Lissagaray, Histoire de la Commune, p
hostile et ils arrivent à la mairie do Belleville, poursuivis de gens furieux qui veulent les massacrer. Ranvier, après avoir décidé qu'on les fusillera au secteur, près des remparts, donne lui-même', dans la cour de la mairie, l'ordre de les y conduire.
Le lieu appelé le secteur, rue Haxo, comprenait plusieurs maisons et des terrains vagues bordés de clôtures. C'était là que se rendait depuis longtemps l'état-major fédéré de Ménilmontant et de Belleville et, en ce moment, c'était là que se tenaient le colonel Hippolyte Parent et les quelques chefs persistant à commander. Lorsque le cortège tumultueux qui entraîne les otages arrive au secteur, Parent s'interpose en vain, pour empêcher le massacre. Il demande alors à Varlin et à Fortuné Piat, du Comité central, qui se trouvent avec lui, d'employer leur influence à calmer les furieux ^ Varlin et Piat, montés sur un petit mur, agitent leurs écharpes rouges, afin qu'on les laisse parler. Ils ne peuvent obtenir le silence, leur voix est couverte par les clameurs, bientôt on les accuse d'être euxmêmes amis des Versaillais, et ils finissent par se retirer, devant les menaces de mort qu'on leur adresse. Les malheureux otages avaient subi, en route, les mauvais traitements avec un courage et une résignation qu'ils conservèrent jusqu'au dernier moment. Dans le secteur, on les poussa contre le mur d'une maison, et, presque à bout portant, on dirigea sur eux une fusillade interrompue et reprise, pendant plus d'un quart d'heure, jusqu'à ce que la dernière des quarante-sept victimes fût tombée. Puis on tira sur les cadavres, on les perça de coups de baïonnette, on les foula aux pieds. Après quoi, la tourbe qui s'était employée à une pareille œuvre se répandit chez les marchands de vin, chacun vantant sa part personnelle d'exploits.
Pendant ce temps l'armée exerçait le châtiment, avec
t. Guénin, sténographe, Massacre de la rue Haxo, p. 60 et suiv. 2. Guénin, ibid., p. 214.
une impitoyable cruauté. Lorsque les fédérés eurent été refoulés, on ne fit plus seulement des prisonniers au combat. Les recherches à domicile livrèrent des milliers d'hommes. Une part des prisonniers élait, selon le hasard des ordres, formée tout de suite en bande et envoyée à Versailles; mais une aulre, moins chanceuse, subissait d'abord un triage, devant des cours martiales improvisées. Deux ou trois officiers les composaient, généralement dans le nombre un officier de gendarmerie, quelquefois de la garde nationale. A la fin, deux des cours martiales, devenues permanentes, subsistèrent seules. L'une, surlarive gauche, siégeait auLuxembourg; l'autre, sur la rive droite, au théâtre du Châtelet. Le seul crime dont on eût à répondre devant elles était, d'une manière générale, d'avoir pris part au combat, ou simplement servi la Commune. Le temps manquait pour entrer dans les détails. Prenant donc les prisonniers en bloc, on triait rapidement ceux qu'à vue d'œil, on jugeait les plus coupables, pour leur infliger le châtiment. Le fait d'être membre de la Commune, du Comité central, de posséder un grade élevé dans la garde nationale, d'exercer une fonction importante entraînait de soi un arrêt de mort. Parmi les hommes sans grade et sans distinctions, on choisissait ceux de mauvaise mine ou que le nom, connu des agents les ayant arrêtés, faisait d'avance juger coupables. Les mains noires de poudre, le port d'un uniforme de la garde nationale ou simplement des souliers «godillots» fournis aux fédérés, suffisaient souvent comme preuve de culpabilité. L'interrogatoire était sommaire. Parfois un coup d'œil jeté sur l'homme décidait. On faisait deux parts. Les condamnés étaient prononcés classés; les autres, réservés à Versailles, ordinaires. Une seule peine, la mort; les exécutions, immédiates. Au Luxembourg, elles avaient lieu dans le jardin ; pour les hommes condamnés au Châtelet, à la caserne Lobau. On fusillait par groupes * dans une cour intérieure de la caserne, au