lo\a\n, Enquête parlementaire, p
reprises, devant les tribunaux, étaient-ils chaque fois condamnés.
Dans les congrès tenus par l'Internationale des divergences s'étaient manifestées, qui amenaient des luttes ardentes et un déchirement. Les membres s'étaient divisés, sur la question fondamentale de la propriété, en mutuellistes et en collectivistes. Les mutuellistes admettaient la propriété individuelle ; ils la laissaient à la base de l'ordre économique, sauf les règles à lui imposer; tandis que les collectivistes prétendaient lui substituer la possession en commun du sol et des instruments de travail. Puis le dissentiment s'était étendu à la conduite politique. Les modérés, la plupart mutuellistes, avaient cherché à conserver à l'association son caractère de société d'étude, poursuivant l'élévation des travailleurs par les moyens pacifiques; les plus ardents, presque tous collectivistes, avaient, au contraire, voulu en faire une arme de combat qui servît d'abord à renverser l'Empire, puis à établir un gouvernement dévoué à leurs idées. Ces derniers l'avaient emporté et l'Internationale finit par se mêler pleinement aux attaques des révolutionnaires contre l'Empire. Après le 4 septembre, pendant le siège de Paris, elle faisait cause commune avec les pires ennemis du gouvernement de la Défense nationale. Elle s'était donc associée, de la manière la plus active, aux efforts ayant valu l'insurrection du 18 mars, aussi ses membres saluaient-ils avec enthousiasme l'inauguration de la Commune.
Cependant, les socialistes se virent déçus aux élections du 26 mars. Ils restaient en minorité dans le nouveau gouvernement, et ils s'aperçurent bientôt que les jacobins et les blanquistes, qui allaient être les plus nombreux, ne leur feraient qu'une part restreinte. Lorsque la Commune se divisa en Commissions, la majorité, après s'être réservé la prépondérance dans celles qui assuraient l'usage de la force, laissa toutefois les socialistes se grouper dans la Commission des finances et dans celle du travail et de l'échange, les deux qu'il leur importât surtout
d'occuper. lourde, comme délégué, présidant la Commission des finances, se trouva bientôt jouir d'un pouvoir tel que n'en possédait aucun autre membre de la minorité. Il montrait de réelles aptitudes, et, quoique les violents dénonçassent son modérantisme, la majorité le maintenait en fonctions; l'ignorance de ses propres membres, en fait de finances, le lui rendait indispensable.
La Commission du travail et de l'échange avait été créée, sur la demande expresse des socialistes, pour résoudre les questions sociales. Comme les jacobins et les bianquistes ne désiraient nullement intervenir dans l'examen des systèmes propres aux socialistes, ils avaient laissé ceux-ci occuper seuls la Commission réclamée. Les socialistes de la Commune étaient de deux sortes. Les uns étaient des « bourgeois », la plupart hommes de lettres, qui, sauf exception, ne prétendaient point avoir approfondi les réformes sociales et se bornaient, en toute circonstance, à les déclarer nécessaires; les autres, au contraire, étaient des ouvriers, des « travailleurs » au sens du socialisme, et presque tous ceux-là, entrés d'abord dans l'Internationale, avaient pris une part active à ses travaux. Or c'étaient précisément les socialistes de cette dernière catégorie, les plus aptes à formuler les réformes intéressant les classes ouvrières, qui composaient en entier la Commission du travail et de l'échange.
Les ouvriers socialistes figuraient, du reste, avec avantage au sein de la Commune. Alors que tant de membres, véritable déchet, n'y siègent que pour avoir manqué de se faire une place ailleurs, eux s'y trouvent, au contraire, comme un choix. Ce sont des hommes qui, obligés au travail manuel, ont cherché à s'instruire et qu'une supériorité de culture ou d'intelligence a recommandés aux électeurs de leur condition. Ils sont, en outre, parfaitement sincères, car ils ne se donnent pas pour des inventeurs. Ce ne sont que des disciples. Leur entourage croit depuis longtemps à la possibilité de renouveler l'humanité, et il n'est point surprenant qu'ils se soient persuadé que le
sort (le leur classe dans le monde pût être métamorphosé au gré du législateur. La Commune, en mettant les ouvriers socialistes à même de formuler leur programme économique et leur plan de transformation sociale, permet donc de suivre une expérience d'un haut intérêt. On va voir ce que valent, à l'application, ces systèmes préconisés depuis si longtemps par le socialisme.
