‹ Histoire de France de 1870 à 1873 (volume 2)Chapitre 83 sur 102 · II · texte numérisé non relu

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fallait pas, comme les monarchistes, faire revivre le régime de leur choix, il existait.

M. Tliiers dirigeait le gouvernement dans des conditions anormales. L'Assemblée lui avait d'abord conféré le titre de chef du pouvoir exécutif, puis celui de Président de la République, mais aucune Constitution ne précisait son rôle, et sa part dépendait des circonstances et des forces en lutte. Or il était entré à l'Assemblée élu par vingt-six départements, comme le guide dans des difficultés extraordinaires que lui seul pouvait surmonter. Il s'imposait donc également à tous les partis. Lorsqu'il négociait la paix, combattait la Commune, rétablissait le crédit, payait la rançon de guerre et libérait le territoire, il accomplissait une série d'actes, qui exigeaient l'appui des hommes de toute opinion dans l'Assemblée. A Bordeaux, les partis étaient donc convenus de réserver la question du gouvernement définitif qui les séparait, afin de le soutenir ensemble. Mais en ajournant la décision, ils gardaient leurs espérances et travaillaient toujours à se préparer le succès ; aussi en venaient-ils continuellement à entamer la lutte. Cependant, chaque fois, le besoin de s'unir, pour seconder M. Thiers, dominait et bientôt ils se pacifiaient. Le vote de la loi Rivet avait été le principal incident ayant momentanément mis les partis aux prises sur la forme du gouvernement; après ils étaient revenus une fois de plus à la trêve convenue. Malgré tout, la loi Rivet avait détruit, d'une façon définitive, la neutralité de M. Thiers à l'Assemblée. M. Thiers, en se faisant créer Président de la République, s'était rangé ostensiblement du côté des républicains. A partir de ce jour, le conflit entre lui et les monarchistes, né avec les plus passionnés dès Bordeaux, mais un instant suspendu à la chute de la Commune, ne devait plus s'interrompre et allait sans cesse grandir et s'envenimer.

L'Assemblée nationale, après avoir voté la loi Rivet, s'ajourna pendant les mois d'octobre et de novembre 1871. Ces vacances permettaient de recomposer les conseils gêné-

raux. La totalité de leurs membres était à élire, près de trois mille, et les deux tiers des élus appartinrent aux républicains. Ce résultat fut ressenti comme un coup terrible par les conservateurs monarchistes. Leurs principales espérances reposaient sur les corps locaux. Ils ne se promettaient plus rien de Paris et des grandes villes qui, dominées par la Révolution, leur étaient à tout jamais hostiles. Les conseils municipaux des communes rurales, les conseils généraux des départements leur paraissaient, au contraire, naturellement acquis. Là leur supériorité de fortune, leur influence sociale pouvaient s'exercer; là leurs idées conservatrices devaient les recommander aux campagnards, étrangers à l'esprit républicain des villes. Aussi les conservateurs de l'Assemblée avaient-ils témoigné aux conseils généraux toute leur sollicitude. Lorsque était venue la loi qui les réorganisait, personne n'avait plus insisté qu'eux pour que leur part fût agrandie. Un des membres de la majorité, M. de Tréveneuc, avait présenté un amendement ajourné sur l'heure, mais repris plus tard et adopté comme loi spéciale qui, au cas d'une dissolution par la force ou un coup d'État de la représentation nationale, les appelait à se grouper d'office et à la suppléer. Et voilà que ces conseils qu'ils avaient disposés comme leurs, les républicains s'y établissaient!

Les monarchistes, pendant la période électorale, s'étaient pourtant efforcés d'écarter tout débat sur la forme du gouvernement, d'après eux les professions de foi politiques devaient être bannies de semblables élections. Mais les républicains, sans rien entendre, avaient, au contraire, dans leurs adresses, multiplié les déclarations politiques et ouvertement invité les électeurs à les nommer, pour défendre la République. Lorsque les conseils généraux s'assemblèrent, les républicains, en majorité dans la plupart, appelèrent leurs hommes marquants à les présidera Puis les conseillers généraux, réunis hors séance, rédigèrent des adresses^ où ils adhéraient à M. Thiers et lui recommandaient d'établir la République. L'attitude prise

par les candidats républicains avant le scrutin et la conduite suivie après par les élus, permettaient donc de constater une fois de plus la préférence que le suffrage universel donnait aux partisans de la République sur ceux de la Monarchie.

