D' Sueur, La mortalité à Paris pendant le siège, p
elle manquait et tous les germes de discordes laissés libres allaient se développer. Machiavel a remarqué que presque tous les grands sièges se terminent par des séditions. Sans doute qu'il se passe alors dans le domaine moral quelque chose d'analogue à ce qui s'observe dans le monde physique. Si une force mise en jeu est subitement comprimée, comme elle ne peut s'annihiler, elle se transforme en vibrations moléculaires, tendant à disjoindre les parties. De même, pendant les sièges, l'acharnement de la défense suscite une surabondance de force nerveuse qui, lorsque son objet primitif, la résistance à l'ennemi, vient à manquer, se divise entre les factions et se dépense en luttes intestines.
Les élections fournirent un premier symptôme du changement produit par la reddition. Le département de la Seine envoyait quarante-quatre députés à l'Assemblée nationale. Sauf MM. Jules Favre, Gambetta et Dorian, aucun des membres ou des ministres du gouvernement de la Défense nationale ne fut élu. En exceptant MM. Thiers, Léon Say, les amiraux Saisset, Pothuau, le général Frébault, l'ingénieur Sauvage et quelques maires, les députés nommés appartenaient aux fractions les plus ardentes du parti républicain. En tête venaient M. Louis Blanc avec 216000 voix, Victor Hugo avec 213000, déjà d'une autre couleur que les membres du gouvernement de la Défense nationale; puis des hommes encore plus accentués, Garibaldi, Ledru-Rollin, Rochefort; enfin les chefs mêmes du parti de la Commune, Delescluze, Félix Pyat, Minière, Gambon,Malon, Cournet. Ainsi pendant le siège, tant que l'espérance était demeurée, la population avait pu, à certaines crises, délaisser le gouvernement de la Défense nationale, mais pour lui revenir bientôt. Maintenant, après la capitulation, elle n'élisait plus que des hommes qui l'eussent attaqué. C'est qu'il n'y avait pas un I^arisien qui ne l'accusât de la défaite. A l'heure des responsabilités à se partager, tout le monde se déchargeait sur ses membres, qui tombaient dans le dernier discrédit.
Ils n'étaient plus que des « capitulards », des ineptes, des lâches, à balayer du pouvoir. Et à leur place on élisait leurs ennemis, auxquels on faisait une sorte d'amende honorable. N'avaient-ils pas en effet, ceux-là, averti sans relâche le peuple de la défaite qu'on lui ménageait? Ah! si, disait-on, au lieu de les repousser, on les eût acceptés le 31 octobre, le siège eût pu avoir une tout autre issue. Ils eussent certes pris des mesures violentes, mais, dans les catastrophes traversées, on voyait bien maintenant que ce n'est qu'ainsi qu'on eût pu être sauvé. Les hommes du parti extrême voulaient d'ailleurs poursuivre la guerre à outrance, même après la chute de Paris, et on les choisissait encore à cause de cela. Dans l'exaltation du moment, nul ne s'inquiétait du sort réservé à Paris, pris par les Allemands et sous leur canon, si la guerre devait continuer. Les Parisiens, les yeux fixés sur l'Alsace-Lorraine, plutôt que de consentir au démembrement, étaient résignés à tout subir. Ils manquaient de renseignements qui leur permissent de décider s'il était possible ou non de reprendre la guerre en province. Ils voulaient croire qu'on le pouvait, et ils se plaisaient à transformer les levées d'hommes, faites par M. Gambetta, en troupes solides, capables de vaincre.
