‹ Histoire de FranceChapitre 55 sur 67 · M. Droz · texte numérisé non relu

M. Droz

la Prusse, travailler au renversement du parti républicain et français qui était en possession du pouvoir. Brienne , avec un philanthropique étalage d’amour de la paix qui lui gagna l’adhésion du faible Malesherhes, fit prévaloir dans le conseil la honteuse résolution d abandonner la Hollande à 1 invasion prussienne. Le stathouder fut installé en maître à la Haye, les cités hollandaises livrées au pillage des Allemands, et les patriotes proscrits vinrent remplir la France de leurs doléances trop légitimes contre le lâche gouvernement qui les avait délaissés (septembre et octobre 1T87). Mirabeau, dans un de ses plus éloquents pamphlets, ne manqua pas d’éclairer la nation sur l’atteinte qui venait d’être portée à son honneur.

Le Parlement, cependant, n’avait point posé les armes; il continuait, dans son exil, à protester contre l’arbitraire sous toutes ses formes, lits de justice, translation des tribunaux, lettres de cachet, et à réclamer la convocation des états généraux. La plupart des autres parlements rivalisaient avec lui de hardiesse dans leurs plaintes, et celui de Besançon n’avait pas craint de dire que « les coups d’autorité sans cesse renouvelés pourraient rompre les liens qui attachent le souverain au sujet et le sujet au souverain. » A Paris, la cour des aides et la chambre des comptes n'avaient point voulu séparer leur cause de celle de la compagnie exilée ; les tribunaux inférieurs s’étaient piqués de la même fidélité; l'Université même avait en voyéson recteur à Troyes pour porter à Messieurs son adhésion et ses louanges. L’optimisme de Brienne

se sentit ébranlé devant l'unanimité de ces manifestations; il ne songea qu’à capituler en sauvant les appa ronces. Le premier président fut mandé à Versailles et un arrangement fut conclu qui ne faisait honneur à aucune des parties contractantes. Le Parlement se donna à lui-même un honteux démenti, en accordant l’enregistrement de deux vingtièmes, contrairement au droit exclusif qu’il avait attribué aux États généraux de voter les subsides. Le gouvernement se deshonora bien plus encore en renonçant à l’impôt du timbre et à la subvention territoriale, auxquels il semblait naguère attacher le salut de la monarchie La rentrée des magistrats dans la capitale eut tout le bruit d'une émeute; le mannequin de Galonné fut jugé et brûlé « pour avoir fait perdre au roi la confiance et l’amour des Français; » peu s’en fallut que F effigie de Marie-Antoinette ne subît un traitement semblable; le flot populaire montait et grondait chaque jour davantage.

Il était impossible pour Briennede ne pas s expliquer sur la convocation des États généraux, réclamée de tout côté et par des milliers de bouches même qui ne comprenaient pas le cri quelles poussaient. 11 persuada au roi et à la reine qu'il avait trouvé le secret de donner une apparente satisfaction à l’opinion publique en lui promettant ce qu’elle exigeait et se ménageant du même coup le moyen d’éluder cette promesse. Il s’agissait de faire enregistrer par le Parlement un édit ordonnant 1 émission d'un emprunt de quatre cent vingt millions réalisable en cinq ans. Cette somme, affirmait-il, devait suffire au v 41

rétablissement complet des finances, et à l’heure venue de réunir les États en 1792, ou leur convocation, devenue sans objet, ne serait plus demandée par personne, ou, si elle l'étai t encore, elle pourrait être accordée sans dauger, n’étant plus qu’une chose de pute forme; seulement, ajoutait-il, pour assurer le succèsdel’édit relatif à l’emprunt, il importait d’y joindre celui par lequel létat civil était rendu aux protestants. On est confondu devoir ce tour grossier de charlatan proposé et accepté comme moyen de salut dans une crise aussi redoutable. Le 1 9 novembre, Louis XVI se rendit au Parlement pour y porter les deux édits. Ap rès une harangue maladroite du garde des sceaux Irunoignon, dans laquelle s’étalaient d’un air de défi les vieilles maximes du pouvoir absolu, la délibération s ouvrit, en présence du roi, avec une pleine liberté. Les principaux opposants, d’Éprémesnil , Duport, Sabatier, Freteau, prirent un soin évident de modérer leur langage. L’enregistrement de l’emprunt ne paraissait pas douteux, sauf le vœu exprimé que le terme de la réunion des États fût rapproché. Le moment de compter les voix était venu, quand le garde des sceaux, se levant, prit tout bas les ordres du roi et requit l’enregistrement selon la formule usitée dans les lits de justice. Un murmure d’étonnement s’éleva aussitôt dans l’assemblée. « Mais, Sire, cet enregistrement est illégal, dit avec trouble le duc d’Orléans. — Il est légal, parce que je le veux, « reprit Louis XVI également troublé; et il ordonna la lecture du second édit qui rendait l’état civil aux protestants, puis se retira. L assemblée, restée en séance.