Des élections partielles successives venaient confirmer les sentiments du pays, que les élections faites sur tout le territoire avaient manifestés. Le 7 janvier 1872, quatorze départements étaient appelés à élire des députés; les républicains obtenaient dix sièges, contre sept qui allaient aux conservateurs de toute nuance. Le 11 février, trois élections avaient lieu dans l'Eure, les Côtes-du-Nord et la Corse; dans les deux premiers départements où la République avait compté jusqu'alors 'très peu d'adhérents, les candidats républicains pétaient élus. En Corse, M. Rouher l'était par les bonapartistes. Le 9 juin, quatre nouveaux départements, le Nord, la Somme, l'Yonne et la Corse, devaient élire chacun un député ; les trois premiers choisissaient des hommes dévoués à la République. La Corse, par exception, nommait encore un bonapartiste.

Un succès tellement ininterrompu remplit de joie les républicains. Le courage et la confiance en l'avenir, communs en ces circonstances à tous les groupes du parti, vinrent influencer la conduite de chacun d'eux, selon son caractère propre. Les néo-républicains du centre gauche se sentirent désormais assez sûrs du pays pour renoncer aux réticences ; c'est alors que le général Chanzy prononça, en leur nom, le discours où il adhérait sans réserve à la République. Mais les témoignages du suffrage universel eurent surtout une influence décisive sur M. Gambetta et l'Union républicaine. Pour eux, les élections nouvelles, venant infirmer la grande élection de février 1871, étaient une revanche personnelle, car, à cette époque, ils avaient été les grands vaincus. L'Union républicaine comprenait les républicains les plus anciens ou les plus éprouvés et, parmi les jeunes, les hommes les plus ardents; or tous ceux-là nourrissaient contre les monarchistes les ressen-

M. TllŒUS EN CONFLIT AVEC LA MAJORITÉ. 221

timents les plus vivaces. Ils gardaient donc de leur défaite de 1871 une cuisante amertume, et maintenant le retour du suffrage universel les enivrait. Aussi l'exaltation, la confiance en leur force, le dédain pour leurs adversaires qu'ils éprouvent et qu'éprouve leur chef M. Gambetta apparaissent-ils comme irrésistibles.

Déjà, lors du vote de la loi Rivet, M. Gambetta et les siens étaient venus nier à l'Assemblée le pouvoir constituant qu'elle s'attribuait. Ils persévèrent à le lui refuser, l'accusant, au cas où elle en ferait usage, de commettre une usurpation. En outre, désireux de tirer avantage des dernières élections, ils affirment que l'Assemblée, composée en majorité de monarchistes, cesse de représenter le pays, qu'elle en a été reniée, que sa persistance à siéger ne peut plus être que néfaste et qu'il lui faut se dissoudre. Les électeurs choisiront après cela de nouveaux mandataires, dûment investis du pouvoir constituant, qui établiront un gouvernement définitif. Ce fut donc bientôt une campagne en règle, dirigée contre l'Assemblée, par le grand orateur de l'Union républicaine, M. Gambetta, qui prononce, dans diverses villes, des discours passionnés, appelés à un immense retentissement. Dès les vacances prises par l'Assemblée, en avril 1872, il s'était rendu à Angers et au Havre. Là, dans des réunions présidées par les maires de ces villes, il s'était étendu sur la caducité de l'Assemblée, lui avait refusé le pouvoir constituant et en avait appelé à l'opinion publique, pour la contraindre à se dissoudre. Il s'était étudié chaque fois à ménager M. Thiers; il reconnaissait ses efforts en faveur de la République, mais les jugeait insuffisants, et il l'invitait à sortir du provisoire; son concours et celui de ses amis étaient à ce prix. Ces discours servaient de programme, et l'on vit bientôt parmi les députés, le groupe do l'Union républicaine et, sur tout le territoire, les journaux et les membres les plus ardents du parti républicain, travailler à déconsidérer l'Assemblée pour obtenir qu'elle se séparât.

Dans le même temps, M. Thiers s'occupait de rétablir

les finances et de négocier l'évacuation du territoire. C'est-à-dire qu'il accomplissait cette tâche de relèvement national, pendant laquelle les partis devaient ajourner le choix d'un gouvernement. On vivait donc sur le pacte de Bordeaux. M. Thiers reconnaissait le pouvoir constituant de l'Assemblée; c'était, selon lui, un des attributs de sa souveraineté indiscutable; il n'y avait à ses yeux, comme à ceux des monarchistes, aucun gouvernement établi, et, lorsque l'heure de trancher celte question réservée serait venue, l'Assemblée aurait le droit d'agir à son gré. Mais, ajoutait-il, la République existe de fait; or, à l'épreuve où nous la mettons tous les jours, elle donne ce que l'on peut attendre d'un bon gouvernement, elle assure l'ordre, rétablit le crédit public, traite honorablement avec l'étranger. La sagesse commande donc de la maintenir. D'ailleurs, la Monarchie qu'il faudrait lui substituer est frappée par l'irrémédiable division de ses partisans. Puis les élections faites en toute liberté montrent que le pays choisit la forme républicaine. Les autres manifestations de l'opinion dont on ne peut, quoique moins importantes, s'empêcher de tenir compte, lui sont également favorables. Le juge impartial doit donc reconnaître qu'après un siècle de révolutions la Monarchie s'est éteinte, et que la France considère la République comme seule adaptée à ses besoins. Dès lors, il faut, non seulement la maintenir de fait, mais la consacrer légalement, lorsque le pacte de Bordeaux prendra fin. Il est vrai qu'elle est toujours apparue, en même temps que se déchaînaient des passions subversives ; ses partisans ont surtout été des hommes violents; aujourd'hui, heureusement, elle a traversé la période d'ébullition révolutionnaire, elle coexiste avec un état paisible des esprits ; que tous les bons citoyens, les hommes modérés s'en emparent. Ils établiront ainsi une République conservatrice, qui répondra aux besoins et aux tendances du pays. Telles étaient les idées que M. Thiers cherchait, de toute son influence personnelle, à faire prévaloir.

