II
raison, je l'affirme, je maintiens le mot. Oui, messieurs, lorsque, prévoyant les ingratitudes, j'ai dévoué ma vie au service du public, il ne faut pas, du moins, que vous m'affaiblissiez. Je demande à l'Assemblée un ordre du jour motivé. Ma démission est toute prête. » — Une voix à droite : (.( Remeltez-la! » — M. Thiers : « Oui, mais ce n'est pas à vous qui m'avez interrompu, c'est au pays que je la remettrai. Nous sommes dans une situation où il faut une absolue franchise. Si je vous déplais, dites-le-moi! 11 faut nous compter ici résolument. 11 ne faut pas nous cacher derrière une équivoque. Je dis qu'il y a parmi vous des imprudents qui sont trop pressés. Il leur faut huit jours encore. Après, il n'y aura plus de dangers, et la tâche sera proportionnée à leur courage et à leur capacité. »
Les paroles de M. Thiers avaient, à diverses reprises, suscité des protestations à droite et la dure apostrophe de la fin y soulevait des clameurs. Plusieurs ordres du jour motivés avaient été déposés. M. Thiers déclara qu'il n'acceptait que le premier ainsi conçu : « L'Assemblée, ayant pleine confiance dans le chef du pouvoir exécutif de la République française, passe à l'ordre du jour. » — M. Thiers : « Messieurs, il ne faut pas d'équivoque ; il faut que ceux qui n'ont pas confiance dans ma politique le disent hautement. Il pèse sur ma tête une responsabilité accablante. Je suis obligé d'ordonner des actes terribles; je les ordonne parce que j'ai la conviction que je représente le droit contre le crime. Il faut que ceux qui veulent que j'aie la force de remplir tous mes devoirs, aient le courage de me la donner. S'ils doutent de moi, qu'ils le disent. Ce n'est pas là un crime; qu'ils viennent le déclarer par leur vote; je veux que tout le monde ait le courage de son opinion. » M. Thiers obtenait le vote de confiance et il retrouvait son crédit; mais le heurt survenu n'en révélait pas moins une irrémédiable incompatibilité entre lui et la majorité.
Les discussions de l'Assemblée de Versailles rendaient furieux les hommes de la Commune à Paris; aussi s'abaii-
donnent-ils à toutes les violences, à mesure qu'ils s'affaiblissent et voient approcher l'heure où ils tomberont aux mains de ces adversaires, qui réclamaient d'avance des châtiments implacables.
La Commune ordonnait, le 27 avril, de démolir l'église construite, avenue d'Italie, sur le lieu où le général Bréa avait été assassiné en 1848, par les insurgés de Juin. Le 5 mai, le Comité de salut public décrétait la destruction de la chapelle expiatoire, élevée à l'endroit choisi en 1793 pour inhumer les restes du roi Louis XVI et de sa famille. Du reste on tarda tellement à entreprendre les travaux que ces édifices ne subirent aucune atteinte. Dès le 4 avril, des gardes nationaux fédérés avaient envahi l'hôtel de M. ThierS; place Saint-Georges, hissé un drapeau rouge à la façade, saisi les papiers et envoyé l'argenterie à la Monnaie. M. Thiers, comme chef du pouvoir exécutif, élu par l'Assemblée nationale, était absolument odieux au parti de la Commune, aussi les fédérés ne prononçaient son nom qu'avec des imprécations. L'armée de Versailles, en poursuivant l'attaque de Paris, bombardait non seulement les remparts, mais le terrain en arrière, où la défense pouvait tenir ses réserves et ses renforts; des obus étaient ainsi tombés à Auteuil, autour de l'Arc de Triomphe, jusque dans les Champs-Elysées. Des habitants avaient été tués. La Commune, ne pouvant se venger sur M. Thiers, s'en prenait à sa maison. Le 11 mai, le Comité de salut public décrétait qu'elle serait détruite. Il eut soin cette fois qu'on se mît à l'œuvre ; en peu de jours elle fut dé.nolie, à ras le sol.
