rebelles. La reine, les princes ses frères et la plus considérable partie de sa cour ne se séparaient point de lui dans cette grave occurrence. Mais on était à une de ces époques, où les grandes affaires ne se décident point uniquement dans le cabinet des rois, et où une puissance supérieure à la leur leur impose parfois ses volontés. Bien des écrivains, depuis quatre-vingts ans, ont reproché à Louis XVI la guerre d’Amérique comme une des fautes capitales de son règne; ils le blâment d’avoir accru par là d’un poids énorme la dette du royaume, en même temps qu'il envoyait des milliers de ses sujets prendre au delà des mers la contagion des idées républicaines. 11 y a sans doute quelque chose de fondé dans ce reproche : mais ceux qui le font ont-ils bien calculé la force de l’opinion publique, et celle qu’avait le roi pour y résister? Pour qu’il y ait cédé, non-seulement lui, mais ceux dont il écoutait les conseils, ne faut-il pas que tous se soient sentis entraînés, malgré eux, par le courant tout-puissant de cette opinion? Et quelle noble erreur, si c’en était une, que celle d’aider à s’affranchir un peuple qui se montrait si mûr pour la liberté, et de relever du même coup l’honneur humilié du pavillon français! Les doléances hautaines du cabinet britannique, affectant jusqu’au ton de la menace.
commençaient à soulever parmi les ministres euxmêmes les susceptibilités nationales, quand la nouvelle de la capitulation du général Burgoyne à Saratoga (octobre 1777) vint exalter au plus haut point l'enthousiasme français pour la cause américaine, et donna à Maurepas le courage de proposer au roi la reconnaissance de la nouvelle république. Louis XYI eut peine à se rendre, mais se rendit enfin, exigeant seulement, pour mettre en paix sa conscience, que le traité eût un caractère éventuel et subordonnât l’action commune de la France et des insurgés à l’agression de l’Angleterre. Deux actes lurent en conséquence signés à Paris, le 6 février 1778, entre le secrétaire du conseil d’État, Gérard de Rayneval, et les commissaires du Congrès des États-Unis, Benjamin Franklin, Silas Deane et Arthur Lee. Le premier de ces actes n'était qu'un traité d amitié et de commerce, impliquant la reconnaissance du pavillon américain par le gouvernement français : mais le second avait une toute autre portée; il stipulait « qu’au cas où l’Angleterre, par ressentiment de la liaison et de la bonne correspondance, suite du traité d'amitié et de commerce, romprait la paix avec la France, soit par des hostilités directes, soit en empêchant son commerce et sa navigation d une manière contraire au droit des gens et aux traités subsistants entre les deux États, Sa Majesté et lesdits États-Unis de l’Amérique Septentrionale étaient résolus de joindre leurs projets et efforts contre les entreprises de leur ennemi commun. » Lord North, à cette nouvelle, fit voter par le Parlement un projet de transaction avec les colonies
insurgées, auquel elles eussent souscrit deux ans plus tôt, mais qui n'était plus acceptable pour elles, une fois le canon tiré. Le Congrès déclara n’admettre d’autre condition de paix avec l’Angleterre que la reconnaissance de lindépendance qu’il avait proclamée. Louis XVI, pendant ce temps, avait reçu en audience publique les trois plénipotentiaires américains (21 mars), et des ordres avaient été donnés à Toulon pour qu une escadre , sous le commandement du comte d’Estaing, portât en Amérique le signataire français du traité d’alliance conclu avec les États- Unis. (Avril.) La guerre n’était pas déclarée, mais commencée de fait avec la Grande-Bretagne.
On s’étonne de voir, après des pas aussi décisifs, le gouvernement de Louis XVI perdre le temps à échanger des notes avec le cabinet britannique, au lieu d’agir avec promptitude et énergie. Il y avait à cela une double cause. Le roi, comme nous l avons dit, mal sûr de son droit, voulait, aux yeux du monde, s’expliquer avant de se battre et laisser aux Anglais le tort de l’agression. Il ne se trouvait, en outre, parmi ses ministres aucun homme d’assez de talent et de caractère pour prendre dans la guerre de terre ou de mer une vigoureuse initiative. Le comte de Saint-Germain, tombé dans le ridicule et l’impuissance, avait fait place au prince de Montbarrey, personnage sans autres mérites que ceux d'un courtisan, et le secrétaire d État de la marine, Sartine, qui avait su continuer l’active impulsion donnée par Choiseul aux constructions navales, n’étendait pas son regard au delà de la partie matérielle de son administration.