Depuis le jour où le ministère avait été formé à Bordeaux de républicains et de monarchistes, des changements nombreux s'y étaient produits. Après les vacances parlementaires d'avril 1872, il comprenait :

MM. Du faure, justice;

Victor Lefranc, intérieur ;

De Rémusat, affaires étrangères;

De Goulard, finances ;

Jules Simon, instruction publique;

Teisserenc de Bord, commerce;

De Larcy, agriculture.

Des trois membres du gouvernement de la Défense nationale entrés à l'origine au ministère, deux, MM. Jules Favre et Picard, avaient dû se retirer devant l'hostilité des droites. M. Jules Simon restait seul. M. Thiers avait remplacé M. Jules Favre par M. de Rémusat, un de ses amis personnels, ayant comme lui servi la monarchie de 1830, rallié maintenant à la République. Ainsi, le ministère comptait encore, dans les sens les plus opposés, un républicain de la gauche, M. Jules Simon, et deux monarchistes dtj la droite et du centre droit, MM. de Larcy et de Goulard. 11 n'était donc pas plus qu'à l'origine un groupe parlementaire homogène, formé de membres pris à la majorité de l'Assemblée et réclamant son appui incessant pour durer. Il demeurait ce que les circonstances exceptionnelles du début avaient commandé qu'il fût, une réunion d'hommes empruntés à divers partis pour seconder M. Thiers. Mais la nuance des néo-républicains du centre gauche avait fini par y dominer; en effet, ses principaux membres, personnellement dévoués à M. Thiers, adhéraient à la République par les mêmes raisons que lui.

Les monarchistes éprouvaient une véritable angoisse des élections successives, toutes à leur désavantage. Non; seulement ils voyaient leur puissance et leur avenir de législateurs compromis, mais, éliminés des conseils de la commune et du département, ils se sentaient atteints dans leur prestige et dans celte influence, due à la fortune et à

la possession de la terre, qu'en dehors de toute opinion politique, ils avaient crue immuable près de leurs clochers, il s'opérait visiblement, au sein du pays, un travail qui se traduisait par la préférence donnée à la République sur la Monarchie et par la substitution, dans les corps élus, des représentants de la démocratie h ceux des anciennes classes dirigeantes.

Cependant, alors que la grande masse du peuple se montrait définitivement imbue des principes de la Révolution, un contre-courant se produisait dans ces milieux, où l'ancienne foi religieuse avait conservé sa verdeur. Aux yeux des catholiques français, la France a été la nation élue pour être le porte-épée de l'Église. Sa défaite par la Prusse amenait donc les catholiques à se demander, si la force à leur service devait rester à jamais détruite par l'hérésie protestante. En même temps, ils voyaient la Révolution triomphante mettre la République ta la place de l'Empire, naguère leur appui, et évincer la vieille Monarchie, qui seule eût pu les secourir, à Rome le pape Pie IX dépouillé de son pouvoir temporel, devenu une sorte de prisonnier des Italiens. Au spectacle de telles calamités, d'un présent si désolé, d'un avenir si sombre, les catholiques éprouvaient une amère tristesse. Se reconnaissant par eux-mêmes impuissants, ne découvrant aucun secours terrestre à portée, ils s'exaltaient dans leur foi et leurs espérances surnaturelles. Le culte de la Vierge s'est depuis un demi-siècle considérablement développé au sein du catholicisme. La vénération agrandie s'est manifestée par la reconnaissance de l'Immaculée- Conception et par la croyance spontanée à des apparitions en certains lieux. C'est maintenant surtout vers la Vierge que les fidèles se tournaient dans leur détresse. Leur dévotion prenait la forme de pèlerinages aux sanctuaires révérés comme lui étant agréables. L'un d'eux, celui de Lourdes, dans les Pyrénées, devait à des apparitions récentes un prestige supérieur. On s'y rendait donc en foule; des milliers de pèlerins, sous la conduite des

évêques, se livraient à de grandes processions, élevanl vers le ciel leurs prières et leurs appels de délivrance.

