M. Droz
vivant des abus condamnés par le Compte rendu, des économistes poursuivant avec les rancunes de l’esprit de secte l’ancien adversaire de Turgot. Un orage, déloyalement soulevé contre Necker dans le Parlement, fatigua sa patience et le détermina à une démarche d'éclat pour répondre à ses ennemis. 11 demanda au roi son entrée au conseil. Il l’eût obtenue peut-être, si la malice sournoise du vieux Maurepas n’eût suggéré à Louis XVI d'y mettre pour condition qu’il se fît catholique. Celait la pire forme de refus. Deux mesures de gouvernement, proposées successivement par Neckerà Louis XVI n’eurent pas un meilleur accueil; sa fierté se révolta et il envoya sa démission au roi (19 mai). Marie-Antoinette, en le mandant auprès d’elle, fit tout ce qu elle put pour le faire revenir sur cette détermination ; il demeura inflexible. Le renvoi de Necker produisit un bien autre effet que celui de Turgot cinq ans auparavant; ce n'était pas que l'homme fût plus grand, bien au contraire ; mais dans l’état présent des esprits il avait gagné, à moins de frais, une popularité beaucoup plus étendue. L’expression des regrets alla dans les lieux publics jusqu’à l’irritation et la menace. Necker vit affluer dans sa retraite de Saint-Ouen ce que Paris et Versailles avaient de plus considérable; avec les princes des maisons d’Orléans et de Condé, avec les grands seigneurs frondant la cour, avec la foule des philosophes et des beaux esprits, se fit remarquer, parmi les courtisans de la disgrâce, le vénérable Christophe de Beaumont, qui avait été uni à l’illustre financier et à sa femme par les œuvres communes de
la charité. Ce qui étonnera peut-être plus encore, la sainte fille de Louis XV, madame Louise, du fond de sa cellule de Carmélite, écrivit au protestant déchu du pouvoir 'une lettre de condoléance.
La manière dont il fut pourvu au remplacement de Necker eut quelque chose de bien étrange. Le garde des sceaux Miromesnil redoutait dans le conseiller d’État Joly de Fleury un héritier pressé de lui succéder; il imagina de le pousser au contrôle général, où, discrédité bientôt par son incapacité, il cesserait d’être pour lui un rival à craindre. Fleury sentit le piège et se débattit pour n’y pas tomber; il n’accepta qu’à demi et comme temporairement la succession de Necker, et affecta de lui prodiguer plus haut que personne les regrets et les louanges. Ce n’était pas une raison pour qu’il imitât ses exemples; il ne sut au contraire que revenir aux pratiques décriées de Terray et de Clugny. Son impopularité fut promptement telle que l’avait souhaitée Miromesnil. Le parlement de Paris, il est vrai, enregistrait avec une docile complaisance tous les édits financiers d’un ministre sorti de son sein; mais les parlements de province ne lui tenaient pas par les mêmes liens, et ne lui ménageaient point leur opposition. Celui de Besançon en particulier résista aux édits avec une obstination qui força la cour de transiger. La mort de Maurepas avait cependant fait passer au comte de Vergennes la présidence du conseil des (iuances; il en abusa pour froisser par la hauteur de ses prétentions ses deux collègues, Ségur et Castries, les anciens amis de Necker; il alla même d’accord avec
Joly de Fleury, jusqu'à porter une atteinte manifeste à l’honneur du secrétaire d’État de la marine, dont il mit le nom, sans le consulter, au bas d’un arrêt du conseil qui suspendait le payement des lettres de change venues des colonies. Le marquis de Castries protesta dignement et contre l'abus fait de son nom et contre le manque de foi envers des colons dont les avances avaient contribué au succès de la guerre. Ce fut alors une querelle de personnes entre lui et le contrôleur général; il fallut que l’un des deux se retirât. Joly de Fleury regretta peu la nécessité où cet incident le mit de donner sa démission (mars 1783); il échappait aux embarras dans lesquels son inepte administration laissait le royaume. Louis XVI crut ne pou\oir mieux le remplacer que par le conseiller d’État d’Ormesson, dont Miromesnil lui vanta la sévère intégrité. L’égoïste garde des sceaux, préoccupé uniquement du soin de placer dans le conseil une de scs créatures, ne songea pas à laccablant fardeau dont il chargeait un jeune homme sans expérience. D Ormesson, au bout de peu de mois, y succomba; il eut le malheur de sortir du ministère moins considéré qu'il n’y était entré (octobre 1783). Il ne laissait au trésor que trois cent soixante mille livres en numéraire. Après deux essais aussi funestes, le bon sens criait qu’il fallait revenir à Necker, et le marquis de Castries, organe loyal du sentiment public, le dit tout haut à Louis XVI. On rougit du puéril motif allégué par le roi pour s’y refuser. Ni I intendant des armées Foulon, décrié pour ses concussions, ni l’archevêque de Toulouse, Loménie de v 39
Brienne, prélat scandaleux, qui se poussaient tous deux avec la même ardeur au contrôle général, ne furent mieux venus auprès du monarque. Sa conscience ne répugnait pas moins à choisir l'intendant de Lille, Calonne, si tristement mêlé au procès de La Chalotais, et ayant depuis lors accru sa célébrité par l’éclat de ses vices plutôt que par celui de son esprit. Ce brillant charlatan sut cependant faire jouer de telle sorte les ressorts de lintrigue, qu il gagna Vergenoes , qui d’abord lui était contraire, et par suite le roi lui-même. Il fut nommé contrôleur général le 2 octobre 1783. La monarchie, nous en sommes convaincus, eût péri sans Calonne; mais nous serions embarrassés de citer un homme qui plus que lui, dans ces dernières années, ait contribué à la perdre.
Il semblait qu’en prenant le maniement des finances il ne se fût donné pour mission que d’aider la vieille société française à descendre joyeusement vers l’abîme. Le venige qui y poussait cette société avait quelque chose d indéfinissable. L’ancien régime (qu’on nous pardonne la familiarité d’une expression la plus propre à rendre notre pensée), l’ancien régime jouissait de son reste; c’était à qui dissiperait le plus follement le peu de prestige que les grandeurs d’autrefois avaient conservé. Nous disions tout à l’heure les injustices de l’opinion envers Marie-Antoinette; elle les connaissait, elle en souffrait, mais elle n’en continuait pas moins aies provoquer, en s inquiétant trop peu de mettre contre elle les apparences. L’ivresse de son temps l’emportait, et dans les concerts
de nuit sur la terrasse de Versailles, «omYne dans les rôles de soubrette du petit théâtre de Trianon, comme dans les coiffures et les robes légères inventées par Mlle Bertin, on ne retrouvait plus la reine de France. Qui d’ailleurs autour d'elle ne se faisait pas alors un jeu de descendre de son rang? Qui parmi les plus grands seigneurs, et parmi les princes même, n’aimait pas, par certains côtés, à se faire peuple? Le comte d’Artois, fidèle à tous les préjugés de sa naissance, ne s'épargnait pas plus en cela que le duc de Chartres, engoué de toutes les idées nouvelles. Ce n était pas seulement par le costume et les dehors de la vie qu'on affectait d’être «comme tout le monde; » il était de bon air à la cour de professer les maximes de l égalité. On n’avait pas craint, par de récentes mesures, d humilier et de révolter la bourgeoisie en interdisant à ses enfants tous les grades d’officiers dans l’armée, tous les rangs élevés dans l’Église; mais on ne se souciait guère d être pris dans le flagrant délit d’inconséquence, pourvu qu’on suivît la mode et les fantaisies de nivellement qu’elle accréditait.
