M. Droz, Hans son estimable histoire de Louis XVI
d’assassiner lè duc de Guise : « L’honneur me le défend. » Le général français comprit que pour triompher d’un tel adversaire, il fallait donner. aux Espagnols l’exemple d’une bravoure plus qu’ordinaire; il monta le premier à l’assaut d’une tour, et se fit blesser en y enlevant le drapeau anglais. Lorsque la garnison capitula , après cinq mois de, siège ( 5 février 1782), six cent soixante hommes seulement restaient de trois mille, spectres décharnés qui inspirèrent autant d'admiration que de pitié aux vainqueurs. La France prit à bon droit pour elle l’honneur de cette victoire ; quatre mille de ses soldats avaient, aussi bien que le général, entraîné les Espagnols par l’élan de leur bravoure.
On avait à s’honorer de l’issue de la campagne de 1781 ; mais la paix, qui commençait à devenir nécessaire aux finances du .royaume, n’en était pas plus rapprochée. Le marquis de Kockingham qui, avec Fox, Burke et Sheridan, venait de renverser Lord North du ministère (mars 1782), annonçait l’intention de traiter avec l’Amérique et la Hollande, mais c’était pour disposer contre la France et l'Espagne de toute la puissance britannique. Le Parlement ne vota pas moins de cent mille matelots pour la campagne de 1782. La France dut proportionner ses efforts à ceux de sa rivale; elle arma, avec son alliée, cent trente-six vaisseaux de haut bord. Mais il eût fallu que ces forces fussent partout bien conduites, et l’on ne vit que trop le contraire. Le marquis de Bouille, gouverneur de la Martinique, homme de tête et de cœur, après avoir repris sur les Anglais l’île
hollandaise de Saint-Eustaclie, entreprit de leur enlever celle de Saint-Christophe, une de leurs conquêtes de la dernière guerre. Il y réussit (février 1 782) ; mais sa conduite habile et résolue ne fit que mettre dans un plus triste jour l'incapacité du comie de Grasse, associé à ses opérations. Il semble qu’à dater de ce moment un esprit de vertige se soit emparé de ce marin jusque-là heureux et admiré de ses équipages pour son héroïque intrépidité. Deux fois il se fit jouer, comme l’eût fait le plus inexpérimenté des cadets de sa flotte, par Hood, qu’il eût dû accabler par la supériorité du nombre, et le résultat de ses fautes fut de permettre à ( amiral anglais de rejoindre Rodney, \enu pour prendre, avec douze vaisseaux de plus, le commandement supérieur des forces anglaises aux Antilles. Les instructions du comte de Grasse étaient bien loin d’exiger alors qu'il cherchât une bataille; elles lui commandaient, au contraire, avec les cent cinquante transports chargés de troupes qu’il escortait, de faire force de voiles vers Saint-Domingue, d'y rallier l’escadre espagnole, et d aller de là, avec vingt mille soldats et plus de cinquante vaisseaux de ligne, attaquer la Jamaïque. Le vent était pour lui, et il lui eût été facile de gagner Saint-Domingue sans s’engager avec l’ennemi. Mais, par le puéril point d honneur de ne pas abandonner aux Anglais un vaisseau et une frégate attardés dans leur marche, il ralentit le mouvement de sa flotte et rendit inévitable une action générale à laquelle, inférieur en forces, il eût dû à tout prix se dérober. Ce fut la désastreuse bataille du 1 2 avril 1 782, la seule décisive
de toute cette guerre, et qui ne laissa d'autre consolation aux Français que celle d avoir fait payer cher à 1 ennemi sa victoire. De Grasse, à bord de la Ville de Paris , se battit en héros; deux hommes seuls avec lui, sur le pont de son vaisseau, n'étaient pas blessés, lorsqu’il amena son pavillon. On l’envoya à Londres, où l’orgueil anglais cacha son triomphe sous celui qu’il affecta de décerner au « valeureux Français » dans sa captivité. De Grasse eut le malheur de ne pas comprendre le sens de ces honneurs hypocrites; la vaniteuse satisfaction avec laquelle il en jouit rendit l'opinion plus disposée en France à lui demander un compte sévère du désastre qui était son ouvrage. On fut loin cependant de s’en laisser abattre : comme aux derniers jours de la guerre de Sept Ans, des sommes considérables furent volontairement souscrites pour réparer la perte qu’on venait de faire; la ville de Paris s’offrit à remplacer le magnifique vaisseau qui portait son nom. La marine, en particulier, se montra si peu découragée que , sur plusieurs points, elle prit contre 1 ennemi une audacieuse offensive. Un des vaincus du 12 avril, le capitaine de la Peyrouse, de si noble et de si douloureuse mémoire, alla avec un vaisseau et deux frégates ruiner les riches établissements des Anglais dans la baie d’Hudson.