Les royalistes de l'extrême droite à l'Assemblée participaient à ces manifestations, quelques-uns comme directeurs; la foi qui s'y donnait cours était celle de leur classe et de leur roi. Aussi, à leur sincérité religieuse, les pèlerinages joignaient -ils une forte part de propagande politique. Le comte de Chambord, le chef de la maison de France, se trouvait uni, dans les prières, au pape Pie IX, le chef de PÉglise. 11 était même un moment venu séjourner à Anvers, et une sorte de pèlerinage politique, organisé avec éclat par ses partisans, s'ajoutait aux pèlerinages religieux. Mais ces invocations des catholiques légitimistes ne plaisaient point aux monarchistes, qui, à l'Assemblée, formaient le centre droit. Le culte pratiqué à Lourdes et le roi en faveur duquel on y implorait le ciel n'étaient pas les leurs. Hommes de mesure et de tempérament, ils voyaient avec regret des actes antipathiques à la grande masse du peuple. Celte explosion religieuse en faveur de l'ancienne Monarchie, ne pouvait manquer d'accentuer le caractère clérical, que ses ennemis lui attribuaient, et, par là, de lui aliéner davantage la nation. C^était rattachement du comte de Chambord au drapeau blanc et la foi immodérée des légitimistes qui, rendant la restauration de la Monarchie impossible, amenaient un si grand nombre de conservateurs à la République.

Cependant, quoiqu'il pût penser de la conduite des autres, le centre droit, livré à ses propres forces, était, en dehors de l'Assemblée, le plus faible des partis. Seul de tous, il ne recrutait point d'adhérents dans les couches populaires. 11 se composait surtout d'hommes riches et pleins d'eux-mêmes de la classe bourgeoise, naturellement isolés sous le régime du suffrage universel. Le centre droit, pour agir et prendre le gouvernement, ne pouvait donc se passer d'appui. Malgré certaines idées communes, séparés au fond profondément des. légitimistes ultracatholiques, les orléanistes du centre droit jugeaient que

les meilleurs alliés à rechercher étaient les hommes du centre gauche. Si Ton parvenait à s'entendre avec eux, on formerait une majorité conservatrice sur laquelle M. Thiers assoirait son gouvernement. Des ouvertures, en vue d'un accordj furent donc faites par les chefs du centre droit. Le centre gauche, réuni, chargea son bureau d'y répondre. Et deux enirevues eurent lieu, le général Chanzy parlant principalement pour le centre gauche, MM. Saint -Marc Girardin et le duc de Broglie pour le centre droit.

Ces derniers exposèrent que le manque de fermeté et d'impulsion, dans le sens conservateur, montré par le gouvernement de M. Thiers, redonnait force aux idées radicales ; toutes-puissantes à l'apparition de la République et à Tavènement de la Commune, elles menaçaient de triompher une fois de plus. Pendant que M. Thiers prétendait établir une République conservatrice, la République radicale de M. Gambetta s'étendait, ses candidats réussissaient bien plus que ceux du centre gauche ; aux dernières élections, le groupe radical de l'Union républicaine sY'tait surtout recruté. Leurs discours et leurs actes ne montraient point que les républicains, devenus plus sages, se prétassent à la modération recommandée par M. Thiers et le centre gauche. Possédés des mêmes idées subversives qu'auparavant, ils usurpaient simplement la protection du Président de la République pour se dissimuler. Contre l'agrandissement et le triomphe à craindre de la République radicale, il n'y avait de remède que l'accord de tous les hommes modérés, oubliant leurs querelles ets'unissant en un grand parti de défense sociale.

Ceux du cenlre gauche répliquèrent qu'ils se jugeaient aussi conservateurs que qui que ce fût; ils se tenaient à l'écart des républicains radicaux; comme les membres du centre droit, ils croyaient qu'il fallait combattre leurs doctrines, personne ne s'y était appliqué et ne s'y appliquerait plus qu'eux. Ils étaient donc prêts à s'unir au centre droit, pourvu que le grand parti conservateur demandé

adhérât à la République. Ils ne ressentaient pour elle aucun attachement spécial ; beaucoup ne s'y étaient ralliés qu'après de longues hésitations ; ils l'avaient fait, cependant, par raison, d'une façon irrévocable. Le pays, las du provisoire, voulait sortir à tout prix de l'interrègne; la Monarchie ne lui semblait plus viable et il demandait que la République, existant de fait, fût rendue légale et définitive. Si l'on persévérait à combattre la République, alors qu'on ne pouvait lui substituer aucun autre régime, les électeurs, pour obtenir qu'on la fondât, pencheraient d'autant plus vers les candidats républicains les plus ardents et les plus anciennement connus. Afin de l'emporter sur les radicaux, il fallait donc avant tout établir la République et, par là, contenter et gagner le pays. La forme de gouvernement hors de question, il n'hésiterait certainement point entre les conservateurs assurant une ère paisible, et les radicaux laissant craindre la violence et l'anarchie. C'est pourquoi le centre gauche exigeait, si une alliance devait se conclure, que le centre droit reconnût formellement la République.