donna au peu de paroles prononcées par le duc d Orléans la forme régulière et développée d'une protestation, qui fut inscrite au procès-verbal, en même temps qu’un arrêté portant que la compagnie ne prenait aucune part à l’enregistrement illégal de l’édit relatif aux emprunts. Le plan de Brienne était ainsi rnis à néant, et la lutte plus animée que jamais entre la cour et le Parlement. L’exil du duc d’Orléans à Villers-Cotterets et l’arrestation des conseillers Sabatier et Freteau ne firent que donner de nouvelles et plus puissantes armes aux magistrats; quatre mois se passèrent, durant lesquels la grand chambre retentit d’invectives journalières contre les lettres de cachet, de hardies réclamations pour la liberté « des trois hommes » frappés par l’arbitraire. On ne craignit pas de faire remonter jusqu’à la personne de la reine de malveillantes et trop claires insinuations; on vota enfin d énergiques remontrances contre ce qui s’était passé dans la séance royale, et par suite contre la légalité de l’emprunt. Louis XVI y répondit en se retranchant dans la plénitude de son autorité souveraine : « Si la pluralité des voixdans mes cours forçait ma volonté, dit-il, la monarchie ne serait plus qu’une aristocratie de magistrats (17 avril 1788). » Triste singularité, que ce soit la royauté qui ait introduit la funeste dénomination d’aristocratie dans la langue révolutionnaire! Cette parole de colère préludait aux résolutions désespérées de Brienne ; il n’avait plus à conseiller au roi qu’un coup d’État pareil à celui de Maupeou.

Mais il n’avait ni les ressources d’esprit, ni l’auda-

cieux sang-froid de Maupeou ; à cette heure même, malade de débauche, il avait mis le comble au mépris dont il était l'objet par 1 avidité effrontée avec laquelle, pour grossir ses revenus, il venait d 'échanger l'archevêché de Toulouse contre celui de Sens. 11 eut le tort, en outre, de ne savoir, non plus que Lamoignon, garder un absolu silence sur la mesure qu ils préparaient. Le Parlement fut averti. Déjà ce corps ne mettait plus de mesure à son opposition ; se souciant peu de tarir les dernières sources du revenu public, il avait ordonné des informations contre les contrôleurs commis aux vérifications qu’exigeait la perception du second vingtième enregistré Tannée précédente (29 avril). Déjà, en réponse au mot de Louis XVI, avait été lancé cet autre mot : « Non, Sire, point d aristocratie en France, mais point de despotisme. » 11 fut résolu alors qu’une assemblée générale des chambres serait tenue pour aviser aux moyens de parer le coup que méditaient les ministres (3 mai). De cette délibération sortit un singulier monument de l’esprit parlementaire, portant à la fois le caractère des temps anciens et des temps nouveaux, « une déclaration des droits, » comme on l'a très-bien appelée, selon la magistrature. L’inviolabilité du Parlement y était affirmée, comme un des principes constitutifs de la monarchie. Le gant était jeté par les magistrats ; il fut relevé dès le lendemain. L’arrêté du 29 avril sur la perception du vingtième et celui du 3 mai, qui contenait la déclaration de principes, furent cassés par le conseil, et Tordre donné de saisir dans leurs demeures les deux conseil-

lers Goislard de Monsabert et d Éprémesnil, principaux meneurs de l’assemblée. Ils furent prévenus et allèrent de nuit se réfugier au Palais.

