II
champ, que ceux qui la formaient, qui, dans la lutte électorale, s'étaient appelés des « conservateurs », étaient en réalité des monarchistes. Aussi témoignait-elle, en toute circonstance, d'une véritable haine pour la République et les républicains. Dès le début, les discours et les incidents de séance révélaient de quelles passions ardentes elle était animée.
A l'ouverture de l'Assemblée, à Bordeaux, la foule des curieux avait salué les républicains marquants se rendant en séance, par des cris de Vive la République ! tandis qu'elle accueillait avec des murmures certains députés monarchistes. La majorité se montrait fort irritée. Le marquis de Franclieu réclamait la nomination immédiate de questeurs, chargés des soins de police ; des mesures militaires étaient prises aussitôt et l'Assemblée entourée de troupes. La vue et le nom du général Garibaldi mettaient, en toute circonstance, hors d'eux-mêmes les députés de la majorité. Le général avait été nommé député dans les deux départements de la Seine et de la Côted'Or et en Algérie. Par une lettre lue à l'ouverture de l'Assemblée, il déclarait renoncer à son mandat. A la fin de la séance, au moment de se retirer, il demande la parole. «Il est trop tard! lui crie-t-on, la séance est levée! vous n'avez pas le droit de parler! vous êtes démissionnaire! y> Il cherche inutilement à se faire entendre, on étouffe sa voix. Son attitude et sa parole n'ont rien de provocant, son seul aspect suffit à irriter la majorité. C'est contre l'ennemi du pape que, comme catholique, elle se soulève. Le 8 mars, la validation des pouvoirs conduisit à discuter l'éligibilité du général Garibaldi, un étranger. M. Victor Hugo parla de la reconnaissance due à un homme qui venait de combattre pour la France et qui, ditil, était le seul général resté dans la dernière guerre sans être vaincu. Cette assertion soulève au sein de la majorité une véritable tempête. Les cris et les invectives arrêtent court l'orateur. Indigné, M. Victor Hugo donne, séance tenante, sa démission et sort de l'Assemblée pour n'y
plus rentrer. L'examen des élections de Vaucluse, où la liste républicaine avait passé tout entière, devint une nouvelle occasion de débats passionnés. Le succès des républicains fut attribué au rétablissement de la candidature officielle pratiquée sous l'Empire. L'Assemblée ordonna une enquête et ajourna la validation des élus qui, sans attendre, se démirent pour se représenter aux électeurs.
En face des monarchistes, les républicains ne formaient qu'une minorité restreinte; mais, loin de compenser leur faiblesse par de l'habileté et du sang-froid, beaucoup s'abandonnaient aux emportements de la colère. Ils continuaient à être aveuglés par cette surexcitation qui les avait portés à vouloir indéfiniment poursuivre la guerre, et qui leur avait été si fatale aux élections, en leur aliénant les campagnes. Après avoir presque seuls parlé et voté contre la paix, maintenant qu'elle était conclue, aucuns persistaient à la déclarer honteuse ou bien prétendaient que l'Assemblée, n'ayant aucun droit de démembrer le territoire, avait, par le seul fait d'agir ainsi, mis fin à son mandat. Imitant les députés des territoires cédés à l'Allemagne, plusieurs donnaient leur démission et éclaircissaient ainsi les rangs déjà si faibles de leur parti. La plupart des élus de Paris témoignaient une haine violente aux hommes qui avaient formé le gouvernement de la Défense nationale et, dans l'opinion populaire, si mal conduit la défense. Leur passion débordait tellement que le péril que tous les républicains, et la République avec eux, couraient dans une Assemblée monarchique, ne pouvait les amener à se contenir. Ils remettaient euxmêmes à la majorité les armes d'attaque contre le gouvernement, qui, depuis le 4 septembre, avait personnifié la République. MM. Louis Rlanc, Victor Hugo, Edgar Quinet et quatorze autres députés de Paris déposaient, le 6 mars, une proposition pour que l'Assemblée fît une enquête sur les actes du gouvernement de la Défense nationale. Trois députés de Paris du parti de la Commune,
MM. Delescluze, Cournet et Razoua, plus violents, proposaient qu'on décrétât ses membres d'accusation.
