‹ Histoire de FranceChapitre 8 sur 67 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

DEPUIS l,A GUERRE DE LA SUCCESSION D’ESPAGNE JUSQU** LA MORT DE LOUIS XIV (1702 A 1715).

Louis XIV ne pouvait se défendre de beaucoup d’anxiétéet de tristesse en recommençant la lutte contre l'Europe. Il ne se faisait aucune illusion sur l’état de son royaume. Le tableau lui en avait été mis sous les yeux par les Mémoires des intendants , et ce tableau, quoique la réalité y fût fort adoucie, avait suffi pour lui montrer à quel point les forces de la nation étaient diminuées. Quelque confiance qu’il eût en lui-même, il lui était impossible de ne pas sentir que Chamillart ne remplaçait point pour lui Colbert et Louvois en de si graves circonstances. Les généraux ne lui manquaient pas moins que les ministres; Catinat vieillissait et était disgracié; Bouffiers avait plus de bravoure que de génie, et Vendôme trop de paresse et de dépravation morale pour que son génie n’en souffrît pas. 1a* plus grand homme de guerre que possédât alors la France, celui qui devait la sauver aux jours de ses extrêmes périls, ne s’était point révélé encore. Le roi commençait en outre à être atteint de l âge : non que la vigueur de sa santé et sa fermeté d’esprit et de ca-

ractèrc eussent lléchi d’une manière sensible; mais, au milieu des pompes et des devoirs de la royauté, il ressentait ces premiers ennuis d'une longue vie, cet allanguissement de la vieillesse, dont tout l’esprit de Mme de Maintenon, ni toutes les grâces de la jeune duchesse de Bourgogne, ne pouvaient entièrement le distraire. Le moment n’était pas loin où sa spirituelle compagne allait gémir tout bas sous sa lourde tâche d’amuser un homme qui n’était plus amusable. Déjà aussi semblaient s’annoncer pour le grand roi ces malheurs domestiques qui devaient éprouver si cruellement les dernières années de son règne. Il avait vu le dauphin, son fils, frappé d’apoplexie et dans un état voisin de la mort(l 9 mars 1 701 ); il avait vu peu après Monsieur, son frère, expirer, presque au sortir d’une vive querelle qu’ils avaient eue ensemble (8 juin). Il l’avait beaucoup pleuré et avait promis au jeune ducde Chartres, qui pleurait avec lui, une affection de père. Malheureusementcette promesse fut vite oubliée; la jalousie des aînés contre leurs cadets, trop commune dans les maisons royales, en emporta le souvenir. Le nouveau duc d’Orléans, âgé seulement de vingt-cinq ans, professait déjà un libertinage effronté d'esprit et de mœurs; mais, ainsi que Monsieur l’avait reproché à son frère dans leur dernier entretien, c’était le roi lui-même qui avait jeté ce jeune prince dans les périls du désœuvrement en lui refusant le légitime exercice de ses brillantes facultés, trop remarquées à Steenkcrke et à Neerwinden. Si une autre route lui eût été ouverte, s’il eût été employé avec suite et avec cou fiance à la guerre et aux affaires publiques pour v 11

lesquelles il avait d’égales aptitudes, il eût été temps encore de l'arrêter au bord de cet abîme de corruption, où allaient se perdre d’année en année les dons de la plus heureuse nature. Mais Louis XIV craignit, en étant juste envers son neveu, de ne l’être pas assez envers son petit-fils ; il réserva au duc de Bourgogne seul les grands enseignements et les grandes occasions de la politique et de la guerre. Dès l'année 1699, il avait fait entrer au conseil des dépêches ce prince, qui n avait encore que dix-sept ans ; depuis lors il ne cessa de l’initier à la vie pratique de la royauté. Ces leçons de son aïeul étaient nécessaires à l’élève de Fénelon. Il avait appris de son illustre maître à réprimer par le frein religieux les emportements de sa colère, à humilier son orgueil au pied de la croix, à se préparer à être un roi selon le cœur de Dieu, en étant un chrétien fidèle : mais Fénelon avait été empêché par la disgrâce d’achever lui-même son œuvre, et le prince adolescent, poussant à l’excès les préceptes qu’il avait reçus, était devenu « trop particulier, trop renfermé, dévot jusqu’à la sé\érité la plus scrupuleuse dans les minuties',» craignant pour tout dire, comme des occasions de péché, les relations avec les hommes. En matière de gouvernement, la lecture et la méditation du Télémaque lui avaient mis dans l’esprit des principes élevés de justice et d’humanité, l’amour du travail, la crainte de la flatterie, et grand nombre de maximes générales toutes inspirées par le

1. C’est Fénelou lui-même qui se fait l’écho de la cour en lui adressant ce reproche.

plus pur esprit du christianisme; mais il y avait trouvé en même temps une foule d'utopies, qui n'étaient nullement du temps où il serait appelé à régner et n’étaient même d’aucun temps. Le fonds de l’éducation politique donnée par Fénelon au duc de Bourgogne avait été de le préparer presque en toute chose à réagir contre le gouvernement de son aïeul. Louis XIV lui rendit l’éminent service de l'arracher à ce qu’il y avait d’illusion et de préjugé dans cette éducation , et de le ramener à une appréciation plus juste des choses humaines; selon le témoignage de Saint-Simon, « il lui fit voir les hommes, les lui fit étudier, entretenir sans se livrer à eux; il lui apprit à parler avec force et à acquérir une autorité douce. » Il ne faut donc pas faire honneur à Fénelon seul des grandes espérances données à la France par son élève, il ne faut point chercher uniquement dans l'admirable Examen de conscience sur les devoirs de la royauté, pas plus que dans les belles moralités du Télémaque , le secret des rares connaissances dans l’art de régner qu’avait acquises le duc de Bourgogne et qui le firent tant regretter; la justice oblige de faire une part aux enseignements de Louis XIV dans les mérites qui rendirent son petit-fils si cher à la nation française. Pour le placer tout d’abord sur un grand théâtre, le roi lui donna alors le commandement de Farinée de Flandre, en même temps que Philippe V l’instituait son vicaire général aux Pays-Bas