Mais ce n’était plus sur les mers d’Amérique, c’était sur un théâtre plus rapproché que se fixait alors le regard attentif de la France et de l’Kurope entière. Le cabinet de Madrid, après Minorque reconquise, n’en était devenu que plus ardent à reconquérir aussi
Gibraltar, et il s’était assuré le puissant concours des forces françaises pour obtenir ce grand résultat. Douze mille hommes, commandés par le duc de Grillon, avaient passé les Pyrénées, pour se joindre aux Espagnols dans le camp de San-Roque, et deux princes du sang royal, le comte d'Artois et le duc de Bourbon, avaient couru au siège qui allait s'entamer, comme à une fête. 11 ne s’agissait plus cette fois de bloquer et d’affamer Gibraltar, ainsi qu'on tentait de le faire sans succès depuis trois ans; il s’agissait d assaillir et d’emporter de vive force ce roc réputé comme inexpugnable. Cinquante vaisseaux des deux nations devaient fermer le détroit, et, au jour de l’attaque, y concourir, en même temps que des batteries formidables couvriraient la place d’un déluge de feux jusque-là sans exemple. On ne comptait pas seulement sur plus de deux cents pièces de canon qui, du côté de la terre, garnissaient toute la largeur de la presqu’île, et qui avaient déjà réduit la ville en cendres; on comptait pour foudroyer la forteresse du côté de la mer, sur les dix batteries flottantes inventées par le chevalier d’Arçon , qui portaient chacune quinze pièces du plus gros calibre, et que leur épais blindage devait protéger contre les projectiles incendiaires de l’ennemi. Le gouverneur anglais, Elliot, aussi intrépide qu’il était sage et humain , ne se laissa pas troubler par la redoutable étendue de ces préparatifs, et le jour destiné à voir éclater la tempête le trouva prêt à une invincible résistance. En vain d’Arçon avait-il supplié qu’on lui accordât un court délai pour perfectionner ses batteries; l’impatience française v 38
avait gagné les Espagnols, et le vieux Cordova, arrivé le 12 septembre sur la rade de Gibraltar, donna pour le lendemain l’ordre de l’attaque. On a comparé à l’éruption d un volcan la canonnade qui s’ouvrit alors contre Gibraltar; l’écho en retentit au loin parmi les peuples effrayés du Maroc. Mais le mal n’égala pas le bruit fait par cette masse de feux épouvantable; les projectiles lancés par l’artillerie de terre allèrent se briser sans effet contre le roc, et à peine l’ouvrage appelé le vieux môle fut-il entamé par les batteries flottantes, tandis que les boulets rouges des Anglais, trompant le calcul de d’Arçon, y allumaient des incendiesqu’on s'efforcait vainement d éteindre. La nuit n interrompit point le combat; l embrasement éclairait les coups qu’on se portait de part et de l’autre. Le moment vint cependant où ceux des assiégeants se ralentirent; le feu ennemi avait dévoré plusieurs des batteries; les Espagnols en avaient brûlédeux de leurs propres mains, pour qu elles ne fussent pas prises; d’auttes étaient échouées sur des bas fonds. Elliot arrêta alors son feu auquel on ne répondait plus, et fit tout ce qu il put pour arracher Français et Espagnols aux flammes qui les enveloppaient. L’impuissance de 1 art d attaquer les places était démontrée contre Gibraltar, et la domination anglaise demeurait victorieusement assise sur ce rocher. Restait à recommencer le blocus, qui, mieux combiné avec les forces réunie» des deux marines, avait encore quelques chances de succès. Mais on ne sut pas empêcher l'amiral Howe de franchir le détroit et de ravitailler encore une fois la place. La Motte-Piquet le poursuivit
et eanonna son arrière-garde, sans pouvoir obtenir qu'il engageât la bataille.