On avait à Brest une flotte de trente-deux vaisseaux et de quinze frégates, dont Franklin réclamait instamment le départ, pour qu’elle allât surprendre et brûler l’escadre de l’amiral Howe, témérairement engagée dans la Delaware : cette flotte demeura trois mois immobile, laissant à l’amirauté britannique le temps de porter de vingt à trente vaisseaux celle qui s’armait à Plymouth sous le commandement de Keppel. On sait comment la rencontre presque fortuite de la frégate française la Belle-Poule avec l'Arélhuse inaugura cette grande guerre (17 juin). Le lieutenant La Clochetterie, par l héroïque détermination avec laquelle il soutint ce combat, montra aux Anglais que la mer leur serait autrement disputée que pendant la guerre de Sept Ans. Un immense cri d'enthousiasme, parti de tous les côtés de la rade, salua la rentrée à Brest du brave lieutenant avec sa frégate presque démâtée; ce cri eut de l’écho par toute la France.
Malheureusement le comte d’Orvilliers, lieutenant général commandant la belle flotte de FOcéan, était un de ces officiers sur qui pesait le souvenir de nos désastres passés, et à qui manquait l’audace suffisante pour répondre à l’attente si vivement excitée du sentiment public. Il se mit tard en mer, ayant permis à l’ennemi de se renforcer, et, à peine sorti de Brest, vit Keppel se porter audacieusement à sa rencontre, inférieur par le nombre des vaisseaux, supérieur par celui des canons, et plein de cette confiante ardeur que l’amiral français n'avait pas. Après quatre jours de manœuvres aussi savantes d’un côté que de l autre, le choc des deux flottes eut lieu entre Ouessant
et les îles Sorlingues (27 juillet). II dura deux heures, fut très-meurtrier et soutenu des deux parts avec une égale énergie, mais resta indécis. Keppel, avec une partie de ses vaisseaux endommagés, fit voile pour Plymouth, d’Orvilliers rentra à Brest. Pour n’avoir pas été vainqueur, l’amiral anglais fut mis en jugement; pour n’avoir pas été vaincu, le Français fut comblé de louanges et d’honneurs. C’était beaucoup, en effet, après les humiliations de la dernière guerre, qu’une lutte d’égal à égal contre nos superbes rivaux! L’opinion publique, dans le juste hommage qu’elle rendit au ferme courage de nos officiers pendant cette action, n excepta de ses faveurs que le jeune commandant de l’escadre bleue, le duc de Chartres. On l’accusa d’indiscipline, de lâcheté même, tandis que, désigné par son cordon bleu et sa veste blanche aux coups de l’ennemi, il avait montré, sous les boulets, l’insouciante gaieté qui est un des traits du caractère national. Cette calomnie fut réfutée victorieusement, mais les traces n’en furent point pour cela entièrement effacées. Il en resta dans bien des esprits de fâcheux soupçons contre un prince, trop peu soucieux de sa renommée et se jouant sans pudeur au milieu de ses dissolutions. Ce qu’il y eut de malheureux surtout, fut qu'il se laissa persuader que les bruits, répandus pour le déshonorer, étaient partis de la société de la reine, et qu’il en conçut contre Marie-Antoinette une haine irréconciliable. D’Orvilliers cependant, pour être sorti trop tard de Brest et y être rentré trop têt, avait laissé le commerce français exposé à des pertes qui ne furent pas évaluées à moins de qua-
rante-cinq millions. A deux reprises, il se remit en mer, mais sans rencontrer l’ennemi et sans l'aller chercher sur ses côtes mal défendues. La France eût pu attendre davantage du formidable armement qu elle avait fait pour combattre sa rivale dans l’étroit espace de mer qui les sépare.