Alors eut lieu cette fameuse séance du 5 mai 1788, dans laquelle les magistrats se revêtirent un moment, aux yeux de la France, de l’antique majesté du sénat romain. Dès l’aube du jour, ils étaient tous assis sur leurs sièges : un arrêt fut immédiatement rendu, qui mettait Goislard et d Eprémesnil, ainsi que tous autres magistrats et citoyens, sous la sauvegarde du roi et de la loi, et ordonnait que, jusqu’au retour d’une députation envoyée à Versailles, le Parlement demeurerait en séance. Vers minuit, la silencieuse attente de la compagnie est interrompue par l’entrée d’une troupe de gardes françaises ; le marquis d’Agoult, qui les commande, lit un ordre du roi en vertu duquel il vient arrêter MM.( îoislard etd’Eprémesnil,et demande qu’on les lui indique. « Nous sommes tous Goislard et d’Eprémesnil,» crient alors en se levant les jeunes conseillers des enquêtes, et leur mouvement est suivi par le reste, de rassemblée. D’Agoult sort troublé, et rentre plus tard avec ira exempt de robe courte qui, sommé de désigner les deux magistrats, déclare ne les pas voir. Pendant que l’officier, encore une fois sorti, va cbereber de nouvelles instructions, d’Éprémesnil et son collègue représentent qu’il en a été assez fait pour le maintien du droit, et que cette scène prolongée porterait atteinte à leur honneur et à la dignité du Parlement. Le marquis d’Agoult est rappelé : « Je suis un de ceux que vous cherchez, lui dit d Eprémesnil.... Avez-vous Tordre de m arracher de cette en-

ceinte? — Oui, » répond d’Agoult, et comme il allait commander à ses soldats d'entrer, « c’est assez, reprend le magistrat; pour ne pas exposer le sanctuaire des lois à une profanation plus grande, ie cède à la force. » Et il se remet aux mains des gardes, après avoir déposé une éloquente protestation au sein de ses collègues, qui le voient partir « avec larmes et sanglots, comme un autre Régulus » Ce n otait pas le gouvernement de Louis XVI qui réservait le 6ort du consul romain à d’Éprémesnil ; on le conduisit aux îles Sainte-Marguerite.

Au fond, le Parlement n’avait fait que donner une lielle représentation de théâtre, dont l'émotion fut de peu de durée. Le litde justice, tenu le surlendemain à Versailles, eut un effet moins dramatique, mais bien autrement sérieux. Six édits y furent lus parle garde des sceaux, pour être enregistrés sans discussion, en vertu de la pleine autorité du roi. Le procédé de Maupeou était reproduit avec une sorte de servile imitation; quarante-sept grands bailliages étaient institués, en faveur desquels était démembrée la juridiction trop étendue des parlements; celui de Paris ne devait plus compter que soixante-sept membres. Tous les tribunaux d’exception étaient abolis ; d utiles améliorations étaient introduites dans la législation criminelle; plus de torture après, comme avant le jugement; majorité de trois voix, au lieu de deux, exigée pour prononcer la peine capitale, sursis d’un mois accordé aux condamnés avant l’exécution, sans compter d’autres garanties promises aux accusés, toutes dans le sens de la justice et de l’humanité. Mais ces mesures, excel-

lentes en elles-mêmes, n’étaient que le passe-port du plus important de ces édits, de celui qui ôtait aux parlements la vérification et l’enregistrement des actes émanés de 1 autorité royale, pour en investir la cour plénière. Cette cour, institution faussement attribuée à l’ancienne monarchie, devait être composée du chef de la justice, chancelier ou garde des sceaux, de la grand’chambre du parlement de Paris, d’un membre de chaque parlement de province, de deux de la cour des aides et d'autant de la chambre des comptes, de dix conseillers d’État et maîtres des requêtes désignés par le roi ; les princes du sang, les ducs et pairs, les grands officiers de la couronne, quatre prélats, deux maréchaux de France et quelques autres personnages civilset militaires, également à la nomination royale, complétaient cette assemblée. Les États généraux n’étaient mention nés en quelque sorte que pour mémoire, le roi se réservant, à son gré, de les consulter ou de ne les consulter pas. Un dernier édit défendait aux parlements de s’assembler jusqu'à la formation des grands bailliages , et convoquait pour le lendemain les membres désignés de la cour plénière. Elle ne se réunit que pour protester qu elle n’existait pas : la majorité des pairs, aussi bien l’unanimité des magistrats, n'acceptaient point le mandat de la royauté. Louis XVI déclara devant les bancs presque vides qu’il persistait dans sa volonté ; mais la cour plénière n’eut pas néanmoins une seconde séance.