Chose étrange! alors que la victoire navale du 12 avril et le siège de Gibraltar semblaient faire pencher la balance en faveur de l’Angleterre, c’était dans l’Inde, làoù elle croyait n'avoir plus rien à craindre des Français, que les revers commençaient pour elle, et que sa puissance était menacée. La France avait trouvé dans le bailli de Suffren le premier de ses hommes de mer et le digne exécuteur des grandes choses que Dupleix avait conçues. Dès le début de la guerre, si le ministère de la marine eût été en d’autres mains que celles de Sartine, l'occasion eût été belle de se joindre aux Mahrattes et au sultan de Mysore Hyder-Ali, qui avaient pris les armes pour affranchir l’Inde de ses nouveaux maîtres. Le moment n'était pas moins propice en 1781, quand l'intolérable tyrannie de Warren Hastings eut soulevé les habitants de Bénarès, la ville sainte des Hindous. Malheureusement cette révolte venait d’être comprimée, et le tultan de Mysore, ainsi que les Mahrattes, prés de succomber à l'ascendant de la discipline européenne, venaient d'entrer en négociation avec la Compagnie, lorsque le pavillon de Sulfien commença à flotter dans ces lointains parages. Suffren avait appris dans l'ordre de Malte le métier de la mer, et s'était élevé laborieusement au grade de capitaine de vaisseau, lorsque son nom et ses services furent révélés à Versailles par d’Estaing, sous qui il avait combattu en Amérique. Le marquis de Castries n’hésita pas à lui donner le commandement de cinq vaisseaux, avec la mission de mettre en défense la colonie
hollandaise du cap de Bonne-Espérance, et de se porter de là dans les mers des Indes. La confiance du ministre est tout aussitôt justifiée par une suite de coups d’audace, où le plus calme sang-froid se mêle à l'entraînante activité d une âme de feu. Suffren commence par aller chercher et battre l’amiral Johnston dans la baie de Praya, aux îles du cap Vert, jette des troupes, selon l’ordre qu’il en a reçu, au cap de Bonne-Espérance, rallie à l’île de France le comte d’Orves, et avec douze vaisseaux et trois mille soldats, il va audacieusement se heurter contre la puissance anglaise dans llndoustan. Le seul bruit de son arrivée a pour heureux effet d’empêcher Hyder-Ali de signer le traité qu’il était près de conclure ; deux fois ensuite il rencontre sir Edward Hughes (février et avril 1782), sur qui, mieux secondé, il eût remporté une complète victoire. Mais quelques-uns de ses capitaines ne voulaient pas permettre de vaincre à un chef moins ancien qu’eux. Même obstacle à son génie et à sa fortune dans une troisième bataille livrée dans les eaux de Negapatnam; Hughes battu trouva son salut en allant mouiller devant cette ville que Suffren voulait lui enlever. On pressait alors (6 juillet) l’infatigable marin d'aller léparer à 1 île de France ou à Bourbon les avaries de son escadre; « jusqu'à ce que j’aie conquis un port dans l’Inde, répondit-il, je ne veux d’autre port que l’Océan. » Ce port qu il n’avait pas lui était enfin donné; un coup de main héroïque l'a rendu maître de Trinquemalé (25 août). A la vue de Hughes, arrivé trop tard pour lui disputer sa conquête, Suffren ne peut se décider à garder son tran-
quille mouillage; il sort à la rencontre de l'ennemi, et engage le plus meurtrier de tous ses combats. Il faillit y périr; son vaisseau eut à soutenir seul le feu de six vaisseaux anglais, et plusieurs de ses capitaines restèrent immobiles sans le secourir. Ils n’étaient pas dignes, selon le langage d’un ennemi qu’indignait l’apparence de tant de lâcheté à côté de tant d’héroïsme, ils n étaient pas dignes de servir sous un si grand homme de mer, arrêt sévère, mais mérité, contre cette jalousie qui était la plaie du noble corps de la marine française. Le malheur voulut que l’énergique allié de Suffren , le vieil Hvder-Ali, terminât alors, à quatre-vingts ans, sa belliqueuse carrière, laissant à son fils Tippoo-Saïb son courage et son implacable haine contre les Anglais, mais non son génie (7 décembre 1782). Suffren, que Bussy-Castelnau, l’ancien compagnon de Dupleix, venait de rejoindre avec quelques troupes, renouvela les