‹ Histoire de FranceChapitre 56 sur 67 · M. Henri Martin · texte numérisé non relu

M. Henri Martin

il était loin de les posséder. Ses lumières politiques se bornaient à de vagues notions de la Constitution anglaise, et il n avait dans l'esprit, ni dans le caractère, celte décision qui voit et prend promptement le meilleur parti. A peine avait paru T ordonnance qui convoquait les Etats généraux, que déjà s’etait élevée la. grave question de la double représentation du tiers. Le doute n’était pas possible sur la solution qu'y donnait l’opinion publique : comment Necker, que cette opinion avait porté au pouvoir et qu elle y soutenait, ne reconnut-il pas du premier coup d’œil qu’à elle appartiendrait la victoire? On conçoit que des esprits sages et pénétrants, comme celui de Maleslierbes, qui avaient été des premiers à réclamer les États généraux, s'alarmassent de leur réunion dans l étal d effervescence où ils voyaient alors la nation ; mais, cette grande mesure une fois décidée, le devoir d’un ministre était d en accepter résolument les conséquences, et de ne pas attendre qu elles lui fussent imposées de force par le cri populaire. Necker témoigna hautement de sa médiocrité politique, lorsque, hésitant entre le public et la cour, il imagina de remettre la détermination qu’il n’osait prendre luimême à une nouvelle réunion des notables. 11 lui était facile de prévoir que la majorité privilégiée repousserait la double représentation du tiers, et que son vote négatif serait un de ces obstacles impuissants dont Tunique effet est de donner plus de violence au torrent qui les emporte. Sur cent quarante-cinq notables, cent douze demandèrent que rien ne fût changé aux anciennes formes; ils crurent devoir seule-

ment, par déférence pour le sentiment public, accorder leur vote à l’égale répartition de l’impôt, qu'ils avaient refusée dix - huit mois auparavant (6 novembre à 12 décembre). On ne tint pas plus de compte de leur concession que de leur opposition, tant la marche du temps les avait laissés en arrière! Vainement les princes du sang, sauf Monsieur et le duc d’Orléans, rédigèrent-ils un Mémoire adressé au roi pour lui dénoncer « la révolution qui se préparait dans les principes du gouvernement; » vainement, dans un sens contraire, le Parlement prit-il un arrêté favorable aux libertés publiques, afin de ressaisir sa popularité perdue : la presse, devenue souveraine, dédaigna la tardive résipiscence de la magistrature, comme l’impuissante protestation des princes; elle continua à réclamer par ses milliers de voix et elle obtint la double représentation. Louis XVI, qui jugeait la mesure équitable et qui peut-être se faisait illusion sur les dispositions du tiers état, n’y mit aucun obstacle; la reine y adhéra elle-même, en dépit de ceux qui l’entouraient, et un arrêt du conseil, rendu le 27 décembre, statua que les états généraux se composeraient de mille députés au moins, que chaque bailliage aurait une représentation proportionnée à sa population et à ses contributions, qu’enfin les députés du tiers état égaleraient en nombre ceux des premiers ordres réunis. La délibération en commun et le vote par tête étaient le corollaire rigoureux de la double représentation : la prévoyance et le courage politique manquèrent à Necker pour trancher cette seconde question à l’heure propice; il en légua l’orageuse disv 49

cnssion aux états généraux. Cependant, dans l'intime confiance où étaient les esprits que la première victoire remportée entraînerait nécessairement 1 autre , nul symptôme de défiance et de mécontentement ne troubla à Paris l'explosion de la joie universelle ; la ville s’illumina comme aux jours de fête, et le nom de Necker fut entouré d un nouvel éclat de popularité.

