Lissagaray, Histoire de la Commune, p
ainsi, une série d'actes de l'autorité militaire à Paris et de l'Assemblée et du gouvernement à Bordeaux venait ajouter à la colère du peuple et accroître l'esprit de révolte. Le 11 mars, le conseil de guerre, chargé de juger les fauteurs de l'insurrection du 31 octobre, condamnait à mort, par contumace, Flourens et Blanqui. Cette peine, si longtemps après l'événement, frappa le peuple de surprise et lui parut injustifiable. Comment, on punissait encore les attaques contre lé gouvernement de la Défense nationale! Mais Paris venait précisément de le repousser et de le honnir ; loin de choisir ses députés parmi ses membres, il avait élu ses pires ennemis, ceux-là mêmes qui avaient voulu le renverser! Flourens et Blanqui protestèrent contre la sentence et surent se soustraire aux recherches. Puis le général Vinoy, commandant l'état de siège, supprimait, sur l'ordre du gouvernement, six des principaux journaux du parti de la Commune, parmi, le Vengeur de Félix Pyat, le Cri du peuple de Jules Vallès, le Mot d'ordre de Rochefort, le Père Duchêne de Vermesch.
Les Parisiens avaient senti se développer leur colère contre l'Assemblée nationale, à l'occasion de l'hostilité témoignée au général Garibaldi, leur élu, et, chaque jour,' les récriminations échangées entre les députés monarchistes et les députés républicains l'avaient ensuite alimentée. A Bordeaux on méconnaissait si bien l'état anormal de Paris que l'on contribuait, tant par ce qu'on oubliait de faire, que par ce qu'on accomplissait, à perpétuer le malaise de la population.
Pendant le siège, très peu de locataires avaient pu payer leur loyer. Les débiteurs se demandaient maintenant, dans leur gêne, s'ils parviendraient à se libérer. Et alors resteraient- ils à tout jamais sous la menace des poursuites ? La question des loyers était ainsi devenue un véritable tourment. Elle faisait le sujet d'interminables débats dans la presse et les clubs. Les socialistes, la plupart des ouvriers demandaient que, puisque en souf-
frant pour la patrie on avait été privé de salaire et de revenu, on fût exempté du payement des loyers; les autres proposaient diverses transactions entre les propriétaire et les locataires, mais tous pensaient qu'il y avait des mesures immédiates à prendre par le législateur. Cependant le gouvernement négligeait cette question. Le garde des sceaux, M. Dut'aure, l'étudierait, disait-il*, lorsque, l'Assemblée ayant quitté Bordeaux, il pourrait se transporter à Paris. Ce renvoi était considéré par les Parisiens comme un déni de justice ; aussi partaient-ils de là pour ajouter foi au bruit répandu, que l'Assemblée allait supprimer la solde de la garde nationale et les priver de leur dernier moyen d'existence.
Depuis le jour, le 13 août 1870, où le Corps législatif avait une première fois prorogé l'échéance des billets de commerce, on s'était tenu, de prorogation en prorogation, sans rien payer. Le 10 mars, M. Dufaure faisait adopter par l'Assemblée une loi qui ramenait au droit commun, en rendant exigibles, sept mois, date pour date, après l'échéance inscrite aux titres, tous les effets échus du 13 août au 22 novembre. Les premiers effets, qui eussent profité d'une prorogation, devenaient par là payables le 13 mars, c'est-à-dire immédiatement. A Paris, où les affaires étaient nulles et où il était impossible de s'acquitter, cette loi exposait une foule de gens à des protêts et à la faillite. Les commerçants furent dès lors presque intéressés à voir se prolonger la crise politique, pour dérober leurs embarras particuliers dans la ruine générale, et la classe la mieux disposée à soutenir le pouvoir établi, quel qu'il soit, se promit au moins, cette fois-ci, de rester neutre entre le gouvernement et ses ennemis.
