‹ Histoire de France de 1870 à 1873 (volume 2)Chapitre 44 sur 102 · II · texte numérisé non relu

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réalité du fait. Sur certaines affirmations rassurantes, à huit heures, Delescluze rédige une dépêche, que publieront le lendemain plusieurs journaux, où il nie l'entrée des Versaillais et déclare que, d'ailleurs, il envoie des renforts qui les repousseraient. Les Parisiens avaient pris, depuis le siège, l'iiabilude de se coucher tôt, et, comme la nouvelle de la surprise ne circula qu'assez tard, on peut dire que la ville entière s'endormit sans la connaître. La confiance ne s'évanouit que lorsque, à deux heures du matin ^, Dombrovvski vint, en personne, annoncer au Comité de salut public que les fédérés sous ses ordres étaient en déroule et que les Versaillais tenaient définitivement Auleuil et Passy. Alors le péril apparut dans toute sa grandeur. Les voies sur la place de la Concorde ont été seules barricadées, les autres sont ouvertes et libres. Les fédérés maintenus sous les armes se trouvent aux avant-postes ou dans les forts. On ne conserve point à l'intérieur de bataillons réunis, les hommes à rassembler dorment épars dans les maisons. Si les Versaillais se hâtent, profitant de la surprise, ils s'étendront jusqu'au cœur de la ville, avant qu'on puisse mettre la garde nationale sur pied et interdire les rues par des barricades. Tout le monde cherche maintenant à regagner le temps perdu. Le tocsin donne l'alarme, les clairons, les tambours, les cris appellent partout les fédérés à s'assembler. C'est le Comité de salut public qui prend la direction de la résistance, avec le délégué à la guerre Delescluze, qui, de son ministère, s'est transporté à l'Hôtel de Ville *. Chacun d'eux rédige un appel aux armes. Le Comité dit : a Que tous les bons citoyens se lèvent. Aux barricades! l'ennemi est dans nos murs! Pas d'hésitation! En avant pour la République, pour la Commune et pour la liberté.» Delescluze : « Citoyens ! Assez de militarisme, plus d'états-majors galonnés et dorés sur toutes les coutures! Place au peuple, aux combattants aux bras nus! L'heure de la guerre révolutionnaire a sonné. Le peuple ne

i. Lissagaray, Histoire de la Commune, p. 345.

LA REl>lllSE DE PARIS. 123

connaît rien aux manœuvres savantes; mais, quand il a un A fusil à la main, du pavé sous les pieds, il ne craint pas tous les stratégistes de l'école monarchique. Aux armes! citoyens! aux armes! Il s'agit de vaincre ou de tomber dans les mains impitoyables des réactionnaires et des 1 cléricaux de Versailles, de ces misérables qui ont, de \ parti pris, livré la France aux Prussiens et qui nous font ^ payer la rançon de leurs trahisons. »

Tout ce que la Commune comptait encore de partisans le 22 au matin se trouva sur pied. Les gardes nationaux courent former leurs bataillons ou bien, avec les femmes et les enfants, construisent des barricades. Dans les quartiers populaires où ils se sentent soutenus, ils obligent tout le monde à travailler avec eux; ailleurs ils se bornent à requérir l'aide momentanée des passants. Sous cet effort la ville se hérisse rapidement de barricades. Un grand nombre d'entre elles, hautes et solides, avec fossé par devant, deviennent de formidables obstacles. Dans lesYIIP, IX% l"' et IP arrondissements, qui confinent précisément à la région où les Versaillais sont entrés, les travaux demeurent malgré tout très en relard; là les rues ne seront barricadées que dans la soirée. De ce côté en effet la population tout entière est hoslile à la Commune et la défense ne peut s'organiser que par des hommes venus de loin. Le 22 au matin, les Versaillais n'avaient donc qu'à se jeter en avant, pour s'assurer ces quartiers ouverts devant eux, où la population les attendait. Cependant ils ne le firent point. C'est que les généraux gardaient un si cruel souvenir de l'imprévoyance avec laquelle ils avaient commencé la guerre contre les Prussiens et pris l'offensive à Paris même, le 18 mars, qu'ils ne voulaient plus rien livrer au hasard. Ils ne s'avancèrent donc qu'au fur et à mesure que les forces disponibles leur permirent d'occuper méthodiquement des zones déterminées. L'entrée dans Paris, par un petit nombre de portes, des troupes et de leurs impedimenta, prenait tellement de temps qu'avec les précautions adoptées, on ne put faire, le 22, de progrès décisif. A la

nuit, lorsque l'armée s'arrêta, elle s'était seulement étendue sur la rive droite, le long des remparts, jusqu'à la porte d'Asnières; puis, en descendant vers la Seine, elle occupait une zone limitée par le parc Monceau, la gare Saint-Lazare, l'Elysée et le Palais de l'Industrie. Sur la rive gauche, elle tenait une ligne qui s'avançait jusqu'à la gare Montparnasse, touchait les Invalides et gagnait la Seine au Palais-Bourbon.