Un seul fait dit toute la folie de l'époque; c’est la représentation du Mariage de Figaro. Un homme en qui se personnifiait le remuant génie de l intrigue, le spirituel et audacieux Beaumarchais, imagine de composer un drame dans lequel, avec une licence pareille à celle d’Aristophane, il met sur la scène toute la société contemporaine. Le bruit fait par son œuvre, lue seulement dans quelques salons, est tel que le roi en demande le manuscrit pour décider lui-même si
«Ile peut être représentée. I.e bon sens de Louis XVI lui révèle tout d’abord le danger d’un pareil spectacle donné au public; il déclare que le Mariage Je Figaro ne sera pas joué. Il ne se doutait pas que Beaumarchais était plus puissant que lui, et que, grâce aux actives menées de l'habile dramaturge, la volonté royale céderait au cri de la cour ameutée. Ici encore .Marie-Antoinette est à la tête de la folle conspiration qui triomphe des consciencieuses résistances de Louis XVI. Le Mariage Je Figaro est représenté sur le Théâtre-Français au mois d’avril 1784, et avec un emportement de curiosité sans exemple, les grands seigneurs vont se reconnaître et s’applaudir sous les traits du libertin et imbécile Almaviva, les grandes dames sous les traits de la comtesse écoutant les premiers soupirs de son page, les magistrats sous ceux du niais et vénal Bridoison ; le peuple enfin triomphe en se retrouvant dans ce personnage de Figaro, qui n'est autre que Beaumarchais lui-même, et qui, avec une verve d’esprit intarissable, confond tout dans son universelle attaque contre l'ordre social, fait rire aux dépens de tout, flattant à la fois l’ardent désir de réforme qui est dans toutes les têtes et les goûts vicieux d’une société corrompue. Le théâtre n’avait jamais vu succès pareil à celui Ju Mariage Je Figaro; la folle journée était dans l’ordre politique un sérieux événement.
Un autre signe des temps, et l’un des plus caractéristiques, mérite ici de fixer l’attention. Nous n’avons pas à reparler de l’état des croyances religieuses : elles ne s’étaient pas entièrement retirées de la so-
ciété française; le sang des martyrs devait dans quelques années en fournir un éclatant témoignage. Mais il est hors de doute que la foi catholique n’était plus le grand lien qui unissait les âmes, le premier mobile auquel elles obéissaient; la philosophie, marchant le front haut, avait le pas sur la religion. 11 est curieux de voir de quelle manière elle s’essayait à la remplacer. C’est le moment où la franc-maçonnerie, depuis cinquante ans introduite en France, s’y répand le plus activement, et prétend substituer à la charité chrétienne sa mystérieuse fraternité. Le duc de Chartres est le grand maître de cette association, qui a reçu Voltaire dans son sein, et dont Marie- Antoinette loue et encourage les œuvres philanthropiques. Mais il est une autre sphère dans laquelle ce siècle, qui a rejeté si orgueilleusement les dogmes catholiques, va leur chercher un étrange supplément. « En ce temps, dit un sagace et profond observateur que nous aimons à citer, en ce temps où la raison prétendait se substituer en toutes choses à l’autorité, le réel à l’imaginaire et la libre recherche à la foi, des lettrés, des savants croyaient à l'alchimie, à l’action visible du démon, à la transmutation des métaux, à l’apparition des esprits à toutes les in-
fluences invisibles et surnaturelles, excepté à Dieu1. » Alors étaient les beaux jours de cet aventurier, qui se donnait le nom de comte de Saint-Germain, et racontait ses entretiens avec les personnages du seizième siècle, quelquefois même se disait contemporain de
l. Tocqueville, Mélanges inédits, p. 67 et 68.
la venue de Jésus-Christ sur la terre. Alors florissait le fameux Cagliostro, prophète et thaumaturge, qui avait appris, disait-il, » la sagesse dans les pyramides d'Égypte, qui avait le pouvoir d’évoquer les ombres, et possédait toutes les sciences occultes de l’Orient. » On ne saurait dire le nombre de gens du plus haut rang que l’amour du merveilleux rendit les dupes de cet imposteur. 11 en fit beaucoup moins toutefois que le médecin allemand Mesmer, venu à Paris avec sa prétendue découverte d u magnétisme animal. De 1778 à 1784 la foule ne cessa u' affluer autour du fameux baquet, agent du fluide universel, dont la propriété était de rappeler la santé et la vie dans les fonctions troublées de l’organisme. Là se passaient des scènes de convulsions, analogues à celles qu’avait vues cinquante auparavant le tombeau du diacre Paris; l’habile charlatan avait soin seulement d’en adoucir les effets par les sons de la musique et le demijour d’un salon élégamment décoré. On aimait à l’en croire, lorsqu’il prétendait expliquer par la puissance de son fluide les guérisons miraculeuses de l Évangile. A l’entendre, le magnétisme animal introduisait l’homme dans ce monde, placé hors de la portée des sens, que sa curiosité a toujours été avide de pénétrer. L’Académie des sciences, chargée d’examiner la doctrine de .Mesmer, nia par l’organe do Bailly, l’existence du fluide universel (1784), et le médecin allemand, qui s'était fait payer chèrement sa science mystérieuse, quitta la France avec plus d’or que de bonne renommée.
