‹ Histoire de FranceChapitre 7 sur 67 · Par M. Th. Lavallée · texte numérisé non relu

Par M. Th. Lavallée

associée à la vie royale, il n’y eut guère de jour dont elle ne donnât une partie « à cette oeuvre de son cœur, de son esprit et de son crédit. » .Saint-Cyr était sa maison de délices, etelle allait, dans les soins quelquefois les plus minutieux et les plus humbles de l'éducation, s’y reposer de la fatigue des grandeurs de Versailles. Le roi lui-même trouvait un charme extrême à visiter l'institut qu’il s’applaudissait chaque jour davantage d’avoir créé, et comme un père à sa famille, il aimait à se montrer à l’innocent troupeau de jeunes filles dont il était le bienfaiteur.

Ce fut aux première jours de l’existence de Saint- Cyr, avant la constitution définitive de la communauté religieuse, qu’Es/âer y fut représentée. Les demoiselles ayant trop bien joué Y Andromaqtte de Racine, Mme de Maintenon demanda au grand poète de composer « pour elles, sur quelque sujet de piété et de morale, une espèce de poème dont le récit fût mêlé de chants. » Racine, misa l’aise avec son amourpropre et avec sa conscience en ne travaillant point pour le public et en traitant un sujet sacré, répandit dans Exlher toute la tendresse religieuse de son aine et tous les trésors de son génie poétique Les chœurs, qu'il avait toujours eu l’idée d’emprunter à la tragédie grecque, s’accommodèrent merveilleusement à 1 action de ce drame, et fournirent le moyen d'ajouter l'enchantement de la musique «à celui de la représentation théâtrale. Il n’y a aucun des récits du temps fini ne dise le succès prodigieux à'Esther (1(380), et 1 empressement des courtisans à se disputer l’honneur d’être admis par le monarque à un spectacle

d’une nouveauté si extraordinaire. « On joua même pour les saints, » selon l’expression de Mme de Maintenon; Bossuet et d'autres évêques, le P. la Chaise et d’autres membres de sa compagnie siégèrent un jour parmi les spectateurs. Mais il était impossible que cette invasion de la cour et de l’église même ne troublât pas la pieuse tranquillité de Saint-Cyr, et la suppression des représentations d’Esther fut un des premiers actes delà réforme opérée par la fondatrice. Elle demanda à Racine un autre drame du même genre, mais pour être joué sans costumes et en présence du roi seul. Cet autre drame fut Athalie (5 janvier 1691). Athalie eut un sort bien différent de celui d’Esther. Représentée deux fois seulement par les jeunes tilles, devant Louis XIV presque sans suite, elle ne fut connue du public que par la lecture, et en reçut un froid accueil. « On y reviendra, » dit Boileau à Racine pour le consoler ; « c’est la plus belle chose qu’on ait jamais vue, » écrivit Mme de Maintenon, au très-grand honneur de son goût littéraire; elle portait là le jugement porté plus tard en d’autres termes par Voltaire, lorsqu’il appelait Athalie « le chef d’œuvre de l’esprit humain. » C’e6t du moins le chef-d’œuvre du théâtre français; tout s’y trouve, et le magnifique ensemble d’une conception aussi grande que simple, et le parfait développement des caractères, et l’intérêt de l’action croissant de scène en scène, et ( incomparable beauté d’une poésie inspirée, dans laquelle on croit entendre parler Dieu lui-même, comme il parle par la voix de David et des prophètes Il en coûte de redescendre de si haut dans les ré-

fiions inférieures de l’art. L’eslime accordée à la muse tragique de Campistron et de Duché par leurs contemporains, a fait place aujourd'hui à un entier oubli. Quinault, relevé par la postérité de l’injuste anathème de Boileau, n’occupe point pour cela une place trèshaute dans l’histoire de notre théâtre. Il se repentit d ’Àrmide comme Racine s’était repenti de Phèdre, et, après treize ans de succès renonça par conscience à l’opéra (1672-1685). Le maître de la scène, à cette époque, est l’auteur du Joueur (J 696), Regnard, héritier de quelques-unes des richesses du génie comique de Molière : on l’applaudit, encore de nos jours, mais sans le compter parmi les princes de notre littérature. Ce qui nous reste à dire de la poésie française à la fin du dix-septième siècle n’est plus qu’une nécrologie. La Fontaine meurt en 1695 : il avait publié de 1678 à 1694 les six derniers livres de ses fables, et obtenu enfin une part trop longtemps attendue aux bienfaits de Louis XIV. Lui aussi, au déclin de la vie, eut l’âmetroublée et non sans raison de quelques-uns de ses succès poétiques; il expia la licence de ses Contes , moins par ses poésies sacrées assez médiocres, que par une fin toute chrétienne. Boileau, depuis qu’il a mis au jour le Lutrin et l' Art poétique (1674), se produit peu devant le public; il a vu son ami Racine mourir inconsolable d’avoir encouru par un acte de bon citoyen la disgrâce royale (1699), et désormais il se montre très-rarement à la cour : il prolonge sa vie jusqu’en 1711, seul et presque oublié dans sa retraite d’Auteuil.

C'est du fond de cette retraite qu’il prit part au

remarquable incident de notre histoire littéraire, connu sous le nom de la Querelle des anciens et des modernes. Celui qui en donna le signal fut Charles Perrault, le frère du célèbre architecte du Louvre, et 1 auteur des Contes des fées , qui charment chez nous l'enfance depuis près de deux siècles. C'était un de ces esprits doués d’une véritable originalité, mais auxquels manque la lumière supérieure du bon sens pour distinguer le vrai du faux dans leurs conceptions. De ce qu’en un certain ordre d'idées et de faits il y a une loi de progrès continu pour l'humanité, il conclut à l’universalité de cette loi, et prétend l'appliquer aux lettres et aux arts aussi bien qu’aux sciences. Les temps appelés anciens sont pour lui ceux de l’enfance de l’esprit humain , les temps modernes ceux de son plein développement, et la conséquence qu’il en tire est que la poésie, aussi bien que la philosophie, ne sont qu’un bégaiement dans la bouche d’Homère et de Platon, tandis qu’au siècle de Louis le Grand, elles parlent leur plus parfait langage. Le Parallèle des anciens et des modernes est le long développement de cette idée, et Perrault y fait une guerre sans distinction et sans ménagement à toute l'antiquité classique. Il eut pour second dans la querelle le neveu du grand Corneille, Fontenelle, esprit bien autrement fin et mesuré, écrivain bien autrement maître de saplunie, ne s’engageant aussi inconsidérément que lui ni dans la critique ni dans la louange, mais pas plus que lui n’ayant le sentiment vrai de la poésie. Un troisième jouteur se joignit à eux, Hondard de la Motte, malencontreux versificateur, coupable d’avoir abrégé I /-

liade en douze chants, prosateur élégant et spirituel, qui ne se borna pas à plaider pour les modernes contre les anciens, mais prit des conclusions fort intéressées en faveur de la prose contre les vers. Il appartenait à ceux-là même, dont les ouvrages fournissaient à la cause des modernes ses meilleurs arguments, de se faire les champions de l’antiquité méconnue et outragée. La Fontaine, avec une indignation naïve, et Racine, avec autant de reconnaissance que d’admiration pour les Grecs, protestèrent devant l’Académie française contre les blasphèmes de Perrault; mais le fardeau de la lutte pesa surtout sur Boileau, et dans ses Réflexions sur Longin, dans la lettre même par laquelle il se réconcilie avec Perrault, le classique par excellence maintient haut et ferme contre tous les assaillants le vénérable drapeau de l’antiquité.

Les anciens trouvèrent un autre défenseur dans un des plus éminents prosateurs du dix-septième siècle, dont nous n'avons pas encore prononcé le nom, dans la Bruyère. Le livre des Caractères , publié en 1088, ne parut d'abord que comme une sorte d'appendice à la traduction de l’ouvrage de Théophraste qui porte le même nom. La Bruyère, dans les éditions subséquentes, compléta son œuvre, et l’année même où il mourut (1696), lui donna sa forme définitive. Moraliste éminemment pratique, « ne tendant, comme il le dit lui-même, qu’à rendre l’homme raisonnable par des voies simples et communes, « il ne pénètre pas dans les dernières profondeurs du cœur humain avec la sagacité malveillante de la Rochefoucauld; il ne prend pas non plus, comme Nicole, pour règle

unique de ses jugements la stricte loi de l’Évangile; il s'attaque aux travers plus volontiers qu’aux vices, trace des portraits où le plus souvent il met en saillie le ridicule, et n’entend guère réformer le monde qu'à la façon dont la comédie prétend le faire. Comme écrivain, ce qui le distingue de nos grands auteurs, ses contemporains, c’est qu'il est, à proprement parler, un artiste en fait de langage. Tandis que Pascal , Bossuet , Fénelon prennent la plume sous l'empire d’une circonstance qui les y oblige et que leurs écrits sont des actions, la Bruyère se fait du travail d écrire son but même; c’est un art dans lequel il se complaît, à ce point qu’on lui surprend parfois des effets de style uniquement imaginés pour donner à une pensée commune l’air de la nouveauté ; il est écrivain de profession. Nous nous refusons à croire que le dernier chapitre des Caractères, celui des Esprits forts , publié quelques années plus tard que les autres, n’ait été, comme on l’a prétendu, qu’une concession prudente faite après coup par l’auteur à l'esprit dévot qui commençait à régner à la cour. Les progrès de l’incrédulité n’étaient que trop réels et trop visibles aux approches du dix-huitième siècle : la Bruyère n’ignorait pas que le libertinage d’esprit, professé cinquante ans auparavant et désavoué depuis avec éclat par le grand Condé et la princesse Palatine, était passé en héritage à la société du Temple; que, dans cette société, de jeunes princes, le duc de Chartres, le prince de Conti et Messieurs de Vendôme, entourés de gens de lettres aux doctrines et aux mœurs épicuriennes, tiraient vanité de ce nom

d 'esprits forts, et c’est au fond de sa conscience que le moraliste chrétien a trouvé des paroles vengeresses pour « attaquer et confondre l’athéisme. »