Le débat entre les deux groupes se restreignit de la sorte à reconnaître la République. Ceux du centre droit se taisaient sur leur attachement à la Monarchie. Ils savaient, de reste, que leur prétendant, le comte de Paris, n'avait dans le moment aucune chance; que c'eût été le compromettre sans motif que d'en parler. Ils voulaient simplement se réserver l'avenir, en empêchant la fondation de la République et, dans l'intervalle, s'emparer du gouvernement pour le diriger selon leurs vues. Aussi s'efforcèrent-ils de changer le centre gauche, lui représentant que la défense sociale devait rester indépendante de l'opinion sur la forme du gouvernement; qu'eux-mêmes évitaient les professions de foi monarchiques pour s'en tenir au pacte de Bordeaux. Mais ceux du centre gauche persévérèrent à demander la reconnaissance de la République et les pourparlers cessèrent. La divergence entre les deux groupes devint éclatant.e, lorsque le bureau du

centre gauche eut rendu compte de sa conduite aux membres du groupe réunis, qui l'approuvèrent par un ordre du jour.

Depuis que le progrès des idées républicaines se manifestait aux élections, les membres des droites à l'Assemblée témoignaient de leur colère, par des plaintes incessantes à la tribune. Le 9 mars 1872, M. de Guiraud s'élevait contre le pouvoir personnel de M. Thiers. Au lieu de s'entourer de ministres désunis, attachés à sa seule personne, et d'entraîner ainsi arbitrairement le pays vers la République, pourquoi ne formait-il pas un cabinet homogène, pris à la majorité, qui eût imprimé une impulsion conservatrice à sa politique? Peu après, M. Raoul Duval, reprochant au gouvernement l'impunité avec laquelle les maires d' Angers et du Havre avaient pu présider les réunions où M. Gambetta s'était fait entendre, voyait dans cette tolérance une partialité inexplicable envers les radicaux.

Le centre droit jugea enfin l'heure venue d'une démarche solennelle, pour exposer à M. Thiers les griefs de la majorité conservatrice, et lui demander de prendre définitivement son point d'appui au milieu d'elle. Gomme il venait d'échouer auprès du centre gauche, qu'il avait tenté de rallier, il ne pouvait représenter une réelle majorité de l'Assemblée, sans se retourner vers les groupes légitimistes. Les membres du centre droit eurent donc soin de se grossir des légitimistes, mais l'initiative leur appartenait^ et ils se réservèrent de porter la parole et de conduire le discours. Ge fut le 20 juin 1872 qu'eut lieu, en l'hôtel de la préfecture, à Versailles, affecté à la résidence du Président de la République, le colloque entre M. Thiers et les délégués des droites. MM. de Brogiie, Saint- Marc Girardin, d'Auditîrel-Pasquier, Batbie, général Ghangarnier représentaient le centre droit; MM. Depeyre, de Kerdrel, de Gumont, de la Rochefoucauld, les droites légitimistes.

i. Léopold de Gaillard, Les étapes de L'oinnion, p. 408,

Les délégués assurèrent M. Thiers de leur déférence. Ils s'offraient comme ses plus anciens amis ; ne lui étaientils pas rattachés par une vieille communauté d'opinion; c'était porté sur leurs listes que vingt-six départements l'avaient élu. En l'invitant aujourd'hui à s'appuyer sur la majorité qu'ils formaient, ils lui demandaient donc simplement de se confier à des hommes sûrs et dévoués. Puis ils exposèrent les progrès du radicalisme par tout le pays. D'où pouvait venir ce fait nouveau, sinon de la faiblesse et du manque d'impulsion, dans le sens des idées conservatrices, qui se révélaient au gouvernement? Il n'y avait point de ministère homogène, s'appuyant, comme le régime parlementaire l'exigeait, sur la majorité conservatrice de l'Assemblée et faisant, de son côté, sentir vigoureusement la main. Au contraire, le cabinet était formé de ministres d'opinions diverses, sans lien entre eux, sans idées communes. De là un laisser-aller et même, dans certains quartiers, une connivence pour les idées radicales, qui descendait à tous les degrés de l'administration, où la même diversité dans le choix des hommes existait. Chose encore plus grave! M. Thiers, au lieu de s'en tenir à l'abstention promise par le pacte de Bordeaux, manifestait une préférence décidée en faveur de la République. Tous les républicains radicaux, même M. Gambetta, avaient donc soin maintenant de se donner pour les soutiens de son gouvernement. Ils dissimulaient de la sorte leur vrai caractère sous celui, si nouveau chez eux, d'hommes convertis à un régime modéré, et, grâce à ce subterfuge, réussissaient auprès des électeurs et entraient dans les conseils électifs et à l'Assemblée. M. Thiers, soutenu par les républicains, perdait sa physionomie de conservateur; de là naissaient de tels encouragements pour les doctrines radicales, qu'à bref délai, si l'on n'y portait remède, elles triompheraient sûrement. Ils adjuraient donc M. Thiers de former un ministère pris au milieu d'eux, résolu à combattre avec énergie le radicalisme et à s'en tenir au pacte de Bordeaux. Ils ne demandaient pas que le gouver-