Les hommes de la Commune s'étaient tellement exagéré les mérites de la garde nationale que, s'ils ne la croyaient plus capable de vaincre en rase campagne, ils s'imaginaient toujours qu'elle résisterait avec succès derrière les barricades. Ils revinrent donc de la panique, lorsque l'armée de Versailles eut laissé échapper les avantages de la surprise. Partout leurs partisans construisaient de nouvelles barricades ou perfeclionnaient les premières. L*ardeur, l'exaltation, la volonté de combattre paraissaient générales au milieu d'eux. Aussi écarte-t-on à l'Hôtel de Ville les intermédiaires qui se proposent comme médiateurs, ou met-on à des pourparlers avec Versailles des conditions inacceptables. Les délégués du Congrès des villes rassemblé à Lyon, qui offrent leurs bons offices dans la journée du 21, sont éconduits. Le lendemain, c'est la Ligue d' Union républicaine des droits de Paris qui tente une dernière démarche. Son envoyé, M. Bonvalet, se présenta au Comité central siégeant en permanence à l'Hôtel de Ville. Il fut assez mal reçu, néanmoins quelques-uns de ses membres témoignèrent le désir de traitera Dans la soirée, trois délégués envoyés par le Comité central à la Ligue proposèrent, comme termes d'un accord, la dissolution simultanée de l'Assemblée nationale et de la Commune; un pouvoir intérimaire les remplacerait, formé de délégués des villes, qui ferait élire une Constituante. La Ligue se refusa à transmettre de telles demandes à Versailles, les

1. Lanjallcy et Corrioz, Histoire de la révoliijlion du 18 Mars, p. 530.

jugeant insensées. Le Comilé central n'en persista pas moins dans ses prétentions, qu'il fit connaître par une déclaration au Journal officiel, le 24.

A Versailles, M. Thiers était venu renseigner l'Assemblée sur les progrès de l'armée; il avait ajouté que les insurgés à Paris seraient punis avec rigueur, mais « au nom des lois et par les lois ». La facilité avec laquelle les troupes avaient franchi Tenceinle, donnait à croire que la lutte serait très courte. La joie était donc générale. L'Assemblée déclarait par acclamation, « que les troupes de terre et de mer, que le chef du pouvoir exécutif de la République française avaient bien mérité de la patrie ». Des projets de loi étaient en même temps déposés pour réédifier la colonne Vendôme et la chapelle expiatoire de Louis XVL

Lorsque, le 23, la bataille recommença dans Paris, les deux partis avaient eu le temps de se reconnaître et les Versaillais disposaient en particulier de toutes leurs forces. L'armée de Versailles, portée maintenant à 120 000 hommes, sévèrement disciplinée et aguerrie, ne rappelait en rien, au physique et au moral, celle qui s'était débandée le 18 mars. Elle s'était peu à peu pénétrée, contre la Commune, des haines de Versailles et de la province. Le renversement de la colonne Vendôme, sous les yeux mêmes des Prussiens, lui avait paru un crime de lèse-patrie et était ressenti par tous, chefs et soldats, comme un outrage direct. Un grand nombre d'officiers, surtout des hauts grades et des états-majors, catholiques, monarchistes, bonapartistes d'opinion, s'abandonnaient aux colères politiques. Les révolutionnaires parisiens n'étaient à leurs yeux que les pires des criminels; en les châtiant, ils vengeaient le trône et l'autel de toutes les injures qu'ils avaient jamais subies à Paris. Dans ces dispositions, l'armée tout entière combattait avec ardeur et sans ménagement.

L'attaque fut reprise le 23 au malin simultanément sur les deux rives de la Seine. La terrasse du jardin des

Tuileries et la rue Royale à côté, protégées par la Seine et flanquées de solides barricades, constituent une véritable forteresse. L'armée s'arrête devant cet obstacle, elle débordera les défenses centrales des fédérés, par les terrains peu bâtis des extrémités de la ville, vers les remparts. Cependant, en opérant de la sorte, on rencontrait une position très forte, la butte Montmartre. Des batteries fixes se dressaient à son sommet, de nombreuses barricades protégeaient ses abords et les rues sur ses pentes. Ainsi armée et défendue par une population qui, depuis le 18 mars, passait pour l'élite des fédérés, la butte Montmartre était comme la citadelle de la Commune. Les Versaillais attachaient un tel prix à son enlèvement, qu'ils y consacrèrent de grandes forces et en firent l'objectif principal de la journée.