Bossuet, par sa longue vie et ses longs travaux, appartient à cette seconde partie du règne de Louis XIV, comme il a appartenu à la première; on peut même dire que ce fut dans ses vingt dernières années qu’il eut à livrer ses plus grands combats pour l’Église. Quoique ne prêchant plus guère que dans sa ville épiscopale, il remonta alors en chaire devant la cour pour prononcer quatre de ses oraisons funèbres, parmi lesquelles deux des plus justement admirées, celle d'Anne de Gonzague et celle du prince de Condé (1684-1687). L’émotion fut profonde lorsqu’on entendit le prélat en cheveux blancs faire avec une triste solennité ses adieux à l’éloquence, et annoncer que les restes de sa voix qui tombait et de son ardeur qui s’éteignait seraient consacrés désormais à l’instruction de son troupeau. Mais Bossuet, à quelque matière qu’il touchât , ne pouvait cesser d’être éloquent, et son génie oratoire ne perdit rien à se transporter dans la controverse. C est la controverse, en effet, qui fait le fond de V Histoire des variations des églises protestantes ; mais à la puissance irrésistible de l’argumentation, à l’étendue du savoir théologique et aux vues profondes du philosophe se joignent les qualités de l’historien, telles quelles brillent dans les plus belles pages du Discours sur i Histoire universelle. Il n'v a que Bossuet pour donner à ses récits et à ses portraits une telle couleur (1688). Si nous parlons des Six avertissements aux protestants, chefs-d’œuvre

d’une dialectique souvent éloquente et toujours victorieuse, qui vengèrent YHistoire des variations des attaques de Jurieu; si nous mentionnons la grande instruction pastorale sur les promesses de 1 Église, également adressée aux nouveaux convertis, c’est uniquement pour donner une idée des vastes travaux que la révocation de l’édit de Nantes mit à la charge de Bossuet, et auxquels suffit, en même temps qu à beaucoup d’autres, l’infatigable activité de son intelligence. 11 est triste, mais il est nécessaire d’ajouter que les efforts de son zèle et de son génie n’obtinrent pas tout le succès qui leur était dû; les questions de dogme se compliquaient malheureusement de passions et d intérêts qui fermaient les yeux des religionnaires persécutés à la lumière de la vérité.

Vers le même temps s’engagea une autre polémique, ou, pour parler plus exactement, une négociation religieuse, dans laquelle Bossuet joua encore le rôle principal, et dont il put se flatter quelques instants d'obtenir un plus heureux résultat. L’empereur Léopold, fidèle à la pensée transmise par Charles- Quint à ses descendants de rétablir l’unité de foi en Allemagne, avail donné à l’évêque de Neustadt, prélat aussi docte que pieux, des pleins pouvoirs pour traiter de cet important ohjetavecMolanus, abbédeLockhum, théologien luthérien, justement estimé pour son savoir et la modération de son caractère. Dès le début de la négociation, les deux docteurs allemands s’accordèrent a y faire intervenir le grand évêque, que son Exposition de la foi catholique , traduite et connue dans toute l’Europe, leur désignait comme la plus haute

lumière qui pût éclairer leurs débats. Louis XIV, quoique au plus fort de la guerre contre l’Empire, permit à Bossuet d’entretenir avec Molanus une correspondance théologique, et il en résulta entre eux un accord plus facile qu'on ne l’aurait pensé sur plusieurs des principaux points en litige entre les catholiques et les luthériens. La cour de Hanovre, très-occupée du succès de l’affaire, eut alors l’idée d'adjoindre à l'abbé de Lockhum, pour discuter les bases de la réconciliation projetée, le plus illustre génie dont s’honorât l’Allemagne, le mieux fait pour traiter d’égal à égal avec Bossuet, Leibnitz. Dès ce moment, le débat fut entre ces deux puissantes intelligences. Leibnitz, ainsi que l’atteste un document authentique publié de nos jours, adhérait du fond de sa conscience au symbole catholique, et l’on ne peut s’expliquer que par des motifs peu dignes de lui sa vie et sa mort au sein du protestantisme. On serait tenté de croire qu il ne souhaitait que médiocrement le succès de la négociation, lorsqu’on le voit la faire échouer par son inflexible refus de reconnaître l’autorité du concile de Trente. Les arguments par lesquels il attaque l'infaillibilité de cette dernière des grandes assemblées de l'Église, frappent du même coup, comme le lui démontre Bossuet, tous les autres conciles généraux, et ruinent nécessairement à I avance l'autorité de celui dont il réclame lui-même la convocation. Au fond, l’unité religieuse, telle que la comprenait Leibnitz, devait résulter d’une sorte de compromis politique entre les deux communions, plutôt que d une complète entente en matière de foi.

tandis que cette unité, selon Bossuet, avait pour condition nécessaire l'adhésion entière et explicite des dissidents au dogme catholique, sauf à leur faire dans la discipline toutes les concessions compatibles avec l’intégrité de ce dogme. La négociation, interrompue au bout de trois ans et reprise en 1701, n’eut pas un meilleur succès la seconde fois que la première, et les deux grands hommes eurent le regret d’avoir appris à s’estimer et à s’admirer, sans pouvoir s’entendre.

Nous ne dirons rien d’une autre controverse trèsimportante que Bossuet eut à soutenir contre deux savants hommes, Dupin et Richard Simon, tous deux précurseurs des témérités modernes de l’exégèse germanique; nous sommes pressé d’arriver à la dernière et la plus mémorable des luttes théologiques de l’évêque de Meaux, à celle où il eut Fénelon pour adversaire.

Lorsqu’en 1696 éclata la malheureuse querelle du quiétisme, Fénelon occupait dans le clergé de France la place la plus voisine de celle de Bossuet. Jeune encore, le succès avec lequel il avait rempli la difficile mission de maintenir dans la foi les Nouvelles catholiques avait mis en lumière son rare talent pour la direction. L’attrait de sa figure et de sa parole avait quelque chose d’irrésistible ; pour lui semblait avoir été inventée l'image de cette chaîne d'or par laquelle l'éloquence tient les âmes captives. En les rangeant sous la loi de Dieu, il les assujettissait à son propre empire. La publication de ses deux premiers ouvrages, le Truité sur l existence de Dieu et celui sur

/'éducation des filles, révélèrent en lui tout d abord un maître dans l’art d écrire : l’éclat de sa renommée s’accrut lorsqu’en 1686 il eut été envoyé en Poitou pour évangéliser les protestants convertis, et qu'il en eut fixé dans la foi un très-grand nombre par la séduction de ses vertus autant que par celle de ses discours. Il fut facile alors au duc de Beauvilliers, son ami, qui venait d’être nommé gouverneur du duc de Bourgogne, de le faire agréer au roi comme précepteur du jeune prince (1689). Ce n’est pas ici le lieu de raconter l’art merveilleux avec lequel Fénelon sut corriger les vices d’une nature hautaine, obstinée et violente, et faire de son élève un prince de si heureuses espérances. Nous aurons à revenir sur les principes de gouvernement inculqués par l’auteur de Télémaque au petit-fils de Louis XIV; il nous suffit pour le moment de rappeler le jugement, qu’en porta le monarque lorsqu’il appela Fénelon « le plus bel esprit et le plus chimérique de son royaume. » Rien □'égalait cependant le prestige exercé à la cour par ce bel esprit, auquel se joignait tant de piété et de vertu : Mme de Maintenon était sous le charme de Fénelon et lui demandait des directions pour ellemême et pour sa chère maison de Saint-Cyr; Bossuet ne semblait mettre aucune borne aux témoignages de sa confiance et de son affection pour lui; mais c’était surtout dans le petit cercle des ducs de Beauvilliers et de Chevreuse et de leurs pieuses épouses, les filles de Colbert, que l’aimable directeur régnait en maître absolu. Heureux s’il ne fût pas tomlié lui -même alors sous l’étrange domination d’une femme enthousiaste,

qui l’égara dans les voies d’une fausse spiritualité. Il est hors de doute que Fénelon n'épousa pas seulement les erreurs de Mine Guyon, mais qu’il se rendit victime de son dévouement pour elle.