Dans les provinces, le triomphe ne fut pas partout paisible. Le Dauphiné, dont les états s'étaient régulièrement rassemblés, continua, sous l'influence de Mounier et du jeune Barnave, alors son docile coopérateur, à inaugurer pacifiquement dans son sein la liberté unie à l’ordre; mais il en fut autrement en Bretagne, où 1 opiniâtre noblesse se mit en armes pour défendre ses privilèges contre la révolution, comme elle les avait défendus jusqu’alors contre la cour. Les troubles de Rennes allèrent jusqu à l'effusion du sang; les gentilshommes, menacés de succomber sous les coups de la jeunesse des villes et de la populace ameutée, se retirèrent dans leurs châteaux (janvier 1 789). Kn Franche-Comté, les états provinciaux, rétablis par Louis XVI, virent éclater de violents débats entre les députés du Tiers et ceux des ordres privilégiés; le parlement y intervint, pour soutenir que la constitution devait rester telle qu’elle était avant la conquête de Louis XIV, et les magistrats y gagnèrent d être violemment dispersés par une émeute populaire. C’étaient là les préludes de ces formidables vengeances delà multitude, qui ont marqué en traits de sang l'histoire de notre révolution.

On n’entrevoyait pas alors cet avenir; on n'en était encore qu’aux premières jouissances de la liberté. Jamais la presse n'avait répandu dans le public un nombre d écrits aussi considérable; il n’y avait si mince écrivain qui ne se crût en droit de proposer une constitution à la France. « Il ne s’agissait pas, comme l’a dit excellemment le grand publiciste que nous avons plus d’une fois cité, de recevoir des leçons de la constitution anglaise, ni d’emprunter des exemples à la démocratie américaine. On ne veut rien imiter, ni rien faire qui ne soit nouveau : on fera autrement et mieux que personne. La confiance des Français en eux- mêmes et dans la supériorité de leur raison est sans bornes. » Des hommes qui ont donné, ou qui doivent donnera leur nom une autre célébrité que celle des pamphlets, Mirabeau, Mounier, Malouet, Servan, Rabaut Saint-Étienne, etc., s’élancent dans cette arène de la polémique; mais aucun n’y paraît avec un aussi éclatant succès que l’abbé Sieyes, qui déjà a déserté à demi F Église, et moins appliqué aux matières de théologie que de politique la puissance d abstraction dont est douée sa forte intelligence. La célèbre brochure dans laquelle il demande : ()îf’es/-ce que le Tiers-Etat , et répond : Tout, a été justement regardée comme le programme qu’il traçait à la révolution française; la partie de la nation qu’il supprimait par sa métaphysique, il enseignait à d’autres à la supprimer plus tard par l’échafaud. La fortune de son écrit fut en raison de ce que les conclusions en avaient de radical. Les souffrances d’un cruel hiver, succédant à une mauvaise

récolte, contribuaient à rendre plus que jamais inflammables les passions de la multitude ; les abondantes aumônes de la charité royale, les largesses du duc et de la ducbessse d'Orléans, les généreux sacrifices de l'archevêque M. de Juigné, les vigilants efforts de Necker pour approvisionner la capitale trouvèrent le peuple parisien moins sensible que les appels faits par la presse à l’esprit démocratique.

Le 24 janvier 1789, parut la lettre du roi qui convoquait pour le 27 avril les états généraux à Versailles. Le règlement des élections fut publié en même temps. Le nombre des députés était porté à douze cents, dont la moitié appartenant au tiers état : l’élection était directe pour les nobles et les ecclésiastiques bénéficiaires , à deux degrés pour le tiers état et le clergé inférieur : chaque ordre, dans chaque province, devait, comme aux anciens temps de la monarchie, rédiger et présenter au roi son cahier. Les détails de ce règlement, dans lequel se mêlaient confusément des traditions du passé et des dispositions conformes à l'esprit du siècle, étaient si compliqués, qu il ne fut pas possible aux opérations électorales d’être simultanées par toute la France, et qu’elles y entretinrent l’agitation pendant trois mois. Elles furent en général exemptes de troubles matériels ; l’inexpérience fit même qu’en beaucoup d’endroits, à Paris en particulier, grand nombre de ceux qui avaient le droit de voter ne l’exercèrent pas; ce fui la bourgeoisie qui courut au scrutin avec le plus d’empressement. La noblesse bretonne aima mieux n être pas représentée aux états généraux, que de se