Le comte d’Estaing, pendant ce temps, avait fait voile des côtes de Provence vers celles de l’Amérique septentrionale. Ce n’était pas, comme d’Orvilliers, un homme de science et de calcul; c'était un marin d’inspiration, qui, en naviguant dans les mers de 1 Inde, s’était trouvé tel sans que rien l’y eût préparé, et qui, ayant renoncé à son régiment d infanterie, s'était élevé au grade de lieutenant général des armées navales. La rapidité de sa traversée ne répondit pas alors à l’ardeur de ses désirs. Il lui fallut quatre-vingt-sept jours pour arriver de Toulon à l’embouchure de la Delaware (9 juillet). L’amiral Howe, prévenu de son approche, en était parti, et les Anglais avaient évacué Philadelphie. Un projet d’attaque est alors concerté pour les chasser de Rhode-Island. D’Estaing force hardiment les passes de Newport (8 août), contraint l’ennemi à brûler sept de ses bâtiments pour en éviter la prise, et s’apprête à combiner un débarquement avec le général américain Sullivan, lorsqu'il apprend que Howe est en vue avec son escadre. Pour la seconde fois, sous le feu des deux batteries de Newport, il en franchit les passes, et, pendant huit heures, donne la chasse aux vaisseaux anglais. Au moment où il les atteignait, un furieux ouragan disperse et désempare les deux V 37
escadres. D'Estaing, avec son vaisseau que la tempête a rasé comme un ponton, soutient toute la nuit un combat désespéré, et ne doit son salut qu’à l’approche de quelques-uns de ses navires qui le rallient au point du jour (13 août). En voyant l’escadre française faire voile vers Boston pour réparer ses avaries et mettre cette place en état de défense. Sullivan, forcé d’évacuer Rhode-lsland, poussa un violent cri de colère, qui retentit dans tous les États de l’Union, et faillit amener la rupture d’une alliance qui ne datait que de la veille. L’intervention de La Fayette et celle de Washington calmèrent les esprits, et d’Estaing, conformément à ses instructions, alla chercher les Anglais aux Antilles. Le marquis de Bouillé venait d’y prendre la Dominique; mais ce succès ne compensa pas la perte de Sainte-Lucie, que d Estaing essaya vainement de recouvrer par une sanglante attaque de terre et de mer (18 décembre). La campagne s'achevait donc, de ce côté comme de l autre de l'Atlantique, sans rien de décisif; la prise de Savannah, capitale de 1 État de Géorgie, sembla même, aux derniers jours de 1 année, donner aux armes anglaises un avantage marqué sur le continent américain.
Un moment, dans le cours de cette même année, le cabinet de Saint-James avait pu croire qu’une nouvelle querelle, embrasant l’Europe, allait lui fournir, comme dans les précédentes guerres de ce siècle, des alliés contre la France. La mort de Maximilien 111, dernier duc de Bavière de la branche Wilhelmine, ayant fait passer, en 1777, la couronne ducale à l’électeur palatin Charles-Théodore.
ce prince, au mépris des droits de son neveu et de son successeur le duc des Deux-Ponts, avait légitimé par un traité les prétentions qu’élevait l’empereur sur I héritage des Wittelsbach. Joseph, pour assurer à la maison d Autriche cet injuste agrandissement, faisait grand fond sur l’alliance française. Aussi n'y eut-il manœuvre diplomatique dont il n’usât pour gagner Louis XVI à ses intérêts. Marie-Antoinette, qu'une première grossesse rendait alors plus chère tpie jamais à son époux, fut le principal instrument de la politique de son frère. Toutes les lettres écrites par Marie-Thérèse à sa fille, en 1778, sont remplies d’instances réitérées pour que la jeune reine, dans cette grave affaire, serve activement la cause de l’Autriche, et combatte les méchantes suggestions du roi de Prusse. Frédéric, en effet, quoique commençant à plier sous le fardeau de l’âge, n’en avait ni l’œil moins ouvert, ni la main moins prête à agir dans une circonstance où l’équilibre et l’indépendance germaniques étaienten péril. Ses démarches furent aussi pressantes que celles de l'empereur auprès du cabinet de Versailles; il faisait répéter tous les jours à Maurepas et à Vergennes « que la Bavière était pour l’Autriche la galerie de l’Alsace et de la Lorraine, » et s’efforcait de changer en une résolution virile leurs molles hésitations. Quand il se fut assuré que la France, fidèle au traité de Westphalie, ne seconderait pas l’ambition autrichienne, il n’hésita plus à trancher le nœud de la question par un hardi coup d’épée : il jeta ses troupes en Bohème (juillet 1778). Il eût convenu fort au cabinet anglais que Joseph 11 relevât le
gant, et que Louis XVI entrât dans la querelle; mais l’empereur céda à la pacifique influence de sa mère, et ne demanda à la France que de joindre sa médiation à celle de la Russie pour terminer le différend. Le baron de Breteuil, plénipotentiaire français à Teschen, se fit un grand honneur par la transaction qu’il négocia entre les parties contendantes, et qui, sauf un faible lambeau de territoire concédé à l’Autriche, garantit au duc des Deux-Ponts toute la succession bavaroise (10 mai 1779). L Allemagne pacifiée laissait ainsi la France et l'Angleterre vider seule à seule leur débat sur les mers.