Déjà la Commune s'était attaquée à la colonne de la place Vendôme. Elle en avait ordonné la chute le 12 avril, la déclarant «. un monument de barbarie, un symbole de la fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insuite permanente du vainqueur aux vaincus ». Cet acte n'excitait parmi les républicains qu'une indignation limitée. La « Colonne » a servi de piédestal au Napoléon idéalisé, qui a tenu une
si grande place dans l'imagination ; elle a été par excellence Tautel du culte bonapartiste. Aux yeux des républicains, qui exécraient tout ce qui glorifiait les Napoléons, elle était ainsi devenue un objet d'horreur; aussi au 4- septembre parlaient-ils plus ou moins de la détruire ; le peintre Courbet, alors président de la Commission des beaux-arts, proposait de la « déboulonner ». Ces velléités n'avaient eu aucune suite et n'en eussent jamais eu, sous tout autre régime que celui de la Commune; mais, puisque l'idole tombait, beaucoup de républicains ne pouvaient s'empêcher de jouir de sa chute.
La colonne fut renversée le 16 mai, en présence de membres de la Commune et d'une grande foule. L'ingénieur chargé de l'opération avait enlevé, à la base du fût, le revêtement de bronze, pour pratiquer dans la pierre une entaille eu biseau. Deux câbles furent attachés au sommet, l'un enroulé à un cabestan, l'autre remis à des hommes, tirant par saccades. Sous cet effort combiné, le monument oscilla du côté de l'entaille en biseau, puis, tomba tout à coup et se brisa en doux ou trois tronçons. Les habitants du quartier s'étaient attendus à une énorme secousse. Il n'en fut rien. On avait disposé, sur la place, un lit de sable, qui reçut les débris sans choc, sourdement.
Sauf un décret prononçant la séparation de l'Egliseetde l'État, supprimant le budget des cultes et. déclarant les biens des congrégations propriété nationale, la Commune s'était abstenue de mesures d'ensemble contre la religion catholique. Mais elle laissait sur ce point libre cours à l'initiative de ses partisans; aussi la plupart des églises de Paris étaient-elles soumises aux perquisitions de gardes nationaux qui, sous prétexte de rechercher des armes cachées, enlevaient l'argent des troncs, les vases sacrés et les ornements pour les envoyer à la Monnaie ou au Gardemeuble. Des églises avaient ensuite été fermées; d'autres servaient à tenir des clubs. La grossièreté du public assemblé dans ces dernières exaspérait les fidèles, qui
ressentaient la profanation des sanctuaires comme le pire des outrages. Les congréganistes, les membres des ordres enseignants avaient été expulsés des écoles municipales et chassés de leurs maisons. Dans les caveaux des églises Saint-Laurent et Notre-Dame des Victoires, au couvent de Picpus, les fédérés avaient découvert des squelettes, qu'ils s'empressaient d'étaler au dehors. C'étaient de ces ossements tels qu'en contiennent les souterrains et les entours des églises, affectés jadis aux sépultures, et la plupart étaient d'une grande ancienneté. Mais ceux de la Commune prétendaient y voir le témoignage de crimes récents, que les prêtres avaient su dissimuler. Des journaux abondaient dans ce sens. La description illustrée de la découverte se criait dans les rues. Aucun prêtre après cela n'eût pu sortir en habit ecclésiastique, derrière ceux qu'on jetait en prison, d'autres avaient dû fuir ou se cacher et le culte catholique ne se pratiquait plus qu'à la dérobée dans les églises laissées ouvertes.
La Commune se montrait fort sensible aux attaques de la presse. Elle avait, au début, supprimé les journaux conservateurs et ensuite les républicains. La plupart reparaissaient cependant en changeant de nom. Pour l'empêcher, un décret, le 19 mai, en même temps qu'il supprimait plusieurs feuilles épargnées jusqu'alors et toutes celles qui, sous des noms modifiés, continuaient les anciennes, prescrivait « qu'aucun nouveau journal ou écrit périodique ne pourrait paraître tant que dureraient les hostilités avec Versailles ». Sauf quelques rares organes républicains qui, par l'atténuation de leurs critiques, s'étaient fait tolérer, il ne subsista plus désormais que des journaux dévoués à la Commune.