L'Assemblée nationale se divisait donc en deux partis inégaux, mais semblablement passionnés et animés l'un contre l'autre d'incurables rancunes. M. Thiers, chargé de relever le pays avec le concours d'un tel corps politique, avait reconnu qu'il n'y réussirait qu'à l'aide des hommes modérés de toute opinion. C'est pourquoi il avait composé son ministère, une part avec des républicains pris au gouvernement de la Défense nationale, et l'autre avec des monarchistes, orléanistes et légitimistes, choisis dans la nouvelle majorité. Cela était insuffisant. Il fallait, pour tirer le pays de l'abîme, obtenir que les partis fissent trêve et que, réservant la question de gouvernement qui les divisait, ils se consacrassent à ces mesures de réorganisation et de relèvement national sur lesquelles, au nom du patriotisme, ils pouvaient tomber d'accord. Le jour même où il était nommé chef du pouvoir exécutif, en remerciant l'Assemblée de son vote, M. Thiers faisait donc appel à une trêve des partis : « Pacifier, réorganiser, relever le crédit, voilà la seule politique possible en ce moment. A celle-là tout homme honnête et éclairé, quoi qu'il pense sur la Monarchie ou la République, peut travailler utilement. Ah! sans doute, lorsque nous aurons rendu à notre pays les services pressants que je viens d'énumérer, quand nous aurons fermé ses plaies, ranimé ses forces, nous le rendrons à lui-même, et rétabli alors, ayant recouvré la liberté de ses esprits, il verra comment il veut vivre. Quand cette œuvre de réparation sera terminée, le temps de discuter les théories de gouvernement sera venu. Nous aurons retrouvé notre sang-froid, ayant opéré noire reconstitution sous le gouvernement de la République, nous pourrons prononcer, en connaissance de cause, sur nos destinées. »
M. Thiers, le 11 mars, reprenait le même sujet : «Permettez-moi de vous exposer, encore une fois, la politique que nous vous avons annoncée le jour où je vous ai pré-
sente les ministres, nnes collègues, pour qu'il n'y ait entre nous aucun malentendu. Spontanément, par un acte de sagesse, vous vous êtes dit : Nous ne serons pas constituants. Vous vous êtes dit qu'au lieu de constituer, vous vous borneriez à réorganiser. Et pourquoi? parce que, si vous vouliez exercer votre pouvoir constituant, vous vous diviseriez à l'instant même et que si, au contraire, vous ne voulez que réorganiser, vous serez tous d'accord. Pour réorganiser, vous n'avez rien à faire qui vous divise. Pour veiller à l'évacuation du pays, rétablir les services financiers, renouveler les corps électifs, rappeler vos prisonniers, recomposer l'armée, pour cette œuvre si pressante et si indispensable, il ne faut rien faire qui vous désunisse. Nous vivons unis, à la condition qu'il y ait beaucoup de questions réservées.
« Vous êtes divisés en deux grands partis : l'un croit que la France ne peut trouver le repos définitif que sous une monarchie constitutionnelle ; l'autre pense qu'avec le suffrage universel, le mouvement des esprits, il y a quelque chose qui entraîne les générations actuelles vers la forme républicaine. Vous êtes donc profondément divisés et cependant vous êtes unis en honnêtes gens, dans cette pensée de réorganiser le pays et de différer le jour où on je constituera. Quel est mon devoir à moi, que vous avez; accablé de votre confiance? C'est la loyauté envers lespartis, qui divisent la France et l'Assemblée. Ce que nous leur devons à tous, c'est de n'en tromper aucun, c'est de ne point préparer à votre insu une solution exclusive. Je dirai donc: monarchistes, républicains, non, vous ne serez; pas trompés, nous ne nous occuperons que de la réorganisation du pays.