Pour parler plus exactement, la France n'était déjà plus seule en face de sa redoutable ennemie-, le roi catholique avait obéi aux stipulations du pacte de famille , et déclaré la guerre à la Grande-Bretagne (juin 1779). Aussi longtemps qu’il l'avait pu, Charles III, malgré sa vieille haine contre les Anglais, s’était dérobé à cette obligation ; il eût voulu se porter comme médiateur, et quand il se fit partie belligérante, il eut grand soin de donner pour motif à sa détermination les griefs particuliers du cabinet de Madrid; l’indépendance des États-Unis ne pouvait être reconnue par le possesseur des vastes colonies de lAmérique méridionale. Une pensée audacieuse fut alors conçue à Versailles : avec les forces navales des deux royaumes qui devaient former une flotte de plus de soixante vaisseaux, avec une armée de quarante mille hommes rassemblés sur les côtes de Normandie et de Picardie, on résolut de faire une descente en Angleterre. L’ardeur était extrême parmi la jeune
noblesse à servir sous le maréchal de Broglie, chef désigné de l’expédition; La Fayette, momentanément revenu d'Amérique, avait obtenu l’honneur d’y prendre part. Tout semblait promettre le succès, tout échoua. Lorsque l’Angleterre, qui n’avait pu mettre que trente-sept vaisseaux aux ordres de l’amiral Hardy, apprit que d’Orvilliers, réuni à Luis de Cordova (26 juillet), se dirigeait vers la Manche avec soixante-huit bâtiments de haut bord, elle eut un moment de vive alarme; nulle troupe organisée ne se trouvait dans l’île pour la défendre, et de l’autre côté du canal de Saint-George se faisaient entendre les clameurs menaçantes de l’Irlande prête à donner la main auxTrançais. On ne tarda pas à se rassurer en voyant le formidable armement des deux couronnes aboutir à une vaine promenade entre Brest et Plymouth : les vaisseaux espagnols étaient en si mauvais état qu’ils pouvaient à peine tenir la mer; leurs équipages étaient dévorés par *le scorbut et avaient communiqué cette affreuse maladie à la flotte française; l’impéritie et la négligence de Sartine avaient amené enfin le manque d’eau et de vivres. Après avoir inutilement attendu le convoi qui devait le ravitailler, d’Orvilliers ientra à Brest, inconsolable de la perte d’un fils unique mort entre ses bras et de la misérable issue d’une campagne qu’il s’était flatté de rendre si glorieuse (septembre 1779).