Par surcroît, la translation du gouvernement à Versailles vint irriter les Parisiens de toutes les manières. L'idée que leur ville pût cesser d'être capitale ne s'était jamais présentée; établir le gouvernement au dehors
• 1. Dufaure, séance du 10 mars. Assemblée nationale.
leur semblait donc un fait contre nature. Aux yeux de ses habitants, Paris n'est pas une ville et même une capitale ordinaire, c'est la ville des villes, la capitale du monde. Pour beaucoup de républicains, c'est le foyer de la Révolution, et, à ce titre, l'objet d'un véritable culle. En outre, les Parisiens se sentaient blessés dans leur orgueil à la pensée d'être frappés par des monarchistes et des « ruraux », qu'ils ne considéraient qu'avec dédain. Ils craignaient que la perte du gouvernement ne fût une nouvelle cause de ruine, et ils se demandaient avec angoisse s'ils retrouveraient jamais leur ancienne prospérité. A partir du jour où l'Assemblée décide de s'établir à Versailles, les classes populaires adhèrent définitivement au parti de la Commune; les hommes que leur modération ou leur rang social empêchent de suivre cet exemple, restent neutres ou se désintéressent delà chose publique. En temps normal, l'Assemblée eût pu encore rallier, dans certains quartiers, une partie des habitants, monarchistes comme elle d'opinion, mais ils manquaient alors, car ils formaient précisément cette classe riche qui, le siège fini, s'était empressée d'aller chercher le repos au dehors. De telle sorte qu'à l'heure où elle devait se réunir à Versailles, l'Assemblée, sans adhérents à Paris, ne pouvait y obtenir aucun appui.
Pendant le séjour de l'Assemblée et de M. Thiers à Bordeaux, l'administration de Paris avait été remise à MM. Jules Favre, Picard, Pouyer-Quertier, ministres des affaires étrangères, de l'intérieur et des finances, à M. Jules Ferry exerçant les fonctions de préfet de la Seine, aux généraux Vinoy et d'Aurelle, commandant l'armée et la garde nationale. Ils se réunissaient en Conseil tous les soirs et connaissaient parfaitement le danger. Les gardes nationaux de Montmartre tenaient leurs canons braqués sur la ville. Le Comité central couvrait les murs de ses adresses, publiait le procès-verbal de ses séances dans les journaux. Les membres du Conseil voyaient donc
rinsurrection se préparer au grand jour, mais comment la combattre ? Le général Vinoy ne disposait point de forces suffisantes pour risquer une bataille; le général d'Aurelle trouvait la garde nationale tout entière hostile ; le préfet de police déclarait que ses agents, traqués dans la ville, ne pouvaient arrêter les condamnés contumaces ou les membres des comités qu'on leur signalait. Le général Vinoy avait cependant su mettre fin à un des périls du moment, en renvoyant dans leurs foyers les soldats de Tarmée du siège. Ces hommes en contact avec le peuple, soumis à son esprit, eussent certainement grossi les rangs d'une insurrection. A défaut des chemins de fer encombrés, le général Vinoy les achemina par les grandes routes : leurs dernières colonnes partaient le 15 mars. Ce jour-là même M. Thiers arrivait à Paris venant de Bordeaux.
Les ministres et les généraux lui firent connaître l'état de la ville et les signes précurseurs d'un soulèvement. Il était impossible de désarmer le peuple de Paris ; mais ne pourrait-on pas au moins recouvrer les canons braqués à Montmartre, qui transformaient la garde nationale en armée sur le pied de guerre? Reprendre les canons par la force parut si gros de conséquences, que la majorité des membres du Conseil émit l'avis de temporiser*. M. Thiers essaya alors à son tour de les obtenir de plein gré. Il vit un certain nombre de républicains influents, qui l'assurèrent qu'ils seraient rendus. On envoya, une nuit, des attelages place des Vosges pour ramener les canons promis; ils furent repoussés par les habitants du quartier. Il était donc évident que les canons ne seraient point rendus, malgré toutes les assurances contraires. M. Thiers pensa que son gouvernement ne saurait, sans perdre tout prestige, se laisser ainsi braver et, quoique la majorité du Conseil inclinât encore à temporiser, il fil prévaloir son opinion de hâter le dénouement.