La ville de Paris, dans le courant de mai, avait pris un aspect de morne tristesse, ses rues devenaient désertes, la plupart des habitants riches avaient fui, les autres s'enfermaient chez eux, sous le coup d'une vague terreur. Tout travail était interrompu, la misère se généralisait et l'on n'éprouvait plus, pour se dérober la vue de ses maux, cette
exaltation patriotique ayant rempli les âmes pendant le premier siège. Les Parisiens se maintenaient dans leur première répulsion pour l'Assemblée nationale; comme en même temps ils s'éloignaieut de plus en plus de la Commune, ils restaient inertes, ne sactiant quel parti adopter. Quoique personne ne pût dire comment la lutte finirait, on entrevoyait instinctivement à son terme une sanglante bataille au sein même de la ville et l'on gémissait à la pensée du danger qu'on aurait alors à courir.
Malgré tout, la Commune disposait toujours d'une réelle force militaire, car outre le noyau de ses fidèles, un certain nombre de républicains exaltés, voyant plus que jamais la Monarchie derrière l'Assemblée de Versailles, persistaient à la défendre par les armes. En dehors de ces soldats surexcités par le combat, elle était abandonnée. Ce n'étaient plus seulement les «ruraux», l'Assemblée et le gouvernement de Versailles qu'elle avait contre elle, mais cette masse de la population d'abord neutre ou indécise, puis encore presque tontes ces fractions du parti républicain radical qui, un moment, s'étaient laissées aller vers elle. Les hommes de la Commune, repoussés de toutes parts, ne pouvaient plus se maintenir qu'en comprimant la multitude de leurs ennemis. Aussi leur gouvernement est-il devenu une véritable tyrannie, et eux-mêmes laissent-ils voir tous ces traits de caractère que l'histoire trouve aux tyrans dans tous les temps. Ils ne peuvent tolérer de critique et ils étouffent toute voix indépendante; il leur faut inspirer la crainte et ils remplissent les prisons de suspects et d'otages; puis, lorsqu'ils vont succomber, ils cherchent à assurer leur vengeance par tous les moyens.
Le citoyen Urbain, membre de la Commune et maire du Vil® arrondissement, employait comme chef d'état-major de sa garde nationale M. Barrai de Montant, un des agents secrets que M. Thiers avait dans Paris. M. Barrai de Montaut se faisait fort peu de scrupules de tromper les hommes de la Commune et de les pousser à la violence. Il
rédigeait, sur de vag^iies on-clit% un rapport où il racontait que des parlementaires, envoyés aux Versaillais, avaient été accueillis à coups de fusil, puis qu'une ambulancière avait été saisie, soignant des blessés, violée et massacrée. Urbain, sur ce simple écrit, proposait à la Commune, le 17 mai, qu'en conséquence dix otages fussent fusillés, dans les vingt-quatre heures, cinq « solennellement » à l'intérieur de Paris, devant une délégation de tous les bataillons, les cinq autres aux avant-postes, sous les yeux des gardes témoins du viol de l'ambulancière. Aucun membre ne réprouvait cette proposition, au contraire, le citoyen J.-B. Clément l'appuyait; le citoyen Amouroux disait savoir, de source certaine, que les fédérés prisonniers étaient tués sur les grands chemins par les Versaillais; il fallait donc venger la mort de chaque garde national par celle d'un nombre triple d'otages, choisis surtout parmi les prêtres. Le principe des représailles ainsi admis, la discussion portait sur les moyens de l'appliquer. Le citoyen Protêt, délégué à la justice, observait qu'il existait déjà un décret, prescrivant de renvoyer les hommes suspects de connivence avec Versailles, devant un jury d'accusation. Ce décret mis en pratique suffisait. La Commune fut de cet avis. En conséquence, le jury d'accusation siégea les 19 et 20 mai au Palais de Justice ^ et, sur le réquisitoire de Raoul Rigault, condamna à servir d'otages des gendarmes et des sergents de ville prisonniers, qui comparurent devant lui. D'ailleurs la menace de représailles sanglantes était ouvertement faite par les journaux. Dans Tun d'eux, la Montagne, Gustave Maroteau avait averti que, si Blanqui n'était laissé libre, l'archevêque Darboy serait mis à mort. La Commune avait créé une délégation scientifi(|ue, présidée par un de ses membres, le D'Parisel, pourétudierles
1. 3* conseil de guerre. Affaire de la Commune. Déposition Barrât de Montaut.