CHAPITRE III
M. TIIIERS EN CONFLIT AVEC LA MAJORITE DE l'assemblée
Cependant les deux grands partis qui se combattaient à TAssemblée, monarchique et républicain, d'abord si emportés et si confus, s'étaient graduellement disciplinés. L'action parlementaire avait amené leurs membres à se trier d'après leurs affinités. Ils se rangeaient et délibéraient maintenant en groupes distincts, organisés avec un président et un bureau, puis à l'Assemblée votaient de concert, selon les décisions prises. Dans la salle des séances, les députés s'étaient répartis suivant la tradition, qui met à la droite du président les hommes acquis aux idées monarchiques et à la gauche ceux qui relèvent de la Révolution. Les monarchistes avaient de la sorte formé trois groupes : l'extrême droite, la droite et le centre droit; les républicains, eux aussi, trois groupes : le centre gauche, la gauche et l'Union républicaine.
L'extrême droite et la droite se partageaient les légitimistes de l'Assemblée. Le groupe de l'extrême droite, que l'on appelait aussi des chevau-légers, d'après le lieu où il se réunissait à Versailles, comprenait les légitimistes les plus ardents et les plus rigides. Ceux-là étaient les hommes liges de l'ancienne royauté. A leurs yeux, les gouvernements essayés en France, depuis la chute de la Monarchie légitime, étaient sortis du triomphe de la pure force sur le
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droit, par conséquent n'avaient pu être que pernicieux et viciés dans leur essence. D*ailleurs, le roi de France existait toujours; à la mort de Charles X, Henri V, par hérédité, l'était devenu. Il fallait donc, avant tout, faire cesser l'injustice qui l'écartait du trône. Aussi, impatients de réaliser une restauration et ne se prêtant à aucun compromis, s'étaient-ils retournés contre M. Thiers, dès qu'ils Pavaient vu hostile à la Monarchie. Les chevau-légers, la plupart gentilshommes, gardaient intactes les idées de l'ancienne noblesse française. Parmi eux, le comte de Chambord, Henri V, le roi, était révéré, sans qu'on pensât à lui demander des chartes ou des engagements. A lui de gouverner, de donner la direction, aux sujets d'obéir. En religion, c'étaient de même des hommes attachés au principe d'autorité, dévoués au pape, et la foi catholique n'avait point de fidèles plus ardents.
Les chevau-légers maintenaient donc la doctrine monarchique et catholique sous cette forme tranchée, devenue répulsive à la grande majorité des Français. Et leur nombre à l'Assemblée prouvait à lui seul que les élections avaient eu lieu en temps troublé, car autrement, quel qu'eût été le système de vole, ils n'eussent jamais pu réussir. Mais, s'ils avaient conservé intactes, à travers les révolutions, les idées particulières de leur classe qui ont amené sa ruine, ils avaient gardé tout aussi vivante sa principale vertu, le courage militaire. C'est à celui qu'ils venaient de déployer, eux et les leurs, sur les champs de bataille, qu'ils devaient leur élection. Les conservateurs, au moment de former leurs listes électorales, n'ayant à s'expliquer sur aucune question politique, n'avaient point craint que les représentants d'un régime impopulaire pussent leur nuire. Hs s'étaient donc simplement approprié, comme candidats, sans s'inquiéter de leur programme, ces légitimistes que recommandait leur belle conduite devant l'ennemi. C'est à titre de soldats que les Cliarette, Carayon-Lalour, Cazenove de Pradines, des chevau-légers avaient été élus, et ils tiraient de leur valeur militaire l'avantage imprévu de pouvoir défendre
leur foi politique et religieuse, en groupe compact, dans une Assemblée française.
