‹ Histoire de France de 1870 à 1873 (volume 2)Chapitre 35 sur 102 · Tridon, Les Hébertisles · texte numérisé non relu

Tridon, Les Hébertisles

LE GOUVERNEMENT DE LA COMMUNE. 9i

Après les hommes de la tradition jacobine et les blanquistes, la majorité de la Commune comprenait surtout des orateurs de hasard, élus pour avoir discouru dans les réunions publiques à la fin de l'Empire ou les clubs tenus pendant le siège. Véritables démagogues, ils ne s'étaient signalés que par leur voix sonore et leur persistance à ilatter les passions et les préjugés d'auditeurs aigris ou affolés par les événements.

Les adhérents occupant en sous-ordre les postes secondaires ressemblaient naturellement aux membres de la Commune, et, pénétrés des mêmes passions et des mêmes vues, eussent pu être répartis entre les mêmes groupes. Cependant on voyait s'étendre au milieu d'eux certaines taches qui ne faisaient que poindre chez les chefs. Si, en effet, au sein de la Commune, on rencontre déjà quelques hommes véreux, à mesure qu'on descendait parmi les serviteurs et les appuis du nouveau gouvernement, la proportion devenait de plus en plus forte de ces fruits-secs, ayant manqué toutes les carrières et de ces déclassés sans position avouable. Pris dans l'ensemble, les membres de la Commune et leurs adhérents n'ont ni science, ni lumières. Ce sont des hommes amenés, par des circon« stances tragiques inattendues, à des fonctions auxquelles ils sont impropres. Ce sont surtout des hommes d'opinions extrêmes, aux idées exclusives et étroites. Il s'était produit, à l'occasion de la lutte implacable dirigée pendant des années contre l'Empire, cet afflux de haines, cette soif de changement qui accompagnent les grandes crises politiques et les profondes transformations d'opinion. Les républicains avaient sans cesse grandi le champ de leurs attaques, jaloux de se dépasser les uns les autres; les moins capables de se modérer avaient enfin atteint, avec la Commune, ces dernières limites de l'exagération révolutionnaire, où l'esprit de secle, la fixité des haines préparent à toutes les intolérances et à tous les crimes.

Cependant les hommes de la Commune ne savaient point animer d'un souffle propre les passions dont ils étaient

pénétrés. Ni leurs actes, ni leurs discours n'ont de physionomie originale. Leur pensée est, en effet, si bien dominée par des souvenirs, leur esprit est si plein de formules fixes qu'ils ne peuvent qu'imiter les révolutionnaires leurs devanciers. C'est que l'accès révolutionnaire qui les enfiévrait était un dernier jet de cette éruption qui, en 1793, s'était produite avec l'irrésistible spontanéité d'une force volcanique, qui depuis, à chaque retour, s'était laissé voir plus faible, et qui maintenant révélait son épuisement, par la simple répétition des effets du passé. Les membi'es de la Commune soucieux d'éviter les trop grandes violences appartenaient à la minorité. Là se trouvent également les hommes doués de talent ou qui montrent des aptitudes administratives. Ce n'était pas seulement leur modération relative qui distinguait ceux de la minorité, mais encore leurs idées. 11 est vrai qu'elles étaient de tel ordre qu'elles les classaient eux aussi dans les extrêmes, et ne pouvant, à ce titre, réussir qu'à l'aide de coups de force, avaient-ils concouru, avec autant d'ardeur que ceux qui devaient former plus tard la majorité, au soulèvement du 18 mars. Cependant, une fois la révolution consommée, leurs vues particulières sur les réformes sociales à inaugurer devaient les séparer de leurs anciens alliés. Les purs révolutionnaires de la majorité n'avaient qu'un programme négatif. Le spectre de la Monarchie et de Tancienne société les hantait d'une manière exclusive, et, pour' empêcher le retour qu'ils craignaient, d'un régime odieux, ils cherchaient, par tous les moyens, à extirper brusquement les institutions, les lois et les croyances qui, au sein du monde moderne, tiennent encore du passé. Quant aux socialistes de la minorité, ils se disaient avant tout novateurs; ils prétendaient, une fois au pouvoir, transformer l'ordre économique et, en changeant les conditions du travail et de l'échange, inaugurer une ère inconnue de justice et de bien-être. Les socialistes obéissaient à d'autres habitudes d'esprit que leurs collègues les jacobins, aussi bien ils

avaient des maîtres dans le passé et des précurseurs intellectuels qui leur étaient propres.