Avec la sensibilité de son cœur et la subtilité raffinée de son esprit, il inclinait par lui-même vers la doctrine du pur amour , de cet amour pour Dieu entièrement désintéressé de l’espoir des récompenses éternelles, amour possible ici-bas à quelques créatures privilégiées dans les instants d’un ravissement passager, mais qui, comme état normal et permanent de l’âme, est une chimère. Or, ce que prétendait Mme Gu von, c'était de rendre cet état accessible à tout le monde et à toute heure; c'était de substituer celte dévotion passive et sans effort au rude labeur de la perfection chrétienne. Une fois attiré dans la sphère de cette femme extraordinaire, Fénelon y entraîna à sa suite le salon de Mme de Beauvilliers, puis Mme de Mainlenon , puis Saint- Cyr, dont les portes furent ouvertes à Mme Guyon. Mme de Maintenon cependant, avec son sens droit et sa dévotion éclairée, ne tarda pas à s’inquiéter de l'exaltation mystique qui se répandait parmi ses religieuses et les jetait hors des voies communes de la vie intérieure. Elle consulta sur cette nouvelle spiritualité l’évêque de Chartres, Godet Desmarais, son confesseur, Bossuet, Bourdaloue et quelques autres docteurs. Leur réponse eut pour effet immédiat de fermer .à Mme Guyon la maison déjà trop remplie de son influence. Ce ne fut pas tout : l’ardente novatrice n’avant pu se résigner au silence, et ayant réclamé des commissaires pourexa-

miner ses écrits, cet examen fut déféré à Bossuet, assisté «le l’évêque de Châlons, Antoine de Noailles, et de l’ronson, supérieur de Saint-Sulpice. Dans une suite de conférences tenues à Issy pendant près d’une année, les trois docteurs rédigèrent un formulaire où ils établissaient la vraie doctrine de l'Église en matière de spiritualité. Fénelon, qui avait été admis à leurs délibérations, fut invité à signer ce formulaire; il y consentit après quelque résistance (avril 1695), et Mme Guyon fut déclarée innocente sur ses intentions, sinon sur son langage. Tout eût été terminé si, ayant quitté furtivement le monastère de Meaux, où elle s’était retirée, elle ne se fût remise à rassembler en secret les membres épars de sa petite congrégation. Elle fut arrêtée et enfermée à Vincennes. Deux choses étaient arrivées sur ces entrefaites. Fénelon avait été promu à 1 archevêché de Cambrai et sacré de la main de Bossuet. Bossuet, d’autre part, étranger jusqu’alors à la théologie mystique, y avait plongé son regard d’aigle, et maître de la matière, il avait reconnu la nécessité d’éclaircir les articles d Issy par un commentaire qui préservât les simples et les ignorants des dangereuses illusions du quiétisme. Il y avait à peine onze ans que l’Église avait condamné les monstrueuses aberrations du prêtre espagnol Molinos, et il s’effrayait de les voir reparaître en germe dans les folles exagérations du pur amour. Ce n était certes pas que rien dans la sainte vie de Fénelon, non plus que dans celle de Mme Guyon, rappelât les turpitudes de Molinos ; mais comment ne pas craindre chez d autres ces honteuses et dernières conséquences

d’une doctrine qui ôtait à l’àme perdue en Dieu toute son activité, et l'emportait si loin du corps, sur les ailes de la contemplation, qu’elle ne la rendait responsable d'aucune des souillures de cette grossière enveloppe? V Instruction pastorale sur les états d’oraison eut pour but d’écarter ce péril. Avec ce bon sens qui est la qualité souveraine de son génie, et qui s’éclaire constamment de la double lumière de l’Écriture et de la tradition, Bossuet distingue les vrais des faux mystiques, et dans les premiers même, quelque saints qu’ils soient, il excuse mais n'approuve pas les pieux excès de langage où ils se sont laissé quelquefois entraîner. Cet écrit achevé, il le soumit aux évêques de Châlons et de Chartres, qui y donnèrent leur approbation. Il réclama alors celle de l'archevêque de Cambrai. Elle lui fut refusée. Quels pouvaient être les motifs de ce refus, après que Fénelon avait consenti à signer les trente-quatre articles? 11 est probable qu’ayant pris rang parmi les princes de l’Église, il se lit un scrupule d’aggraver, par le poids de son suffrage épiscopal, la condamnation contenue dans V Instruction pastorale contre la doctrine de son amie malheureuse et persécutée. Ce qu il y a de certain, c’est qu’il ne voulut pas lire le livre, et en devança la publication par celle de son trop fameux ouvrage de Y Explication des maximes des saints.

Ici commence la querelle des deux grands évêques, spectacle d’un triste intérêt donné à toute la catholicité. Bossuet, qui voyait les erreurs du quiétisme non plus seulement propagées par une femme, mais autorisées par le nom d'un prélat aussi éminent par ses

vertus que par ses talents, renonça brusquement, dans J "intérêt de la foi, à tous les ménagements de l'amitié, et se jetant aux genoux du roi, s’accusa d’avoir trop tardé « à lui révéler le fanatisme de son eonfrère. » Louis XIV, depuis que Mme de Maintenon ne cautionnait plus auprès de lui Fénelon, n’était que trop disposé à le juger sévèrement; sans l’accabler encore, il prit parti contre lui. L’exemple du maître et l'imposante autorité de Bossuet entraînèrent toute la cour, sauf quelques fidèles amis de Fénelon, gagnés la plupartà la nouvelle spiritualité. Dans l’Église, l’unanimité fut la même contre lui; à peine, dans les premiers moments, les jésuites murmurèrent-ils en sa faveur quelques mots d’une timide apologie. « L’épiscopat n’a pas été entamé, écrivait Bossuet, et M. de Cambrai ne peut citer pour son sentiment aucun docteur qui ait un nom. » Et quel préjugé surtout contre sa doctrine de compter parmi ses adversaires déclarés le grand abbé de la Trappe, [ homme de Dieu, à qui quarante ans de solitude et de silence avaient donné une science si approfondie des voies intérieures ! Fénelon , sous le poids de cette réprobation , invoqua l’arbitre suprême des débats théologiques; il demanda et obtint du roi la permission de soumettre son livre au pape; mais ayant sollicité en outre celle d’aller lui-même plaider sa cause à Rome, il reçut pour toute réponse l’interdiction de sortir de son diocèse (1697). Ce n’était que le commencement des rigueurs qui devaient s’appesantir sur lui; son titre de précepteur des enfants de France lui fut retiré, malgré 1 inconsolable douleur du duc de Bourgogne; ses

parents, les abbés de Beaumont et de Langeron, associés à ses travaux d’éducation, furent enveloppés dans son exil; l’orage sembla même un instant près d'atteindre le duc de Beauvilliers. Bossuet, la vérité oblige de l’avouer, n était pas étranger à ces coups de la main royale : il avait persuadé à Louis XIV que le saint-père hésiterait à condamner le prélat déféré à son tribunal, tant qu’il ne le verrait pas dépouillé de toutes les marques de la confiance du roi. Si la disgrâce et la persécution de Fénelon eurent cet effet à Rome, elles en produisirent un tout autre en France, et l’on commença à y ressentir une vive sympathie pour l’illustre victime de ces rigoureux traitements. L’intérêt ne fit que s’accroître en sa faveur, quand on vit les prodiges de talent par lesquels il se défendit contre son puissant adversaire. Se retranchant dans l’évidente innocence de ses intentions, il dérobait sa doctrine aux attaques dont elle était l'objet par la souplesse de sa dialectique et les échappatoires d’un langage habilement figuré. Jamais lutteur n’avait montré tant de grâce dans la controverse. « Divertissez la ville et la cour, faites admirer votre esprit et votre éloquence, et ramenez les grâces des Provinciales. Je ne veux plus avoir de part au spectacle que vous donnez au public. » Ainsi s’exprimait Bossuet, comme s’il eût été prêt à lui abandonner le champ de bataille. Mais l’impatience lui avait pris, et il préparait le coup de massue sous lequel il se Battait d’abattre son antagoniste ; ce fut la Relation du quiétisme. Rien dans ce vigoureux écrit ne se ressent de l’âge de fauteur; c’est lui qui, à son tour,