La droite nourrissait le même fond de doctrines que le groupe des chevau-légers, mais elley associait des idées de source moderne et commençait à se plier aux transactions. Aussi, en formant son premier ministère à Bordeaux, M. Thiers avait-il pu y mettre un de ses membres, M. de Larcy. Les députés de la droite, de même que les chevau-légers, jugeaient les droits du comte de Chambord indiscutables; la nation ne recouvrerait sa force et son prestige que lorsqu'elle aurait replacé son roi sur le trône. Ensuite, reconnaissant l'état nouveau de la société et s'y conformant dans une certaine mesure, ils croyaient que la royauté devrait restreindre ses pouvoirs. Le gouvernement de la Restauration leur servait d'idéal. Le roi revenu, de son plein gré, donnant ou acceptant une charte, eût comblé leurs vœux.
Les membres du centre droit comprenaient la monarchie d'une façon tout autre que les légitimistes. A leurs yeux les changements amenés par la Révolution ne permettaient de durer qu'à un gouvernement imbu de l'esprit moderne. Aussi la notion que le roi légitime se formait de son droit tenu de source divine, l'attachement invincible qu'il montrait au drapeau blanc, emblème de l'ancien régime, le rendaient-ils inacceptable. La Monarchie, pour vivre désormais, devait être d'essence constitutionnelle, prête à limiter ses droits et à reconnaître ceux que la nation s'attribue depuis la Révolution. Ils soutenaient donc la royauté transactionnelle avec le drapeau tricolore. Ils étaient orléanistes et le petit-fils du roi Louis-Philippe, le comte de Paris, était le prétendant qu'ils eussent voulu mettre sur le trône. Beaucoup étaient des catholiques fervents, mais l'idée religieuse avait subi chez eux une atténuation analogue à l'idée monarchique. Us cherchaient à faire prédominer dans le catholicisme cet esprit de mesure qui se prête aux transactions. Parmi eux se trouvaient les hommes rattachés aux traditions gallicanes, les
catholiques libéraux, promoteurs d'une alliance de l'Eglise et de la société moderne, adversaires au dernier Concile de l'infaillibilité papale. D'autres n'étaient point au fond des croyants; la religion ne valait à leurs yeux que comme force conservatrice destinée à servir au peuple de frein nécessaire, mais, alors, que les hommes placés au sommet de la société, voulant la maintenir solidement organisée, doivent avoir grand soin d'honorer et de protéger. LeS orléanistes pouvaient se prêter à bien plus d'entreprises et d'alliances que les légitimistes, avec leurs idées extrêmes et immuables. Aussi le centre droit était-il à l'Assemblée de Versailles le véritable corps de la majorité, l'axe sur lequel devaient rouler ses combinaisons, pour avoir chance de succès. Il dépassait en nombre les autres groupes de droite, ses chefs étaient aussi plus connus ou possédaient le plus d'ascendant, soit qu'ils eussent autrefois figuré dans les assemblées, soit qu'ils se fussent simplement mis en vue, comme opposants, sous l'Empire.
Le centre gauche avait été créé par ces hommes qui, sans vieille foi démocratique, sans préférence doctrinale pour la République, s'y ralliaient, à l'exemple de M. Thiers, parce qu'elle existait. Un grand nombre, comme lui, étaient d'ailleurs d'anciens orléanistes abandonnant la Monarchie. Le centre gauche, jugé par les antécédents de ses principaux membres, présentait en quelque sorte un groupe détaché de ce parti de transition entre les idées modernes et celles du passé, que la monarchie de juillet 1830 avait formé. Les deux centres, gauche et droit, à l'Assemblée continuaient ainsi assez bien les deux moitiés d'un ancien tout. Le centre gauche était cette moitié plus pénétrée de l'esprit de la Révolution, plus accessible au changement, qui se ralliait à la République; le centre droit était cette autre moitié, qui moins modifiable, plus soumise à la tradition, restait fidèle à la Monarchie. Aussi bien les néo-républicains du centre gauche inspiraient-ils de la défiance à beaucoup des anciens républicains. Ceux-ci craignaient toujours de les voir abandonner la République, pour
reprendre la Monarchie. Et, à l'égal, le centre droit, qui supposait lui aussi fragiles leurs nouvelles opinions et se rappelait l'ancienne communauté d'idées, devait-il longtemps chercher à se rapprocher d'eux. L'union des centres droit et gauche, pour former un grand parti conservateur libéral, repoussant d'une part les légitimistes comme réactionnaires, et, de l'autre, les républicains comme révolutionnaires, devait être un projet caressé par les chefs du centre droit, pendant toute l'existence de l'Assemblée. Mais le centre gauche, en adhérant à la République, avait pris une inclinaison qui le plaçait sur un autre versant que le centre droit et empêchait tout retour vers lui.