nement parlât de rétablir la Monarchie, mais alors ils ne voulaient pas qu'en sens inverse il se tournât vers la République.

M. Thiers répondit qu'eu effet ils avaient longtemps ensemble défendu les idées conservatrices, et il s'étonnait qu'on l'accusât d'être infidèle à cette mission. Il se croyait aussi conservateur que jamais. A Bordeaux, dans des circonstances tragiques extraordinaires, nécessitant le concours de tous les modérés, il avait appelé autour de lui des républicains et des monarchistes; ils s'étaient montrés également dévoués au rétablissement de l'ordre. Est-ce que le ministère ainsi formé n'avait pas abattu la Commune? D'ailleurs, où trouver les éléments d'une majorité compacte, pour y prendre les titulaires d'un cabinet homogène? A droite comme à gauche, il n'existait à l'Assemblée que des coalitions de partis profondément divisés. Par le pacte de Bordeaux, on était convenu d'ajourner le choix définitif du gouvernement, cependant tous reconnaissaient qu'il faudrait sortir de l'abstention, lorsque les questions à résoudre qui l'avaient produite, seraient vidées; l'heure approchait où elles allaient l'être. Pouvait-on trouver mauvais que, par prévoyance, il laissât connaître la solution que l'exercice du pouvoir lui montrait inéluctable? Monarchiste lui-même dans le passé, aucune préférence doctrinale ne le portait vers la République. C'est la vue de la société qui l'obligeait à dire que la Monarchie s'était éteinte; sa ruine ne venait pas seulement de l'irrémédiable division de ses partisans , les forces actives du pays se détournaient d'elle. Si la Monarchie ne pouvait revivre, il fallait donc accepter comme légale la République existant déjà de fait. La France ne saurait se passer indéfiniment de gouvernement. Certes ses ministres et lui réprouvaient les attaques contre l'Assemblée de M. Gambetta et des républicains radicaux, ils les combattaient par tous les moyens dans la limite des lois; mais, gouvernant un pays libre, ils s'abstenaient d'intervenir aux élections. Les succès électoraux remportés par

M. Gambetta et les siens ne venaient donc point d'eux. Loin de les attribuer à une connivence du gouvernement imaginaire, il ne fallait y voir que la volonté du pays. Il se sentait contrarié dans son désir de garder la République et manifestait son penchant avec éclat, par le choix de républicains accentués. D'ailleurs, en disant que la sagesse obligeait de consacrer la République, il n'émettait qu'un avis. L'Assemblée demeurait souveraine, et, personnellement, il lui reconnaissait le pouvoir constituant. Elle pourrait donc toujours, si elle le voulait, entreprendre sans lui de ramener la Monarchie. S'il se trompait, clans son opinion qu'elle était désormais condamnée, pourquoi l'Assemblée n'essayerait-elle pas de la rétablir? Pourquoi, eux, ne proposaient-ils pas qu'on la rétablit?

Pendant deux heures, M. Thiers et les délégués des droites se serrèrent, sans réussir à se convaincre et sans dévier dans leurs arguments. Le choix entre la République et la Monarchie s'était posé, qui dominait tout le débat. M. Thiers, en s'attaehant à la République, rompait avec ceux de ses anciens amis restés fidèles à la Monarchie. Comme couronnement de leur démarche, les délégués des droites publièrent leurs demandes, qu'ils déclaraient maintenir entières, et M. de Larcy, prenant parti pour eux, se retirait du ministère.

L'insuccès des monarchistes auprès du centre gauche et de M. Thiers causa une grande satisfaction aux républicains. Jusqu'alors inquiets sur la fermeté des hommes récemment ralliés à la République, ils se rassuraient, en les trouvant sourds à toutes les sollicitations. Ils ne surent se contenir et accablèrent les députés monarchistes de sarcasmes. M. John Lemoine, dans le Journal des Débats, qualifia leur visite à M. Thiers de manifestation des bonnets à poil, en souvenir d'une démarche saugrenue de certains gardes nationaux auprès du gouvernement provisoire en 1848. Les républicains ne virent dans les chefs de la droite que des hommes qui, pleins de l'idée qu'ils changeraient M. Thiers par une visite, avaient