Dans les mers d’Amérique, où continuait à flotter le pavillon du comte d’Estaing, si les succès étaient mêlés, il se portait au moins des coups dont s’honoraient les vainqueurs et les vaincus. La prise des
deux îles de Saint-Vincent et de la Grenade Juin et juillet) donna aux Français une assez grande supériorité dans les Antilles, pour que d Estai ng ne craignît pas de s’en éloigner et de voler au secours de l’union américaine. Un grand effort fut tenté pour reconquérir Savannah, tombé l'hiver précédent aux mains des Anglais : l’amiral français, dans un assaut livré par terre à la place, combattit côte à côte avec le brave Pulawski, Polonais expatrié pour aller défendre loin de son pays la cause de la liberté. Pulau ski fut tué, d’Estaing reçut deux blessures, et Savannah demeura au pouvoir de l’ennemi (octobre). Mais l’arrivée de l’escadre française avait obligé sir Henry Clinton à concentrer ses forces sur New- York, et à évacuer Rhode-Island que les alliés avaient essayé vainement de lui enlever l’année précédente. Rien encore de décisif pour F Angleterre contre les insurgés qu’elle s’efforce de réduire ; rien non plus contre la France, qu elle a trouvée son égale dans les grandes opérations navales, et plus heureuse qu’elle en quelques combats particuliers. Celui de la Surveillante et du Québec a gardé un renom immortel dans nos fastes maritimes. Une imprudente bravade du maréchal de Biron rendit malheureusement alors la liberté au meilleur homme de mer de la Grande-Bretagne, détenu à Paris pour dettes. L’amiral Rodney, à peine délivré, reçut le commandement de vingt-deux vaisseaux, avec lesquels il alla ravitailler Gibraltar qu’assiégeaient les Espagnols, et fit voile ensuite pour les Antilles (février 1780).
Ce n’était plus d’Estaing qui y commandait les
HISTOIRB DE FRANCE.
Français : l’intolérante jalousie du corps de la marine avait éloigné cet intrus, qui sorti de l'armée de terre, enlevait, sur leur élément, leur gloire aux marins de profession. Il fut, au reste, dignement remplacé par le comte de Guiclien, officier Capable et résolu, qui, dans trois rencontres consécutives, tint tête à Rodney avec avantage (avril-mai 1780). Guichen venait de se réunir à l'amiral espagnol Solano, et l’on s’attendait à les voir attaquer la Jamaïque; mais ils ne purent s’entendre, et virent bientôt l un et l autre leurs équipages décimés par la maladie. H fut, impossible à l’escadre française, rappelée en automne dans les mers d’Europe, de secourir les Anglo-Américains, dont la cause traversait alors ses plus difficiles épreuves. Cbarleston, capitale de la Caroline du Sud, avait été prise par Lord Cornwallis, et le général Gates, le vainqueur de Burgoyne, avait été battu en tentant de recouvrer cette place. Heureusement, à cette même époque, cinq mille Français, commandés par le général Rochambeau, débarquaient dans Rhode-lsland. C était La Fayette, qui, avec l’autorité acquise par sa noble conduite, avait obtenu des ministres de Louis XVI l’envoi de cette petite armée au delà des mers. Nombre de gentilbommes de son âge, le vicomte de Noailles, son beau-frère, le duc de Lauzun, le chevalier de Chastelux, les frères Lameth, le comte de Ségur, le comte de Saint- Simon, etc., épris du même amour que lui pour la liberté, avaient brigué l’honneur d’aller faire leurs premières armes sous Washington, aux ordres de qui Louis XVI avait mis ses troupes auxiliaires. Quelques
mois se passèrent pendant lesquels Rochambeau, attendant l’arrivée d'une escadre française qui lui était promise, resta retranché dans Rhode-lsland , sans rien faire de plus que d’obliger sir Henry Clinton à demeurer comme lui immobile dans New-York. Les Américains y gagnèrent de ne voir pas leur ruine consommée dans les Carolines, où Clinton ne put envoyer de renforts à Lord Comwalis.