La mort de Guillaume III n avait rien changé aux dispositions de l’Angleterre; les lords et les com-

HISTOIRE DK FRANCE.

mîmes avaient rivalisé dans l’expression de leur haine contre le roi de France; le peuple anglais était unanime à demander une éclatante réparation de l’outrage qui lui avait été fait. La reine Anne, encore que ses inclinations la portassent vers les tories, fut donc forcée de se livrer aux whigs et de leur laisser tout le pouvoir. Bornée d’esprit et faible de caractère, elle était tombée sous l’absolue domination de l’habile et hautaine comtesse de Marlborough, qui gouvernait la reine, pendant que son mari, avec Godolphin, le lord grand trésorier, gouvernait l’Angleterre. Le 14 mai, la guerre fut déclarée par la Grande-Bretagne à la France et à l’Espagne. Elle l’avait été peu de jours auparavant (8 mai) par les États-Généraux des Provinces-Unies. Louis XIV s’était flatté un moment que l’abolition du stathoudérat, prononcée à la mort de Guillaume, rendrait l’ascendant à l’ancien parti français en Hollande ; il fut promptement détrompé : la souveraine influence demeura dans la république restaurée au grand pensionnaire Heinsius, ennemi de la France aussi implacable que l’avait été Guillaume III luimême. Le manifeste de l’empereur contre le roi de France et le duc d'Anjou ne se fit pas attendre (1 5 mai); la déclaration de guerre de l'Empire ne fut résolue par la diète de Ratisbonne qu’à la fin du mois de septembre. L’électeur de Bavière et son frère Clément, archevêque de Cologne, fidèles à l’alliance française, n’y prirent point de part.

(I semble, au premier abord, que la France, aidée des ressources qu’offraient à l'Espagne les Pays Bas, la Lombardie, les Deux-Siciles et scs colonies d’outre-

mer, devait être en état de combattre sans désavantage celte nouvelle coalition ; mais ce qui eût été vrai sous Philippe H ne l'était plus sous Philippe V. Ijr trésor espagnol était à sec, les régiments réduits au dixième de leur force nominale, les places de guerre mal entretenues et presque sans garnisons; nul ordre, nulle prévoyance dans F administration ; partout dans le corps de cette vaste monarchie la décomposition, prélude de la mort. Il en résultait pour la France, au lieu d’un accroissement de forces, un réel affaiblissement; la défense de tout ce que possédait l’Espagne tombait à sa charge ; sur tous les points où les alliés allaient attaquer le roi catholique, elle avait à envoyer des hommes et de l’argent, apauvrie et dépeuplée comme elle létait elle -même. Il était impossible qu elle suffît longtemps à cette tâche. Lorsque les provinces de la péninsule devinrent le théâtre de la guerre, le fier peuple des Castilles, réveillé de son apathie, trouva pour défendre son roi et son sol les ressources ordinaires de son patriotisme; mais, pour disputer à l’ennemi ces possessions du dehors que l'orgueil espagnol tenait tant à conserver, nul effort sérieux ne se fit; Louis XIV eut à pourvoir à toute chose.

On se souvient que, dès l’été de l’année précédente, l’empereur avait engagé seul la guerre en Italie, pour réclamer son fief du Milanais. Villeroy, devenu plus prudent après la sévère leçon qu’il avait reçue à Chiari, s’était établi à Crémone, attendant pour rentrer en campagne le retour du printemps. Le prince Eugène conçut l’audacieuse pensée de surprendre, au

cœur de l’hiver, le général français et les troupes rassemblées autour de lui dans la place où ils se tenaient en entière sécurité. Le Ier février 1702, un ancien aqueduc débouchant dans une des caves de la ville, lui fournit le moyen d’y introduire un détachement de troupes d’élite, qui, au milieu de la nuit, brisa deux des portes et les lui ouvrit. Un moment il fut le maître de Crémone, et Villeroy fut un des premiers prisonniers tombés entre ses mains; mais la garnison, bientôt éveillée tout entière, reprit par les prodiges d’une bravoure opiniâtre, tous les postes dont s’etaient saisis les impériaux, et Unit par les chasser de la ville. La prise de Villeroy, avantage plus que douteux, fut pour Eugène le seul trophée de son hardi coup de main. Un nouveau chef fut aussitôt envoyé à l’armée française, plus digne de la commander ; c’était le duc de Vendôme. Les habiles manœuvres de Vendôme eurent bientôt débloqué Mantoue et réduit Eugène à la défensive dans l’île du Serraglio; mais l’ordre lui fut envoyé « d’attendre pour battre l’ennemi *> l’arrivée de Philippe V, à qui Louis XIV avait donné le commandement suprême de son armée d’Italie. C’était lui ordonner de perdre

I oecasion du succès. Vendôme, responsable auprès de Loujs XIV de la personne du jeune monarque, engagea trop tard, pour plus de sûreté, la bataille de Luzzara, et n’y obtint qu’une victoi re i ndécise ( 1 5 août).

II parvint néanmoins par une suite de mouvements bien concertés à rejeter son redoutable adversaire au delà du Mincio. Cette campagne lui fit un grand honneur, et ce ne fut point de sa faute si le résultat n’en

fut pas plus complet. La présence de Philippe V à la tête de l’armée d’Italie eut une autre conséquence non moins fâcheuse pour ses affaires et pour celles de son aïeul; il avait épousé Marie-Louise de Savoie, fille de Victor-Amédée, et n’en affecta pas moins de faire sentir à son beau-père toute la distance établie entre eux par l'étiquette espagnole. Ce fut un motif de plus pour ce prince aussi vain qu’ambitieux de renouer ses négociations avec la Grande Alliance.