montré leur peu de jugement et s'étaient préparé une déconvenue, qui les laissait ridicules. Ils auraient gagné à moins mépriser leurs adversaires. Ceux du centre droit n'eussent certes pas mieux demandé que de conquérir M. Thiers, mais ils avaient trop d'expérience et de sagacité pour croire y réussir. Liés à lui par une vieille communauté d'opinion et dans l'Assemblée par des votes de confiance nombreux, ils voulaient surtout se délier aux yeux du pays. Le moment approchait où l'on serait enfin obligé de constituer un gouvernement, ils savaient qu'alors M. Thiers proposerait d'établir la République. Ils étaient décidés, à colle occasion, à le combattre par tous les moyens et à le renverser. Et c'est comme prélude de leur attaque qu'ils avaient voulu montrer, par une démarche éclatante, que tous les liens d'une politique commune étaient enîre lui et eux désormais rompus.

L'Assemblée s'ajourna pour trois mois en août 1872, laissant à Versailles une Commission de permanence. M. Thiers passa une partie des vacances à Trouville. Il visita la ville du Havre où il reçut un accueil enthousiaste. La population, républicaine comme toutes celles des grandes villes, acclama en lui, avec affectation, le Président de laRépublique. La flotte anglaise quitta son mouillage de Spithead, pour lui rendre les honneurs réservés aux souverains, en l'escortant de Trouville au Havre.

M. Gambetta et les républicains les plus ardents se remettaient, pendant les vacances, à poursuivre la dissolution de l'Assemblée. M. Thiers était sincère lorsqu'il disait aux délégués des droites que personne plus que lui ne désapprouvait cette conduite. M. Gambetta et les siens, en irritant les monarchistes et en inquiétant les hommes timides, créaient de grands embarras à son gouvernement. Au sein de la gauche qui se réservait par prudence, dans le centre gauche surtout, où à côté de membres très fermement républicains il s'en trouvait d'indécis, faciles à ébranler, l'action sans retenue de M. Gambetta paraissait absolument intempestive. Les trois groupes de gauche

avaient pris l'habitude de conférer ensemble sur les questions import;)ntes, par l'entremise de leurs bureaux. L'alliance que cette tactique proclamait avec des hommes aussi peu retenus que M. Gambetia et les siens empêchait le centre gauche de rallier ces députés timorés, qui acceptaient bien la République conservatrice de M. Thiers, mais ne voulaient en aucune façon s'unir aux radicaux. La répugnance à s'allier, même de loin, avec M. Gambetta, devint si vive chez quelques-uns, que le centre gauche, ne voulant renoncer au pacte avec l'Union républicaine, subit une scission. Des membres l'abandonnèrent pour former un nouveau groupe.

Toutes les manifestations bruyantes mécontentaient donc M. Thiers et son gouvernement et ils s'efforçaient de les interdire. Les républicains s'étaient promis de célébrer, le 14 juillet, l'anniversaire de la prise de la Bastille, selon la tradition qui fait de cette journée la fête de la République. M. Thiers défendit les banquets annoncés. Puis ce furent les anniversaires du 4 septembre 1870 et du 22 septembre 1792 qu'ils voulurent reprendre, et auxquels le gouvernement s'opposa encore. M. Gambetta n'en parcourut pas moins la Savoie et le Dauphiné, fêté par ses partisans. Cependant les réunions publiques annoncées pour propager le mouvement dissolutionniste, furent interdites. MM. Louis Blanc et Gambetta ne purent ainsi exécuter leur projet de parler, à Marseille et à Ghambéry. M. Louis Blanc se borna à publier le discours qu'il devait prononcer, M. Gambetta, plus résolu, se rendit de Ghambéry à Grenoble. Là ses amis lui ménagèrent une réunion privée, où l'on n'était admis que sur invitation nominative et que le gouvernement ne pouvait défendre. Il y prononça un grand discours. Il reprenait, en les développant, les arguments sur l'impuissance de l'Assemblée, déjà produits, pendant les vacances parlementaires d'avril. Il traitait du reste les députés avec un absolu dédain : « La seule question, disait-il, c'est de considérer qu'il n'y a plus rien à faire, rien à tenter avec les gens qui sont à Versailles. C'est