Le !"■ corps, général deLadmirault, s'avance le long des remparts jusqu'à la porte de Clignancourl; il enserre ainsi la butte au nord et à l'est, et l'attaque par son côté faible. Sur ce versant, en efff^t, des terrains vagues, des maisons basses et frêles, se prêtent mal à la défense. Pour seconder lel*"" corps, le 5% général Clinchant, s'est fait jour à travers les Batignolles et sur le boulevard extérieur. Après avoir enlevé la mairie du XVll® arrondissement et une grande barricade sur la place Clichy, il arrive à son tour au pied de la butte. Les troupes des l*"" et 5^ corps, d'un mouvement combiné, gravissent alors les rues donnant accès sur la hauteur. Enveloppés par ces forces supérieures, les fédérés, qui s'étaient d'abord bien défendus, perdent courage ; ils se dispersent ou se dérobent dans les maisons. Les pentes sont à peine disputées, et l'assaut de la hauteur se termine rapidement. A une heure, le drapeau tricolore, au sommet de la tour Solférino, apprend à tout Paris la prise de Montmartre. Maîtres de la position dominante, les Versaillais descendent vers l'intérieur de la ville. RueMyrrha. Dombrowski tombe mortellement blessé, en voulant rallier les défenseurs d'une barricade. Les i^', 5* et 4^ corps occupent successivement l'église Notre-Dame de Lorette,

la mairie de la rue Drouot, le nouvel Opéra, la Madeleine. La nuit les arrête sur ces positions.

Sur la rive gauche, le 2° corps, général de Gissey, soutenu par une partie de l'armée de réserve, aux ordres du général Vinoy, s'emparait du cimetière Montparnasse, de la place d'Enfer et s'avançait le long du rempart jusqu'à la porte d'Arcueil. Les progrés étaient plus difficiles et plus lents, près de la Seine ; les fédérés ne perdaient que le soir la rue du Bac et ils n'abandonnaient le carrefour de la Croix-Rouge qu'au milieu de la nuit.

L'enlèvement si rapide de Montmartre avait frappé les hommes de la Commune de stupeur et de colère. Ils avaient d'abord, comme d'habitude, crié à la trahison, mais sur tous les points le combat tournait de même à leur désavantage, les fédérés pliaient et perdaient leurs barricades. L'insuccès découlait évidemment d'un vice général. Ceux qui présidaient à la défense à l'Hôtel de Ville voyaient s'évanouir leurs dernières illusions sur la garde nationale. L'absence d'organisation et de discipline amenait leur chute définitive. La défense, en effet, avait été presque partout laissée au hasard. Les barricades s'étaient improvisées à l'appel des chefs de légion, des membres de la Commune ou du Comité central aussi ; pendant que des points négligeables avaient été soigneusement barricadés, d'autres, d'une grande importance, étaient oubliés. Comme les bataillons fédérés n'avaient jamais été réellement groupés, du côté de la Commune on ne pouvait répondre, par des concentrations pour la défense, à celle des Versaillais pour l'attaque. D'ailleurs les gardes nationaux ne voulaient point sortir de leurs quartiers respectifs, chacun prétendait défendre sa rue. Ils tenaient à rester sur les lieux connus, prêls à se dérober au moment critique. Dès qu'ils se voyaient en etTet trop menacés, ils jetaient pour la plupart leurs fusils, échangeaient leurs uniformes contre des vareuses ou des blouses, et rentraient dans leurs maisons. Les plus braves tenaient seuls ferme et se battaient avec

acharnement; cependant, s'ils étaient capables de retarder la prise du point défendu, ils n'étaient nulle part assez forts pour repousser l'attaque.

Dans l'armée de Versailles tout avait au contraire été prévu. Les généraux, répétant en détail le grand mouvement de (lanc exécuté le long des remparts, se gardaient le plus possible des attaques directes. Après s'être étendus en face des barricades, ils découvraient généralement quelque issue négligée, sur laquelle ils se jetaient, ou bien ils se frayaient un chemin parles cours et les jardins; ils réussissaient de la sorte à tourner les positions et à les faire tomber. Lorsqu'ils devaient malgré tout prendre une barricade de front, ils ne l'enlevaient qu'après l'avoir battue à coups de canon, ou posté dans les maisons voisines des soldais qui, dirigeant sur les défenseurs un feu plongeant, les tuaient ou les faisaient fuir. Les fédérés, ainsi attaqués, ne se maintenaient depuis la veille qu'à leur cenîre, où ils conservaient toujours la terrasse des Tuileries flanquée de la rue Royale ; mais ce rempart en ligne, le malin, avec leurs autres défenses, formait maintenant un cap isolé, tellement dépassé par les Versaillais qu'il n'y avait plus qu'à l'évacuer, sous peine de perdre les combattants qu'on y voudrait laisser. Le jardin des Tuileries aux mains des Versaillais, c'était l'intérieur de la ville définitivement ouvert, car, quelque soin qu'on eût pris de multiplier en arrière les barricades, nulle part il n'existait une autre position semblable. Après les événements du 23, les hommes de la Commune à l'Hôlel de Ville ne pouvaient plus conserver de' doutes sur l'issue de la lutte, ils voyaient clairement que leur défaite se consommait. Ils se sentaient donc aller à l'abîme et sans aucun moyen d'obtenir merci.