Il n’avait fallu rien moins que le patient héroïsme de Washington pour ne pas désespérer, en ces derniers jours, de la fortune de sa patrie. loi défection du perfide Arnold, qui semblait n’avoir servi si brillamment la cause de l’indépendance que pour la trahir avec plus d infamie, avait répandu dans un grand nombre d'esprits une sombre inquiétude. On succombait de toutes parts à la fatigue d'une lutte dont on n’avait pas calculé la durée; les milices do la Pensylvanic et du New-Jersey avaient donné le coupable exemple de la révolte contre l’autorité du généralissime. La détresse enfin et les privations qui la suivent, la nécessité d’aller à l’ennemi sans pain, sans vêtements , sans chaussures et presque sans armes, était la plus générale et la plus dure épreuve pour les courages; le patriotisme américain paraissait au moment de défaillir sous la misère. Washington, dans cette circonstance critique (janvier 1781), prit le parti d envoyer à Versailles le colonel John I^aurens, porteur d’une lettre qu’il écrivait à Louis XVI, pour réclamer, en faveur de l’Amérique, un suprême effort ue ia générosité française. En dépit des influences contraires qui l’entouraient, le roi entendit
cet appel, et y répondit en accordant à Washington un subside de six millions. L’efficacité de ce secours ne tarda pas à se manifester. Un changement heureux venait en outre de se faire à cet instant même, dans le ministère français. Sartine, convaincu par Necker de concussion, avait été remplacé par le marquis de Castries, étranger à la marine , mais capable de suppléer aux connaissances spéciales qui lui manquaient par la fermeté de l’esprit et du caractère (octobre 1780). Le médiocre et important prince de Montbarrey avait fait place, quelques semaines après (décembre), au marquis de Ségur, officier général d’un mérite éprouvé , de qui les armées de mer devaient attendre un concours actif et intelligent dans leurs opérations. Avec ces deux hommes, les sacrifices faits par la France allaient enfin porter leurs fruits.
L’Angleterre, de son côté, faisait, pour la campagne de 1781, les plus énergiques efforts. Les épreuves ne lui avaient pas manqué non plus, au milieu de ses succès de l'année précédente, et la fameuse émeute de Lord George Gordon, qui ne s'était arretée que devant les portes de Westminster, avaient été pour elle une cause momentanée de trouble et d’épouvante. Le cabinet britannique avait vu, en outre, tourner contre lui l’insolent abus de sa supériorité maritime. En interdisant aux neutres tout commerce avec les ports français, sous prétexte que « ces ports étaient naturellement bloqués par ceux d’Angleterre, » il avait provoqué successivement la résistance de la Suède, du Danemark et de la Hollande à scs prétentions tvran-
niques. Il importait peu aux Anglais d'ajouter au nombre de leurs ennemis les Hollandais, dont le commerce, mal protégé, leur offrait une riche et facile proie; la guerre fut déclarée par George III aux Provinces -Unies (20 décembre 1780). Mais Lord North et ses collègues ne furent pas peu déconcertés en apprenant que la grande Catherine, s’emparant des principes professés par la France sur les droits des neutres, s'était, accordée avec la Suède et le Danemark pour en assurer le maintien, et avait proclamé la neutralité armer des puissances du Nord. Sans renoncer à son principe de l’asservissement des iners , l'Angleterre fut obligée parla prudence à en modérer l’application. Elle avait besoin de ne pas ajouter de nouveaux embarras à ceux que lui causaient les charges écrasantes d'une si vaste guerre.
Rodney ouvrit la campagne aux Antilles par des déprédations dignes d’un forban exercées contre les possessions hollandaises; le scandale en retentit jusque dans le parlement britannique, et peu s'en fallut qu’il ne fût mis en accusation. L’éclat de ses services devait changer bientôt la flétrissure qu’il avait méritée en de magniliques récompenses. La meilleure partie de son butin lui fut enlevée a tors par le brave Lamotte- Piquet; mais ce n’était pas pour le cabinet de Versailles une revanche suffisante; on se flattait de la prendre dans de plus vastes opérations. Deux puissantes escadres avaient été années à Brest; l’une, aux ordres du comte de Grasse, avait fait voile, aux premiers jours de printemps, pour la mer des Antilles, d'où elle devait se porter dans la Chesapeake ;
l'autre, commandée par Guicben, alla, au mois de juillet, rallier l’amiral Cordova sur la rade de Cadix. Quelques bâtiments furent détachés des flottes réunies pour convoyer un corps d’armée espagnole destiné à l’attaque de Minorque, pendant qu'une masse imposante de cinquante vaisseaux se rendait dans la Manche, pour y chercher l'ennemi, l’écraser par la supériorité du nombre, et tenter ensuite de jeter sur les côtes d Angleterre les troupes rassemblées dans les ports de Normandie et de Picardie. Le malheur voulut que l’ancienneté du grade donnât à Cordova le commandement supérieur des deux escadres; sa timidité rendit pour la seconde fois inutile une concentration de forces aussi puissante. L’amiral anglais Derby, à la veille d’être surpris, n’eut que le temps d’aller abriter ses vingt et un vaisseaux dans la rade de Torbay; Guichcn voulait qu’on l’y poursuivît; il ne s'agissait, disait-il, que d’essuyer le feu de quelques mauvais ouvrages, pour aller ensuite détruire à coup sûr la flotte ennemie. Mais l’opinion contraire, soutenue par Cordova, prévalut dans le conseil de guerre, où les officiers espagnols étaient en majorité; le gouvernement français, qui avait pris le nombre pour un gage assuré de ^a victoire, fut trompé dans ses calculs, comme il l’avait été deux ans auparavant : Guicben, au mois de septembre, rentrait à Brest et Cordova â Cadix, sans autre résultat que l’évidence désormais acquise de l'impossibilité de rien faire en commun avec les éléments discordants des deux marines alliées.
