II
laissait pas de ressentir certaines appréhensions. La loi autorisant l'émission du nouvel emprunt, en titres de 5 pour 100 au taux de 84,50, lut votée par l'Assemblée, le 15 juillet 187i2. La souscription publique, qui eut lieu les 28 et 29 juillet, atteignit la somme fabuleuse de 42 milliards. Toutes les nations offraient leurs capitaux à la France; 24 milliards étaient souscrits à l'étranger. L'eff'et produit dans le monde par ces résultats fut immense. La France avait paru pendant un temps s'abîmer. Une succession de désastres inouïs, tels qu'on n'eût pu les rêver, était venue troubler les esprits et leur donner l'idée d'une chute irréparable. Mais voilà maintenant que cette offre de 42 milliards était, en sens inverse, un fait tout aussi imprévu et extraordinaire, qui changeait le courant et, d'un coup, relevait la France, en montrant la croyance du monde en sa vitalité plus grande que jamais. Le succès de l'emprunt causa dans le pays une joie profonde, et après cela on ne craignit plus de ne pouvoir suffire à l'immensité des charges.
Dès que M. Thiers avait eu des ressources, il s'était appliqué à obtenir l'évacuation du territoire. Se soustraire à l'occupation étrangère était devenu le besoin absorbant de la nation. Aussi M. Thiers recherchait-il ces arrangements qui, acceptables aux Allemands, pussent hâter leur départ. Lorsque les préliminaires de paix eurent été signés à Versailles, les Allemands restreignirent leur occupation aune zone, délimitée par la Seine au sud, qui comprenait dix-neuf départements. Après le payement du premier demi-milliard de l'indemnité, ils évacuèrent encore trois départements, l'Eure, la Seine-Inférieure et la Somme. A la fin de 1871, deux autres demi-milliards étant payés, ils évacuèrent quatre nouveaux départements, la Seine, Seine-et-Oise, Seine-et-Marne et l'Oise. Cependant, d'après le traité de paix signé à Francfort, M. de Bismarck, revenant sur plusieurs points des préliminaires, s'était seulement obligé, au reçu des trois premiers demi-milliards, à évacuer un certain nombre de dépar-
tements et pour les autres s'était réservé d'agir selon le jugement qu'il porterait sur l'état delaFrance. Or, lorsque les départemenis liés au payement des trois demi-milliards eurent été délivrés, douze départements se trouvèrent encore occupés, dont l'évacuation dépendait du bon plaisir de l'étranger.
M. Tliiers se mit à négocier. Les circonstances étaient favorables ; l'ordre le plus complet régnait à l'intérieur et le premier emprunt de 2 milliards avait été facilement souscrit. M. de Bismarck, en revenant sur cette clause des préliminaires qui fixait dans quelles conditions la totalité du territoire devait être évacuée, avait dit qu'il n'abuserait point de la liberté d'action qu'il s'attribuait. En effet, rassuré sur l'état de la France et certain qu'elle pouvait payer l'indemnité, il se montra conciliant. M. Thiers,par une convention signée à Berlin le 12 octobre 1871, obtint que six nouveaux départements fussent immédiatement évacués et l'armée d'occupation réduite à 50 000 hommes. Il donnait un quatrième demi-milliard, et 150 millions, intérêt d'une première année des 3 milliards toujours dus. Et comme les 650 millions n'avaient encoi*e pu être réunis, le trésor allemand se contenta de traites à six et huit mois, signées par le Président de la République et le ministre des finances. Pour se prêter à ces arrangements, M. de Bismarck avait exigé une réduction des droits de douane, au profit des manufactures de l'Alsace-Lorraine. Arrachée à la France où se trouvaient ses principaux débouchés, l'Alsace-Lorraine subissait une crise industrielle profonde. Afin qu'elle eût le temps de se faire une nouvelle clientèle, M. de Bismarck avait demandé que ses produits entrassent en France, en payant seulement un quart de droits pendant six mois et une moitié pendant un an. M. Thiers, quoique protectionniste, pressé de libérer le territoire, avait accueilli cette demande. Il la faisait accepter par l'Assemblée nationale, la défendant avec ardeur contre les attaques de ces protectionnistes, chez qui dominaient l'esprit de système et le souci des intérêts.
La convention du 12 octobre exécutée, il ne resta plus que six départements occupés. Le 29 juin 1872,M.Thiers, par une nouvelle convention, fixe e payement fractionné des trois derniers milliards et la libération du territoire entier. Un demi-milliard serait payé deux mois après la ratification de la convention, un autre le 1^" février 1873; un milliard le l""mars 1874; le dernier milliard le l^mars 1875. La France se réservait de faire des versements anticipés, par sommes d'au moins 100 millions, en prévenant le trésor allemand un mois à l'avance. L'Allemagne en retour évacuerait la Marne et la Haute-Marne quinze jours après le payement d*un demi-milliard; les Ardennes et les Vosges quinze jours après le payement du second milliard; la Meuse, Meurthe-et-Moselle et Belfort après le payement du troisième milliard. Dans cette convention qu'on supposait être la dernière, puisqu'elle ne laissait rien à régler, M. Thiers avait échelonné les payements, de façon à être sûr d'avoir toujours pu réunir les sommes promises aux époques stipulées. L'emprunt des 3 milliards n'existait encore qu'en projet; on ignorait comment il serait accueilli,et, pour attirer les souscripteurs, on devait fractionner les versements à en obtenir et leur fixer d'assez longs intervalles. Donnant du temps aux souscripteurs de l'emprunt, on était soi-même obligé d'en demander à l'Allemagne. En outre, on se préoccupait plus que jamais des suites que pourrait entraîner le transfert des 5 milliards de France en Allemagne et l'on redoutait, si la remise des trois derniers milliards s'opérait tout d'un coup, d'amener cette crise financière, qui se dressait toujours comme un cauchemar. Le succès colossal de l'emprunt vint détruire toutes les craintes et procurer des facilités inattendues. La somme demandée était couverte près de douze fois, par conséquent chaque souscripteur, voyant sa part fort réduite, serait prêt à en payer la totalité sans délai. En effet les versements se firent partout d'une manière anticipée. La moitié de l'emprunt s'appliquantà l'étranger, la moitié des payements à faire à l'Allemagne
proviendrait donc du dehors, et le marché français, déchargé d'autant, n'avait plus à craindre celte crise, que l'on appréhendait du retrait des 3 milliards entiers.
M. Thiers, à la suite de ces avantages inespérés, ne considère plus la convention du 29 juin 1872 comme finale. Il recherche avec l'Allemagne de meilleurs arrangements. Enfin il obtient, le 15 mars 1873, la signature d'une nouvelle convention, qui reçut son plein effet en temps voulu. La libération du territoire était avancée de dix-huit mois. Le dernier milliard ne devait plus être payé en bloc le 1"" mars 1875, mais par acomptes dans le courant de 1873, le dernier acompte le 5 septembre. En échange, les quatre derniers départements occupés, Ardennes, Vosges, Meuse, Meurthe-et-Moselle, et le territoire de Belfort seraient évacués dans le courantd'aoûtl873 et la ville de Verdun, après cela seule occupée par exception, le serait le 20 septembre.
M. Thiers avait mené à bien les opérations difficiles, financières et diplomatiques, qui assuraient le renvoi de l'armée allemande d'occupation. L'heureux résultat était dû à son patriotisme et à ses lumières, et la France ne se montrait que juste, en lui décernant le titre de libérateur du territoire.