emprunte l’argumentation personnelle et le trait acéré des Provinciales ; il frappe juste et fort, et sur tous les points reprend l’avantage. Mais ce fut pour lui un triste triomphe d’avoir ridiculisé le beau génie et l’éclatante vertu d’un archevêque, en le montrant au public dupe des rêveries d’une visionnaire. A Rome, Bossuet, pour assurer le triomphe de l’orthodoxie, parut bien davantage encore oublier les ménagements de la charité. Il savait Innocent XII personnellement prévenu en faveur de Fénelon, et ne se dissimulait pas que l'élève de Saint-Sulpice et l’ami des jésuites devait trouver plus de faveur auprès d’une congrégation de cardinaux que l’organe gallican de l’assemblée de 1682. Aussi (it-il jouer tous les ressorts, celui même de la menace, pour obtenir du pape un arrêt de condamnation. 11 trouva un agent trop fidèle dans son neveu, l’abbé Bossuet, caractère dur et emporté, qui dépassa de beaucoup les instructions qu’il avait reçues, et imposa à son oncle la fâcheuse responsabilité de ses violences. Le langage de Louis XIV devint si haut et si pressant, il semblait avoir engagé si avant dans cette affaire l'honneur de sa couronne, qu’innocent XII, après avoir épuisé tous les moyens dilatoires de la cour romaine, finit par donner un bref qui condamnait, mais sans les qualifier d hérésies, vingt-trois propositions contenues dans le livre des Maximes des saints (12 mars 1692). Fénelon se fit un grand honneur devant le monde par l'humble soumission avec laquelle il accepta l’arrêt du saint-siège, il monta en chaire dans sa cathédrale, lut le bref du pape et déclara y adhérer simplement, absolument,

sans aucune restriction, défendant à fous les fidèles de son diocèse de lire ou de garder son livre. Cette conduite lui gagna l’admiration de toute la France. Elle lui fut acquise à un autre titre, lorsque, dans la même année, parut le Télémaque , dont une main infidèle lui avait dérobé le manuscrit pour le publier en Hollande. Ce roman ou ce poème, si plein de charmes, où se fait sentir le plus pur parfum de l’antiquité grecque répandu par une main chrétienne, fut lu avec un avide empressement, mais il acheva de perdre son auteur dans l’esprit de Louis XIV. Il y avait là des leçons plus ou moins pratiques de l’art de régner qui ne pouvaient être goûtées du grand roi. Fénelon ne devait plus revoir la cour. On ne peut dire qu'il y ait été insensible. Il n’avait pas moins le goût de la direction politique que celui de la direction religieuse, et avait conçu la haute ambition d’entrer avec son élève dans le gouvernement de l’État. Ce qu’il regrettait de la cour, c’était l’influence qu’il se flattait d’y exercer et qu’il croyait salutaire : une correspondance très-secrètement entretenue avec le duc de Bourgogne et messieurs de Beaux illiers et de Chevreuse, était le seul moyen d’action qu’il y eût conservé. Ses regards se tournaient vers l’avenir, mais cet avenir devait être tristement fermé pour lui et pour la France. Confiné dans son diocèse, il y fit bénir son administration épiscopale, et lorsque les malheurs de la gueire vinrent à s’appesantir cruellement sur le nord du royaume, sa charité fut admirable. Il ne se refusa point le délassement des lettres qu’il avait toujours si heureusement cultivées ; il sui-

vait de loin les travaux de l’Académie française, et ce fut de Cambrai qu’il adressa à cette illustre compagnie sa Lettre sur l'éloquence et la poésie, morceau d’un style accompli, où les théories et les jugements littéraires procèdent d’un sentiment exquis du vrai et du beau, tel qu’on ne le trouve dans aucun des critiques de l oge suivant.

Trois ouvrages, publiés après qu’il eût cessé de vivre, remplirent les dernières années de Bossuet. 11 avait entrepris pour l'éducation du dauphin sa Politique tirée de l'Ecriture sainte, et le journal de l’abbé Ledieu atteste le soin patient et scrupuleux avec lequel il remit incessamment la main à cette œuvre si importante. On en a méconnu le vrai caractère lorsqu’on a supposé à l'auteur la secrète pensée d’offrir au fils de Louis XIV le gouvernement de son père comme lidéal de la royauté. Bossuet, ainsi que ses contemporains, croyait à l excellence de lamonarcbie absolue; il la regardait comme d’institution divine, mais comme imposant par cela même, au nom de Dieu, des devoirs aux rois aussi bien qu’aux peuples. Il reconnaît « des lois fondamentales qui ne peuvent être changées; il établit que a le prince n’est pas né pour lui même, mais pour le public; » que « le prince inutile au bien du peuple est puni aussi bien que le méchant qui le tyrannise; » ces maximes, et cent autres semblables, n’étaient assurément pas pour celui qui les entendait un enseignement de despotisme. Les Méditations sur l'Evangile et les Élévations sur les mystères, ces deux écrits qui vivront aussi longtemps que vivra le christianisme dans notre patrie, furent

pour Bossuet le simple acquittement d’un des devoirs de sa charge épiscopale; il les composa pour l’instruction des religieuses de la Visitation de Meaux, et trouva dans ce travail d’une piété recueillie un délassement aux fatigues de sa vie militante. Les Méditations sont le commentaire des deux discours du Christ sur la montagne et après la cène; le dogme et la morale y sont expliqués dans un langage familier, parfois sublime, et toujours nourri de l’inspiration des Écritures. Les Elévations ont un autre caractère : elles sont comme le prologue des Méditations, quoique par la date elles leur soient postérieures; le grand théologien initie les pieuses tilles pour qui il écrit à la contemplation des mystères qui sont le fondement de leur foi ; il leur enseigne à se confondre en adoration et en prière devant ces augustes vérités impénétrables à la raison humaine, il leur donne les leçons de spiritualité à la fois les plus hautes et les plus pratiques. L âge seul empêcha Bossuet de retourner alors à de nouveaux combats. Le jansénisme recommençait à troubler l'Église, et le vieil athlète de la foi sentit sa conscience pressée de frapper cette secte indocile et opiniâtre, qui n’avait plus pour elle les vertus et les talents admirables de l’ancien Port Royal. Mais sa main put à peine tracer quelques pages; ses forces ne répondaient plus à son zèle, et la douleurde voir, en témoin désormais impuissant, « un grand parti se former contre l'Église , » se joignit aux souffrances de la longue et cruelle maladie qui le mit au tombeau. (12 avril 1704.) Avec Bossuet, a fini le grand siècle de la religion et des

lettres ; d'autres hommes et d’autres choses commencent.

Nous reprenons, au lendemain du traité de Ryswick le récit interrompu des événements.

Nous avons assez dit pour n’avoir pas besoin de le redire quelles avaient été les souffrances du royaume durant les neuf années de guerre qu’il venait de traverser. Le roi sentit le besoin d’y apporter un remède immédiat, et le 30 septembre 1697 dans un des premiers conseils de finances qu’il tint après la signature de la paix, « il faut présentement, dit-il, chercher autant de moyens pour supprimer les édits, que nous en cherchions pendant la guerre pour les établir. » Pontchartrain ne perdit pas un moment pour se conformer à la volonté royale : les régiments de milice furent licenciés; des emprunts conclus àun taux modéré furent faits pour rembourser ceux qui l'avaient été à un taux exorbitant; l’impôt de la capitation, qui avait frappé sans exception toutes les têtes du royaume, fut aboli; on parvint enfin , pour l’année 1698, à réduire les charges publiques de la somme de trentesix millions. Mais c’était là un allégement bien insuffisant à la misère sous laquelle gémissait la France, et l'on reconnut bientôt que les impôts ainsi diminués dépassaient de beaucoup ce qui restait de ressources aux peuples pour les acquitter. Alors fut adoptée par Louis XIV la proposition que fit le duc de Beauvilliers d’exiger de chacun des intendantsun rapport détaillé

sur la situation de la province qu’il administrait. On ne pouvait attendre de ces agents officiels qu une peinture fort adoucie des maux qu’ils avaient à mettre sous les yeux du gouvernement : cependant le recueil des Mémoires des intendants , dont les traits principaux ont été fidèlement résumés par le comte de Boulainvilliers dans son Etat de la France, forme un tableau des plus tristes qu’on puisse imaginer. On y voit qu’en 1700, année de ce compte rendu, la popu lationdu royaume availdécru dans une proportion qui variait selon les provinces, mais d’une manière partout effrayante : ici, ce sontles campagnes où les terres sont tombées en friche, parce que les enrôlements forcés, les corvées militaires et le service de la milice ont enlevé tous les bras; on compte par milliers les victimes qui ont succombé à la faim. Là, ce sontles ouvriers qui ont disparu et les industries qui ont péri; Tours, qui comptait quatre-vingt mille âmes n’en compte plus que trente mille, Troyes n’a pas été moins dépeuplée, Rouen surtout a été réduit aux dernières extrémités de la misère. Dans cette grande ville, comme dans la plupart des cités manufacturières et commerçantes, l’émigration des huguenots s’est jointe aux autres causes de la dépopulation. La noblesse des provinces n’a guère moins souffert que les paysans et les bourgeois; en même temps qu’elle donnait son sang à flots sur les champs de bataille, elle a vu le chétif revenu de ses terres s’abîmer dans l’appauvrissement universel. Les détails de cette enquête, ou, pour parler plus exactement, de ce lamentable inventaire dresté par ordre du roi n’étaient pas destinés au

public; mais le sentiment de la souffrance était partout et s'exprimait par mille voix : les prédicateurs en parlaient tout haut dans les chaires; Fénelon épanchait dans le sein de ses amis ses craintes prophétiques pour l'avenir de la monarchie, et Vauban, occupé du bien public dans « ses oisivetés, » comme dans ses travaux, méditait pourguérir les plaies du royaume des plans économiques dignes de sa haute intelligence, mais dont l’unique résultat devait être de le faire, quelques années plus tard, mourir dans la disgrâce.

