Madame la duchesse d’Angoulême
des personnes quelle influait alors dans le gouvernement ; les amusements un peu frivoles d’une jeune femme, les modes, les bals, les spectacles, les jeux champêtres de Trianon prenaient toujours une grande place dans sa vie royale, et le reste de son temps appartenait soit à ses relations d’amitié, soit à l’accomplissement, quelle ne négligea jamais, de ses devoirs de mère. Les jours de crise n étaient pas encore venus, dans lesquels Marie-Antoinette, avec un caractère plus ardent et une volonté plus déterminée que celle de Louis XVI, devait exercer surlui les droits du plus fort et être jetée par une sorte de nécessité à la tète des affaires. A l’époque dont nous parlons, elle laissait, sans s’y mêler en rien, Louis XVI partager avec ses ministres les soins du gouvernement, soit qu'il provoquât, dans l'intérêt de la morale publique, la rédaction d un arrêt du conseil contre le nombre croissant des enfants trouvés ; soit qu’il ordonnât la suppression du droit de main-morte et de servitude dans les domaines royaux (1779), l’établissement des monts-de-piété, et l’abolition de la question préparatoire (1780); soit qu enfin il se refusât au renouvellement des anciennes mesures de rigueur contre les protestants, sollicité par l'assemblée du clergé (1780). Dans ces actes et dans beaucoup d’au très que nous ne citons pas, l’initiative appartient à Louis XVI, et elle est tout humaine et bienfaisante. Le peuple ne l’ignorait pas et continuait à lui en savoir gré; ni ses chasses continuelles, ni les rudes travauxde sa forge, qui étaient ses passe-temps favoris, ne lui nuisaient dans l’opinion publique. Il en était autrement deceux
de la reine; la malveillance, acharnée à la noircir, faisait de ses actions les plus innocentes des fautes, et de ses fautes des crimes. Dans cette France, où elle était accourue si confiante et, on peut le dire, si aimante, Marie-Antoinette n’avait plus à attendre qu’injustice et outrage.
La cause la plus légitime du mécontentement public et le plus pressant des embarras du gouvernement était toujours la situation des finances. La guerre n’avait fait que l’aggraver; on calculait qu’elle n avait pas absorbé moins de douze cents millions. Le pis était que toute confiance avait disparu. Le renvoi de Necker, après celui de Turgot, venait de ce qu’il n’} avait nul fond à faire sur le roi pour protéger les meilleurs sciviteurs de l'État contre les intrigues de la cour.
Necker avait eu l’art de soutenir le crédit public au milieu des dépenses de la guerre; il avait trouvé à emprunter, sous diverses formes plus ou moins avantageuses, près de cinq cent millions de livres; son renom d’habileté et d’honnêteté lui avait ouvert la caisse de tous les capitalistes. On lavait vu, avec une infatigable activité, travailler chaque jour à remplacer la confusion et le gaspillage par l’ordre et l’économie. La comptabilité, éparse en mille mains, avaitété concentrée au trésor royal; un nombre considérable d’offices des finances avaient été supprimés; le privilège exorbitant des fermiers généraux avait été restreint, la révision des domaines engagés ordonnée par un arrêt du conseil, le tableau général des [tensions dressé de manière à faire ressortir le scan-
riale des faveurs rie cour avec une redoutable évidence. Pourrendre enfin la taille, la gabelle et toutes les autres charges publiques moins lourdes aux peuples qui en portaientle fardeau, Necker avait conçu la pensée de poser des limites à l’arbitraire des intendants en plaçant à côté d’eux, dans chaque généralité, une assemblée locale chargée de lever et de répartir les impositions directes, de diriger la confection des routes et des autres travaux d’utilité publique désignés par le roi. Le premier modèle de ces assemblées fut offert par le Berry en 1778; les trois ordres y furent représentés, le tiers avec un nombre de voix égal à celui des deux autres réunis. Le Dauphiné, le Haut-Languedoc, le Bourbonnais, dans les deux années suivantes , sollicitèrent et obtinrent à leur tour leur assemblée provinciale ; mais cette heureuse innovation ne tarda pas à être entravée par l’opposition du Parlement, puis à périr avec le ministre qui en était l'auteur. On approchait de la fin de 1780 : Necker, ayantà pourvoira des dépenses de guerre énormes pour l’année qui allait s’ouvrir, et voyant s'amoindrir le prestige de son crédit, imagina de le relever par la publication de son fameux Compte rendu /janvier 1781). Il fit comprendre à Louis XVI qu’en plaçant sous les yeux de la nation « le montant des subsides qu elle fournissait à la « couronne, le rapport des dépenses avec les recettes « annuelles du Trésor, et la somme des engagements « extraordinaires contractés par l’État, » il inspirerait une confiance générale dont l’efTet immanquable serait de mettre à la disposition du gouvernement
la bourse de tous les prêteurs. Son calcul ne le trompa point; le public trouva une joie inexprimable en se sentant admis à porter ses regards dans le sanctuaire des linances, enveloppé jusque-là de tant de ténèbres; on pardonna à Necker le complaisant orgueil avec lequel il parlait « de son intelligence, de sa fermeté,
« de sa sagesse et de sa vertu, » en faveur de sa déférence pour l’opinion qu’il prenait pour juge; on crut à tout le bien qu’il annonçait, sur la foi de celui qu’il avait déjà réalisé, et il trouva sur-le-champ à emprunter une somme de deux cent trente-six millions, presque égale au total de ses emprunts des quatre années précédentes. On a dit du Compte rendu que c’était « un travail fort ingénieux, qui paraissait prouver beaucoup et ne prouvait rien. 1 » Il témoignait du moins de la profonde connaissance qu'avait le financier des véritables conditions du crédit, d’autant plus florissant qu’il est environné de plus de lumière. S'étonnera-t-on quand nous dirons que le triomphe de Necker le perdit? Il ne manqua pas de voix ennemies pour l’accuser auprès du roi d’avoir trahi le secret de l'État en livrant au public le chiffre des dépenses et des recettes. Maurepas et Vergennes ne s'y épargnèrent point, le dernier surtout, qui dans un mémoire clandestin tâcha d’effraver Louis XVI des arrière-pensées dangereuses « d’un protestant et d’nn républicain. » A ces menées secrètes se joignaient les haines déclarées du Parlement, d’une partie du clergé, des courtisans