Heureusement, sur un autre théâtre, la guerre ré-
servait à la France les plus magnifiques dédommagements; ce fut dans ce même automne de 1781 que se décida la grande question de l'indépendance américaine. Le comte de Grasse, marin dont le nom ne rappelle qu’un éclatant revers, eut pourtant l’honneur de concourir à ce triomphe d une noble cause. Arrivé aux Antilles vers la lin du mois d’août, il avait, par une suite de coups heureurf, ravitaillé le Fort-Royal de la Martinique et enlevé aux Anglais lîle de Tahago, malgré les forces et 1 habileté supérieures de llood et de Rodney; puis, avec trois mille soldats pris à bord de ses vaisseaux dans l’île de Saint- Domingue, il était entré, sans coup férir, dans la baie de la Chesapeake. Sa mission était là de fermer la mer à Lord Cornwallis, acculé dans la place d’York-Town, où allaient se réunir pour l’assiéger les trois petites armées de La Fayette, de Rochambeau et de Washington. Hood, accouru des Antilles, s’efforça vainement, avec ses vaisseaux joints à ceux de Graves, de rouvrir la Chesapeake à Cornwallis; il se retira devant des forces supérieures, et laissa, comme . en champ clos, les armées de terre vider sous les murs d’York-Town la querelle de la Grande-Bretagne et de l’Amérique. Il importait de pousser avec vigueur le siège de cette place, pour éviter quelle fût secourue par Clinton, que Washington et Rochambeau avaient trompé en lui faisant croire qu’ils se proposaient d’attaquer New-York. Le concert fut parfait entre les généraux et les soldats des deux nations ; ils ne se disputèrent que l’honneur de mieux faire. Après treize jours de tranchée, Cornwallis, également
impuissant à tenir plus longtemps dans ses fortifications ruinées et à s’échapper par les enux de l’York- River, n'eut plus d'autre parti que de capituler. Le 19 octobre 1781, il signa la convention par laquelle il se rendait prisonnier avec huit mille soldats et matelots; comme on l’a très-bien dit1, « il signait l’indépendance de l’Amérique. » On le comprit ainsi des deux côtés de la Manche: le gouvernement britannique, passé aux mains des whigs, accepta l’arrêt qui le condamnait à la perte des colonies émancipées par la victoire, et ne fit plus de sérieux efforts pour les recouvrer. En France, la sensation de joie fut vive et profonde; le gros de la nation s'applaudissait de voir l’Angleterre affaiblie et humiliée; les salons de Paris portaient bien plus loin leurs regards ; ils avaient accueilli avec enthousiasme le mot de La Fayette : « L humanité a gagné son procès, » et ne doutaient pas de lui en faire gagner bientôt un autre.
Nous avons laissé une petite armée espagnole, commandée par un officier général français, le duc de Grillon, faisant voile vers l’île de Minorque pour la reprendre sur les Anglais. Le débarquement s'accomplit sans coup férir (19 août); le gouverneur Murray, trop faible pour défendre 1 île, s’enferma dans le fort Saint-Philippe, résolu à y tenir jusqu’à la dernière extrémité. Sa résistance fut héroïque : Crillon ayant essayé sur lui des moyens de corruption, il lui répondit ce que le Crillon du seizième siècle avait répondu à Henri 111, qui lui demandait