Malheureusement la sollicitude très- réelle de Louis XIV pour le soulagement de ses peuples n’était pas telle qu’il eût cru devoir changer le pied sur lequel il avait mis sa cour, et renoncer aux habitudes de magnificence qu'il regardait comme une des obligations de la royauté. Un de ses soins principaux était alors l’établissement de ses bâtards. Dans son aveugle tendresse pour ces fruits de l’adultère, il se croyait obligé envers eux, comme envers lui-même, à faire disparaître sous des grandeurs inouïes la tache de leur naissance, et ne songeait pas quel outrage ces grandeurs étaient pour la morale publique. On a vu le premier scandale donné par le mariage de Mlle de Blois avec le prince de Conti. M. le prince (c’était encore le grand Condé que ce nom désignait) n'avait trouvé qu’honneur et profit à ce que son petitfils, M. le Duc, épousât Mlle de Nantes, l’aînée des filles du roi et de Mlle de Montespan. (1685.) Restait à pourvoir la seconde, que Louis XIV entendait placer plus haut encore. Mais ni Monsieur, duc d’Orléans, « infiniment attaché à tout ce qui

était de sa grandeur, » ni Madame princesse allemande, « qui abhorrait la bâtardise et les mésalliances, » ne semblaient disposés à accepter pour leur fils, le duc de Chartres, une semblable union. Saint Simon, dont nous empruntons ici les paroles, raconte que le roi « roula pendant quatre ans dans son esprit» la pensée de ce mariage, y gagna peu à. peu Monsieur par l’entremise de ses favoris, surprit le consentement du jeune prince, âgé seulement de quinze ans, et entraîna par suite celui de Madame, qui s’en vengea par un soufflet donné à son fils, au vu de toute la cour. (1692.) « L’immense dot fut alors déclarée : » elle n’était de rien moins que de deux millions de livres, de cinquante mille écus de pension, de deux cent mille écus de pierreries, et du don en propre du Palais Royal. L’année suivante vit (mars 1698) les noces également splendides et coûteuses du Duc du Maine avec la seconde des filles du Prince de Condé, Mlle deCharolais. Lorsqu’ensnite fut amenée en France (octobre 1696) la jeune princesse de Savoie, destinée pour épouse au duc de Bourgogne, on ne pouvait s’attendre à des fêtes d’un moindre éclat. Ni le petitfils de Louis XIV, ni sa fiaucée n’étaient d’âge à vivre dans les liens du mariage; leur union n’en fut pas moins célébrée avec une pompe extraordinaire. Le roi avait exprimé le désir que « la cour y fût magnifique, » et on lui obéit par le déploiement « d’un luxe effréné. » (Décembre 1697.) Quelques mois auparavant, la candidature du prince de Conti, au trône de Pologne, avait tiré du trésor deux millions cinq cent mille livres inutilement dépensées; ce fut l’électeur

de Saxe, Frédéric Auguste, que la diète de Cracovie donna pour successeur à Jean Sobieski. Il faut enregistrer enfin parmi les superfluités ruineuses qui firent un contraste pénible avec la misère publique le camp de Compiègne de l’année 1698. Les ordres de Louis XIV rassemblèrent autour de cette ville une une armée de soixante mille hommes, qui fut mise sous le commandement du duc de Bourgogne, afin de donner au jeune prince la représentation d’un siège et d'une bataille, et de l’initier pendant la paix aux choses de la guerre. Ici, raconte Saint-Simon, il en fut, comme du mariage de M. le duc de Bourgogne. Le roi témoigna qu’il comptaitque les troupes seraient « belles, et que chacun s’y piquerait d émulation : c’en fut assez pour exciter une telle émulation qu’on eut après tout lieu de s’en repentir. » La noblesse française se ruina à l’envi, comme elle l’avait fait sous François I" à l’entrevue du camp de drap d or : le maréchal de Boufflers, lieutenant du généralissime, tinta l’honneur d’étaler un faste qui semblait vouloir rivaliser avec les magnificences de la royauté.

Cependant ni les préoccupations paternelles de Louis XIV, ni les soins pressants de l’administration intérieure du royaume ne détournaientses pensées de la grande affaire qui à cette heure tenait l'Europe entière dans une attente inquiète, de la succession espagnole. Il n’y avait plus chez lui l’effervescence ambitieuse dont il était plein, trente ans auparavant, lors du traité secret qu’il avait conclu avec l’empereur pour le partage de la monarchie castillane. Refroidi par l’âge sur le goût des armes et des conquêtes, éprouvant

pour lui-même, comme pour ses peuples, le besoin du repos, il semblait moins jaloux de se faire une large part dans l’héritage de Charles II, que de l'empêcher de passer à la maison d’Autriche. Au lieu de Convois, qui avait été comme le démon de la guerre dans ses conseils, il avait pour confidents principaux de sa politique 1 habile et prudent Torcy, qui gérait en commun avec son beau-père Arnauld de Pomponne les affaires étrangères, le duc de Bcauvilliers, tout imbu des maximes de Fénelon, et Pontchar train, esprit modéré, peu enclin aux résolutions hasardeuses. Ces influences pacifiques se fortifiaient de celle de Mme de Maintenon, toujours consultée, malgré 6a moleste réserve, et volontiers écoutée. Louis XIV, ainsi disposé par lui-même et par ses conseillers, crut qu'il lui serait possible de s'entendre sur le règlement de la succession espagnole avec son ancien et implable ennemi le roi d'Angleterre; il ne doutait pas de faire accepter de l’empereur et du reste de 1 Europe ce qu’auraient décidé en commun la France, la Grande- Bretagne et les Provinces Unies. Son calcul était d’autant mieux fondé que les dispositions personnelles de Guillaume étaient conformes aux siennes : « J'ai si peu de goût, écrivait le monarque anglais à son ami Bentinck, pour recommencer la guerre pendant le peu de temps qui me reste à vivre, que je ferai tout ce qui est compatible avec mon honneur et avec ma conscience pour maintenir la paix. » La négociation sagement proposée d'un côté fut donc sagement acceptée de l'autre.

Rien de plus simple, rien de mieux établi en droit

que l’ordre de succession au trône d'Espagne à la mort de Charles II. Le triste monarque, donton'partageait les états comme s’il eût cessé de vivre, avait eu pour sœur aînée l'infante Marie-Thérèse, mariée à Louis XIV et mère du dauphin. Le dauphin, par sa mère, était donc le légitime et incontestable héritier de la couronne, dans une monarchie où les femmes étaient aptes à la porter et à la transmettre. Philippe IV avait eu une autre fille, l’infante Marguerite- Thèrèse, première femme de l’empereur Léopold Ignace. Une fille unique était née de leur union; donnée pour épouse à l’électeur régnant de Bavière, elle était morte peu après son mariage et avait laissé à un fils en bas âge ses droits éventuels à la succession de Charles IL Après le dauphin et le prince électoral de Bavière, les deux héritiers les plus rapprochés étaient leurs deux ascendants, issus des deux sœurs de Philippe IV, Louis XIV et 1 empereur. Mais les droits de trois de ces prétendants avaient été, à des degrés divers, invalidés par des renonciations. Anne d’Autriche et Marie-Thérèse n’étaient devenues reines de France qu’à la condition de se désister solennellement de toute prétention à l'héritage paternel, et Léopold avait exigé de sa fille un acte pareil en la faisant électrice de Bavière. Par suite de cette triple renonciation, l’empereur se prétendait seul fondé à succéder à tous les domaines de la monarchie espagnole ; seulement, pour rassurer I Europe contre le retour de la vaste domination de Charles-Quint, il déclarait transmettre à son second fils, l’archiduc Charles, son droit héréditaire. Nous venons de dire comment le but principal où

tendait Louis XIV était d’empêeher ce triomphe de la politique autrichienne.

L'ambassadeur du roi Guillaume à Paris était alors le plus intime de ses confidents, le Hollandais Bentinck, qu’il avait créé comte de Portland. Portland , en habile homme, avait tenu à honneur de flatter à la lois le souverain qui l’envoyait et celui auprès de qui il était envoyé par la magnificence extraordinaire de sa représentation; aussi avait-il été reçu avec une distinction toute particulière en France (1698). Le peuple se tenait en admiration continuelle devant la beauté « de ses chevaux, de ses livrées, de ses équipages, » la cour avait trouvé en lui « un éclat personnel, une politesse, une galanterie et des grâces qui surprirent; » le roi enfin lui avait fait un accueil qu’il n avait jamais fait à aucun ambassadeur étranger. Pomponne et Torcy, sans pouvoirs pour traiter, n'en abordèrent pas moins avec lui la grande question qui occupait toute la diplomatie européenne, et s’assurèrent qu’à aucun prix la transmission des droits de Monseigneur à son second fils, le duc d’Anjou, ne serait agréée par le roi d’Angleterre. Ce n’était pas le dernier mot de Louis XJV ; le comte de Tallard, son ambassadeur à Londres, fut chargé de le porter à Guillaume lui-même. Il fut stipulé entre ce prince et l’envoyé français que le royaume des Deux-Siciles, les présides de Toscane et le port de Finale en Italie, avec leGuipuscoa en Espagne, feraient la part du dauphin, que le Milanais passerait à l'archiduc et que le reste de la monarchie, y compris les Pays-Bas, serait dévolu au prince électoral de Bavière (octobre 1698).