Le duc de Bourgogne, pendant ce temps, secondé par le vaillant maréchal de Boufflers, faisait aux Pays- Bas ses premières armes. On reconnut en lui de l'intelligence militaire, beaucoup de sang-froid et de courage dans une rencontre avec le comte d’Athlone, qu’il contraignit à se retirer au delà du Wahal (M juin); mais ce brillant fait d’armes n’empêcha pas de succomber la place de Kayserswerth, et lorsqu’ensuite Marlborough fut arrivé pour prendre le commandement de l’armée alliée, la supériorité des manœuvres jointe à celle du nombre assura aussitôt à celle-ci une suite d’importants avantages. Le duc de Bourgogne, qui se sentait impuissant à défendre les places de son frère, obtint du roi de retourner à Versailles, et Louis XIV, au lieu de recevoir, comme en d’autres temps, des courriers qui lui apportaient une succession de nouvelles triomphales, apprit coup sur coup la perte de Venloo, de Ruremonde, de Liège, de l’éleètorat de Cologne et du Limbourg enlevés au pas de course par Marlborough. Le titre de duc et une pension de cinq mille livres sterling récompensèrent ces succès si flatteurs pour l’orgueil britannique. Il

eût mieux valu pour la gloire de Catinat que sa disgrâce fût dès lors complète, et qu’on ne lui donnât pas le commandement de l’armée du Rhin, en lui refusant les moyens non pas seulement de vaincre, mais même de se défendre. Il ne put empêcher le prince de Bade de prendre Landau (12 septembre). Ce fut la dernière campagne du vieux capitaine, qui alla achever sa vie en philosophe dans sa maison de Saint Gratien. Heureusement, dans les rangs mêmes de l’armée placée sous ses ordres, se trouvait un officier général impatient de se produire, fanfaron comme Yilleroy, mais ayant, chose rare, des talents égaux à sa jactance. Le marquis de Villars s’offrit à aller donner la main en Souabe à l’électeur de Bavière, pour porter la guerre au comr de l’Allemagne et rappeler l’empereur à la défense de ses États héréditaires. L’audace de son plan plut au roi; il n'en accomplit qu’une partie, et ne parvint pas à faire sa jonction avec l’électeur. Mais en débouchant hardiment sur la rive droite du Rhin, en face de Huningue, il sauva la basse Alsace de l’invasion redoutée par Catinat, et trouva l'occasion de frapper à Friedlingen un coup heureux sur le prince de Bade (14 octobre). C’était le succès le plus brillant des armes françaises depuis l ouverture des hostilités. L’ambitieux Villars y gagna le bâton de maréchal.

Il ne fallait pas s'attendre que la marine française renouvelât alors les grandes choses accomplies dans la guerre precedente sous l’énergique impulsion de Seignelay et l’habile commandement de Tourville. Que faire avec une administration de commis ignorants,

avec des arsenaux vides, avec des navires inférieurs par l’armement autant que par le nombre, contre les deux cent quatre-vingts batiments de guerre laissés par Guillaume mourant à lAngleterre? Et contre cette flotte formidable, secondée de celle des Provinces-Unies, presque aussi nombreuse, il y avait à défendre non pas seulement le littoral et le commerce de la France, mais toutes les côtes de la monarchie espagnole et ses vastes colonies du Nouveau-Monde, riche proie offerte à la convoitise et aux attaques des deux grandes puissances maritimes. Si pendant douze années d’une lutte inégale, quelques succès partiels continuèrent à illustrer le pavillon français, il en faut faire honneur à l’héroïque dévouement de quelques officiers comme Duguay-Trouin et Forbin, et non à ce que le gouvernement de Louis XIV, non plus que celui de Philippe V, firent pour la marine. Louis XIV eut un moment la pensée de rendre quelque organisation à la force navale presque anéantie de son petitfils, et à cet effet, il envoya en Espagne Petit-Renau, cet ingénieur à l’esprit si inventif, qui fut le Vauban de la marine française. Effort inutile ! On vit bien Cadix, laissé presque sans garnison contre l'attaque redoutable d’une flotte et d’une armée anglaises, trouver son salut dans le patriotisme local des Andalous, qui accoururent en masse sur la côte, pour repousser l’invasion détestée des hérétiques profanateurs de leurs églises (12 septembre). Mais l’incurable jalousie du Castillan contre l’étranger amena peu après un désastre dont la France et l’Espagne eurent également à souffrir. Petit-Renau pressait le conseil

des Indes de permettre que les galions du Mexique, attendus depuis deux ans et convoyés par l’escadre de Château-Regnaud, fussent mis en sûreté dans des ports de France. Le conseil exigea qu ils fussent conduits à Vigo, baie ouverte et à peu près sans défense. La flotte de l’ainiral Showel et les troupes du duc d'Ormond ne se firent pas attendre : la meilleure partie de l'opulente cargaison des galions avait été débarquée; mais ce qui en restait sur les navires tomba aux mains de l’ennemi avec les navires euxmêmes, et Château-Kegnaud, comme Tourville à la Hougue, fut réduit à incendier lui-même la plupart de ses vaisseaux pour ne les point rendre (22 octobre). La France n était plus en état de réparer ce revers.