La Commune , après trois semaines d'existence , ne s'était encore occupée d'aucune réforme. Enfin, le 16 avril, sur la proposition d'Avrial, à la fois membre de la Commission du travail et de l'échange et de l'Internationale, elle rendait un premier décret prétendant au caractère social. Il s'agissait d'une enquête sur les ateliers abandonnés.
(( La Commune de Paris, considérant qu'une quantité d'ateliers ont été abandonnés par ceux qui les dirigeaient, afin d'échapper aux obligations civiques et sans tenir compte des intérêts des travailleurs;
(( Considérant que, par suite de ce lâche abandon, de nombreux travaux essentiels à la vie communale se trouvent interrompus, l'existence des travailleurs compromise,
« Décrète :
(( Les Chambres syndicales sont convoquées à l'effet d'instituer une Commission d'enquête ayant pour but :
« 1° De dresser une statistique des ateliers abandonnés, ainsi qu'un inventaire exact de l'état dans lequel ils se trouvent et des instruments de travail qu'ils renferment ;
« 2" De présenter un rapport établissant les conditions pratiques de la prompte mise en exploitation de ces ateliers, non plus par les déserteurs qui les ont abandonnés, mais par Tassociation coopérative des travailleurs qui y étaient employés ;
« 3° D'élaborer un projet de constitution de ces Sociétés coopératives d'ouvriers;
« 4° De constituer un jury arbitral qui devra statuer,
au retour desdits patrons, sur les conditions de la cession définitive des ateliers aux Sociétés ouvrières, et sur la quotité de l'indemnité qu'auront à payer les Sociétés aux patrons.
(( Cette Commission d'enquête devra adresser son rapport à la Commission communale du travail et de l'échange, qui sera tenue de présenter à la Commune, dans le plus bref délai, le projet de décret donnant satisfaction aux intérêts de la Commune et des travailleurs. »
Ce décret fut négligé, aucune enquête n'eut lieu.
Le 20 avril, la Commission executive rendait un autre décret, celui-ci destiné à être appliqué, qui devait enfin réaliser une de ces réformes auxquelles les socialistes attribuaient le caractère social.
« Sur les justes demandes de toute la corporation des ouvriers boulangers, la Commission arrête :
« Article premier. — Le travail de nuit est supprimé.
(( Art. 2. — Les placeurs institués par l'ex-police impériale sont supprimés. Cette fonction est remplacée par un registre placé dans chaque mairie pour l'inscription des ouvriers boulangers. Un registre central sera établi au ministère du commerce. »
Le 27 avril, la Commission executive prenait un arrêté, ayant pour les socialistes le caractère social, cette fois sur la demande de la Commission du travail et de l'échange :
« La Commission executive,
« Considérant que certaines administrations ont mis en usage le système des amendes ou des retenues sur les appointements et sur les salaires;
« Que ces amendes sont infligées souvent sous le plus futile prétexte, et constituent une perte réelle pour l'employé et l'ouvrier;
« Qu'en droit, rien n'autorise ces prélèvements arbitraires et vexatoires;
« Qu'en fait les amendes déguisent une diminution de salaire et profitent aux intérêts de ceux qui les imposent;
« Qu'aucune justice régulière ne préside à ces sortes de punitions, aussi immorales au fond que dans les formes;
(( Sur la proposition de la Commission du travail, de l'industrie el de l'échange,
« Arrête :
« Article premier. — Aucune administration privée ou publique ne pourra imposer des amendes ou des retenues aux employés, aux ouvriers, dont les appointements convenus d'avance doivent être intégralement soldés.
(( Art. 2. — Toute infraction à ces dispositions sera déférée aux tribunaux.