Une seule chose avait été oubliée dans ce traité de partage; c’était l'assentiment du moribond qui, tout imbécile qu’il fût, pouvait l’annuler par sa volonté; c’était aussi l’assentiment de la nation espagnole, qui, encore qu’affaiblie et dégénérée, pouvait ne pas reconnaître à des étrangers le droit de disposer d’elle selon les convenances de leur politique. Or, il se trouva que roi et sujets, dans leur commun abaissement, u en conservaient pas moins le souvenir de l’ancienne grandeur castillane et n’entendaient à aucun prix au démembrement de la monarchie. 11 n’y eut brigue française ni autrichienne qui tînt contre cet instinct national ; Charles 11 dicta un testament par lequel il instituait le jeune prince de Bavière son héritier universel. Tout semblait ainsi terminé lorsque, moins de deux mois après, cet enfant, âgé seulement de sept ans, mourut à Bruxelles (8 février). Mille bruits en coururent à la honte du cabinet autrichien.

Cette mort annulait du même coup le traité de partage elle testament de Charles 11. Les rois de France et d Angleterre se remirent à négocier sur nouveaux frais, également jaloux d’empêcher que la guerre ne sortît de la redoutable question qui s’agitait entreeux. Louis XIV, ne pouvant espérer que Guillaume et le grand pensionnaire Heinsius concédassent au dauphin l’héritage de l’Espagne, non plus que celui des Pays- Bas et des possessions américaines, était obligé de les abandonner à la maison d Autriche ; mais il s attacha du moins à prendre ses sûretés contre ce qui eût pu rendre à cette maison une prépondérance accablante en Europe. Il fut statué avant tout qu’en aucun cas la

couronne d'Espagne et la couronne impériale ne pourraient se réunir sur la même tête : le Milanais, en outre, qui depuis cent cinquante ans aidait Vienne et Madrid à se donner la main, devait être offert au duc de Lorraine en échange de son duché qui passerait à la France. Le dauphin gardait du reste les autres possessions que lui assurait le premier traité de partage. Ce nouveau pacte, signé à Londres et à la Haye, au mois de mars 1700, fut soumis à l’acceptation de l’empereur, qui, après avoir fait attendre plusieurs mois sa réponse, finit par y refuser son adhésion (août). 11 se flattait d’obtenir d’un testament de Charles H la succession tout entière.

Il savait en effet le frémissement d’indignation qui s’était répandu dans toute l Espagne à la nouvelle du second projet de démembrement convenu entrela France et l’Angleterre. Il était manifeste qu’en un tel état de choses la question ne se déciderait plus autre part qu’à Madrid ; et comment dès lors Charles II, Autrichien par le cœur, comme il l’était parle sang, pressé d’ailleurs de tester en faveur de sa famille jar les continuelles obsessions de la reine son épouse, belle-sœur de l’empereur, léguerait-il à un autre qu’à l’archiduc toutes ses couronnes? Ainsi raisonnait l’ambitieux Léopold. Il ignorait à quel point l’ascendant de la reine sur son faible époux était combattu par celui du cardinal Porto-Carrero, archevêque de Tolède, qui agitait la conscience royale de mille scrupules pour 1 amener à une résolution conforme au sentiment de la nation espagnole. Depuis que régnait le malheureux Charles II, l’influence autri-

chienne n’avait cessé de dominer à sa cour, exercée tour à tour par la reine-mère, avec son confesseur le pèreNithard, et par la reine alors régnante, avec la comtesse de Berleps sa favorite. Ce joug étranger pesait à F orgueil castillan, et l’arrogance du comte de Harrack, ambassadeur de l’empereur, la brutalité du landgrave de Hesse-Darmstadt et des troupes impériales venues avec lui en Catalogne, n’avaient fait que mettre le comble à l impopularité des Allemands. Le marquis d’Harcourt, au contraire, envoyé à Madrid par Louis XIV, y avait mis la France en bon renom par la courtoisie de ses manières , ses habiles ménagements pour les susceptibilités du peuple espagnol etles profusions non moins habiles de sa munificence. En sc portant du côté de la France, Porto-Carrero n’avait donc pas en vue de servir Louis XIV et sa politique-, il servait celle de son pays, il agissait en accord avec les instincts et les intérêts nationaux. Ce n’était pas chose facile que de faire oublier au descendant de Charles-Quint ce que Saint-Simon appelle « sa passion démesurée et innée de la grandeur de la maison d’Autriche, » et de lui faire signer un testament par lequel il déshéritât ses parents en faveur de ses anciens ennemis. Porto-Carrero y réussit. Son grand effort fut auprès du conseil d’État, dont le concours lui était indispensable, et qu’il entraîna en lui représentant le roi de France, comme seul assez puissant pour préserver l’intégrité de la monarchie espagnole. Une fois assuré de ce côté , il donna au roi un autre confesseur, chassa la comtesse de Berleps, lit renvoyer le landgrave de Darmstadt avec son régiment, et,

maître du terrain, proposa ouvertement à Charles II de reconnaître pour son successeur le second des petits-fils de Louis XIV. Le roi, qui, selon le langage admirable de Saint-Simon, « commençait à ne regarder plus les choses de ce monde qu’à la lueur de ce terrible flambeau qu’on allume aux mourants, » voulut, autant qu'il dépendait de lui, se faire dicter par Dieu même la résolution solennelle qu’il avait à prendre. Non content de consulter autour de lui des théologiens et des jurisconsultes sur la validité de la renonciation de sa sœur, la feue reine de France, il s'adressa en secret au pape, comme à la plus haute lumière qui pût éclairer sa conscience. Innocent XII siégeait encore dans la chaire de Saint-Pierre, mais il touchait au terme de sa longue vie. Sa réponse fut celle d’un mourant à un autre mourant, uniquement inspirée par la justice et la sagesse : sur l'avis d’une congrégation de cardinaux, .< il décida que le roi Catholique, en l’état où il était, ne devait pas se laisser toucher aux intérêts de la maison d’Autriche, en comparaison de ceux de son éternité; que les enfants du dauphin étaient les vrais, les seuls, les légitimes héritiers de la monarchie; qu’enfin les renonciations des deux reines, Anne et Marie-Thérèse, exigées pour le maintien de la, paix et de l’équilibre européen, pouvaient être annulées par l’Espagne, du moment que cette paix et cet équilibre étaient assurés par une clause qui défendait que les couronnes d’Espagne et de France fussent jamais réunies. « 11 fallut, après l’arrivée du bref pontifical, livrera Charles II. un dernier combat pour obtenir de lui l’ordre de brûler un testament

qu’il avait fait en faveur de l’archiduc, et de présenter à sa signature l’acte qui appelait après lui le duc d’Anjou à monter sur le trône d’Espagne. Au défaut du duc d'Anjou, son jeune frère le duc de Berry succédait à ses droits, et au défaut de celui-ci, l’archiduc. Défense était faite au successeur d aliéner aucune des parties de la monarchie. Le malheureux prince, lorsqu’il eut signé ce testament, versa des larmes et s’écria : « Dieu donne les royaumes, parce qu ils sont à lui ; pour nous, nous ne sommes rien. » (2 octobre 1700.) La grande résolution qu’il avait prise le soutint toutefois parmi les souffrances de ses derniers jours. 11 mourut le 1er novembre.