Une découverte, véritablement scientifique, celle
des aérostats, eut lieu à cette même époque, et l’effet en fut aussi d'enivrer l’humanité d’elle-même, de lui faire croire à sa puissance sans bornes sur la nature. On sait comment l’expérience tentée avec succès par les frères Montgolfier, dans la petite ville d’Arinonay (juin 1783), puis répétée à Paris par Pilàtre des Rosiers et le marquis d’Arlande, devint un fait considérable acquis à la science, lorsque l’académicien Charles et le mécanicien Robert, avec un ballon d une construction perfectionnée, s’élevèrent du milieu du jardin des Tuileries dans la région des nuages, et poussèrent, jusqu’à la distance de neuf lieues, à l'entrée des plaines de Picardie, leur navigation aérienne (1er décembre). Les témoins de cette scène racontent qu’elle excita parmi les spectateurs des transports qui allèrent jusqu’au délire; on vit des femmes tomber évanouies dans le saisissement de l’étonnement et de la joie, et une immense acclamation accompagna les voyageurs aussi longtemps que l'œil put les suivre. Ce n’était pas seulement le peuple, c’étaient les savants eux-mêmes, et parmi eux Franklin, qui saluaient cette découverte comme le commencement d’une révolution dans le monde. Les sages de ce temps, qui pour la plupart ôtaient à l’homme Dieu et son âme, prétendaient l’en dédommager par la promesse d’une progression indélinie de grandeur et de félicité sur cette terre : ne vit-on pas un des plus illustres de ces rêveurs, Condorcet, à la veille d’avaler le poison pour éviter l’échafaud, tracer son Esquisse des progrès de l'esprit humain? Et si quelque chose pouvait, non justifier, mais expliquer cetle orgueilleuse confiance dans
l'avenir terrestre de l’humanité, c'étaient les pas de géant qu'on voyait faire aux sciences dans ces années, où Lavoisier créait la chimie et entraînait Berthollet et Fourcroy dans la voie de ses découvertes, où Lagrange, Laplace, Monge laissaient derrière eux Euler et d’AIembert dans les mathématiques, où Bailly et Lalande enrichissaient l’astronomie de leurs observations, où Vicq d Azyr perfectionnait l’anatomie et les Jussieu la botanique, où Bougainville et Lapeyrouse exploraient les extrémités les plus reculées de notre globe, où le génie de l’homme semblait enfin, par la puissance de ses calculs et sa sagacité expérimentale y marcher à la conquête de tout le monde créé.
11 n’en était pas de même dans les lettres ; elles faisaient encore le charme de quelques réunions privées, et Mme de Staël a redit le bonheur qu’éprouvait sa jeune intelligence à se développer au milieu des enivrantes jouissances de l’esprit que lui procurait le salon de son père ; mais la passion littéraire si ardente vingt ou trente ans auparavant, avait fait place à d’autres entraînements, et rien ne se produisaitplus qui réveillât dans le public un goût émoussé. Deux hommes seuls, bien différents l’un de l autre, et qui n’ont de commun qu’une grande renommée, dépassent le vulgaire lettré de toute la hauteur d’un talent supérieur. Bernardin de Saint-Pierre, ami et consolateur de la vieillesse de Rousseau, comme lui amant des beautés de la nature, et comme lui sachant reconnaître et adorer dans les merveilles de la création la main du créateur, appartient à cette époque par toutes
les chimères de son imagination dans l'ordre politique et social, aussi bien que dans l’ordre scientifique; niais ce qui n’est qu’à lui, c’est la magie de son style, c’est le trésor de beautés descriptives dont il a enrichi notre langue, c’est la vérité du sentiment qui donne à Paul et Virginie une fraîcheur immortelle. Sa place est après les quatre grands maîtres dans l’art d écrire dont s’honore le dix-huitième siècle. Mirabeau n’était encore qu’un pamphlétaire dans cette période du règne de Louis XVI; on ne prévoyait pas en lui le plus puissant orateur et le plus grand génie politique que possédât la France. Tels avaient été les scandales de sa jeunesse, tel avait été son mépris de toutes les lois de la morale etdel'honneur, qu’auxyeux d’une société qui se piquait peu de rigorisme, il avait encouru une sorte de public anathème. La tyrannie de son mauvais père s’était jointe à ses monstrueux désordres pour lui faire passer dans les prisons d’Élal la plus grande partie de sa vie, entre vingt et trente ans, et c’était sous les verrous que l'impur auteur des Lettres à Sophie s’était fait publiciste. Chacun des écrits qu’il publie alors est un cri de colère contre le despotisme; déelamateur sans goût, il n'en sait pas moins s'élever sou vent jusqu’à l’éloquence. Sesannées de captivité terminées, il continue, dans des pamphlets anonymes, à donner carrière à 1 esprit de révolution qui l’emporte, mais en même temps les insatiables besoins de son existence désordonnée le poussent à trafiquer de sa plume au service du pouvoir. Au plus fort de l’enthousiasme public pour Necker, après le Compte rendu, il s’était levé audacieusement
pour combattre les théories et la pratique financière du ministre populaire. On le vit. à l’avénement de Calonne, lui prêter, parmi quelques apparences d’opposition, une vénale assistance. Il voyait s'approcher, avec une frémissante impatience, le jour des orages au milieu desquels son génie lui rendrait la place que ses vices lui avaient fait perdre.
Calonne était trop connu pour qu'on attendît de lui la sévère intégrité de Necker et de Turgot; il se garda bien de l'annoncer dans le programme de son administration; ce furent des tours merveilleux d’habileté, ce fut la fable d’un âge d’or financier qu’il promit, et il y eut un court instant d éblouissement pendant lequel le public crut à ses promesses. Il est à douter qu’il y crût lui-même; il voyait trop clair dans les finances pour ne pas reconnaître la profondeur du mal dont elles étaient atteintes, et. s’il joua pendant trois ans le jeu périlleux de laisser ce mal s’empirer, en se contentant de le dérober aux yeux du roi et de la cour, c’est qu il entendait conduire dans une agréable illusion le roi et la cour jusqu'au jour de la manifestation de la vérité et du recours aux grands remèdes. On aurait joui en attendant, et l’âge d’or se serait réalisé. Sur la foi de ses premières opérations, qui lui donnaient les apparences d’un administrateur prévoyant et loyal, il conclut, à des conditions plus favorables aux prêteurs qu à l’État, un emprunt de cent millions, et comme si le crédit eût été par là à jamais relevé, il entra à pleines voiles dans son système a de large économie » dont il révélait l’étrange secret à qui voulait l’entendre dans l'abandon étourdi
de ses conversations: « beaucoup dépenser afin de paraître riche et de pouvoir beaucoup emprunter. »> On comprend qu’il soit devenu tout d’abord aux yeux de la cour « un enchanteur, » le ministre modèle, le restaurateur prédestiné de la fortune publique. L honnête et incapable d Ormesson s’était fait un scrupule d’acquitter les dettes des deux frères du roi : Calonne les acquitte. La reine avait exprimé le désir de posséder Saint-Cloud, domaine de la maison d Orléans : Calonne achète Saint-Cloud pour la reine. Le prince de Guéméné avait besoin de 1 assistance de la couronne pour jeter quelques millions dans le gouffre de sa faillite: Calonne acquiert à un haut prix de ce débiteur insolvable une partie des biens de la maison de Rohan. On a calculé qu’en trois ans il mit à la charge de l’État soixant-dix millions d’acquisitions de ce genre, uniquement destinées à se bien faire venir des vendeurs. Il va sans dire que les pensions, au lieu d’être diminuées, s’accrurent, et que I on vit reparaître toutes les anciennes formes de faveurs pécu niaires répandues sur les courtisans, croupes dans les fermes, intérêts dans les régies, pots-de-vin dans les marchés, scandaleux abus dont Turgol et Necker avaient purgé les finances. Les exemples de désintéressement personnel donnés par ces deux grands administrateurs n’étaient non plus de ceux que Calonne se piquât de suivre; il ne. s oubliait pas luimême dans les magnifiqueslibéralités qu’il faisait aux dépens de l’État, et il étalait effrontément à Paris et à Versailles son luxe, et son libertinage. Louis XVI ne laissait pas de s’inquiéter quelquefois des airs et du
t>20 HISTOIRE DE FRANCE.