La situation n’avait fait que s’aggraver pendant cette première campagne; la correspondance des généraux avec Louis XIV en fait foi. Ce ne sont que plaintes sur les places trop nombreuses dans lesquelles ils sont obligés de disperser leurs troupes et sur le peu de forces qui leur restent à opposer à l’ennemi, sur le relâchement de la discipline et sur le nombre incomplet des soldats dans les compagnies, des officiers même dans les régiments, sur le manque de munitions, de vivres, de fourrages qui gêne toutes les opérations. L'argent faisait défaut; mais bien plus encore la capacité et l’expérience administratives ; la nullité de Chamillart était la même dans ses deux départements de la guerre et des finances. 11 obtint du roi, comme une grâce, de partager le dernier avec un associé subalterne Desmarest, neveu de Colbert, financier d’une incontestable habileté, mais condamné

à plier sous le faix accablant des circonstances. Si encore il y eût eu quelque nerf dans le gouvernement espagnol et que le jeune roi se fût évertué à ranimer le corps usé de sa monarchie ! Mais Philippe V, d’un caractère timide et ombrageux, d’un esprit lent et indécis, était sous le charme de son épouse, qui n’était elle-même qu'un enfant, gouvernée par sa cumarera mayor, la célèbre princesse des Ursins. Or le gouvernement d’une femme, habile seulement dans les manèges de l’intrigue, n’était pas ce qu’il eûtfallu alors à l’Espagne pour lui rendre la conscience de ce qui lui restait de force et pour en diriger l’emploi. Le momentapprochait où leroi de Portugal D. Pèdre II, déchirant le traité qu’il avait conclu avec Louis XIV, allait ouvrir à la Grande Alliance une porte pour envahir les provinces espagnoles. (Mai 1 703.) Léopold avait gagné D. Pèdre par la promesse de quelques lambeaux de la Galice et de l’Estramadure, ainsi que du Rio de la Plata, comme il avait gagné Victor-Amédée en s’engageant à lui céder le Mon ferrât et quelques villes du Milanais. (5 janvier.) Ces deux conventions étaient encore secrètes, lorsque au printemps recommencèrent les hostilités.

(1703.) Aux Pays-Bas, les succès de Marlborough ne répondirent pas à ses grandes espérances. Il ouvrit la campagne par la prise de Bonn, la seule place de l’éleetorat de Cologne dont les alliés ne fussent pas maîtres; de là il eût voulu se porter sur Namur, et en s’emparant de cette ville, s’ouvrir la frontière française. Il en fut empêché par son gouvernement et celui de Hollande qui s étaient entendus pour une

tentative sur Anvers. Elle échoua par l'énergie du maréchal de Bonfflers. (Juillet.) Mais ni Boufllers, ni Villeroy qui, rendu à la liberté, lui avait été donné pour collègue, n’entreprirent de défendre les places de Huy, de Limbourg et de Gueldre qui se rendirent successivement à Marlborough. Ce n’étaient point là de graves échecs ; devant un tel adversaire, on les considéra presque comme des avantages. Ceux de Villars furent plus réels en Allemagne. Réalisant seul dans son armée des prodiges d’activité qu’on ne connaissait plus depuis la mort de Louvois, il entra en campagne dès le mois de février, assaillit et prit le fort de Kehl (9 mars), et après quelques jours d’un repos nécessaire accordé à ses troupes, laissant le maréchal de Tallard en face du prince de Bade, il força les passages des Montagnes Noires pour descendre dans la vallée du Danube, et aller donner la main à l'électeur de Bavière. Ils se joignirent à Ehingen, et le prince embrassa Villars avec des transports et des larmes de joie. (9 mai.) S'il en eût cru le hardi capitaine qui avait su se frayer ainsi jusqu’à lui un passage, il eût marché rapidement, le long du Danube, sur Passau et sur Linlz et porté la guerre au cœur des États autrichiens. L’empereur en trembla dans Vienne, et menacé en même temps de l’insurrection de Rakoczi, il songea à quitter sa capitale. Mais l'électeur était un prince léger, plus soucieux de plaisirs que d'afTaires, perdu de dettes et s’étant jeté dans cette guerre, sans dessein fixe, comme un joueur dans une partie désespérée. 11 se laissa persuader par ses conseillers de tenter la conquête du Tyrol, et obtint

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de Louis XIV que, du côté de lltalie, l’armée de Vendôme concourut à cette expédition. Il entra, après quelques succès, dans Insprück; mais Vendôme, soit lenteur à se mouvoir, soit obstacles plus torts que sa volonté, arriva trop tard pour se joindre à lui, et les pillages des Bavarois eurent bientôt soulevé les belliqueux Tyroliens, qui les rejetèrent hors de leur contrée. (Août.) Il y avait encore de grandes choses à taire, et Villars, quoique menacé en Bavière par plusieurs corps ennemis, proposa une seconde fois à l'électeur de se jeter avec lui sur l’Autriche. Il trouva chez le prince des tergiversations si misérables, qu'il se détermina à demander au roi son rappel. Avant de l’obtenir, il sut , par un coup aussi heureux que hardi, prévenir la jonction du comte de Styrum avec la grande armée du prince de Bade, près de Donawerth. Malgré toutes les résistances du Bavarois, il l'entraîna contre l'ennemi, et attaquant vingt mille hommes avec des forces beaucoup moindres, les mit dans une complète déroute (20 septembre). Quatre mille prisonniers et trente-trois canons restèrent entre ses mains. La victoire de Hochstedt venait de briser le cercle qui commençait à se former autour des armées françaises et bavaroises : ce n’était plus le moment de se jeter sur la route de Vienne, mais on pouvait, à travers la Souabe conquise, aller se joindre au duc de Bourgogne, qui, secondé par le maréchal de Vauban , venait de prendre Brisach. L’électeur s’y refusa encore. Cette fois Villars. fatigué de lutter contre un allié plus difficile à vaincre que l'ennemi, insista si fortement sur son rappel, que Louis XIV 11e

pu! plus le lui refuser. Marsin lui fut donné poursuecesseur. L’insurrection hongroise, qui enveloppait Presbourg et insultait les faubourgs de Vienne, fournit au nouveau chef des Français et à l’électeur une occasion, bien autrement favorable qu’elle ne s'était offerte à Villars, d’exécuter son plan et d’envahir l’archiduché d’Autriche ; mais c’était trop pour le médiocre génie de l’un et de l’autre. Tallard, pendant ce temps, resté seul à la tête de l’armée qu’avait commandée le duc de Bourgogne, battait les Impériaux à Spire et reprenait sur eux l’importante place de Landau (15-17 novembre). En somme, la campagne d’Allemagne n’avait rien eu qui ne fût digne des belles années de Louis XIV.