Ce ne fut pas tout pour Brienne de voir dès le premier jour son coup d’État ainsi menacé d avortement; il vit bientôt s’en développer les conséquences avec

une alarmante rapidité. Paris ne remua pas : ce débat entre l’autorité royale et l’autorité parlementaire, guerre civile au sein de l’ancien régime, émut peu les esprits , déjà instruits à attendre de tout autres résultats d'un très-prochain avenir. Il en fut autrement dans les provinces, où les derniers souvenirs de l indépendance se rattachaient à l’existence des parlements : le mouvement y fut universel contre le pouvoir maladroit et méprisé qui n’avait réussi qu’à froisser tous les intérêts. La cause parlementaire ne fut pas seulement embrassée par la bourgeoisie et par le peuple, mais par les nobles eux-mêmes, attaqués aussi dans leurs privilèges : le trouble fut partout; partout les cours supérieures désobéirent plus ou moins patemment à l’injonction qui leur était faite de ne pas se rassembler; la force militaire hésitait entre les ordres de la cour et la loi invoquée par les magistrats, a La loi est au-dessus du roi, » avait écrit le parlement deNormandiedansunedesesremorttrances,et il déclara traîtres envers le monarque et la nation tous officiers ou juges qui obéiraient aux ordonnances du 8 mai. On alla plus loin en Bretagne, et la guerre civile fut au moment d’y éclater. La noblesse prit sous la protection de ses épées le parlement assemblé pour délibérer au mépris des édits, et les soldats se retirèrent devant la fière attitude des gentilshommes. Une déclaration fut ensuite signée? , conçue en ces termes : « Nous, membres delà noblesse de Bretagne, déclarons infâmes ceux qui pourraient accepter quelque place, soit dans la nouvelle administration de la justice, soit dans l’administration des États, qui ne serait pas

avouée par Ie8 lois et les constitutions de la province. » Douze députés, envoyés à Versailles, pour dénoncer au roi ses ministres, furent arrêtés et jetés à la Bastille. Une députation plus nombreuse partit aussitôt pour réclamer leur liberté; on n'osa attenter à leur personne : la nouvelle était arrivée que 1 intendant Bertrand de Molleville venait d être pendu en effigie et contraint de prendre la fuite. Une étincelle eut suffi pour mettre le feu à toute la province. Ce furent les paysans qui, dans le Béarn, descendirent de leurs montagnes pour replacer les magistrats sur leurs sièges. Le due de Gniche, dont la famille jouissait dans le pays d’une vieille popularité, fut chargé d’y rétablir l’ordre. Les habitants de Pau allèrent à sa rencontre, faisant porter au milieu d’eux le berceau d’Henri IV, et sur cette relique, objet sacré de leur vénération, ils jurèrent de rester fidèles au roi, mais de ne permettre aucune atteinte aux droits de la contrée. Dans le Roussillon, dans le Languedoc, dans la Provence les têtes méridionales étaient en proie à une violente fermentation; mais ce fut en Dauphiné que l’entreprise insensée du S mai eut le contre-coup le plus redoutable. On a pu dire avec raison que la révolution y commença.

Le duc de Clermont-Tonnerre, gouverneur de la province, ayant ordonné l’exil du parlement de Grenoble, réfractaire aux ordres de la cour, une multitude furieuse se répandit dans les rues de la ville, et, au son du tocsin, y appela les paysans des villages environnants (é juin). Les troupes, mises sous les armes, furent assaillies et résistèrent faiblement. Le

peuple enhardi se porta alors chez le gouverneur, et sous la menace de la mort, le força d'adresser au parlement l’invitation de se rassembler. Les magistrats, comme le duc de Clermont-Tonnerre, obéirent à la sommation populaire, et, après une délibération dont le procès-verbal constata que chassés de leurs sièges par la violence du pouvoir, ils y étaient remontés par celle du peuple, ils prirent séparément et sans bruit le chemin de l’exil. Mais le mouvement avait été trop fort pour s'arrêter; un nombre considérable d'ecclésiastiques, de gentilshommes et de bourgeois, qui s’étaient portés à l'hôtel de ville, reconnurent que le seul moyen efficace de résister à la fois aux mesures arbitraires du gouvernement et aux excès de la multitude était dans la réunion des États du Dauphiné, tombés depuis plusieurs siècles en désuétude. Ils s'accordèrent à les convoquer pour le 21 juillet. C’était un acte de patriotisme à la fois audacieux et réfléchi, mais, il faut l appeler par son nom, c’était un acte révolutionnaire. On n’y pouvait voir à Versailles qu'une rébellion, et le maréchal de Vaux reçut l’ordre de l'étouffer. Il s'y reconnut impuissant, quoiqu’il eût vingt mille hommes sous ses ordres et un très-ferme caractère; on lui permit de négocier, et il le fit en autorisant la tenue des États, pourvu qu elle eût lieu hors de Grenoble. Ce fut au château de Vizille, résidence des anciens dauphins et du connétable de Lesdiguières, que les députés des trois ordres du Dauphiné se rassemblèrent : le vénérable archevêque de Vienne, Lefranc de Pompignan, s’y montra ce qu'il fut plus tard à l’Assemblée constituante.