irai» de grand seigneur qu’il remarquait chez son ministre; il lui eût voulu les allures plus sérieuses d'un homme d affaires; mais il aimait à croire au mensonge séduisant des chiffres qui lui étaient présentés, et jouissait de n'avoir plus à entendre les sombres pronostics que la probité chagrine de Turgot et la roideur genevoise de Necker ne lui ménageaient pas. Aussi bien, d incontestables apparences de prospérité pouvaient-elles faire illusion au monarque sur le fond des choses. En voyant Calonne, sans souci des charges dont il grevait l'avenir, ordonner sur divers points de la France de grands travaux de canalisation, commencer le creusement gigantesque du port de Cherbourg, améliorer ceux du Havre, de Dieppe et de Dunkerque, en le voyant entourer Paris d’une ceinture de barrières à l’air monumental, dont la dépense n'était pas moins de douze millions, prodiguer les embellissements aux autres principales villes du royaume, et encourager les industries de luxe par l'étalage d une protection fastueuse, il fut un moment permis à Louis XVI de se persuader qu’il avait trouvé un ministre aux conceptions hardies, destiné à faire l’honneur et non le malheur de son. règne. Mais, dès la lin de l’année 1784, le prestige commença à se dissiper et la perspective à s’assombrir. Le livre de Necker sur l'administration des finances qui parut alors, sans être dirigé contre Calonne et en ne renfermant guère que des vérités générales, fut néanmoins pour l'opinion publique un vif trait de lumière, lorsqu’on eut vu surtout Fauteur exilé de Paris pour l’avoir publié. La comparaison des vues morales de Necker
avec les.roueries financières de Galonné ne pouvait être que fort désavantageuse au dernier. Le rigoureux hiver de 1785, dont il fut responsable, comme le pouvoir l'est toujours, devant les populations souffrantes, accrut son impopularité : on tint à peine quelque compte des soulagements empressés que la charité du roi et de la reine apporta à la misère publique, pour ne voir que l'impitoyable dureté du fisc à exiger l’acquittement des impôts. La gène du trésor en faisait au ministre une sorte de nécessité; il venait d’émettre un nouvel emprunt, qui n’avaitobtenu que peu de faveur; de grandes compagnies françaises et étrangères avaient en même temps jeté sur le marché une masse considérable d’actions qui faisaient aux effets royaux une fâcheuse concurrence, et sur lesquelles s’exercait un agiotage pareil à celui des jours de la Régence. Les mesures prises contre ce jeu effréné ne réhabilitèrent point l’emprunt, auquel manquait la confiance publique (août-octobre 1785).
La paix de Versailles était à peine conclue depuis deux ans, et déjà se faisait sentir an dehors ( influence des embarras intérieurs du royaume. On avait reprochéàVergennes binconséquenee avec laquelle il avait contribué à faire rentrer sous le joug de son intolérant patriciat la petite république de Genève, à l heure même où il signait l’indépendance de la grande république américaine; mais ce n’était là qu un incident de peu d importance dansla politique européenne. Ce qui fut plus grave, fût l’abandon dans lequel la France laissa son alliée la Porte Ottomane, de qui Catherine, assurée de ( alliance de Joseph II, exigeait ta
cession de la Crimée. Vergennes, avant tout soucieux d’éviter la guerre, ne sut que conseiller au divan de se résigner à ce sacrifice (janvier 1784). Joseph, trompé dans son espoir d’obtenir la Moldavie pour prix du concours qu’il a prêté cà la czarine, tourne aussitôt d'un autre côté son inquiète ambition ; il veut profiter de l'affaiblissement des Provinces-Unies pour s’agrandira leurs dépens, et réclame d’elles l’abandon de Maastricht, ainsique de quelques autres portions de territoire, prétendues dépendances des Pays-Bas. Ce n’est pas tout, il revendique la libre navigation de l’Escaut pour les sujets autrichiens, la démolition de plusieurs forteresses hollandaises, et une somme de cinquante millions de florins, en indemnité des usurpations commises depuis le traité d’Utrecht sur la maison d Autriche. Ces absurdes prétentions furent bientôt réduites à la cession de Maastricht et à la navigation de l'Escaut; elles n’en furent pas moins rejetées par les États-Généraux, et l’empereur alors ayant donné l’ordre à deux de ses bâtiments de forcer le passage du fleuve sous le canon de Flessingue, les boulets hollandais les contraignirent à amener leur pavillon (octobre 1784). Il ne pouvait convenir au cabinet de Versailles de laisser les Provinces-Unies exposées au ressentiments et à l’ambition de Joseph H; il fut signifié à Vienne que toute agression tentée contre la Hollande serait repoussée par les armes françaises, et des régiments furent dirigés sur les frontières de Flandre et d’Alsace; mais Vergennes offrait en même temps la médiation de la France, et el e fut acceptée. Joseph 11 ayant réduit ses hautaines exj-
gences à la satisfaction due à son pavillon et à une indemnité pécuniaire, le pacifique ministre de Louis XVI engagea la signature de la France pour une partie de la somme réclamée; condescendance plus prudente qu’honorable, qui fut enregistrée parmi les griefs du public contre l' Autrichienne. Une autre accusation, tout aussi peu méritée, mais autrement grave, eût pesé sur Marie-Antoinette, si son frère Joseph II, qui donnait sans cesse un nouveau but à sa stérile activité, eût obtenu ce que Vergennes était tout prêt à lui concéder, la possession de la Bavière en échange des Pays-Bas. Ce fut le vieux Frédéric, qui, sentinelle toujours vigilante de l'indépendance germanique, empêcha la conclusion de cet arrangement en s appuyant sur le bras puissant de l’Angleterre (juillet 1785).
