Lissagaray, Histoire de la Commune, p
rentre dans Paris. Le fort resta de la sorte sans défenseurs. 11 ne fut réoccupé qu'à six heures du soir parles généraux Cluseret et La Gécilia, à la tète de quelques compagnies. Le lendemain seulement une nouvelle et plus nombreuse garnison*y fut placée.
L'incident si imprévu du fort d'fssy porta l'effroi parmi les hommes de la Commune. Un de ces forts, où ils avaient cru se maintenir à jamais, eût été perdu sans retour, si les Versaillais, s'apercevant de l'abandon, fussent venus l'occuper! Ainsi la confiance inspirée par les fortifications de Paris s'évanouissait, il fallait envisager comme possible une chute prochaine. Selon l'habitude, en cas de revers, on s'était tout de suite déclaré trahi. Les soupçons s'arrêtèrent sur le général Cluseret, que la commission executive se hât-a d'emprisonner.
L'évacuation du fort d'Issy, par les craintes qu'elle inspirait, devait amener la Commune à essayer des réformes et particulièrement à modifier l'organisation des pouvoirs, en créant un Comité de salut public.
Les membres de la Commune vivaient hantés de la peur d'une dictature et des trahisons; ils se partageaient en groupes autrefois ennemis ou se rangeaient derrière des chefs ombrageux, qui n'eussent point toléré que la direction supérieure échût à un rival. Les socialistes, pour leur part, combattaient toute iniliative gouvernementale et tout pouvoir concentré. Selon eux, le peuple devait demeurer à l'avenir la source de toute impulsion; ses mandataires, au gouvernement, n'auraient pius qu'à exécuter avec scrupule ses volontés. Par ces divers motifs, la Commune s'était soigneusement gardée de remettre le pouvoir exécutif à une seule main ou de se donner un président permanent. Tous les pouvoirs reposaient dans le Conseil formé par les élus du 26 mars et du 16 avril. .C'était là la Commune tenant ses séances à l'Hôtel de Ville. Chaque jour un président et un assesseur nouveaux s'asseyaient au bureau; aussi n'y a-t-il aucune suite dans le travail, aucun ordre dans les débats; les discussions s'éter-
nisent, s'arrêtent, reprennent au hasard lorsque, comme il arrive, c'est un membre inexpérimenté ou sans ascendant qui préside.
Pour l'exercice du gouvernement, les membres de la Commune s'étaient répartis, au début, en Commissions dites des relations extérieures, de la guerre, des finances, de la sûreté générale, de la justice, de l'enseignement, du travail et de l'échange. Ces Commissions avaient été en p.irtie doublées par des délégués. Cherchant à imprimer de l'unité au gouvernem.ent, la Commune avait formé une Commission dite executive. Mais comment définir le partage à efTecluer, dans chaque cas, entre cette Commission et celles de qui les affaires, par leur nature, relevaient plus spécialement? La Commission executive ne pouvait d'ailleurs rem|)ort8r sur les autres, puisque, ensemble, elles étaient formées de membres de la Commune égaux en droits; aussi élaient-ce des conflits perpétuels et un arrêt de tous les services. Les inconvénients de ce système frappaient tellement que, le 20 avril, la Commune modifia l'organisation des pouvoirs. Elle nomma un délégué à chaque service, pour exercer en réalité des fonctions ministérielles :
Cluserel, puis Rossel et Delescluze, à la guerre ;
Jourde, aux finances;
Viard, aux subsistances;
Paschal Grousset, aux relations extérieures;
Vaillant, à l'enseignement;
Protot, à la justice;
Raoul Rigault, puis Ferré, à la sûreté générale ;
Frankel, au travail et à l'échange ;
Andrieu, aux services publics.
La Commission executive fut dissoute et les délégués, réunis en Conseil, durent tenir lieu de pouvoir exécutif. Cependant les autres Commissions primitivement nommées subsistèrent, de telle sorte que la difficulté de partager les attributions fut aussi grande que jamais. La Commune cherchant à préciser le rôle complexe des délégués à son
égard et à celui des Commissions, arrêta : 1'' les Commissions se garderont d'entraver les délégués, elles contrôleront simplement leurs actes et en référeront à la Commune; 2° chaque jour les délégués rendront compte à la Commune, en comité secret, des mesures arrêtées ou discutées par eux, et elle statuera. Mais aucun règlement ne pouvait faire fonctionner un mécanisme où des Commissions permanentes s'interposaient entre les délégués et le corps souverain, et où le pouvoir exécutif était détenu par neuf personnes égales en droits, sans président pour les diriger. Aussi le désordre et les conflits inhérents à la première organisation se retrouvèrent-ils avec la nouvelle^ Dans la pensée de créer enfin un pouvoir concentré, le citoyen Miot introduisait à la Commune, le 28 avril, la proposition suivante :
« Vu la gravité des circonstances et la nécessité de prendre les mesures les plus radicales, les plus énergiques,
« La Commune décrète :
« Article premier. — Un Comité de salut public sera immédiatement organisé.
« Art. 2. — Il sera composé de cinq membres nommés par la Commune au scrutin individuel.
« Art. 3. — Les pouvoirs les plus étendus sur toutes les Commissions sont donnés à ce Comité, qui ne sera responsable qu'envers la Commune. »
Ce projet de décret avait suscité de vifs débats encore pendants, lorsque survint l'évacuation du fort d'Issy. On comprit si bien alors que l'anarchie régnante menait à une ruine certaine, que la Commune, dans l'espoir de l'éviter, adoptait, sans plus de retard, la proposition Miot. Arnaud, Léo Meillet, Ranvier, Félix Pyat, Gérardin furent