départir du vieux droit appartenant aux états de la province d’élire les députés qui y étaient envoyés. Les états de Provence aflichèrent la même prétention, mais elle y fut combattue par la puissante voix de Mirabeau, que les gentilshommes crurent punir en l’excluant de leur ordre. L'éloquent tribun demanda vengeance au tiers état, et lorsqu'au mois de mars il arriva à Marseille pour se présenterai! suffrage populaire, toute la ville se leva pour le recevoir, sa voiture fut couverte de palmes et de lauriers. Élu à la fois par Aix et par Marseille, il mérita sur l’heure même la reconnaissance de ces deux cités en y faisant tomber les armes des mains du peuple que la disette avait soulevé. Ce fut un des plus nobles triomphes de son éloquence. Les scènes de sang amenées à Paris par le pillage de la maison du manufacturier Réveillon (‘28 avril) semblaient d’un sinistre augure quelques jours avant celui où la grande assemblée de la France allait s'ouvrir ; mais ce ne fut qu’un incident qui passa comme inaperçu au milieu de l’immense attente qui remplissait les esprits.

M. de Tocqueville a raison lorsqu'il dit qu'il y eut alors un moment, un seul moment, tel, « qu’il ne s’en est jamais rencontré de pareil dans la vie d’aucun peuple.... Personne ne doutait, continue-t-il, que la destinée du genre humain ne fût intéressée dans ce

qu’on était près d’accomplir Chacun croyait tenir

dans ses mains non-seulement le sort de son pays, mais celui même de son espèce ... C’est ce qui fit la grandeur incomparable de ces premiers jours de 1 789. Ce spectacle fut court, mais il ne sortira jamais

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de la mémoire des hommes. Ce n’est pas seulement l’éloignement où nous en sommes qui nous le fait paraître tel : il parut tel à tous les contemporains. « Qu’ajouter à ces pai oies d'une si belle et si profonde vérité? Que dire de plus, sinon que nous-mêmes, nous à qui l’expérience des révolutions a causé tant de désenchantement, nous qui avons vu ce premier élan si noble, si pur, si désintéressé aboutir aux inévitables égarements d’un siècle incrédule et corrompu, nous qui avons vu tout ce qu’eut de chimérique la gigantesque entreprise de l’assemblée constituante et quelles désolantes réalités elle a déchaînées sur notre patrie, nous-mêmes, contemplant aujourd'hui du pointde vueéloigné del histoire ce mouvement national, nous ue pouvons pas ne pas nous y laisser entraîner, nous ne pouvons pas ne pas ressentir cette vive émotion, ce battement de cœur précipité que le réveil involontaire des illusions de la jeunesse fait éprouver quelquefois au vieil âge. Oui, ce sera quelque chose d’éternellement beau que ce mouvement de la nation française vers la liberté : pourquoi faut-il qu’en dépassant alors le but, elle ait permis à ses calomniateurs de douter qu’il lui soit jamais donné de l’atteindre?

L’ouverture des États généraux eut lieu le 5 mai 1789. Cette date marque la tin de l'ancienne monarchie et celle de notre tâche. Une autre France, un autre ordre d'événements, une autre histoire commencent.

On nous^a plus d’une fois demandé pourquoi, dans les limites de notre humide système, nous n’essayions pas de raconter cetle histoire, et n’entrions pas dans le récit des faits de la révolution française. Nous pourrions nous contenter de répondre que les études spéciales nous manquent sur ce grand sujet, et que nous ne sommes plus d'âge à les entreprendre. Mais un autre motif, d’un ordre plus élevé, nous défend d’aborder cette tâche. L’événement immense qui a commencé en 1789 ne nous paraît pas aujourd’hui achevé; il dure encore. La période républicaine de notre révolution, celle du Consulat et de 1 Empire, ont pu trouver des historiens dignes d estime, dignes même d’admiration; de très-bons ouvrages ont été publiés et se publient encore sur l’histoire de la Restauration et sur celle de la monarchie de Juillet; mais il ne nous semble pas possible de faire sur ces temps ce que nous avons essayé de faire sur ceux de l'ancienne monarchie, d’en marquer le sens précis dans un résumé complet, d’en donner la formule générale. Qui peut dire où l’événement de 1789 mène aujourd’hui la France, l’Europe et le monde même? Pour nous aventurer dans ce récit, nous aurions besoin de croire, ce qui nous paraît impossible à toul esprit accoutumé à réfléchir sur les grands spectacles de l’histoire, que le régime politique en ce moment donné à notre patrie est le terme des aspirations de 89 et le dernier mot de la Révolution française.

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