Ici vient se placer un de ces faits que l’histoire n'aurait pas à mentionner, s'il n’eût été un sujet d’entretien pour la France et l’Europe entière, et si les circonstances n’en eussent fait un événement de la plus triste gravité; nous voulons parler du fameux procès du collier. Les détails en sont partout, et nous nous abstiendrons de les reproduire. On sait comment le cardinal de Rohan, prélat scandaleux, objet du juste mépris de Marie-Antoinette, eut la sottise et la bassesse de croire qu'il s’assurerait la faveur de sa souveraine en L aidant dans l’acquisition clandestine d un magnifique collier de diamants, qu elle désirait et n’osait publiquement acheter. On sait comment ce collier passa des mains du cardinal dans celles d une aventurière éhontée, la comtesse de Lamotte, impur et dernier reste du sang des Valois, laquelle persuada
à son indigne dupe qu elle avait fait agréer à la reine ce gage étrange de réconciliation. On sait comment la lumière se fit soudainement sur une suite de scènes d’intrigue et d'escroquerie par la réclamation des joailliers, pressés d’obtenir le premier payement de la somme qu’ils se croyaient due par la reine. 11 eût fallu étouffer aussitôt celte affaire, dans laquelle, le scandale ne pouvait manquer d’éclater de toutes parts : c était la pensée de Louis XVI; mais il céda aux cris de son épouse indignée, qui réclamait pour son honneur outragé le grand jour de la justice. le 15 août 1785, comme le cardinal de Rohan, grand aumônier de France, allait se rendre en habits pontificaux à la chapelle de Versailles, pour y célébrer la messe devant toute la cour, il fut arrêté et conduit à la Bastille. La grand’eliambre du parlement fut aussitôt saisie de ce procès, où étaient impliqués avec le cardinal et Mme Lamotte, le fameux Cagliostro et une courtisane, du nom d Oliva, qui avait joué le personnage de la reine dans une apparition de nuit sous les bosquets de Versailles. Plus de neuf mois se passèrent pendant lesquels les incidents de cette déplorable affaire furent la pâture journalière de la malignité publique; il n’y avait personne qui ne sentît que la reine de France était là en cause, et le ministre de la maison du roi, le baron de Breteuil, semblait tenir à ce que nul n’en ignorât, tant il multipliait ses efforts pour obtenir que la condamnation du cardinal satisfit à la majesté royale offensée. De son côté, la puissante famille de Rohan et celle de Coudé qui lui était alliée assiégeaient les magistrats de leurs intrigues, et on
les voyait, les jours de séance de la grand’chambre, se placer, en vêtements de deuil, sur le passage de Messieurs pour se recommander, selon l'usage, à leur justiee. Mais ce qui criait plus haut en faveur de l'accusé que toutes leurs sollicitations, c'était l’état général des esprits, c’étaient les dispositions particulières du Parlement contre la cour, c’étaient les iniques préventions depuis quinze ans accréditées contre Marie- Antoinette. Aussi lorsque, le 31 mai 178(3, fut prononcé l’arrêt qui, rejetant tout le crime sur Mme do Lainottc, acquittait honorablement le cardinal et Cagliostro, la foule répandue autour du palais salua les magistrats de ses bruyants applaudissements, comme s’ils se fussent honorés par un acte mémorable de courage civique. Chose plus étrange encore! le prélat déshonoré et le charlatan son familier, que le Parlement venait d’absoudre, furent appelés le lendemain par des milliers de voix sur le balcon de lhntel de Rohan, pour y recevoir une acclamation triomphale. L infortunée reine (elle mérite déjà ce nom) ne s'y trompa pas; c’était bien elle qui était condamnée, c'était bien la royauté qui était frappée dans sa personne, et l’ordre donné par Louis XVI au cardinal de se démettre de la grande aumônerie et de se retirer dans son abbaye de la Chaise-Dieu, fut un nouveau grief de l’opinion égarée contre Marie-Antoinette ac cusée d’une mesquine vengeance. Le roi, au lendemain de ees journées d amertume, trouva quelque consolation dans un voyage qu il fit à Cherbourg, pour inaugurer les magnifiques travaux de ce port. : les peuples accueillirent avec les témoignages d'un vif enthouv 40
siasme le monarque, restaurateur incontesté de la marine française.
L'âge d'or de Calonne avait pendant ce temps trouvé son terme. Le Parlement n’avait enregistré que sous la contrainte d'un lit de justice 1 édit par lequel était émis un emprunt de quatre-vingts millions (décembre 1785), et cet emprunt péniblement réalisé n’avait fourni que des ressources insuffisantes et passagères. Il n'y avait plus pour l’aventureux ministre d'autre alternative que celle de proposer au roi des expédients à la Terray, que la probité de Louis XVI n’eût pas acceptés et que l'opinion publique n’eût pas permis, ou d’en venir « aux grands moyens, » c’està-dire à une réforme économique, qui avait une réforme politique pour conséquence nécessaire. Avec la promptitude de conception et de résolution qui le caractérisait, Calonne s’arrêta à ce dernier parti, et après avoir préparé Vergennes d’abord , puis le roi lui-même à de graves aveux sur l étal des finances, il élabora, pour les restaurer, un plan dans lequel il s’appropriait hardiment quelques-unes des idées de Machuult, de Turgot et de Necker. Le fond de son système était l’abolition des privilèges en matière d’impôts; une subvention répartie avec égalité devait peser indistinctement sur toutes les terres du royaume. Et pour indemniser les premiers ordres du sacrifice que cette radicale innovation exigeait d’eux, il instituait des assemblées de paroisse, de district et de province uniquement élues par les propriétaires. En même temps il réduisait la taille, diminuait la gabelle, supprimait les restes subsistants de la corvée.