(( Art, 3. — Toutes les amendes et retenues infligées depuis le 18 mars, sous prétexte de punition, devront être restituées aux ayants droit, dans un délai de quinze jours, à partir de la promulgation du présent décret. »
Le décret interdisant les retenues sur les salaires des ouvriers et employés se rapportait à un objet tellement simple, qu'il ne provoquait aucune résistance, au moins apparente. Celui qui supprimait le travail de nuit des boulangers venait, au contraire, modifier l'exercice d'une grande industrie ; il lésait une foule d'intérêts, changeait les habitudes des consommateurs, en les privant de leur pain aux heures accoutumées; aussi soulevait-il de nombreuses réclamations et un débat s'engageait-il, à son sujet, au sein de la Commune. Les socialistes, surtout ceux de la Commission du travail et de l'échange, le trouvaient incomplet; ils se plaignaient qu'on l'eût rendu à la hâte, en dehors d'eux, sans consulter suffisamment les intéressés, patrons et ouvriers. Theiz, tout en réprouvant le travail de nuit, déclarait que la Commune n'avait point à réglementer la
boulangerie, comme on le proposait. Malgré tout, les socialistes concluaient à ce que l'abolition du travail de nuit fût sanctionnée par la Commune. Le président de la Commission du travail et de l'échange, Franckel, était leur interprète, lorsque, après avoir critiqué le décret fort durement, il en réclamait cependant le maintien, parce que, disait-il, il avait le caractère social : « J'ai dit et je répète que le décret rendu par la Commission executive était incomplet, parce qu'il était incompréhensible pour la majorité de ceux qui s'occupent depuis longtemps des questions sociales. Néanmoins, je le défends, parce que je trouve que c'est le seul décret réellement socialiste qui ait été rendu par la Commune. Tous les autres décrets peuvent être plus complets que celui-là, mais aucun n'a aussi complètement le caractère social. Nous sommes ici non seulement pour défendre des questions de municipalité, mais pour faire des réformes sociales. » En résumé, on croyait devoir accorder un délai aux patrons et ouvriers boulangers pour prendre leurs mesures. La Commission executive déclarait donc que la suppression du travail de nuit ne serait obligatoire qu'à partir du 3 mai.
Avrial demandait, le 25 avril, à la Commune, que tous les meubles, instruments de travavail, objets de literie, de lingerie, d'habillements engagés au Monf-de-Piété pour une valeur ne dépassant pas 50 francs, fussent rendus aux possesseurs. De longs discours avaient suivi. Leurs auteurs, la plupart socialistes, appuyaient la demande; le différend ne portait que sur l'exécution. Jourde montrait que le retrait gratuit accordé aux déposants obligerait à verser au Mont-de-Piété plusieurs millions, que la gêne des finances ne permettait pas d'encourir une telle dépense sans s'assurer des délais et sans connaître la somme exacte qu'exigerait le taux do 50 francs, proposé pour les dégagements. La Commune décidait que Jourde, après avoir pris des mesures financières, lui soumettrait un projet de décret.
Cependant, au cours du débat, les socialistes avaient
introduit une question autrement grave que Taide à donner aux déj30sants nécessiteux : c'était l'abolition même du Mont-de-Piété. « Cette institution doit disparaître, » avait dit Avrial défendant sa proposition. « Il faudra sans doute en venir là, » avait ajouté Arthur Arnould. « Si la Commune triomphe, comme c'est certain, avait continué Lefrançais, tout ce qui s'appelle assistance publique, hôpital, maison de secours, Mont- de-piété, disparaîtra sûrement; mais ceci correspond à une série d'instijtutions que vous ne pouvez formuler dans un article de décrel. » Enfin, Franckel avait dit : « J'espère que, dans quelques jours, je vous remettrai un projet élaboré par la Commission du travail sur la liquidation du Mont-de-Piété. » Un tel accord montrait bien que les socialistes se promettaient depuis longtemps de supprimer les Monts-de-piété, et, en effet, le l""" mai, le Journal officiel^ suivant la promesse de Franckel, publiait un rapport de la Commission du travail et de l'échange relatif à leur liquidation. Ce rapport débutait par l'histoire des Monts-de-piété, depuis leur naissance en Italie, au quinzième siècle, jusqu'à l'organisation qu'ils reçoivent en France sous le premier empire, ^uis il critiquait leur mode de fonctionner; s'élevait contre les bénéfices exagérés qu'ils réalisent sur les nécessiteux; blâmait le trafic auquel donnent lieu leurs reconnaissances. Il se terminait par un projet de décret ordonnant leur liquidation.