Ils s'étaient, à l'origine, fait bien venir de la population, en flattant ses préjugés «chauvins», en lui répétant, chaque jour, que les défaites n'étaient dues qu'à la trahison ou à l'incapacité des chefs. Ils avaient indistinctement traité tous les généraux, ceux de la Défense nationale comme

ceux de l'Empire, de lâches et de a capilulards », prétendant qu'eux, par leur supériorité de courage, de foi en la patrie, de confiance dans le peuple, auraient triomphé et, en tout cas, ne se seraient jamais rendus. Et maintenant qu'ils se trouvaient à leur tour absolument détails, oseraient-ils donc se contredire, au point de demander grâce à ces mêmes généraux poursuivis sans trêve de leur mépris? D'autant que tout essai de fléchir le parti vainqueur eût été une inutile humiliation; on ne pouvait en espérer la moindre pitié. Le conflit avait atteint ces points qui excitent les haines les plus vives entre les hommes. La persécution infligée au culte catliolique et à ses ministres avait, de part et d'autre, déchaîné les fureurs du fanatisme. L'antagonisme des pauvres et des riches, l'inimitié entre hommes de difl'érentes conditions avaient été développés par ceux qui, au sein d'une démocratie, où les droits sont égaux et les fortunes mobiles, s'étaient appliqués à faire des ouvriers mis à part une classe distincte, le « prolétariat », hostile aux capitalistes et aux patrons, formant une autre classe tranchée, la(( bourg^eoisie ». Et aussi bien, en réponse à ces prétentions des socialistes de donner la prééminence, dans la société reconstruite à nouveau, à ce qu'ils appelaient le « prolétariat », toutes les puissances de la société telle qu'elle est, s'abattaient sur la Commune, avec l'implacable énergie de forces vivantes résistant à la destruction.

Le langage tenu à l'Assemblée de Versailles ne laissait du reste aucun doute aux partisans de la Commune sur leur sort après la défaite. M. Thiers pouvait être moins dur que les députés monarchistes, il pouvait chercher à restreindre les châtiments qu'ils voulaient étendre, mais ensemble ils s'accordaient pour que la répression par les armes fût suivie de peines judiciaires. Ceux de la Commune avaient donc en perspective d'être emprisonnés ou déportés, si d'ailleurs on ne les tuait auparavant. Car les exécutions sans jugement de juin 1848 et celles qui avaient accompagné la marche des fédérés sur Versailles en avril,

indiquaient assez que, dans une lutte comme celle qui se poursuivait, le vainqueur s'abandonne lout de suite aux vengeances sommaires. En effet, quoique le maréchal de Mac-Mahon eût prescrit d'épargner les prisonniers*, dès le lendemain de l'entrée à Paris on avait commencé à les massacrer. Non point seulement au feu, dans le premier emportement, mais en arrière de la ligne de bataille. Au parc Monceau, on fusillait déjà des hommes désarmés, et même avec eux des femmes-. Dans les rues voisines des Champs-Elysées à la fin du combat, les fédérés découverts, blottis dans les maisons, étaient immédiatement passés par les armes ^

Les mêmes faits se répètent le 23, surtout à Montmartre. Après le 18 mars, le gouvernement, pour recruter des forces contre l'insurrection, avait fait appel aux gardes nationaux de la province. Ils devaient être organisés à part, dans chaque département, et former un bataillon. Malgré tout, très peu d'hommes s'offrirent, si bien qu'après avoir écarté les vagabonds uniquement attirés par l'appât de la solde, on ne put former en tout à Versailles que deux petits bataillons, l'un dénommé des volontaires de la Seine et l'autre des volontaires de Seine-et-Oise. Les volontaires ressentaient naturellement pour la Commune une haine violente, aussi ceux de la Seine se montrèrent-ils des plus acharnés à la répresion. La rue Marcardet, à Montmartre, qu'ils contribuèrent à enlever, devint le théâtre d'un véritable carnage*. On y massacrait, outre les hommes pris les armes à la main, ceux qui, après avoir jeté leurs fusils, étaient rentrés à domicile, qu'on arrachait à leurs familles '\ Le commandant du bataillon, Durieu, les abattait luimême à coups de revolver^.

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