‹ Histoire de France de 1870 à 1873 (volume 2)Chapitre 3 sur 102 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L*armistice, en terminant le service de la garde nationale, était venu jeter brusquement les Parisiens dans rinaclion. Pendant le siège, l'activité militaire avait tenu lieu du travail interrompu. Les notions de tactique et de théorie que les officiers et sous-officiers avaient dû apprendre, les longues heures consacrées à l'exercice, la garde sur les remparts, avec les marches pour s'y rendre et en revenir, l'envoi des mobilisés aux avantpostes avaient donné à tous une occupation qui manquait maintenant. Jusqu'à la signature des préliminaires de paix, on se trouva prisonnier de l'ennemi, qui ne permettait de sortir qu'avec des laissez-passer et de ne correspondre que par lettres ouvertes; puis, les préliminaires signés, les troupes allemandes continuèrent à occuper Saint- Denis et les forts de la rive droite. Le retour à la vie normale, dans ces conditions, était impossible. La ville avait épuisé ses vivres et ses matières premières; pour se remettre au travail, il fallait donc se ravitailler. La réunion et le transport des immenses approvisionnements requis ne pouvaient qu'être très lents. On dut avant tout réparer les chemins de fer; après ils s'encombrèrent et ne purent suffire aux besoins. Tout empêchait de la sorte la population de reprendre ses anciennes habitudes, aussi vivait-elle dans un désœuvrement absolu. On ne découvrait en ville aucune apparence d'affaires ou d'industrie. Faute

d'acheteurs les boutiques restaient fermées. Les habitants, revêtus du sombre uniforme de la garde nationale, passaient leur temps dehors, à flâner. Ils stationnaient sur les places, sur les boulevards, aux carrefours. Le plus léger incident, le moindre discoureur suffisaient à ramasser la foule et à causer des attroupements.

Des fractions considérables de la population, qui d'ordinaire vivent à l'aise, par suite de leurs salaires ou de leurs gains élevés, demeuraient en détresse. Les hommes valides ne touchaient, pour se suffire, que la solde de 1 fr.50 allouée à la garde nationale, que l'on continuait à payer. Le manque de vivres et de chauffage et les angoisses morales avaient rendu malades toutes les personnes délicates et plus ou moins épuisé les autres, la mortalité restait donc énorme ; le siège et ses suites devaient coûter la vie à près de 50000 Parisiens ^ Pour remédier à l'insuffisance de nourriture et combattre la fatigue des marches au grand air et des nuits passées sur les remparts, les gardes nationaux s'étaient mis à boire. L'approvisionnement des vins et spiritueux, alors que tous les autres se consommaient, s'était trouvé inépuisable. Un vice naturellement étranger au Français, l'ivrognerie, avait pu ainsi se développer dans d'énormes proportions. Vers la fin du siège on avait vu des bataillons entiers de la garde nationale marcher dans un état plus ou moins complet d'ébriété. A la paix on continua à boire, pour se remonter physiquement, aussi par habitude et par oisiveté.

La population de Paris, soumise à de si grandes souffrances, traversait en même temps la plus grave des crises morales. Le sentiment de la lutte à poursuivre, de la victoire à obtenir coûte que coûte avait été une passion maîtresse, qui avait enflammé les âmes, empêché de ressentir la misère, atténué les haines, contenu les soupçons. A présent qu'on était vaincu et prisonnier de l'ennemi,

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