On vient de voir Vendôme enlevé à ses opérations en Lombardie pour aller inutilement assiéger Trente. A son retour, il trouva une situation et des ordres nouveaux : la défection du duc de Savoie n’était plus douteuse. Dans une revue générale de ses troupes, Vendôme fitarrêler et désarmer trois mille Savoyards mêlés dans leurs rangs (29 septembre); puis il somma Victor-Amédée, au nom du roi, de lui livrer Turin et Suze. Victor-Amédée répondit à cette sommation en signant ses derniers arrangements avec l’empereur (25 octobre). Le Piémont s'éleva dès ce moment, comme une barrière ennemie, entre le Milanais et les secours de la France.

Nous voudrions pouvoir passer ici sous silence le soulèvement des Cévennes , triste épisode de l’immense guerre dont les fléaux se déchaînaient alors contre le royaume. On se tromperait en attribuant celte prise d’armes insensée à un surcroît de violences

déployé par Louis XIV contre les protestants. En 1698. au contraire, dès le lendemain de la paix de Ryswick, le gouvernement, tout en maintenant l’inflexible principe de la persécution religieuse, en avait tempéré l'application. La restitution de leurs biens avait été garantie à tous les réfugiés qui voudraient rentrer dans le royaume, moyennant la simple et vague promesse de se faire instruire; des instructions avaient été envoyées aux intendants restreignant l arbitraire de leurs pouvoirs; défense enfin avait été faite de contraindre « les nouveaux convertis à approcher des sacrements, comme 1 avaient fait des officiers par un faux zèle. « Mais le mal fait n’est pas toujours possible à réparer, et cette tardive modération n'était point telle qu’elle pût faire oublier les rigueurs passées. Le bruit de la guerre européenne, en retentissant dans les montagnes des Cévennes, y agita une multitude ignorante et fanatique du fol espoir du triomphe de ses croyances. On n’entendit parler de tous côtés que du réveil de l’esprit prophétique; c’étaient des enfants surtout qui, aux assemblées du désert, apparaissaient comme des voyants , illuminés de clartés surnaturelles. L’intendant du Languedoc Basville, crut devoir revenir aux anciennes rigueurs pour arrêter cette folie contagieuse; il y eut quelques exemples faits par les galères, par la corde môme ou le sabre des dragons. C etait plus qu'il n’en fallait pour faire éclater le feu sombre qui couvait dans les âmes. L’archiprêtre du Chayla, homme dur et violent, qui était resté infidèle à la modération des instructions royales, fut la première victime des vengeances popu-

laires. L'incendie gagna de proche en proche; des bandes se formèrent, sous des chefs portés au commandement par !e seul don reconnu en eux de T inspiration. Jean Cavalier, le principal d’entre eux, avait été garçon boulanger à Genève, et n’était âgé que de dix-sept ans. Il obtint quelques succès sur le comte de Broglie, commandant militaire de la province; les prêtres égorgés, les églises détruites, furent partout l’accompagnement de ses victoires (1703). Il fallut enfin révéler au roi toute l’étendue de cette plaie ajoutée à tant d autres, et un corps d’armée, commandé par le maréchal de Montrevel, fut envoyé contre les camisards'. Montrevel, vainqueur de la bande de Roland, le plus renommé des chefs insurgés après Cavalier, fit publier une amnistie dans les Cévennes; elle fut rejetée par ces malheureux pâtres, possédés d’un vertige fanatique, et Montrevel se crut dès lors tout permis pour les réduire. Le récit de ses exécutions fait horreur; elles n’eurent pour effet que de donner plus de force à linsurrection. On en vint à la destruction systématique de tous les villages de la montagne sur un espace de plus de vingt lieues : c’était condamner des femmes, des vieillards et des enfants à errer mourant de faim; mais la population virile restait tout entière indomptable dans sa résistance. Villars, revenu d’Allemagne à la cour, reçut alors du roi, mécontent de Montrevel, la triste mission d’aller pacifier ces misérables contrées.

1 . On les appelait ainsi à cause fies chemises blanches dont ils se couvraient pour se reconnaître les uns les autres dans leurs expéditions nocturnes.

HISTOIHE DE FRANCE.

Villars, en arrivant, trouva la rébellion frappée d’un coup violent que venait de lui porter son prédécesseur (avril 1704). Cavalier demandait à traiter et Roland était en fuite. Le maréchal mit son honneur à arrêter l'effusion du sang, et il offrit à Cavalier des conditions telles que, vainqueur, celui-ci n’eût osé les espérer. Le titre de colonel lui devait être reconnu, avec l’autorisation de lever parmi ses compagnons un régiment, auquel eût été permis le libre exercice de son culte. Amnistie était accordée à tous les rebelles, rémission de la peine des galères aux condamnés, faculté de vendre leurs biens à ceux qui voudraient s’expatrier, ou de rester chez eux à ceux qui trouveraient caution, etc.; c’était la royauté et non les insurgés qui capitulaient. Cette transaction fut cependant rejetée par le fanatisme enflammé des Camisards; il ne s’en trouva qu’une poignée pour accompagner Cavalier dans sa soumission. Le garçon boulanger fut admis à l'audience du grand roi, première goutte du calice d’humiliation que l’avenir réservait à Louis XIV. Villars cependant, obligé de sévir, reprit l’œuvre de destruction commencée contre les villages qui servaient d abri aux rebelles. Un moment ils s 'étaient flattés de recevoir les secours de la Grande-Alliance, et l’amiral Showel, avec sa flotte, avait paru sur les côtes du Languedoc, mais sans pouvoir communiquer avec eux; un moment aussi leurs frères, les Vaudois, appelés aux armes par Victor- Amédée, leur avaient fait espérer de leur donner la main à travers les montagnes du Dauphiné; il y eut quelque mouvement sur cette frontière; mais la mort de Roland, assassiné v 12