« Qu'il me soit permis de dire aux hommes qui ont donné leur vie entière à la République : soyez justes envers les membres de cette Assemblée qui ne pensent pas comme vous. Sous quelle forme se fera la réorganisation? Sous celle de la République. Vous m'avez appelé chef du pouvoir exécutif de la République française. Dans tous les
i8 HISTOIRE DE FRANCE DE 1870 A 1873.
actes du gouvernement, le mot de République française se trouve répété. Cette réorganisation, si nous y réussissons, se fera donc sous la forme de la République et à son profit. Maintenant, messieurs, ne venez pas nous dire : Ne sacrifiez pas la République, ne la perdez pas. La République est dans vos mains, elle sera le prix de votre sagesse. Toutes les fois que vous vous emporterez, toutes les fois que malgré vous — je le sais — vous paraîtrez les confidents ou les complices des hommes de désordre, vous lui porterez le coup le plus funeste. Eh bien, lorsque le pays sera réorganisé, nous viendrons ici, fiers d'avoir pu contribuer à celte noble lâche, vous dire : Le pays! vous nous l'aviez confié sanglant, couvert de blessures, vivant à peine, nous vous le rendons un peu ranimé, c'est le moment de lui donner sa forme définitive, et, je vous en donne la parole d'un honnêle homme, aucune des questions qui aura été réservée, n'aura élé résolue par une infidélité de notre pari. »
Ce langage du patriotisme fut compris. Un accord tacite se fit, sous le nom de pacte de Bordeaux, pour remettre à des temps meilleurs le choix définitif du gouvernement. Et cependant, tant les passions étaient ardentes et les divisions profondes, il fallut, outre les circonstances, l'autorité irrésistible que M. Thiers exerçait alors, pour que les partis fissent le sacrifice d'ajourner leurs espérances. Il est vrai •que l'abnégation à montrer n'était point égale des deux parts. Les républicains, en minorité et qui eussent vu la question décidée contre eux, ne pouvaient qu'accroître leurs chances, en gagnant du temps. Les sacrifices à faire venaient donc des monarchistes, car, si tout délai était favorable à leurs adversaires, il leur était par là même •désavantageux. Mais ils ne se trouvaient point en mesure de relever le trône. Ils se divisaient toujours en deux grandes fractions rivales, légitimiste et orléaniste. D'ailleurs encore nouveaux et inexpérimentés, ils ne pouvaient rien entreprendre sans M. Thiers, qui, après avoir été à ieur tète aux élections, était leur chef au gouvernement.
L'appel à une trêve s'était produit pendant un débat, qui mettait une fois de plus aux prises républicains et monarchistes. Il s'agissait de désigner le lieu où siégeraient l'Assemblée et le gouvernement. On s'accordait à ne pas les laisser à Bordeaux, mais en même temps la majorité voulait les écarter de Paris. L'état de la ville, pénétrée depuis l'armistice de l'esprit de révolte, inspirait les plus vives alarmes ; se rendre, dans ces circonstances, au milieu d'un peuple ardemment républicain, causait une insurmontable répulsion aux monarchistes et aux catholiques de la majorité. La Commission appelée à choisir le nouveau siège du gouvernement désignait Fontainebleau, par l'organe de son rapporteur, M. Beulé. Les républicains combattirent ce projet. M. Louis Blanc exposa combien il serait cruel, après le siège que les Parisiens venaient de soutenir, de les priver du gouvernement; il parla des conséquences désastreuses que cette mesure pourrait entraîner, en irritant une population déjà surexcitée ; il dit que, précisément, parce que la ville était troublée, il fallait y aller combattre le désordre. Mais la détermination de l'Assemblée de siéger hors de Paris était immuable. M. Thiers proposa Versailles. Fontainebleau se prêtait mal à l'expédition des affaires, trop éloigné de Paris où devaient rester les ministères, la Banque, les tribunaux, le corps diplomatique. Ces raisons parurent décisives et Versailles fut choisi comme siège de l'Assemblée et du gouvernement. La ville était encore occupée par les Allemands, qui ne devaient l'évacuer que le 19 mars ; il fallait en outre certains délais pour préparer le palais de Louis XIV à recevoir les députés. L'Assemblée nationale s'ajourna donc le 11 mars, après être convenue de se réunir à Versailles le 20.