Quoique Louis XIV fût informé des progrès journaliers de l’influence française à 3ladrid, il ne savait rien du testament. Cet acte était déjà signé depuis quatre jours, qu’il pressait encore et toujours inutilement l’empereur de souscrire au traité de partage. Sa surprise et sa perplexité furent extrêmes, lorsque le 9 novembre il reçut à Fontainebleau les dépêches qui lui annonçaient la mort et les dispositions dernières de CharlesII. Il paraît certain que, dans un premier conseil tenu le jour même, il déclara vouloir maintenir les engagements qu il avaitpris avec l’Angleterre et la Hollande. Ce fut le lendemain que la question, soumise à une délibération plus solennelle, reçut une solution différente. Le conseil se réunit dans l’appartement de Mme de Maintenon : les trois ministres d’État Torcy, Beauvilliers et Pontchartrain y siégeaient seuls avec le roi et Monseigneur. Torcy, qui parla le premier, opina avec force pour l’acceptation du testament :

c’était la guerre, il n’en doutait pas, mais la guérir n était pas moins inévitable avec le traité de partage. Beauvilliers oublia cette considération si puissante pour s’étendre sur les bénéfices du traité, et s’attacha surtout à peindre les maux infinis qu'une nouvelle lutte contre l’Europe déchaînerait sur le royaume. I.e chancelier1 résuma longuement les deux avis opposés, sans émettre le sien. Le tour était venu pour le dauphin de parler : on s’étonna de voir ce prince « tout noyé dans la graisse et dans l'apathie, » comme dit Saint- Simon, sortir de lui-même, et, le visage enflammé, déclarer que « la monarchie d’Espagne était le bien desa mère, par conséquent le sien, et pour le repos de 1 Europe celui de son second fils, à qui il le cédait de tout son cœur; mais qu il n’en céderait pas un seul pouce de terre à nul autre. « Le roi ne fit pas connaître encore sa décision ; ce ne fut qu’après avoir appris par de nouvelles dépêches « le vœu manifeste des seigneurs et des peuples en faveur de son petit-fils, » qu d se détermina à l’acceptation. Dans une lettre écrite du tonde grandeur qui lui était naturel, il signifia sa résolution à la junte de régence, instituée par le testament de Charles II (12 novembre); puis, quatre jours après, de retour à Versailles, il déclara le duc d’Anjou roi d’Espagne. Le comte Castel dos Rios, ambassadeur près la cour de France, fut admis le premier à saluer son nouveau roi ; après quoi Louis XIV fit ouvrir 1# deux battants de la porte de son cabinet, et, s’adres*

1. Pontchartrain avait Oté investi rte cette dignité en 1699. apr*la mort de Boucherai.

sant aux courtisans qui se pressaient pour y entrer : « Messieurs, leur dit-il, en leur montrant son petitfils, voilà le roi d’Espagne. La naissance l’appelait à cette couronne, le l'eu roi aussi par son testament ; toute la nation l’a souhaité et me l’a demandé instamment; c’était l’ordre du ciel ; |e l ai accordé avec plaisir.» Et, se tournant vers le duc d’Anjou : « Soyez bon Espagnol; c’est présentement votre premier devoir. Mais souvenez-vous que vous êtes né Français pour entretenir l’union entre les deux nations; c est le moyen de les rendre heureuses etde conserver la paix de l’Europe. » 11 n’y eut personne qui ne fût frappé de l’air de majesté avec lequel Louis accomplit cet acte, un des plus grands de son règne. De ce moment jusqu’à celui où il quitta Versailles, Philippe V fut traité par son aïeul sur le pied d’une entière égalité. La nouvelle arriva bientût de l’enthousiasme avec lequel le peuple espagnol avait accueilli la proclamation du nouveau monarque qui lui était donné; les Pays-Bas et les États italiens n’avaient pas mis moins d’empressement à le reconnaître. Rien ne devait plus retarder son départ. Le 4 décembre, Philippe V fit ses adieux à Louis XIV, qui, le visage baigné dè larmes, le tint longtemps entre ses bras: « Mon fils, lui dit-il pour dernière parole, il n’y a plus de Pyrénées. » *

On a élevé des doutes sur l’authenticité de ce mot, rapporté pour la première fois par Voltaire; il résume cependant avec une fidélité parfaite la conduite de Louis XIV en cette mémorable circonstance. Une ambition étroite et égoïste n’eût envisagé que les profits du traité de partage; ce fut un intérêt plus élevé, le

véritable intérêt français qui dicta au grand roi sa détermination. Saint-Simon a dit avec raison que « le dix-huitième siècle s'ouvrait ainsi pour la maison de Bourbon par un comble de prospérité et de gloire. » Sans être insensible à cette fortune de sa maison, Louis XIV porta plus haut et plus loin ses regards; il vit une lutte de près de deux siècles terminée entre deux grandes nations voisines, et l’Espagne entrant désormais dans le système politique de la France. En ce sens furent conçues les instructions qu’il donna à son petit-fils avant de se séparer de lui. Philippe V passa la Bidassoa le 2 2 janvier 1701, et fit le 18 février son entrée à Madrid. Les Espagnols l’accueillirent comme le sauveur de leur honneur et de leur indépendance. Un moment il lui fut donné de croire que son titre serait reconnu par tous les souverains de l’Europe, à l'exception de l’empereur : Guillaume III, quoique profondément irrité, dissimulait son ressentiment et se contentait dedemander certaines explications et certaines garanties, avant d’entrer en relations avec le nouveau roi d’Espagne. On entama avec lui des négociations. Il prolita du temps qu elles lui laissaient pour commencer quelques armements, tels qu’ils lui étaient possibles, sans le vote du •parlement britannique et sans celui des États-Généraux, également peu disposés à la guerre.

Léopold seul la voulait immédiate, avec ou sans alliés ; il les attendait du temps. Déjà, en Allemagne, il s'était assuré les secours du duc de Hanovre, en créant pour lui un neuvième électorat, et peu après, en faisant la maison de Brandebourg maison royale,

il avait obtenu de Frédéric I", devenu roi de Prusse (15 janvier 1701), la promesse du dix mille soldais; assistance d’un moment qui plus tard devait coûter cher à ses descendants! En vain le nouveau pape Clément XI et la république de Venise unirent-ils leurs efforts pour faire reconnaître la neutralité de l’Italie et lui épargner les horreurs d’une nouvelle guerre ; c’était là que l’empereur allait porter ses premiers coups : il revendiquait le Milanais comme fief impérial. Bientôt parut le manifeste, par lequel il revendiquait l’héritage entier de la monarchie espagnole dont un testament invalide l'avait dépouillé; juin 1701). Trente mille hommes, sous le commandement du prince Eugène de Savoie, avaient déjà franchi les Alpes pour donner raison à ses réclamations.

Jamais, durant tout le siècle qui venait de finir, un capitaine égal à Eugène n’avait paru à la tête des armées impériales ; son génie semblait doublé par la haine implacable qu'il portait à Louis XIV et a la France, et il devait à l’éclat des services qu’il avait rendus a l'Empire contre les Turcs d avoir pu s’affranchir des liens du conseil aulique ; il faisait lui-même ses plans de campagne et les exécutait. Turenne seul avait un moment joui de ce privilège dans les armées de Louis XIV; c’étaient le roi et Louvois qui pendant vingt ans avaient combiné toutes les opérations militaires, et depuis que Louvois n’était plus, le roi n’avait été assisté que par des subalternes. In malheur voulut que Barbezieux , qui commençait à mieux s'inspirer des souvenirs de son père, mourût au commencement même de cette année (janvier 1701). Il

est triste d’avoir à signaler iei eliez le monarque les premières influences de la vieillesse. Kn même temps qu’il avait fait Pontcharlrain chancelier, il avait eu l’étrange idée de lui donner pour successeur au contrôle général des finances Chamillart, homme de bien, mais d’une entière incapacité, « l’avouant lui-même à chaque pas au roi, qui se complaisait à le diriger et à l'instruire, en sorte qu il était jaloux de son succès comme du sien propre, et en excusait tout. » C était déjà trop, dans la situation présente du royaume, d’avoir mis sur d’aussi faillies épaules le lourd fardeau de l'héritage de Colbert ; il plut à Louis XIV, en dépit des résistances de Chamillart, d’y ajouter celui de l’héritage deLouvois. Illusion de l'orgueil royal de se croire par là plus assuré de gouverner seul ! Ce fut avec le nouveau secrétaire d'État delà guerre qu’il décida d’opposer Catiriat au prince Eugène en Italie.

On ne pouvait faire un meilleur choix ; il eût fallu seulement que Catinat fût aussi libre de ses mouvements que l’était son adversaire. Mais on l’avait placé, comme vers la fin de la guerre précédente, sous les ordres du duc de Savoie, et c’était dans de tout autres conditions. Victor-Amédée ne s’engageait qu’à contre-cœur dans une guerre dont il n’y avait pour lui rien à-aitendre ; ce n’était pas assez du titre de généralissime et de l’union projetée de sa seconde fille avec Philippe V pour en faire un allié fidèle ; on se fût mieux assuré de lui en accordant à sa convoitise le moindre lambeau du .Milanais. Catinat ne trouva donc dans ce prince un concours ni bien empressé, ni bien sûr. Il avait en outre .1 concerter ses opérations

avec le gouverneur du Milanais, le prince de Vaudemont, bâtard du duc de Lorraine Charles IV, peu affectionné aux Français qu’il avait jusqu’alors combattus, et ayant de plus son fils et son neveu dans l’armée impériale. Il en résulta pourCatinat non-seulement d’être mal secondé par des auxiliaires peu dévoués, mais de voir le secret de ses desseins livré chaque jour à l’ennemi. Aussi, dès le début de la campagne, fut-il contraint d’abandonner à Eugène la ligne de l’Adige et de se replier sur le Miucio. Lorsqu’ensuite la jonction des Piémonlais lui eut donné l'avantage du nombre, cet avantage fut perdu par les allures douteuses du duc de Savoie, qui semblait n ôtre venu que pour apporter avec lui l’embarras et la défiance. Les lettres de Catinat au roi expriment toutes ce sentiment. Pendant ce temps, Eugène, par une suite de manœuvres rapides et hardies, s était avancé jusqu à la frontière du Milanais : couvrir cette province en s abritant derrièie l'Oglio, était tout ce que le général français pouvait faire. Ce fut alors que Louis XIV, ne pouvant s’expliquer les échecs trop explicables d’un capitaine jusque-là aussi heureux qu’habile, imagina de confier le commandement supérieur de son armée d Italie au maréchal de Villeroy. I,a cour sourit en voyant le héros de théâtre, dont le seul fait d'armes connu était la perte de Namur, envoyé <■ comme réparateur des fautes de Catinat. » A peine arrivé à Milan, Villeroy, avec sa présomption habituelle, ne parla que démarcher a 1 ennemi, et malgré l’opposition du modeste Câlinât, malgré telle même du due de Savoie, il fit repasser l’Oglio aux troupes pour