par trahison , ôta à l'insurrection le plus redoutable de ses chefs. « Dès lors, raconte Villars, la désertion se mit parmi eux, parce que ceux qui se soumettaient étaient bien traités. Ils commencèrent à se vendre et à se trahir, ce qu ils n’avaient point encore fait. Enfin les chefs vinrent successivement se rendre avec leurs prophètes.... Ainsi, l’expulsion de trois cents bandits rendit la tranquillité à la province. 11 ne resta plus que quelques brigands dans les hautes Cévennes, pays qu’il est peut-être impossible de purger de cette engeance. » Ces brigands, glorifiés par la persécution, sont restés dans la légende protestante des héros et des martyrs. L’insurrection des Cévennes était terminée à la fin de 1704; Villars en vint recevoir à Versailles les remercîments du roi.

La fermeté dame de Louis XIV venait d’être éprouvée, pendant le cours de cette année, par des revers tels que ses armes n’en avaient jamais essuyé. Malgré les fautes commises, comme à plaisir, dans la campagne précédente, par l’électeur de Bavière, la situation de l'empereur Léopold n’en restait pas moins très-critique entre l insurrection hongroise et les deux armées de Tallard et de Marsin. Marlborough, qui avait obtenu la promesse «le n’être plus contrarié dans ses opérations, profita de sa dictature militaire pour s’entendre de loin avec le prince Eugène, et lui donner rendezvous au centre de l’Empire. Les deux grands généraux de la coalition se rencontrèrent à Heilbron (juin 1704), et il fut convenu entre eux qu’Eugène, derrière les lignes de Stolhoffen, barrerait le passage au maréchal de Villeroy, tandis que Marlborough et le

prince de Bade iraient au-devant des trois armées réunies de Tallard, de Marsin et de l'électeur de Bavière. Le premier choc eut lieu à Donawerth, où le comte d’Arco, maréchal de Bavière, s était fortement retranché pour couvrir le camp de l’électeur sur la rive gauche du Danube. Marlborough, sans attendre l’arrivée du gros de ses forces, attaque avec vigueur la position ennemie, et l’emporte après deux heures d'une lutte terrible (2 juillet). Donawerth est pris et la Bavière livrée aux alliés, qui y commettent d’effroyables ravages. L'électeur cependant, à peine rejoint par Tallard sous le canon d’Augsbourg, ne songea plus qu’à livrer bataille pour délivrer ses états de l’invasion ennemie. En vain les deux maréchaux français lui représentèrent-ils l’avantage qu’il y avait pour lui à attendre que cette invasion s'écoulât d’ellemème, à travers un pays où les alliés ne trouveraient bientôt plus à subsister; il s’obstina à quitter sa forte position de Lavingen pour aller chercher les coalisés, sur ce champ de bataille de Hochstedt, où Yillars, onze mois auparavant, l avait rendu victorieux. Marlborough venait d être rejoint par Eugène, qui, avec la moitié de son armée, s’était dérobé à l’incapable Villeroy. Villars, dit-on, informé à l’avance des dispositions prises par Tallard et Marsin pour livrer la bataille, leur présagea un désastre inévitable. Le Marquis de Feuquières, dans ses doctes Mémoires sur la guerre, n énumère pas moins de douze fautes qui concoururent à ce funeste résultat. L infanterie de Tallard entassée presque entière dans Blenheim, sans tirer un coup de fusil, pendant que sa cavalerie était

détruite dès le début de l’action; lui- même égaré dans les rangs ennemis et fait prisonnier; l’électeur, à la vue de sa défaite, se retirant avec Marsin du champ de bataille; vingt-sept bataillons d’infanterie et douze escadrons de dragons, l’elite de l’armée, laissés sans direction, enveloppés par les troupes anglaises et forcés de rendre en frémissant leurs armes; plus de douze mille morts ou blessés étendus sur le champ de bataille; Marsin et les autres généraux français, éperdus, se refusant à rallier leurs débris dans Ulm et à y tenir tête à l'ennemi avec le duc de Bavière; l’Allemagne, de ce coup, abandonnée tout entière aux impériaux; telle est, en résumé, l’histoire de cette journée néfaste, qui valut au duc de Marlborough un immense accroissement d’opulence et de gloire (13 août 1704). Le souvenir de Blenheim a effacé les souillures de sa vie aux yeux de l’Angleterre reconnaissante. La joie des coalisés éclata d’une manière insultante pour Louis XIV. L’Europe se sentait vengée enfin des affronts qu’il lui avait infligés pendant trente ans.