Pourtant, les Monts-de-piété remplissent certaines fonctions dans l'économie sociale; laissera-t-on leur place vide? La Commission du travail reconnaissait la première qu'ils ne sauraient disparaître sans être remplacés; aussi, à la fin de son rapport, disait-elle : « Il est bien entendu qu'à la liquidation du Mont-de-Piété doit succéder une organisation sociale, qui donne au travailleur des garanties réelles de secours et d'appui, en cas de chômage et de maladie. Certes, la suppression de cette institution ne devra causer aucune appréhension à qui que ce soit, et, nous devons en être bien convaincus, l'établissement de la
Commune commande de nouvelles institutions réparatrices, susceptibles de mettre le travailleur à l'abri de l'exploitation par le capital, à l'abri des nécessités d'emprunts usuraires. » Le socialiste Lefrançais, à l'occasion de la proposition Avrial, s'était exprimé dans des termes analogues. Mais en quoi consiste la nouvelle oiganisation sociale annoncée? Lefrançais et la Commission du travail ne le disent point, et ni les débats de la Commune, ni les documents du dehors ne révèlent ce que les socialistes prétendent substituer aux établissements de bienfaisance et de secours condamnés.
Le 6 mai, Jourde faisait adopter par la Commune le décret demandé sur les dégagements gratuits. L'embarras des finances obligeait de réduire à 20 francs la valeur des engagements soumis à la mesure. L'aide accordée aux nécessiteux était du reste justifiée par la misère régnante, mais la Commune ne put aller jusqu'au bout. Lorsqu'elle succomba, une partie des objets à dégager étaient encore retenus; le temps avait manqué pour les rendre.
Pendant que la discussion relative au Mont-de-Piété se poursuivait, la Commission du travail et de l'échange avait été autorisée par la Commune à examiner les marchés de l'intendance. Ses délégués firent surtout porter les recherches sur les fournitures d'habillements militaires. Leur rapport apprenait que les industriels adonnés à la confection avaient passé des contrats à des prix excessivement réduits. La Commune avait suivi les règles administratives qui assurent la préférence aux sonmissionnaires ayant consenti le plus grand rabais. Le manque de travail dans Paris rendait disponible une multitude d'ouvriers prêts à se contenter du moindre salaire ; les industriels réalisaient ainsi une telle économie sur la maind'œuvre que, mis en concurrence, ils avaient abaissé la confection des vêtements à un minimum jusqu'alors inconnu : 3 fr. 50 les vareuses, 2 fr. 50 les pantalons. A ces prix, disaient les délégués, les soumissionnaires, qui se réservent naturellement un bénéfice, ne sauraient assez
rémunérer les ouvriers tailleurs et les couturières pour les faire vivre.
La Commission du travail et de l'échange, en présentant le rapport de ses délégués, demandait donc à intervenir dans les marchés de l'intendance. Franckel, Malon, Serailler disaient que la Commune avait été créée pour inaugurer un régime qui changeât le sort des travailleurs, et elle ne pouvait, sous peine de déconsidération et de mensonge, tolérer l'oppression de la classe qu'elle était appelée à relever. Aussi bien, les socialistes voulaient qu'à l'avenir les soumissionnaires de fournitures établissent les salaires à payer et que l'intendance ne passât de marchés que sur un cahier des charges, où seraient fixés des prix permettant de rémunérer convenablement les ouvriers. En outre, on devait éviter les intermédiaires, qualifiés d'exploiteurs, en concédant de droit les fournitures aux associations ouvrières. Les plus zélés avaient proposé de résilier en entier les marchés en cours. Mais la Commune ne consentit point à revenir de la sorte sur des contrats; les marchés exécutables seraient simplement revisés. La Commune formula ses résolutions le 12 mai.
<.( La Commune de Paris, « Décrète :
« Article premier. — La Commission du travail et de l'échange est autorisée à reviser les marchés conclus jusqu'à ce jour par la Commune.
c( Art. 2. — La Commission du travail et de l'échange demande que les marchés soient directement adjugés aux corporations et que la préférence leur soit toujours accordée.