rendait la liberté entière au commerce des grains, abolissait les douanes intérieures, s'engageant, par l’inféodation de certaines parties du domaine de la couronne, par l’accroissement de l’impôt du timbre, enfin par de sérieuses économies dans plusieurs des branches de l'administration, à mettre en équilibre les recettes et les dépenses. Lorsque Galonné présenta au roi le mémoire dans lequel ce plan se déroulait avec une grande pompe de langage, « mais c’est du Necker tout pur que vous me donnez-là, lui dit Louis XVI. — Oui, Sire, répondit le ministre; mais dans l’état des choses on ne peut rien vous offrir de mieux. » C’était confesser que depuis trois ans il trompait le roi et la France sur la situation réelle des finances; c’était provoquer de tout autre que Louis XVI une disgrâce immédiate et méritée. Mais, pour donner force à scs réformes, il avait eu l’habileté de proposer la convocation d’une assemblée des notables, et de rappeler au roi que, dans une circonstance analogue, cette mesure avait réussi à son glorieux aïeul Henri IV. Louis XVI ne fut pas insensible à l’idée d’imiter l'auteur de sa race dans un témoignage de confiance et d’amour donné à ses peuples; il fut secrètement convenu entre lui et son contrôleur général que les notables seraient convoqués le mois suivant à Versailles (décembre 1786). Vergennes, dans son systématique attachement à la monarchie absolue, répugnait à cette concession, même temporaire et limitée, émanant de la prérogative royale; mais le danger en fut amoindri à ses yeux par le nouveau gage que le traité de commerce conclu avec l’Angleterre venait
de donner à la paix européenne. 11 ne craignait plus pour la France le péril simultané des réformes au dedans et de la guerre au dehors, depuis que la réciprocité des intérêts commerciaux la liait à sa redoutable rivale. C’était le jeune Pitt qui, avant de faire de sa patrie l’ennemie implacable de la révolution française, lui avait assuré les bénéfices de cette transaction pacifique, fondée sur le principe depuis lors si controversé du libre échange. (‘26 septembre 1786.)
Le 29 décembre, Louis XVI annonça à son conseil la convocation, pour le 29 janvier suivant, d'une assemblée « composée de personnes de diverses conditions et les plus qualifiées de son État, afin de leur communiquer ses vues pour le soulagement de ses peuples, l’ordre des finances et la réformation de plusieurs abus. » On murmurait, et la reine la première, autour du monarque, de l’abandon qu’il faisait de son autorité; mais Louis éprouvait un bonheur réel « à s’approcher de la nation1. » Comment d ailleurs eût-il pris quelque alarme d’une réunion de cent quarante-quatre personnes, toutes désignées ou censées letre par son propre choix? Les princes du sang, les ducs et pairs, et avec eux des évêques, des gentilshommes et des membres pris dans la noblesse de robe en formaient la presque totalité; à peine le tiers état y comptait-il quelques voix. Ce qui était plutôt à craindre, c’était que la nation ne reconnût point le droit de stipuler pour elle à cette assemblée presque
I. Parole d'un article officiel du Journal de Paris et du Mercure de France.
toute de privilégiés. Mais Galonné ne craignait rien; dans sa confiance imperturbable en lui-même, il ne doutait pas de voir ses plans acceptés d’emblée par les notables et accueillis par le public avec enthousiasme. L'ouverture de l'assemblée, retardée jusqu'au 22 février, fut précédée d’un événement qui fut d’un assez grave préjudice pour lu royauté : Vergennes mourut; il était estimé pour la prudente direction qu’il avait donnée à la politique extérieure, et manqua à son présomptueux collègue qu'il eût couvert de sa bonne renommée.
Nous avons entendu, il y a cinquante ou soixante ans, plus d’un demeurant du siècle dernier, dire avec douleur que le jour où s ouvrit rassemblée des notables fut le premier de la révolution; s'il y avait exagération, il n’y avait pas tout à fait erreur dans celte expression de leurs regrets. 11 est certain qu’un pas lut fait ce jour-là, sur lequel il n'était plus possible de revenir, vers la délibération publique des affaires, premier élément de la liberté constitutionnelle. Louis XVI s était contenté, en quelques lignes brèves et simples, de parler de son désir eu bien de ses peuples, et de sa confiance en ceux qu il appelait auprès de lui pour y concourir. Galonné le prit sur un autre ton; sa prétention à donner ses propres idées pour les volontés du roi, la fatuité de ses paradoxes et le mensonge de plusieurs de ses assertions eurent pour conséquence immédiate de provoquer la contradiction au lieu de l’assentiment unanime qu'il s’était promis, et de livrer non-seulement les finances, mais le gouvernement tout entier, au vent orageux de la discussion.
Les améliorations incontestables cjn'il proposait ne trouvèrent aucune faveur; il ôtait trop aux privilégiés jusque-là bien disposés pour lui, il concédait trop peu aux amis des réformes, prévenus contre les présents suspects d’une main déloyale; il eut contre lui tout d’abord l’assemblée entière.
11 fut décidé quelle se partagerait en sept bureaux, présidés par les sept princes du sang1, et que, dans le vote, les voix réunies de chaque bureau seraient comptées pour une seule. La première question dont ces bureaux furent saisis, celle des a.- semblées provinciales, fut discutée avec assezde calme et de gravité : on admit le principe en déclarant toutefois inconstitutionnel le mélange des ordres réclamés par le gouvernement. On accordait au tiers état le compte des votes par tète, on lui accordait même, sans prévoir la portée de cette concession, que le nombre de ses membres égalât celui des deux premiers ordres ; mais on entendait le maintenir à sa place. Vint ensuite le débat bien autrement vif et passionné sur la subvention territoriale; il se rencontra quelques voix noblement désintéressées pour adhérer à la contribution indistincte de toutes les fortunes aux charges publiques; la majorité biaisa, au lieu d’attaquer a face découverte un principe qu'elle sentait généralement admis au dehors de rassemblée. Sous le prétexte qu’il était impossible de voter un nouvel impôt sans connaître exactement les recettes et les dépenses, elle
1. Les deux frères du roi. Monsieur et le comte d’Artois, le duc d’Orléans (naguère duc de Chartres), le prince de Condé, le duc de Bourbon, le prince de Conti et le duc de Punthièvre.
requit du contrôleur général la communication « de l’état au vrai des finances. » Calonne s’y refusa par le motif très-fondé que les notables avaient été appelés par le roi non pour constater l’étendue des besoins de l’État, mais pour indiquer les meilleurs moyens d’y pourvoir. Mais, sur ce terrain, il était seul contre tous : les privilégiés, Monsieur à leur tête, voulaient à tout prix le renverser et avec lui ses projets; les amis de Necker voulaient le contraindre à l’aveu public de la part énorme qui lui revenait dans le déficit; les patriotes sincères appelaient le plein jour dans le chaos des finances. Ce fut en vain que, dans une réunion des membres les plus importants de l’assemblée, tenue chez Monsieur, Calonne déploya, pour se défendre, toutes les ressources de son esprit et de sa brillante faconde; il ne gagna personne, et la signification faite aux bureaux par le roi lui-même qu'ils eussent à s’occuper de la forme et non du fond de la subvention territoriale, n’obtint pas davantage. Ni les étals demandés ne furent fournis, ni la subvention ne fut votée, et lorsque Calonne apporta à l’assemblée réunie pour la seconde fois en séance générale la deuxième partie de son plan sur l’abolition des douanes intérieures, la liberté du commerce des grains et la diminution de la gabelle, il trouva les esprits animés contre lui d’une hostilité de plus en plus systématique. Il était manifeste qu’on ne voulait rien de sa main. Tout ébranlé qu’il se sente, il ne perd rien de son assurance, et dans une nouvelle séance générale, il vient lire la troisième partie de son travail relative aux aliénations du domaine par voie d’inféodation.