prodiges de son activité pour protéger le nouveau sultan de Mysore contre les armes britanniques. Bussy, cédant devant Gondelour a la supériorité du nombre, avait été obligé de se renfermer dans la place, où le général Stuart et l'amiral Hughes le bloquaient par terre et par mer. Avec seize vaisseaux d’une artillerie inférieure, Suffren n'hésite pas à aller chercher les dix-huit vaisseaux de Hughes, et par l'habileté de ses manœuvres, il enlève à l’ennemi son mouillage de Gondelour, comme naguère â Saint-Christophe, Hood avait enlevé le sien à de Grasse. La bataille s’engage (c’était depuis seize mois la cinquième), et cette fois notre intrépide amiral, dignement secondé, force l’escadre anglaise, à
demi désemparée, à chercher sa sûreté sous le canon de Madras (20 juin 1783). Gondelour est délivrée, et l’avantage remporté sur mer allait être poursuivi sur terre, lorsqu’une frégate anglaise apporta le 29 juin la nouvelle des préliminaires de paix signés en Europe. Les hauts faits de Suffren dansl lnde ne devaient donner à la France qu’une gloire sans résultat. La France ne lui en témoigna pas moins de reconnaissance; il fut admiré, fêté, récompensé à Versailles, et les États de Provence s honorant d’un si glorieux compatriote, lui décernèrent une médaille qui consacrait le souvenir de ses immortels exploits.
Le ministère de Rockingham et de Fox, dès son avènement au pouvoir (mars 1782 J, avait fait des ouvertures pacifiques aux États-Unis et à la Hollande pour les détacher de l’alliance française; mais le congrès américain, avec une noble indignation, avait rejeté les propositions de l’Angleterre, comme une trahison qui l’eût déshonoré, et les Hollandais s'étaient piqués de la même loyauté. Force fut au cabinet britannique de consentir à une négociation générale entre tous les belligérants; elle s’ouvrit à Paris au mois de juin 1782, et Vergennesy laissa voir tout d’abord un tel désir de la paix, que l’Angleterre prit dans les conférences une attitude trop semblable à celle de 17G3. Elle signa, sous l empire de la nécessité, l’acte par lequel elle reconnaissait 1 indépendance des États-Unis (30 novembre 1782); mais ce ne lut pas la faute du duc de Richmond et du jeune Pitt, qui venait de remplacer Fox dans le cabinet, si cette réconciliation ne se tourna pas immédiatement
contre la France. L’île de Minorque et les Florides, conquises par les armes espagnoles, ne purent être contestées au roi catholique; mais à aucun prix l’orgueil britannique ne consentit à rendre Gibraltar. La cession de l’île de la Dominique, quoique tombée aux mains des Français , leur fut enfin refusée avec une inflexible obstination ; il eût fallu une campagne de plus pour s’assurer ce résultat, et malgré toutes les chances possibles de victoire, Louis XVI et Vergennes n’y consentirent point. Les préliminaires de la paix furent signés à Versailles le 20 janvier 1783, et le 13 septembre suivant, le traité définitif. Ce traité, il est très-vrai de le dire, n assurait pas à la France des avantages matériels proportionnés aux sacrifices quelle avait faits, ni même aux succès qu elle avait obtenus ; mais elle avait droit de s’en consoler en se sentant remontée en Europe au rang d’où la guerre de Sept Ans l’avait fait descendre. Elle pouvait regarder en face sa vieille ennemie, avec qui, sauf en une seule rencontre, elle avait lutté sur mer à armes égales; elle avait surtout à se glorifier de la part qu elle avait prise à l'enfantement de la grande république américaine, rivalité puissante préparée à l'Angleterre, en même temps qu’exemple de liberté donné au monde. Malheureusement, en ce dernier point, le danger était pour elle à côté de la gloire : les principes démocratiques, professés par plusieurs de ses ardents publicistes, n’existaient plus seulement à l’état d’utopie dans leurs livres; ils venaient d acquérir une réalité vivante au delà de l’Atlantique, et ne pouvaient manquer de faire à l’esprit français l'illusion de leur
prochain triomphe dans notre patrie. Le mouvement qui précipitait vers leur chute les institutions de l'ancienne monarchie en devait être puissamment accéléré.