« Art. 3. — Les conditions des cahiers des charges et les prix de soumission seront lixés par l'intendance, la Chambre syndicale de la corporation et une délégation de la Commission du travail et de l'échange, le délégué et la Commission des finances entendus.
lOi HISTOIRE DE FRANCE DE 1870 A 1873.
(( Art. 4. — Les cahiers de charges, pour toutes les fournitures à faire à l'administration communale, porteront, dans les soumissions desdites fournitures, les prix minimum du travail à la journée ou à la façon, à accorder aux ouvriers ou ouvrières chargés de ce travail. »
Le décret sur les marchés de l'intendance fut le dernier essai de législation qui, aux yeux de ses promoteurs, eut le caractère social. Les socialistes de la Commune ont donc fait rendre, en tout, quatre décrets ou arrêtés applicables. Ceux qui suppriment le travail do nuit des boulangers et interdisent les retenues sur les salaires des employés et ouvriers, rentrent dans l'ordre des règlements de police. La remise gratuite des objets engagés au Monlde-Piété est un genre d'octroi déjà fait aux nécessiteux par les gouvernements antérieurs; la Commission du travail intervenant dans les marchés de l'intendance cherche à secourir exceptionnellement une catégorie malheureuse d'ouvriers. Les deux mesures annoncées, d'un caractère réellement tranché et nouveau, la saisie des ateliers fermés, pour être remis à des co'opérations d'ouvriers, et la liquidation des Monts-de-piété à remplacer par des institutions jusqu'alors inconnues, non seulement n'ont point été réalisées, mais n'ont pu être ni préparées, ni même définies.
On est frappé, en examinant la législation de la Commune, de la distance qui sépare les théories de la pratique, et l'on n'a probablement jamais vu d'hommes dont les espérances aient été aussi complètement réduites à néant, au contact des faits, que celles des socialistes. Car il faut bien penser que les socialistes de la Commune sont les disciples de ces révélateurs qui ont proposé des systèmes appelés, non point à changer des détails, mais à inaugurer une ère nouvelle et à refondre l'humanité ; il faut penser que les plus sérieux d'entre eux, les membres de l'Internationale, ont établi une grande association, pour élucider les réformes attendues, qu'ils ont ensuite tenu plusieurs coft-
grès, prononcé une multitude de discours, écrit une foule d'articles et de rapports. Enfin sortis de la période d'études, une révolution leur a donné le pouvoir. Ils sentent parfaitement que l'occasion est venue. Au moment où la Commune se prépare, puis tout le temps qu'elle dure, les sections de l'Internationale, le Comité central, la minorité de la Commune dans ses manifestes, tous les socialistes individuellement dans leurs discours et dans leurs journaux, ne cessent d'acclamer le nouveau gouvernement, comme appelé à résoudre enfin la question sociale, et, quand on observe les faits, on ne découvre plus qu'un petit nombre de décrets, sur des points absolument secondaires, tels que tous les gouvernements en rendent chaque jour. Il n'est donc pas étonnant qu'à la vue d'une telle disproportion entre les promesses et les résultats, les membres de la majorité de la Commune n'aient fini par tenir leurs collègues les socialistes pour des rêveurs. Aussi, après les avoir exclus du gouvernement, se désintéressent-ils de leurs théories sociales. Ils les laissent les discuter seuls, sans même se rendre aux séances qu'on leur consacre ^
La Commune n'a point fait de socialisme. Les formules du socialisme, telles qu'elles sont apparues, à leur enfance, dans la première moitié du dix-neuvième siècle, n'ont été que des conceptions subjectives, mort-nées et inapplicables. Leurs auteurs n'ont pu les imaginer que parce qu'ils n'avaient point reconnu dans les sociétés des organismes vivants, qui portent en eux-mêmes leors lois d'existence. Les sociétés se modifient lentement, selon un ordre naturel; croire, avec certains réformateurs, qu'on pourrait les transformer de fond en comble, à volonté, découle de cet antique point'de vue, qui place l'homme à part dans la nature et le soustrait à l'universel enchaînement des choses.