Philippe V, de son côté, commençait à être attaqué en Espagne même. Le 12 septembre 1703, Léopold Ignace et son fils aîné Joseph, roi des Romains, avaient solennellement renoncé à leurs droits sur la monarchie castillane, et l’archiduc Charles, second fils de l’empereur, avait été couronné roi d’Espagne à Vienue. Les puissances ennemies de la France s’empressèrent Je le reconnaître, et il alla aussitôt demander à Londres de l’argent et des hommes pour soutenir ses prétentions. Débarqué à Lisbonne (7 mars

1704), il ne trouva qu’une faible assistance auprès du roi de Portugal, embarrassé lui même de résister à Philippe V et au duc de Berwick, qui avaient pris contre lui l’offensive. L’amiral Rooke, qui avait flatté l’archiduc de l'introduire avec ses vaisseaux dans Barcelone, ne fit pas plus qu’avait fait don Pèdre pour ce prince; mais il accomplit pour sa patrie une importante conquête. L’incurie espagnole lui livra, après une molle résistance, l’inexpugnable forteresse de Gibraltar (4 août). Ce ne fut pas au nom du prétendu Charles III, ce fut au nom de leur reine que les Anglais prirent possession de ce roc qu’ils ne devaient plus quitter. Au moment même où Rooke exécutait cet heureux coup de main, la flotte française venait de quitter Toulon sous les ordres du second des bâtards du roi et de Mme de Montespan, le comte de Toulouse, grand amiral de France. C'était à grand’peine que ce prince, vaillant de cœur et jaloux de bien faire, était parvenu, avec l’assistance du maréchal de Cœuvres, à triompher de la jalouse opposition de Jérôme Pontchartrain , fils du chancelier et secrétaire d’État de la marine, dont l’unique étude était d’annuler l’influence naissante du jeune amiral. Gibraltar n’eût pas été pris si le comte de Toulouse, au lieu d’être retenu par l’incomplet équipement de ses vaisseaux, eût paru trois ou quatre semaines plus tôt sur les côtes d’Andalousie; Gibraltar eût pu être repris si, le lendemain du combat naval de Velez-Malaga (25 août), le prince, qui avait pour lui la faveur du vent et l’avantage de la première journée, n’eût été empêché d’achever sa victoire par le marquis d’O,

« mentor de la flotte comme l'appelle Saint-Simon, qui s’y opposa au nom du roi, avec un air dédaigneux et une froide, muette et suffisante opiniâtreté. » Le comte de Toulouse emporta de cette campagne l’estime de la marine française; mais il n’y eut plus désormais pour lui de commandement considérable à exercer; le mauvais vouloir du ministre et le mauvais état des financées concoururent à rendre les grands armements impossibles. L’Italie seule, dans cette funeste année, donna quelque sujet de consolation à Louis XIV. Vendôme commença par rejeter au delà de l’Adige les Autrichiens, affaiblis par l’absence d’Eugène; puis il se mit en mesure de faire repentir Victor- Amédéedesa défection. La Savoie, sauf Montmélian, fut envahie sans résistance; Suse, Vcrceil et Ivrée furent assiégées et prises (juillet à octobre); Verrue, poste avancé de Turin, fut emportée, après une défense opiniâtre qui se prolongea jusqu’au printemps de l’année suivante; le comté de Nice enfin, à l’exception de sa capitale, fut occupé par les Français.

L’éclat de la victoire de Hoclistedt avait été si grand, les résultats en avaient été si étendus, que les coalisés ne doutaient pas de tenir la France à leur merci dans la campagne qui allait s’ouvrir. Joseph I", aussi ambitieux que son père Léopold, à qui il venait de succéder (6 mai 1705). se croyait appelé à jouir, sinon de la ruine entière, au moins de l irrévocable abaissement de la maison de Bourbon. Nous avons assez dit les fautes de Louis XIV; disons maintenant comment, sous les coups de la fortune qui commence à l’accabler, il redevient le grand roi. Tandis qu’au-

tour de lui il n'y a que découragement et consternation, il se montre calme, fidèle à la régularité de ses habitudes, sans colère contre aucun des officiers que la voix publique dénonce à ses rigueurs. Il a repris, pour défendre le royaume, toute l’activité, tout l'élan que l’ardeur des conquêtes donnait à sa jeunesse. Ce fut à lui seul, ce fut à sa forte et unique volonté commandant partout l’obéissance, que la France dut, au printemps de 1705, de pouvoir rentrer en campagne, armée de toutes pièces contre ses ennemis. La cavalerie, détruite moins par le fer et le feu que par les épizooties, fut remontée comme par enchantement; la milice remplit les énormes vides faits dans les régiments d'infanterie; on trouva enfin de l’argent pour approvisionner tellement quellement les différentes armées. C’était par la Moselle que Marlborougb avait résolu d’entamer la France; une fois entré en Lorraine, il comptait sur le concours du duc et des populations hostiles aux Français pour s’ouvrir les plaines de la Champagne. Villars fut rappelé des Cévennes pour lui tenir tête, et il s’établit en avant de Thionville dans une si bonne position, qu'avec cinquantecinq mille hommes il attendait en pleine sécurité les quatre vingt mille réunis sous les ordres de son redoutable adversaire. Il y avait plusieurs jours qu’ils étaient en présence, quand Villars apprit que Marlborougb venait de décamper. Un trompette lui apporta une lettre ainsi conçue : « Rendez-moi la justice de croire que ma retraite est la faute du prince de Bade, et que je vous estime encore plus que je ne suis fâché contre lui. » Le général de l’empereur, en effet, avait