C'est avec Saint-Simon, au commencement de ce siècle, que se développent les études humanitaires et la recherche d'un ordre social nouveau, dont l'ensemble a pris le nom de socialisme. Les premiers inventeurs, Saint-Simon, Fourrier, Cabet, sont aussi les plus hardis; ils ne se proposent rien moins, dans la solitude du cabinet, que de changer entièrement l'existence du genre humain. Ils disent aux hommes que, en adoptant les régies de vie qu'ils ont trouvées, ils entreraient soudain dans des voies inconnues de bonheur et de prospérité. Avec une seconde génération, les systèmes perdent de leur ampleur; ils tendent à se restreindre, à se spécialiser pour se rendre applicables et ceux qui les propagent se mêlent à la politique active. Tels, en 1848, les Proudhon et les Louis Blanc.

Le socialisme s'est donc précisé et surtout restreint. Revenu de la visée de refondre l'humanité tout entière, partons ses côtés, il se borne désormais à vouloir transformer l'ordre économique. Ce sont les rapports du capital etdu travail, les questions de crédit et d'échange, l'assiette de la propriété qui l'occupent. Et les changements qu'il médite devront s'opérer dans l'intérêt d'une classe qui monopolise son attention, celle des ouvriers salariés: selon ^onmot, « (les travailleurs ». Comme doctrine, le socialisme prétend que l'ordre économique actuel est vicieux et mal établi. Le régime de la propriété individuelle est injuste et on doit lui substituer celui de la possession collective ou commune du sol. Le travail est pressuré, on l'affranchira par l'usage gratuit du capital. La classe « des travailleurs » a été jusqu'à ce jour absolument spoliée; son sort est identique à celui du prolétariat dans l'antiquité. Les transformations à opérer doivent donc, comme œuvre de justice, lui profiter, en l'élevant à son tour à l'indépendance économique et à la prépondérance politique.

La compression due au rétablissement de l'Empire rendit les socialistes silencieux. A cette époque, le socia-

lisme avait atteint son apogée, en tant que créateur de systèmes et de théories, car il ne connaîtra plus, du moins en France, d'écrivains puissants, de fondateurs d'écoles, tels que ceux qui l'avaient porté et enfanté. A la fin de l'Empire il refleurit cependant, en même temps que reprend la vie politique ; mais ses propagateurs ne seront plus du même ordre que les anciens. Ce sont maintenant les ouvriers, « les travailleurs », les hommes appelés à profiter directement des changements entrevus, qui se mettent à l'œuvre pour les réaliser. Des ouvriers socialistes de France et des autres nations du continent européen, désireux d'organiser leur propagande, se réunirent à Londres en septembre 1864, dans Saint-Martin's Hall, avec des ouvriers anglaise Là, tous ensemble, ils jetèrent les bases de l'Association internationale des travailleurs, puis firent appel aux ouvriers du monde entier. Les déclarant solidaires, sans acception de nationalité, ils les invitaient à entrer dans la nouvelle association, pour étudier ces réformes qui soustrairaient enfin le travail au joug du capital. Les sections de l' Internationale établies en France firent sur-le-champ œuvre de prosélytisme. Dans leurs manifestes, elles répudiaient les procédés exclusivement révolutionnaires de la tradition jacobine et, comme socialistes, déclaraient vouloir avant tout s'occuper de réformes économiques. D'où l'hostilité que les jacobins et les blanquistes devaient plus tard témoigner aux membres de l'Internationale, au sein de la Commune^.

L'Association internationale des travailleurs attira bientôt l'attention de l'Europe. Ses fondateurs se réunirent en congrès, pour élucider les questions sociales : à Genève en 1866, à Lausanne en 1867, à Bruxelles en 1868, à Baie en 1869. En France, elle avait promptement excité les alarmes du gouvernement impérial; aussi les principaux membres des sections françaises traduits, à trois

1. E. Fnhourg, L'Association internationale des travailleurs, Tp. H.

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