comme si ses propositions précédentes eussent été déjà adoptées. Puis par une manœuvre audacieuse, le lendemain 30 mars, il livre au public la suite des mémoires que, dans les deux premières réunions générales,il a présentés à l’assemblée, en y joignant quelques paroles à l’adresse du peuple, pour l’ameuter contre les notables, ennemis des réformes qui doivent les déposséderde leurs privilèges. 11 s’attendait à voir l’opinion publique prendre feu en sa faveur : vain calcul! Les notables, malgré leur obstination égoïste à défendre des abus qui leur profitaient, étaient plus populaires que lui par le seul fait de leur opposition au pouvoir; c'étaient eux d’ailleurs qui, par leurs discussions, donnaient à la France le premier sentiment de la vie publique, et la France était heureuse de ce sentiment. L unique effet de la publication faite par Calonne fut donc d’irriter les notables, qui la qualifièrent de séditieuse et s en plaignirent au roi. Une autre plainte fut en même temps portée à Louis XVI par Necker,dont 1 imprudent contrôleur général avait attaqué les calculs et inculpé la bonne foi. Necker fit remettre en outre aux principaux membres de l’assemblée des notesqui démentaient les chiffres calomnieux de son adversaire. Le garde des sceaux, Miromesnil, somma alors Joly de Fleury, le successeur immédiat de Necker, de déclarer qui disait la vérité de celui-ci ou de Ualonne, dans leurs assertions contradictoires sur les sommes restant au trésor au mois de mai 1781, lorsque Necker s’était retiré. Joly de Fleury donna raison au dernier. 11 y avait lieu de croire que Louis XVI, informé de ce fait par le garde des sceaux,
ferait tomber sur Calonne le poids de son mécontentement; mais l'habile discoureur sutsi bienenchanter le roi par sa parole, qu'il obtint de lui le renvoi de Miromesnil et son remplacement par le premier président de Lamoignon. Non content de celte victoire, Calonne voulut du même coup pousser hors du ministère son autre ennemi, le baron de Breteuil. Ce fut sa perte. Louis, XVI ne put consentir à disgracier Breteuil, sans en conférer auparavant avec la reine, particulièrement affectionnée à ce ministre, et la reine lui représenta avec une telle véhémence tout ce qu i! y aurait d’injustice à sacrifier un conseiller honnête et fidèle à l'auteur universellement détesté du péril de la monarchie, que ce fut le sacrifice de Calonne qui fut décidé (9 avril 1787). Breteuil lui alla porter sa révocation; celle de Miromesnil n’en fut pas moins maintenue.
Louis XVI était encore une fois mis en demeure par l’opinion publique de rappeler Necker au ministère; encore une fois aussi une intrigue de cour était fortement nouée en faveur de l’archevêque de Toulouse, Lomenic de Brienne, qui n’avait pas peu contribué à échauffer les notables contre Calonne. Le roi fil une sorte d effort désespéré pour échapper à la pédantesque supériorité de l'un et à ia scandaleuse immoralité de l’autre; il parvint à trouver un obscur et probe conseiller d Etat qui se laissa porter au contrôle général. Comme si une nomination aussi insignifiante que celle de Fourqueux eût été permise par les circonstances! Trois semaines n’étaient pas écoulées qu’il fallait songer à en faire une autre; le trésor était
vide, et le renvoi de Galonné n’avait pas rendu l'assemblée plus souple sous la main du pouvoir. Entre les deux rivaux également mal voulus du monarque le choix était désormais d une nécessité inévitable. Louis XVI, sous l’influence du garde des sceaux I.amoignon et du nouveau sécretaire d’État des affaires étrangères, le comte de Montmorin, s’était résigné tristement à rappeler Necker, lorsque le baron de Breteuil, organe de la pensée de la reine, lui fournit d’apparents motifs de se décider en sens contraire. L’archevêque de Toulouse prêta serment comme chef du conseil des finances le 1" mai 1787.
Ce choix est une des plus graves erreurs qu’on ait pu reprocher à Marie-Antoinette. Prêtre sans foi et sans mœurs, avide d’argent jusqu’au scandale, ayant à peu de frais gagné un certain renom d'habileté dans les affaires et ne possédant de vrai talent que pour l'intrigue, Brienne ne sut qu’avilir en sa personne 1 Eglise et la royauté dont il était à la fois le ministre, et mettre le gouvernement plus bas que ne l’avait laissé Calonne. Lamoignon crut procurer un appui à ce pouvoir chancelant en faisant rentrer dans le conseil son parent, l’illustre Malesherbes ; c'était l’ombre d’un grand nom et rien de plus : Malesherbes avait déjà prouvé qu'il n’avait pas la plus nécessaire des qualités en de pareils jours, 1 énergiedu caractère. Une seule personne auprès de Louis XVI va montrer désormais cette qualité, c’est la reine; nous l avons déjà. dit, si Marie-Antoinette commença alorsàexercer dans le gouvernement cette influence directe et personnelle qui lui devait être si funeste, ce ne fut point
par goût pour les affaires, par esprit de domination ; elle devint reine régnante par la fatalité des circonstances, prêtant à l’honnêteté passive de son mari le secours d'une volonté plus ferme et plus résolue, et accroissant parla le poids des haines injus tes amassées déjà sur sa tête.