1. Lefrançais, Etude sur le mouvement communaliste, p. 300. — Arthur Arnould, Histoire de la Commun", t. III, p. 3i.
Versailles, occupé par l'Assemblée nationale et les réfugiés de Paris, laissait voir une animation inconnue. Ses avenues étaient pleines de gens affairés, discourant ou colportant les nouvelles. Une grande activité régnait dans les ministères et les états-majors, qui devaient réparer les désastres causés par la guerre et liquider un long arriéré. M. Tliiers donnait partout l'impulsion. Il se consacrait spécialement aux choses militaires; après avoir organisé l'armée qui assiégeait Paris, il assistait aux Conseils de guerre, décidait des opérations à entreprendre et les surveillait sur le terrain. Sa tâche était immense. Alors que le combat avec la Commune semblait toujours incertain, il avait dû poursuivre les négociations de paix avec l'Allemagne snns merci, puis étouffer une insurrection survenue en Algérie. Jamais la France n'avait paru si bas, déchirée par la guerre civile, occupée par l'ennemi, soumise à une énorme rançon et contrainte de se surcharger d'impôts pour combler ses déficits. Dans cette extrémité, tout le monde tenait les yeux sur M. Thiers; son activité, son expérience, son esprit de ressource, l'étendue de ses connaissances en faisaient l'homme indispensable. On attendait donc tout de lui et il était en quelque sorte, à lui seul, tout le gouvernement
Les tentatives de pacification avaient été à peu près abandonnées à Paris. Une dernière démarche était faite par des francs-maçons; réunis, le 29 avril, avec leurs insignes et leurs bannières devant l'Hôtel de Ville, ils se rendaient en procession aux avant-postes et obtenaient d'envoyer leurs délégués à Versailles. M. Thiers se refusait comme toujours à une transaction, et, rentrés à Paris, ils adhéraient avec éclat à la Commune. Les tentatives continuaient malgré tout par ailleurs, elles venaient maintenant des départements. Les républicains des grandes villes envisageaient avec angoisse le sort de la République lorsque Paris, la citadelle de la Révolution, serait vaincu par l'Assemblée monarchique de Versailles. Des délégués, choisis parmi les conseillers municipaux de plusieurs
grandes villes, s'étaient donc rendus auprès de M. Thiers, pour lui communiquer leurs craintes et essayer d'en obtenir des garanties. Voulant influencer l'opinion, ils projetaient de se réunir en congrès à Bordeaux. Ils délibéreraient sur les meilleurs moyens de terminer la guerre civile, de garantir les libertés municipales et d'asseoir la Répuiolique. Ce dessein avait jeté l'alarme à Versailles. On craignait que le congrès ne se posât en rival de l'Assemblée nationale ; aussi le ministre de l'intérieur, M. Picard, avait-il déclaré que le gouvernement l'interdisait expressément. Les délégués des villes durent renoncer à s'assembler, et quelques-uns, qui persistèrent à se rendre à Bordeaux, furent arrêtés en route et retenus.
Malgré l'interdit frappant le congrès de Bordeaux et les réunions projetées sur d'autres points, les délégués des conseils municipaux de seize départements du Sud-Est étaient parvenus à s'assembler à Lyon. Ils avaient, dans un manifeste, représenté la République comme le seul gouvernement légitime et viable, recommandé l'arrêt de la guerre civile, la dissolution de la Commune, les élections municipales à Paris et l'élection d'une Constituante dans toute la France. Ils envoyaient des commissaires soumettre leurs vœux à M. Thiers, à Versailles, et à la Commune, à Paris. M. Thiers se refusait plus que jamais à tout accord : il ne cesserait le combat que quand Parisserait rentré sous la loi. Cependant, s'il repoussait toute concession à la Commune, il tâchait, dans ses entrevues, d'apaiser les délégués qui lui étaient envoyés. Les grandes villes haïssaient tellement l'Assemblée de Versailles que, si on ne calmait leurs craintes, on risquait de les voir s'insurger. M. Thiers cherchait donc à les ramener, en protestant de ses sympathies pour la République. 11 parlait de sa tristesse à verser le sang de ses concitoyens, décla^ rait qu'il ne poursuivait point de vengeances, qu'il ne voyait à Paris de punition indispensable à exercer que contre les meurtriers des généraux Lecomte et Clément Thomas.