Il ne s'était d'abord avancé que timidement; peu à peu, entraîné par le mouvement de l'opinion, il s'engageait. C'est sur Tinitiative d'un de ses membres, M. Rivet, que l'Assemblée, en créant un Président de la République^ donnait un embryon de Constitution au gouvernement de fait. Puis il adhérait avec éclat à la République par Torgane du général Chanzy,son président. Celui-ci, après avoir dit, dans un discours solennel prononcé devant le groupe, que, sans antécédents politiques et d'abord indécis sur le gouvernement préférable, il avait enfin incliné vers la République, parce qu'elle existait et que les autres formes, ne pouvant actuellement la remplacer, lui laissaient tirer le pays de ses difficultés, tâche qu'à l'épreuve elle se trouvait capable d'accomplir, il ajoutait : a Un gouvernement existe qui s'appelle la République, le pays a confiance en lui. Tous les gens sensés savent qu'il serait impossible de songer à autre chose. Eh bien, aujourd'hui ce gouvernement ne doit plus être contesté. Ainsi, messieurs, disonsle hautement, nous acceptons, dans la forme et dans le fond, la République, puisqu'elle existe de fait, parce que nous sentons tous que, dans les conditions où se trouve la France, c'est la seule forme de gouvernement possible et que le provisoire serait la faiblesse et l'impuissance, alors qu'il nous faut vouloir et produire. » Ces paroles eurent un grand retentissement. Jusqu'alors le centre gauche s'était
contenté d'une déclaration du 30 août 1871, par laquelle il promettait simplement de « faire l'essai loyal de la République conservatrice, la Constitution définitive à donner à la France étant réservée».
Le discours du général Chanzy, prononcé en mai 1872, marqua le pas irrévocable fait par le centre gauche, qui, en recommandant de consacrer la République, devenait un groupe essentiellement républicain. Uni à M. Thiers, le centre gauche, dans l'Assemblée et le pays, servait donc à rallier les hommes qui se sentaient nouvellement portés vers la République ou s'y résignaient. Par là son rôle était décisif. Les républicains des autres groupes de gauche, pénétrés depuis longtemps de principes rigides, représentaient une forme de gouvernement qui jusqu'alors était demeurée en minorité. Pour que la République put gagner le suffrage universel, il lui fallait acquérir ces indécis, ces timides, ces flottants qui, par toutes sortes de motifs, ne pouvaient ou ne voulaient se joindre aux anciens républicains. Le centre gauche était le parti mesuré, qui, montrant la République sous des apparences plus conservatrices, moins tranchées que tous ceux qui l'avaient encore défendue en France, lui assurait de nouveaux adhérents et devenait ainsi une force de transition pour la faire vivre et la fonder.
Les républicains de conviction, attachés d'ancienne date à la République, s'étaient répartis en deux groupes: la gauche et l'Union républicaine. Ils montraient en commun un dévouement absolu aux principes de la Révolution. Pour eux il n'existait de régime acceptable que celui qui, fondé sur la volonté du peuple, tirerait son existence du suffrage universel. Or la République, c'est-à-dire le gouvernement direct du pays par lui-même, le pouvoir exercé par de simples élus, remplissait seule ces conditions. Pénétrés des idées philosophiques qui ont amené la Révolution française et depuis se sont encore étendues, les membres des deux groupes républicains étaient des libres penseurs, soustraits à l'influence du catholicisme, Plusieqvs faisaient
de ses doctrines l'objet de leurs attaques dans la sphère des idées, et tous, du combat à livrer pour le restreindre dans l'ordre temporel, la principale de leurs préoccupations politiques. En dehors de ce fond commun, les républicains, divisés, concevaient l'exercice du gouvernement de manières différentes. De là étaient nés parmi eux deux groupes distincts : la gauche et l'Union républicaine.
