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CHAPITRE XXVI

DEPUIS LE TRAITÉ DE RYSW1CK JUSQU’AU RENOUVELLEMENT DE LA GRANDE ALLIANCE CONTRE LA FRANCE.

La quatrième et dernière période du règne de Louis XIV commence. Nous allons assister au déclin de la vie et de la fortune du grand roi ; nous allons voir l’astre qui, au milieu de sa course, a jeté sur la France des rayons de gloire si éclatants, s’abaisser tristement et se coucher dans un sombre amas de nuages. Mais avant que s offre à nous ce spectacle, nous avons à ramener un moment nos regards en arrière, et à jouir encore du sentiment de l’admiration, en donnant un rapide coup d’œil à la grandeur intellectuelle de notre patrie pendant les dernières années du dix-septième siècle.

On ne répète plus guère aujourd'hui le reproche absurde adressé à Mme de Maintenon, d’avoir fait de la cour de Louis XIV converti le siège d’une dévotion mesquine et ignorante. Mme de Maintenon est mieux connue que par le passé et plus équitablement appréciée; on sait que son règne, si ce mot lui peut être appliqué, fut le règne de l’esprit, et que dans sa tâche,

poursuivie pendant trente ans, « de travailler au salut du roi, » elle fit entrer constamment le soin de le dédommager des plaisirs auxquels il avait renoncé par des jouissances plus élevées et plus pures. Jamais Bossuet, jamais Fénelon, jusqu’au jour malheureux de sa disgrâce ei de son exil, jamais Racine et Boileau, ne furent mieux venus à la cour que depuis l’avénement de Mme de Maintenon. Les années de son mariage avec Scarron et celles de sa familiarité dans les hôtels d’AIbret et de Richelieu, l’avaient mise en relation journalière avec la plus élégante et la plus spirituelle élite de la société française, et nulle femme de son temps ne lui était supérieure pour la délicatesse et la pureté du goût littéraire. Ses lettres en font foi : moins attrayantes et d’un renom moins populaire que celles de Mme de Sévigné, elles ne le leur cèdent point pour la perfection du langage. Elle eût pu être citée et prônée comme la fleur du bel esprit, sans la retenue que lui avait inspirée dans sa jeunesse le besoin de la considération, et que fortifiaient en elle, dans un âge plus mûr, les scrupules d'une piété sévère. La France ne |>eut pas oublier qu elle lui doit Eslher et Alhalie.

Notre énumération sommaire des chefs-d’œuvre de la scène française, éclos sous les premières influences du règne de Louis XIV, nous a conduit jusqu’en 1670, l’année des deux Bérénices. Le grand Corneille n’existe plus dès lors pour le théâtre; son jeune rival, au contraire, monte de triomphe en triomphe. De Bajazet et de Milhridate, où il y a tant à admirer, il s élève à Iphiyénie, tragédie grecque dont toutes les

beautés n eussent pas été selon le goût athénien, mais qui, à Paris, transporta la cour et la ville d'un égal ravissement (1G74). Ensuite parut Ph'edre (1677), autre emprunt fait à Euripide; mais avec une conception du sujet toute différente, Phèdre, œuvre incomparable, où l'inspiration latente du sentiment chrétien a su donner à la passion des accents d’une profondeur et d’un sublime inconnus au poète grec. Après Ph'edre , la muse tragique de Racine entre dans un silence de douze années. On n’a jamais bien su si ce silence si regrettable doit être attribué à des scrupules exagérés de piété janséniste, ou à la souffrance que causa à l amour-propre du poète l'injustice du public envers son dernier chef-d’œuvre. Racine, quoi qu’il en soit, n’en fait pas moindre figure à la cour; il est autorisé à acheter la charge de gentilhomme ordinaire, partage avec Boileau celle d’historiographe du roi, et, à ce titre, suit Louis XIV dans ses dernières campagnes. Si au milieu de ces honneurs, juste tribut payé à son génie, il redevient poète dramatique, c’est pour Mme de Maintenon et pour Saint-Cyr.

La fondation de la maison de Saint-Cyr a été l’œuvre commune de Louis XIV et de Mme de Maintenon, et l’on peut dire quelle leur fait à l’un et à l’autre un égal honneur. Le roi ne pouvait se dissimuler quels sacrifices ses guerres continuelles imposaient à la petite noblesse des provinces, obligée d’aller sc ruiner, quand elle n’allait pas mourir pour lui sur les champs de bataille. Déjà, par l’institution des compagnies de cadets, il avait ouvert aux fils des

gentilshommes, en dédommagement de ces sacrifices de leurs pères, une porte privilégiée pourentrerdans le service militaire. Lorsque lui fut présentée l’idée d’assurer aux jeunes tilles nobles et pauvres le bienfait gratuit d'une éducation conforme à la fois à leur naissance et à la médiocrité de leur fortune, il l’accueillit comme un trait delumière venu d’en haut, et, dans son esprit porté au grand en toute chose, cette idée prit un magnifique développement. Mme de Maintenon, de son côté, venue au monde presque indigente, et ayant expérimenté les souffrances et les périls de cet état pour les filles de qualité, avait compté parmi les premières obligations de sa grandeur celle de recueillir et de faire élever des enfants de son sexe nées dans une condition pareille à celle où elle s’était trouvée elle-même. Ce qu’elle avait essayé très-modestement et à petit bruit à Montmorency et à Ruel, ce qu elle avait continué avec l’aide du roi, sur un plan plus étendu, dans le château de Noisy, devint, dans la pensée de Louis XIV, la grande et vraiment royale création de Saint-Cyr. Près du village de ce nom, à l’une des extrémités du grand parc de Versailles, fut construit, sur les dessins de Mansart, un vaste édifice destiné à recevoir deux cent cinquante jeunes filles, avec quarante religieuses et quarante soeurs converses chargées du gouvernement et du service de la maison. Tout dans cette construction porta le caractère d’une noble simplicité, et pendant qu elle s’achevait en quinze mois (1G85-1G8G) par les bras dedeux mi lie cinq cents ouvriers, une dotation annuelle de cent quatre-vingt mille livres était

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assurée à l’institut naissant par la munificence du monarque. A Mme de Maintenon fut réservée la partie morale de la fondation. Ce fut elle qui rédigea en grande partie les constitutions de la maison de Saint- Ijjuxs, ce fut elle qui fut l’auteur de ce plan d éducation justement appelé « le chef-d’œuvre de la réflexion et de 1 expérience, » où tout était si sagement combiné qu’avec la meme nourriture spirituelle donnée aux âmes, avec le même degré de culture donné aux intelligences, on formait à la fois de saintes religieuses pour le cloître et des mères de famille accomplies pour le monde. Iæs lettres de Mme de Maintenon, ses conseils et ses entretiens publiés, comme ils l’ont été de nos jours', forment le monument le plus achevé peut-être qui existe chez nous dans l’art de l’éducation. Ce ne fut pas du premier coup que cette perfection fut atteinte: il y eut quelques faux pas faits dans le principe; Mme de Maintenon, qui se reprochait dans son vieil âge d’avoir trop gardé le ton des hôtels d’Albret et de Richelieu, laissa un moment le bel esprit et la vanité mondaine pénétrer à Saint-Cyr. comme un peu plus tard elle en ouvrit imprudemment la porte à la trompeuse spiritualité de Mme Guyon. Mais ces fautes reconnues furent réparées avec une promptitude et une sagesse admirables ; b' réforme fut aussi complète qu elle pouvait l’ètre, et « l’établissement, repris par les fondements, fut bâti sur l’humilité et la simplicité » On sait du reste que, durant les trente années où Mme de Maintenon fut

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