Les essais de médiation inspiraient toujours le plus grand mécontentement aux députés de la majorité. L'horreur que l'Assemblée tout entière ressentait pour la Commune s'accroissait à mesure que celle-ci s'abandonnait aux violences. Allant plus loin, les monarchistes étendaient, sans distinguer, leur haine à tous les républicains, qui leur semblaient avoir des affinités avec elle et, au premier rang, figuraient les promoteurs de transactions. Les délégués des villes réclamaient du reste l'affermissement de la République. Or les monarchistes, après avoir vaincu la Commune, se proposaient plus que jamais de s'attaquer à la République elle-même. Aussi, lorsque M. Thiers parlait de clémence, méconnaissait-il leurs intentions, car ils voulaient, par des châtiments généralisés, débarrasser le pays du plus grand nombre de révolutionnaires et de républicains possible, dans l'intérêt de la Monarchie. Lorsque surtout il affirmait que la République ne courait aucun risque entre ses mains, car il lui était dévoué, il leur paraissait les trahir, en sortant de la neutralité convenue à Rordeaux. L'Assemblée le suivait donc d'un œil inquiet et ne manquait point de lui témoigner le mécontentement qu'elle éprouvait de ses complaisances envers les républicains. Elle avait nommé une Commission de quinze membres, chargée de se tenir en rapport avec lui, pour tous les faits relatifs à l'insurrection. Cette Commission s'acquittait de son rôle avec un soin jaloux; elle voulait être non seulement instruite des mesures prises, mais encore prévenue des décisions à intervenir, elle faisait ensuite ses observations et donnait des avis. L'Assemblée tenait elle-même à connaître toutes choses par le détail et à recevoir chaque jour communication des nouvelles. De là naissaient des incidents significatifs.
M. Thiers, le 27 avril, parlant de son chagrin à faire tirer sur des Français, soulevait des murmures à droite ^
1. Juks SinioD, Le gouvernement de A/. Thiers j t. II, p. 250.
Puis, comme il assurait que les insurgés à Paris étaient peu nombreux, que la Commune manquait de racines, un légitimiste, M. de Kerdrel, venait le contredire expressément; selon lui, l'insurrection trouvait au contraire, dans le pays, un criminel écho; de mauvaises passions, à l'état expectant, étaient prêtes à faire cause avec elle. 11 dépassait la Commune dans ses attaques; la forme républicaine n'avait, à son dire, aucun droit au respect de l'Assemblée qui, le moment venu, saurait bien refaire l'édiHce gouvernemental. Et tout le monde comprenait qu'il s'agissait de restaurer la Monarchie.
Les froissements entre M. Thiers et une partie de la majorité donnaient lieu à un éclat, le 11 mai. M. Mortimer-Terneaux, un des députés les plus emportés contre la Commune, avait essayé, le 10 mai, de lire à la tribune une déclaration de M. Thiers aux délégués de la Ligue des droits de Paris. Il ne pouvait se faire écouter ce jour-là; mais, le lendemain, il lisait l'extrait d'une lettre de M. Fourcand, maire de Bordeaux, publiée par les journaux et citant une conversation de M. Thiers. M. Fourcand, avec les délégués du Conseil municipal de Bordeaux, s'était rendu auprès de M. Thiers, qui leur avait dit : « Si les insurges voulaient cesser les hostilités, on laisserait ouvertes toutes les portes pendant une semaine, excepté pour les assassins des généraux Lecomte et Clément Thomas. » M. Mortimer-Terneaux pensait que c'était là une promesse qui n'avait pu être sérieusement fuite, et il provoquait à un démenti. La persistance mise à l'incriminer sur de simples conversations fut ressentie par M. Thiers comme une telle indignité que, pâle et plein de colère, il monte à la tribune : « Je demande pardon à l'Assemblée, dit-il, de l'émotion que j'éprouve. J'espère qu'elle la comprendra quand elle saura que, consacrant ma vie au service du pays avec un désintéressement que je crois évident, je rencontre ici, pardonnez-moi le mot, une tracasserie. » — M. Mortimer-Terneaux : « Je proteste contre l'expression dont M. Thiers vient de se servir. » —M. Thiers : «J'ai