fait échouer le plan du général anglais par un retard qui ne fut peut-être pas involontaire. Marlborough, quelques semaines après, éprouva encore une fois la condition fâcheuse du capitaine dont l’épée est au service d’une coalition. Les Français étaient commandés en Belgique par Villeroy et par l’électeur de Bavière, à qui Louis XIV, pour le consoler de ses états perdus, avait donné le gouvernement des Pays- Bas. Les deux généraux, après avoir vu leurs lignes forcées par l’armée anglo-hollandaise, s’étaient hâtés de couvrir Bruxelles, en se retranchant dans une forte position, qui s’appuyait à la petite rivière d’Ysche et à la forêt de Soignies. Marlborough, dans la juste confiance qu’il avait en lui -même et au nombre supérieur de ses troupes, résolut de livrer une bataille dont la capitale des Pays-Bas serait le prix; mais les commissaires des États-Généraux, qui suivaient l’armée, convoquèrent un conseil de guerre, et y firent décider, contre l’avis du généralissime, de ne pas courir les sanglants hasards d’une victoire trop chèrement achetée (18 août). Il fallut que Marlborough courbât en frémissant la tête sous cette décision, qui lui enlevait une seconde occasion de vaincre, et réduisait à de minces résultais les grands projets qu’il avait formés pour cette campagne. Les efforts du prince de Bade sur la frontière du Rhin aboutirent à la conquête de Haguenau, succès de médiocre importance, si ce n’eût été pour l’ennemi le pied pris sur le territoire français. En Italie, la fortune fut meilleure; Vendôme eut le tort d’opposer au prince Eugène son frère le grand -prieur, qui ne lui resseni-

biait que par ses vices, et qui laissa les Autrichiens revenir en vainqueurs de l’Adige jusque sous Lodi, au bord de l’Adda. Mais ce tort fut promptement réparé : confiant à La Feuillade le soin de poursuivre en Piémont le siège commencé de Chivasso, Vendôme se porte hardiment en Lombardie, et rencontre à Cassano Eugène, dont l'habileté s’est jouée des mauvaises dispositions du grand-prieur. Ce ne fut pas la faute de cet indigne lieutenant, pour lequel il avait poussé trop loin ses complaisances fraternelles si, dans cette journée même, l’armée française ne fut point perdue : il ne fallut rien moins que toute l’énergie et l’élan de Vendôme, toute la confiance et l'amour qu’il inspirait au soldat, pour rétablir la bataille; en chargeant lui-même, à pied, l’épée au poing, à la tête de ses grenadiers, il resta maître du premier des deux ponts du canal de Crema, et réduisit Eugène à lui abandonner l’autre (16 août). L’entreprise du chef des impériaux était manquée. Quelque disputée qu’eut été l’action, Vendôme eut le droit de se dire vainqueur. Il conseilla alors au roi d’entamer sans retard le siège de Turin : le vieux Vauban offrait « de mettre son bâton de maréchal derrière la porte, » et d'aller terminer là, en simple ingénieur, sa glorieuse carrière. Chamillart prétendit que ni en hommes, ni en matériel, rien n’était prêt pour un si grand siège; on crut qu’il en voulait réserver l’honneur à son gendre, le duc de la Feuillade. Vendôme acheva la campagne en forçant les impériaux d aller hiverner dans le Trentin. Le duc de Berwick, pendant ce temps, prenait Nice et son château. Montmélian avait

également capitulé; il ne restait plus au duc de Savoie, de tous ses états, que Turin et quelques autres villes du Piémont.

Si les succès de cette campagne s’étaient balancés entre la France et la coalition, il n’en fut pas de même entre Philippe V et l’archiduc, son compétiteur. Tantque le prétendant, avec son allié le roi de Portugal, s’étaient efforcés d’entamer la fidélité castillane et de se faire jour à travers la frontière d’Estremadure, ils avaient échoué; il en fut autrement en Catalogne, où se perpétuait la vieille antipathie de Barcelone contre Madrid, et où la maison de Bourbon, d’amie qu elle était, était devenue une ennemie, depuis qu elle régnait sur les Castilles. Lord Peterborough, avec quelques vaisseaux de la flotte de l’amiral Sbowel, prit terre sur la côte du royaume de Valence, fit proclamer l’archiduc roi des Espagnes dans le château de Dénia, et le conduisit ensuite devant Barcelone (IG août). Les paysans catalans s’agitèrent aussitôt, mais sans beaucoup de résultat, et déjà l’on renonçait à l’espoir de prendre avec sept ou huit mille soldats une grande ville défendue par un brave chef et une garnison fidèle, lorsque l’aventureux Peterborough, avec autant d’audace que d’adresse, surprit le fort Montjuich, citadelle de Barcelone. Ce fut le signal d’un mouvement populaire dans la ville, et D. Francisco de Velasco, impuissant à le contenir, fut obligé de capituler (3 octobre). En peu de semaines, la Catalogne tout entière et le royaume de Valence eurent reconnu la souveraineté de l’archiduc.

Avec l'année 1706, commencent les grandes infortunes de Louis XIV. Deux fautes graves qu’il fit les provoquèrent; il continua sa confiance à Villeroy, et ne l’accorda qu’à demi à son neveu le duc d’Orléans. Du reste, même activité, même énergie pour renouve'er la lutte, et combler les vides qui s’étaient faits dans ses armées. Il était cruel d’arracher aux campagnes par le tirage de la milice le peu de bras qui leur restaient pour les cultiver; il ne l'était pas moins, comme on l’a très-bien dit1, « de fatiguer le crédit par des emprunts toujours plus onéreux, et d’augmenter ainsi chaque année la détresse nationale : » mais le salut du pays était à ce prix. Ce n’était plus l’ambitieux Lous XIV qui menaçait l’indépéndance de 1 Europe; c’était l’Europe conjurée qui ne voulait poser les armes qu 'après avoir humilié et mutilé la France. Les princes du sang et les premiers seigneurs de la cour s’associèrent à la pensée royale, et offrirent au monarque les fonds nécessaires pour lever et équiper trente-cinq bataillons. L’armée des Pays-Bas fut portée à quatre-vingt mille hommes : elle devait faire face à Marlborough1; Il n’y avait officier, ni même soldat qui ne désignât Villars pour ce grand commandement; Villars fut envoyé en Alsace contre le prince de Bade, et Villeroy resta, avec l’électeur de Bavière, chargé de protéger contre les Anglais et les Hollandais la frontière septentrionale du royaume. Marlborough avait fait retentir si haut les éclats de sa colère contre les commissaires des Etats Généraux,

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