La gauche comprenait les hommes les plus modérés, les plus calmes de tempérament. Elle avait pour chefs ces députés ayant siégé au Corps législatif de l'Empire, puis constitué le gouvernement de la Défense nationale. Ils étaient donc faits depuis longtemps à la vie parlementaire et savaient se plier aux compromis. La gauche, guidée par eux, soutenait M. Thiers aussi étroitement que le centre gauche, non point comme celui-ci par similitude de vues sur l'organisation d'une République conservatrice, mais en faisant abstraction de ses propres idées et en ajournant son programme particulier. Les membres de la gauche, après la défaite subie par la République aux élections générales de 1871, se sentaient pleins de reconnaissance pour M. Thiers, qu'ils voyaient reprendre l'œuvre de sa fondation. Dans ces circonstances, l'application du programme propre aux républicains devenait chose secondaire et devait être différée, afin qu'une fois pour toutes, la question dominante de l'existence même de la République pût être résolue sans retour. Les membres de la gauche, pleins de réserve, s'abstenaient donc de tout acte qui eût pu embarrasser le gouvernement de M. Thiers.
L'Union républicaine devait son existence à M. Gambetta. Par son éloquence, son envergure, les souvenirs de la défense nationale, M. Gambetta était, après M. Thiers, l'homme le plus marquant de l'Assemblée. Possédé du besoin d'agir et placé entre les républicains de gouvernement et ceux qui se maintenaient plus ou moins dans la tradition révolutionnaire, il n'avait pu se soumettre au rôle d'attente auquel se prêtait la gauche. M. Thiers et lui, à la fin de la défense nationale, en désaccord complet au sujet
de la guerre à poursuivre, s'étaient du reste heurtés et des propos violents les laissaient séparés. M. Gambetta et son groupe ne refusaient point leur concours à M. Thiers, mais ils ne le lui donnaient pas en entier comme la gauche. L'Union républicaine comprenait les républicains les plus impatients, ayant de la République une conception à priori à réaliser sur l'heure ; ses membres étaient pour la plupart pénétrés de l'optimisme originel de la Révolution, qui fait entrevoir comme immédiatement applicables des programmes rénovateurs que l'humanité, crue excellente en soi, délivrée de ses chaînes et des tyrans, va s'empresser d'accueillir. Hors de l'Assemblée l'Union républicaine ralliait étroitement un groupe d'hommes dévoués à M. Gambetta, rédigeant avec lui un journal nouvellement fondé, la République française. Ceux-là, jeunes, ambitieux de se produire, se jetaieiït en avant et ne voulaient point se contenter d'un programme effacé. Les députés de l'Union républicaine se joignaient donc à ceux de la gauche et du centre gauche, lorsque l'existence de la République était en jeu; â part cela, loin de faire corps avec le gouvernement de M. Thiers, ils s'en tenaient séparés; ils soutenaient un programme distinct que par leur grand orateur, M. Gambetta, et leur journal, la République française, ils cherchaient, sans attendre, à faire triompher.
Les trois groupes de droite possédaient toujours la majorité à l'Assemblée. Une égale aversion pour la République et un fond d'idées hostiles à la démocratie les tenaient généralement ensemble. Leur faiblesse venait de ce qu'ils gardaient, de la Monarchie à restaurer, des conceptions d'essence différentes, représentées par des prétendants différents et que, pour réussir, il leur fallait sortir d'une forme de gouvernement déjà née et vivante, la République.
Les trois groupes de gauche comprenaient des hommes qui, sur les grandes lignes de législation, eussent pu difficilement s'accorder, mais ils s'entendaient sur le point essentiel, l'établissement de la République. Il ne leur