Brienne, cependant, mis à l’œuvre, n’obtint des notables rien de plus que n’avait obtenu Calonne. Il fut facile au marquis de la Fayette de faire voter par rassemblée deux mesures réclamées par l'humanité: la réforme du code criminel et la restitution de l’état civil aux protestants. L’évêque de Langres, la Luzerne, l’un des plus éminents apologistes de la foi catholique à cette époque, eut 1 honneur d’influer sur ce dernier vote par l’autorité de sa parole. Mais lorsqu’il s’agit de proclamer par une décision formelle le principe sur lequel devait reposer l’efficacité de la subvention territoriale, celui de l’égale répartition, rassemblée ne se trouva la force ni de heurter par un refus éclatant l’opinion publique, ni de sacrifier des privilèges chers à la plus grande partit; de ses membres. Elle sembla pour la première fois s’apercevoir qu elle n’avait point qualité pour voter, ni même pour proposer de nouveaux impôts, et déclara « s’en remettre à la sagesse du roi pour décider quelles contributions auraient le moins d’inconvenients, dans le cas où il serait impossible de ne pas demander à 1 État de nouveaux sacrifices. « C était une profession publique d impuissance, une abdication; cette assemblée sans mandat disparaissait devant l’ombre des états généraux, à plusieurs reprises évoquée dans le cours des délibéra-
lions. Nul doute qu elle eût pu prêter un appui momentané à la royauté en adoptant tout d'abord les amélioration financières qui lui avaient été proposées ; elle précipita au contraire le cours menaçant de la révolution par la preuve trop manifestement donnée de l’attachement des deux premiers ordres à leurs privilèges. La « salutaire et patriotique » institution des assemblées provinciales, à laquelle elle avait accordé son suffrage, eut à peine le temps de s’essayer sur le sol bouleversé deux ans après par les réformes radicales de l’Assemblée constituante. Les notables furent congédiés le 25 mai 1787. On eut lieu de s’étonner en voyant dans leur séance de clôture Brienne aussi confiant et assuré de lui-même que Galonné l’avait été le jour où rassemblée s’était ouverte. Il ne tarda guère à apprendre ce que lui réservait cet avenir auquel il semblait sourire.
Il était arrêté dans la pensee de Louis XVI de convertir en lois du royaume, c’est-à-dire en édits enregistrés par le Parlement, l’ensemble des mesures présentées aux notables, bienfaits dont il était pressé de faire jouir son peuple. Tout le monde s’attendait à une séance royale, dans laquelle le monarque ordonnerait l'enregistrement simultané des quatre édits relatifs aux assemblées provinciales, à T abolition de la corvée, a l’impôt de timbre et à la subvention territoriale ; c'était la conduite indiquée par le bon sens. Brienne en jugea autrement; il dédaigna l'appareil d un lit de justice pour des mesures qu il se flattait de voir acceptées sans opposition, se réservant d y recourir seulement en cas extrême, et il résolut d’en-
voyer ses édits au Parlement les uns après les autres. Les deux premiers ne soulevèrent point de discussion; il eût fallu aussitôt requérir l’enregistrement de l'im pôt territorial, impossible à refuser sans se mettre en hostilité avec le sentiment publie. Le présomptueux et incapable ministre lit le contraire; il saisit d'abord le Parlement de l’impôt du timbre, et fournit par là aux magistrats, la plupart ennemis de la cause du peuple, un rôle populaire. 11 fut étrange de voir des officiers de justice, sans mandatpolitique, réclamer, à l'exemple des notables, l’état des dépenseset des recettes publiques; il futbien plusétrangeencore,l un d entre eux s’étant écrié ; « Ce ne sont pas des états, ce sont des États généraux qu’il nous faut, » de voir ce jeu de mots devenir l’objet d’une délibération et d’un vote sérieux et immédiat. Le Parlement requit, eu propres termes, le roi d assembler la nation. « Ixi Providence punira ces funestes conseils en exauçant vos vœux, » ditalors le président d’Ormesson au fougueux d’Epremesnil, folle tête qui rêvait de faire des états généraux un marchepied pour faire monter plus haut l’aristocratie judiciaire. Aussi ardent, mais bien autrement conséquent dans ses idées, était un autre jeune conseiller Adrien Duport, qui n’aspirait à rien moins qu’à l’importation en France des institutions américaines. On ne pouvait s’attendre à' ce que Louis XVI se laissât dire par ces magistrats qu’il avait remis sur leurs sièges, que « la nation représentée par les états généraux était seule en droit d'octroyer au roi les subsides, dont le besoin serait évidemment démontré (30 juillet) ». II répondit à l’arrêté du Parle-
ment par un lit de justice, lans lequel furent enregistrés les deux édits qui avaient soulevé l'orage (6 août).
Ce n’était pas le moyen de l'apaiser. Duport, qui marche à son but avec une forte et habile détermination, prend contre la cour une offensive hardie en faisant voter des poursuites contre Galonné pour cause de dilapidations et abus d’autorité; c’était, derrière Galonné, attaquer la reine, appelée déjà dans les halles du nom odieux de Madame Déficit (10 août); puis, dans une séance qui a lieu trois jours après, un nouvel arrêté est pris, déclarant « la distribution des deux édits du 6 août nulle, clandestine et incapable d'autoriser la perception contraire à tous les principes. » A voir les flots tumultueux du peuple qui se pressait autour du palais, àvoird’Eprémesnil accueilli par un tonnerre d applaudissements et porté dans sa voiture sur les bras de la multitude, on eût pu croire que cet arrêté était une victoire éclatante pour la cause populaire, tandis que le préambule établissait en termes exprès qu on ne pouvait, sans violer la constitution primitive de la nation, soumettre le clergé et la noblesse à la subvention territoriale; principes qui seraient infailliblement consacrés par les états généraux. La popularité était encore à bon marché dans les rues : les longues robes excitaient l’enthousiasme à Paris par cela seul qu’elles étaient mal vues à Versailles. Cet enthousiasme, aussi bien que 1 irritation contre la cour, ne fit que s’accroître lorsqu’on apprit que le Parlement était exilé à Troycs (16 août), lin observateur superficiel eût pu ne voir
là que le retour des scènes continuellement jouées sous le règne de Louis XVI. « La pièce, en effet, était la même, mais l’auditoire était changé; le bruit, au lieu de s’arrêter à la limite des classes que leurs pri- \ iliges rendaient peu sensibles à l impôt, était si éclatant et si répété qu'il pénétrait au sein de celles qui en souffraient le plus et commençait à les remplir de fureur’. » On eut quelque peine à calmer l'agitation de Paris, dout le caractère devenait plus menaçant chaque jour. Brienne n’y vit qu’une occasion de pousser plus haut sa fortune : il persuada à la reine que le pouvoir serait dans sa main plus fort et plus respecté, s’il recevait le titre de premier ministre; Marie-Antoinette le lui fit conférer. Ce fut le signal de la retraite pour les maréchaux de Séguretde Castries, trop fiers l’un et l’autre pour subir une pareille, suprématie. Brienne donna à son frère, aussi intrigant et incapable que lui, le ministère de la guerre, et celui de la marine au eomte de la Luzerne, gouverneur de Saint-Domingue. Le moment était étrangement choisi pour confier « à un homme nul et à un absent’» ces deux importantes parties de l’administration publique. Les faits, du reste, témoignèrent sur l’heure même à quel point la France, sous cet inepte gouvernement de 1 intrigue, s’abaissait au dehors. Au mépris du traité d'alliance conclu deux ans auparavant avec les Provinces-Unies, on laissa le stathouder Guillaume V de Nassau, secondé par l’Angleterre et