aller chercher le prince Eugène dans sa forte position de ChLri. Eugène était prévenu de l'attaque des Français; on croit que l’avis lui en fut donné par Yiclor- Amédée lui-même. Cet étrange prince n'en chargea pas moins vaillamment les impériaux, à la tête de ses Piémontais, et ce ne fut point de sa faute, non plus que de celle de Catinat si la journée fut perdue (1 "septembre). Elle avait été très-sanglante. Ce revers des armées françaises eut pour effet immédiat de rallier la plupart des gouvernements italiens à la cause de l'empereur. Eugène , au lieu d être contraint, comme l’avait espère Catinat, de regagner le Tyrol aux approches de l’hiver, trouva dans l’État vénitien et dans plusieurs des principautés voisines desplaces pour abriter ses troupes et des subsistances pour les nourrir. Ses quartiers étaient établis fort au large, et il resserrait et inquiétait ceux des Français. La grande guerre de la succession d Espagne commençait ainsi sous des auspices peu favorables pour Louis XIV et son petit-fils.

Le moment d'y prendre part était arrivé pour l’Angleterre et j>our la Hollande : peut-être ne s’y fussentelles point engagées, si une grave faute du roi de France ne les y eût en quelque sorte précipitées. On avait ressenti quelque émotion à Londres et à La Haye en apprenant le coup de main hardi, par lequel les garnisons hollandaises étaient devenues prisonnières des Français dans toutes les villes belges, dites de la barrière , qu’elles occupaient en vertu d une convention antérieure avec le cabinet de Madrid (février 1701 ). Mais Louis XIV les avait

fait immédiatement remettre en liberté, se contentant de sommer les États-Généraux de s'expliquer sur la reconnaissance de Philippe V. La reconnaissance fut accordée par Guillaume III comme roi et comme stathouder, et il félicita « son très-cher frère le roi d’Espagne » sur son heureux avènement. Mais il posait en même temps, comme condition du maintien de la paix, une satisfaction raisonnable donnée à l’empereur, l’évacuation des places belges par les Français, et l’occupation de plusieurs de ces places par des garnisons anglaises et hollandaises, sans préjudicier au droit de souveraineté de Philippe V. Des armements, qu’on ne songeait pas à dissimuler, appuyaient cette espèce d'ultimatum. Louis XIV eut le tort de le prendre comme une déclaration de guerre et de rompre toute négociation. La guerre cependant n était point décidée encore dans la pensee de Guillaume; il ne se tenait pleinement assuré des dispositions d’aucun des deux peuples sur lesquels il régnait, et le rapide déclin de sa santé, sans rien ôter à l’énergie de son âme, lui conseillait la prudence. Le traité même qu'il conclut alors (7 septembre) avec l’empereur, et qui n'était rien moins qu’un nouveau partage de la monarchie espagnole, où l’Angleterre et la Hollande se faisaient leur part, ne pouvait avoir son effet qu’avec l'assentiment toujours douteux du parlement britannique. Ce fut en cette circonstance que Jacques II fut frappé à Saint-Germain d’une soudaine atteinte de paralysie qui le mit au bord du tombeau. Louis XIV, toujours soigneux de remplir envers lui les devoirs de la plus attentive hospitalité, le visita

trois Ibis en huit jours que dura sa maladie. A la dernière de ses visites, il s’approcha du lit du mourant, qui ne pouvait plus l’entendre, et lui dit d'un ton de voix assez élevé pour être ouï de tous les assistants: « Je serai pour votre fils ce que j ai été pour vous, et je le reconnaîtrai comme roi d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande. » Imprudente parole qui eut un prompt et fatal retentissement! C’était Mme de Maintenon qui, émue des larmes de la reine Marie de Modène, avait, en pleurant elle-même, entraîné le roi à cette résolution si pleine de périls. Louis ne se les dissimulait pas, et sa raison l'avait d’abord déterminé au parti contraire. Ses ministres étaient unanimes à l’incliner en ce sens; et Torcy a laissé un mémoire dans lequel il développe avec la plus granda force les motifs par lesquels il dissuada le roi de la reconnaissance du fils de Jacques II. L’entraînement delà sensibilité et l’illusion d’une fausse générosité l’emportèrent ; un héraut d’armes, au son des trompettes, proclama en latin, en français et en anglais Jacques III roi de la Grande-Bretagne, devant la porte du château de Saint-Germain. Louis XIV comprit aussitôt l’énormité de ce qu'il venait de faire, et il s’empressa de publier un manifeste annonçant son intention de continuer à exécuter fidèlement le quatrième article du traité de Ryswick, celui par lequel il s’engageait « à ne point troubler Guillaume 111 dans la possession de son royaume. » Comme si ce n’était pas attaquer le fait de cette possession que d'en reconnaître le droit à un autre! Lorsque Guillaume reçut cette nouvelle à son château deLoo, près de La

Haye, le feu lui moula au visage, et il donna l’ordre au comte de Manchester, son ambassadeur, de quitter Paris sur-le-champ, en même temps qu il lit chasser de Londres l’envoyé français. Mais la colère de la nation anglaise éclata bien autrement que celle de son roi. Le moment où un acte solennel venait de régler la succession protestante, en appelant à la couronne après Guillaume sa belle-sœur Anne, et après celle-ci la princesse Sophie, électrice douairière de Hanovre, ce moment était celui même que choisissait un monarque étranger pour disposer insolemment de cette couronne, comme si elle lui eût appartenu. L explosion du sentiment public fut soudaine et irrésistible, et les adresses de la loyauté la plus enthousiaste furent envoyées de tous les comtés au conseil de régence qui, en 1 absence du roi, siégeait à Londres. Guillaume repassa incontinent le détroit et cassa la chambre des communes, qu il avait trouvée peu disposée à le servir. Les élections lui amenèrent une assemblée composée en majorité de whigs, mais de whigs qui, au lieu d’ébranler le trône, comme ils l’avaient fait pendant les dernières années, par des atttaques systématiques et presque factieuses, venaient apporter un concours passionné à leur roi, et l’avouer de tout ce qu’il ferait pour l’honneur outragé de la nation. Des subsides furent immédiatement volés pour lever cinquante mille soldais et tientecinq mille matelots, et pour solder au dehors des auxiliaires. L’Angleterre était entrée dans un de ces accès de passion, dont il y a plus d’un exemple en son histoire, et dans lesquels aucun sacrifice ne lui coûte

pour chercher la vengeance. On éprouve un sentiment pénible à se dire que Louis XIV attira sur lui et sur la France cet implacable déchaînement de haine pour n’avoir pu résister aux pleurs de Mme de Maintenon

Il fallait donc encore une fois se préparer à la guerre contre la ligue redoutable qui s’était formée seize ans auparavant à Augsbourg. Les contingents de l’Empire, de l’Angleterre et des Provinces-Unies avaient été réglés à plus de deux cent cinquante mille combattants ; encore trois mois, et ces masses armées allaient s’ébranler contre la France, embarrassée plutôt qu’aidée de l’alliance espagnole. Guillaume III qui, par la puissante activité de son génie, avait refait le nœud de celle coalition, ne se flattait plus d’en être le chef militaire, et sentait la vie lui échapper; mais il s’était assuré un successeur qui 1 égalait dans les négociations et le surpassait sur les champs de bataille. En se réconciliant avec Marlborough, il l’avait placé si haut que la trahison ne pouvait plus le grandir ; il venait de l’envoyer en Hollande avec le double titre de généralissime et de plénipotentiaire auprès des États-Généraux. Guillaume n’en comptait pas moins, du fond de son cabinet, continuer l’exercice « de cette dictature parfaite, » comme l’appelle Saint-Simon, qu’il s’> tait acquise en Europe; mais une chute de cheval, qu’il fit dans le parc de Hamptoncourt, en déchirant un de ses poumons, hâta sa fin. Il vit approcher avec beaucoup de sang-froid sa dernière heure. « Je n’ai jamais craint la mort, dit-il à l’un de ses familiers; il y a môme

eu des moments où je l’aurais désirée; mais avec la nouvelle perspective qui s ouvre maintenant devant moi, je souhaiterais de rester ici un peu plus longtemps. « Le vœu du grand politique ne fut point accompli : il expira le 19 mars 1702, à l’âge de cinquante ans, laissant à d’autres le soin de réaliser ce qui avait été le rêve de toute sa vie, l’abaissement de la France.

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