jaloux d’opérer la conciliation entre la religion et la liberté. Le comte de Morges y dirigea la noblesse. L’organe du tiers état et l’on pourrait ajouter l’âme de l'Assemblée fut Mounier, juge royal à Grenoble, patriote sincère et éclairé, aimant la liberté et, ce qui était bien rare alors, en comprenant la pratique. Ce fut lui qui rédigea « les très-respectueuses représentations » adressées au roi par les États du Dauphiné : on y disait que la France rejetait avec horreur les nouveaux édits et que la cour plénière ne se formerait jamais; on demandait la suppression des lettres de cachet, le rétablissement du parlement de Grenoble, la convocation des États généraux et celle des États particuliers de la province; on ajoutait qu’en revendiquant les privilèges du Dauphiné, on était loin de vouloir abandonner les intérêts des autres Français. » On finissait par ces mots : « Ni le temps, ni les lieux ne peuvent légitimer le despotisme; les droits des hommes dépendent de la nature seule, et sont indépendants de leurs conventions. » Cinquante représentants du clergé, près de deux cents gentilshommes et quatre cents membres du tiers état signèrent cette adresse. Brienne essaya de la ruse et de la force pour mettre à néant les mémorables résolutions de l’assemblée de Vizille; le ferme patriotisme des trois ordres confondit sa vaniteuse impuissance. Il en était encore à dire : « J’ai tout prévu, môme la guerre civile, le roi sera obéi, » quand la machine du gouvernement se détraquait de toutes parts sous sa main imbécile. Un moment il se flatta d'obtenir de l’assemblée du clergé, convoquée à Paris, un subside

assez considérable pour faire face à la crise financière : cette autre espérance lui échappa ; le clergé aussi le renvoya aux États généraux. Il était désormais impossible de se dérober à la nécessité de ce remède suprême, cause d’alarme trop légitime pour la cour. Les yeux de Brienne s’ouvrirent enfin; mais il crut fort habile de ne jeter dans le public l’annonce de cette grande mesure qu’en l’embarrassant de beaucoup de difficultés. Un arrêt du conseil, en date du 5 juillet, invita non-seulement les Etals particuliers, les assemblées des provinces, les tribunaux, etc., mais toutes les personnes ayant connaissance de pièces relatives aux États généraux, ainsi que tous savants et personnes instruites, à adresser au garde des sceaux des renseignements et mémoires sur la forme dans laquelle, après une interruption de près de deux siècles, devait s’opérer ce retour à l'une des institutions de la vieille monarchie. Ce n'était rien moins que convier la nation à la jouissance jusqu’alors défendue de la liberté de presse. Brienne calculait juste en supposant que, dans le conflit d’opinions qui allait s’élever, il mettrait la bourgeoisie aux prises avec les deux ordres privilégiés; son erreur était de ne pas prévoir, dans cette inévitable polémique, l’ascendant victorieux du tiers état. La convocation était promise, mais l’époque en était encore incertaine. La dernière illusion de Brienne fut de croire qu il gagnerait des droits à la reconnaissance publique et garderait le pouvoir en donnant une date fixe et rapprochée à l’accomplissement de la promesse royale. Par un arrêt du 8 août, il annonça la réunion des

États généraux pour le 1er mai 1789, et la suspension jusqu'à cette époque du rétablissement de la cour plénière.