Le dépouillement du scrutin fut à Paris des plus laborieux, tant il y avait de noms inscrits sur les listes. Le résultat de l'élection ne fut donc connu qu'au bout de quelques jours. Par suite, au moment où Paris apprenait que ses élus étaient d'ardents républicains, il découvrait, avec stupeur et colère, que les provinciaux choisissaient au contraire des monarchistes, résolus à la paix. Paris et les départements avaient pendant quatre mois vécu séparés. Ils ne s'accordaient plus que sur le point de repousser le gouvernement de la Défense nationale ; mais les Parisiens écartaient le général Trochu et ses collègues, comme trop faibles et pour avoir capitulé, tandis que les provinciaux rejetaient M. Gambetta et les siens, comme trop violents et parce qu'ils voulaient continuer la guerre. Les hommes
du 4 Septembre avaient donc formé un véritable gouvernement de transaction. A leur chute, Paris et la province s'en allaient chacun sur une pente fatale aux extrêmes: l'un s'abandonnait aux républicains révolutionnaires, l'autre aux monarchistes. Or c'étaient là deux sortes d'hommes qui, par leur notion dissemblable du droit et de la souveraineté, par l'abîme qu'un siècle de luttes a mis entre elles, ne pouvaient être conciliées sur le même sol.
Après qu'ils eurent perdu leur dernière illusion, celle de voir la France reprendre la guerre pour chasser l'ennemi, les Parisiens s'aigrirent au spectacle de leur défaite et trouvèrent amères les souffrances supportées. De toutes parts maintenant éclatent les plaintes et les regrets. C'était bien la peine de s'être imposé de si durs sacrifices! Qu'en retirait-on et la France avec soi? Lorsque l'Assemblée nationale se réunit à Bordeaux, ils ressentirent une nouvelle angoisse, la République leur sembla perdue. L'Assemblée, d'accord avec M. Thiers, allait, croyaientils, rétablir la Monarchie. M. Thiers passait alors à Paris pour un orléaniste ; aux élections de 1869, un grand nombre de républicains avaient combattu sa candidature et fort peu de gens le supposaient réellement dévoué à la République. Celle-ci avait depuis le 4 septembre dédommagé des revers et des souffrances. Si on finissait par être vaincu, au moins on resterait libre, et, si Paris ne parvenait à chasser l'ennemi, ses efforts, comme ville de la Révolution, auraient toujours réussi à détruire la Monarchie. Voilà qu'elle-même cette suprême consolation s'évanouissait! La coupe d'amertume débordait et l'on ne pouvait se résigner, après avoir tant souffert, à se laisser encore enlever la République.
Aussi longtemps que la garde nationale, qui était le peuple armé, conserverait ses armes, Paris pouvait rester la place forte de la Révolution. Les partis républicains extrêmes cherchent donc à s'emparer tout à fait de la garde nationale, pour être maîtres de Paris et de la République.
Pendant le siège, les révolutionnaires, les jacobins, les socialistes s'étaient de mieux en mieux organisés; chaque échec leur avait servi de leçon. Rassemblés par le même mot d'ordre, la Commune, leurs principaux organes de domination étaient le Comité des vingt arrondissements constitué dans les réunions publiques, la Fédération des Chambres syndicales et l'Association internationale des travailleurs. Cette dernière, à la fin de l'Empire, était devenue une société à moitié secrète, poursuivant le triomphe du socialisme, acquise maintenant presque tout entière à la Commune. Ses chefs se réunissaient dans une salle de la rue de la Corderie, où siégeaient également la Fédération des Chambres syndicales et le Comité des vingt arrondissements*. Le parti delà Commune sentit le besoin, à côté de ces associations, d'en créer une nouvelle qui s'appliquât spécialement à la garde nationale pour en assurer la direction. La tendance chez les gardes nationaux de s'unir, en se faisant représenter par des délégués, était du reste ancienne et, dès le 10 décembre, le gouvernement avait dû dissoudre les comités qui, dans certains bataillons, empiétaient sur le commandement régulier^. A la fin de janvier, des candidats à la députation amenaient une grande réunion de gardes nationaux au Cirque. On y arrêtait une liste de candidats, en chargeant le bureau de ménager une nouvelle réunion. Entre temps les élections avaient lieu, mais on craignait maintenant de voir restaurer la Monarchie et l'idée venait de fédérer les bataillons de la garde nationale pour défendre la République. Aussi la réunion décidée au Cirque se tenait-elle au Wauxhall le 15 février. Un grand nombre de gardes nationaux, plus ou moins régulièrement délégués, y assistèrent. Un comité provisoire soumit à l'Assemblée un projet de statuts d'une Fédération de la garde nationale. Une troisième réunion encore mieux préparée eut lieu au Wauxhall le 24 fé-