Ici encore la présomption de Brienne le trompa. On ne lui sut aucun gré de la satisfaction accordée au vœu national, alors qu elle ne pouvait [dus être refusée. Il y eut même alors contre lui un redoublement de mépris et d’indignation, quand on apprit que, pour se procurer quelques misérables ressources, il venait de mettre la main sur les épargnes de la caisse des Invalides et sur les fonds d’une loterie de bienfaisance; quand surtout il eut rendu obligatoire l’acceptation des billets discrédités du trésor pour moitié des payements faits par l’État (16 août). On cria à la banqueroute, et la cour entra elle-même dans le sentiment public contre l’indigne ministre. La reine seule, par un malheureux sentiment de générosité exaltée, affecta de le soutenir d’autant plus qu’elle le voyait sous le poids de la réprobation universelle. Elle s’engagea pour lui jusqu’au point de s entremettre auprès de Necker, que naguère elle avait écarté du ministère, afin d’obtenir qu’il acceptât sous Brienne la direction des finances. Necker refusa de se subordonner à un chef aussi décrié. Brienne, tout dévoré qu’il lut du désir de garder le pouvoir, reconnut enfin qu’il fallait le quitter; il donna au roi sa démission, emportant dans su retraite de scandaleuses faveurs pour sa famille, et pour lui-même le chapeau de cardinal (‘25 août). Louis XVI, embarrassé de l’exil qu'il avait prononcé contre Necker l’année précédente, le fit appeler dans le cabinet de la reiue, et

lui remit l’administration des finances avec une triste résignation. Necker n’éprouva pas moins de tristesse en l’acceptant : .« Il est trop tard, » avait-il dit d'abord, et il se soumit à la faveur publique qui le rappelait au pouvoir, comme à un arrêt de la nécessité. Ce ne furent pas d'ordinaires manifestations du sentiment populaire que celles qui éclatèrent à la nouvelle de la chute de Brienne et de la rentrée de Necker au contrôle général ; dans l’expression de la joie, comme dans celle de la colère, il y eut quelque chose de désordonné et de furieux qui était de sinistre augure. Paris commençait à se remplir de gens sans aveu, que la faim y faisait affluer de toutes les pallies de la France, et qui formaient une armée toujours prête pour l’émeute. Le sang coula dans les rues, et la multitude, fuyant devant les balles des soldats, s'anima de sombres pensées de vengeance. Ce fut au milieu de cette agitation que le Parlement, rappelé au Palais, y eut les honneurs d’un dernier et court triomphe (24 septembre . Il affecta de se populariser par des arrêts concernant la tranquillité publique, dans lesquels il donnait lâchement raison au peuple contre les troupes; mais la faveur de 1 opinion l’abandonna sans retour, lorsqu’en enregistrant la déclaration royale relati\e aux États généraux, il réclama, dans la convocation et la composition de cette assemblée, les formes observées en 1614. De ce jour, le grand corps de la magistrature française ne fut plus qu’une de ces choses d’autrefois destinées à être balayées par le souffle de la révolution.

Quelque désespéré que parût l’état des finances, si

Necker n'eût eu d’autre mission que celle de les rétablir, tout porte à croire qu’il eût sufli à cette tâche. Les huit mois de sou administration financière, entre le jour où il rentra au contrôle général et celui où s’ouvrirent les États , forment son véritable titre de gloire auprès de la postérité. Ce qu’il fit tient du prodige. Le fait seul de sa nomination avait fait remonter de trente pour cent les effets publics. Mais il fallait remplir le trésor, où ne se trouvaient plus que cinq cent mille livres ; il n hésita pas à prêter deux millions à l’État sur sa propre fortune, et trouva des capitalistes pour imiter son exemple. Sur sa parole, les prêteurs se contentèrent d'à-comptes et de promesses, tant son habileté et sa probité inspiraient de confiance! A la charge des dépenses courantes se joignirent les besoins extraordinaires causés par l’hiver le plus rigoureux qu'on eût vu depuis celui de 1709: il n’y eut à débourser pas moins de soixante-dix millions pour le soulagement de la misère publique. Cette épreuve fut traversée. La vigilance infatigable de Necker, sa connaissance approfondie des procédés de la banque, sa stricte et intelligente économie, pardessus tout la force morale que lui donnait son crédit, « aidèrent, comme on l’a très-bien dit1, la France à vivre, » pendant ces jours de crise qui séparèrent l’ancien régime de la Révolution. Malheureusement, Necker, devenu ministre dirigeant par la force des choses, n’avait pas moins besoin des talents de l homme d’Étal que de ceux du financier, et

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