vers le suffrage universel qu'il faut désormais se tourner, c'est lui qu'il faut inviter à examiner les hommes, à choisir les programmes, à indiquer les réformes, à frapper au but, enfin à préparer, que dis-je? à désigner ceux qu'il s'agira purement et simplement, le jour venu, d'envoyer à Paris, à ce Paris que l'on a voulu frapper, outrager, après n'avoir pas su le défendre. » Puis il parlait de la cécité des anciennes classes dirigeantes, qui ne savaient reconnaître les conséquences inéluctables de la Révolution et il saluait la venue à la vie politique d'un monde nouveau. « N'a-t-on pas vu apparaître, depuis la chute de l'Empire, une génération neuve, intelligente, propre aux affaires, amoureuse de la justice, soucieuse des droits généraux? Ne l'a-t-on pas vue faire son entrée dans les conseils municipaux, s'élever par degrés dans les autres conseils électifs du pays, réclamer et se faire sa part de plus en plus grande dans les luttes électorales? N'a-t-on pas vu les travailleurs des villes et des campagnes, ce monde du travail à qui appartient l'avenir, faire son entrée dans les affaires publiques? N'est-ce pas l'avertissement caractéristique que le pays, après avoir essayé bien des formes de gouvernement, veut enfin s'adresser aune autre couche sociale, pour expérimenter la forme républicaine? Oui, je sens, j'annonce la venue, dans la politique, d'une couche sociale nouvelle et qui est loin à coup sûr d'être inférieure à ses devancières. »

Ces paroles soulevèrent l'indignation des monarchistes à l'Assemblée et de tous ceux qui au dehors faisaient cause avec eux. L'encouragement donné aux nouvelles couches sociales les irrita par-dessus tout; ils y virent de pernicieux conseils, un appel aux passions des classes populaires et comme une menace de guerre civile. Le discours de M. Gambetta devint un épouvantail. La persistance mise par les journaux et les orateurs monarchistes à le commenter, montra que, pour s'en servir, ils empêcheraient qu'on ne l'oubliât. La Commission de permanence de l'Assemblée manda M. Thiers dans son sein.

Après avoir expliqué que M. Gambetta à Grenoble s'était tenu dans des limites ôtant au gouvernement le droit d'intervenir, il réprouva hautement ses doctrines, déclara que personne plus que lui ne déplorait les attaques contre l'Assemblée et affirma de nouveau la reconnaissance qu'il faisait de ses droits, en termes dont la Commission de permanence se montra satisfaite.

M. Thiers était d'aulant plus mécontent des attaques contre l'Assemblée, qu'outre la nécessité où elles le mettaient d'apaiser la colère des monarchistes étendue jusqu'à lui, elles préparaient très mal les esprits, pour une démarche solennelle, en faveur de la République, qu'il se disposait lui-même à entreprendre. Il avait coutume, à l'ouverture des sessions, de lire un message, qui revêtait un caractère particulier de solennité. L'Assemblée rentra en session le 11 novembre 187:2 et deux jours après, le 13, il vint lire son message à la tribune. Il parlait d'abord de la prospérité commerciale rétablie, se félicitait du succès obtenu par l'emprunt d^3 milliards émis au mois de juillet, puis abordait la question politique, déclarait que l'interrègne ne pouvait durer plus longtemps, exposait enfin les raisons qui, selon lui, commandaient de faire de la République encore provisoire, le gouvernement légal et définitif du pays. Le maintien de l'ordre, disait-il, avait seul rendu possible, après des désastres inouïs, la prospérité linancière et commerciale dont on se réjouissait, mais l'ordre avait pu être rétabli et ensuite maintenu sous la République et cette forme de gouvernement qui, autrefois, effrayait le pays, aujourd'hui le rassurait et gagnait sa confiance. « Messieurs, les événements ont donné la République et remonter à ses causes, pour les discuter et les juger, serait aujourd'hui une entreprise aussi dangereuse qu'inutile. La République existe, elle est le gouvernement légal du pays; vouloir autre chose serait une nouvelle révolution et la plus redoutable de toutes. Neperdons pas notre temps à la proclamer, mais employonsle à lui imprimer ses caractères désirables et nécessaires.

Une Commission nommée par vous, il y a quelques mois, lui donnait le titre de République conservatrice. Emparonsnous de ce titre et lâchons surtout qu'il soit une vérité. Tout gouvernement doit être conservateur et nulle société ne pourrait vivre, sous un gouvernement qui ne le serait point. La République sera conservatrice ou elle ne sera pas. )) Il lui fallait donc se détacher des hommes rêvant la licence, ne point se donner à des classes spéciales, garder au contraire l'appui indistinct de toutes les forces vives du pays. Il s'exprimait ainsi en termes qui, rapprochés de ceux employés par M. Gambetta à Grenoble, montraient qu'il tenait essentiellement à différencier la République recommandée par lui, de la République radicale que les monarchistes déclaraient inévitable avec M. Gambetta. Puis il expliquait que la République, donnant confiance à l'intérieur, l'inspirait aussi au dehors. L'époque était passée où les nations intervenaient les unes chez les autres, en faveur d'une forme quelconque de gouvernement. La France, prospère sous une République bien assise, serait plus influente en Europe que sous une Monarchie chancelante. « Nous touchons, disait-il en terminant, à un moment décisif. La forme de celte République n'a été qu'une forme de circonstance, donnée par les événements, reposant sur votre sagesse et sur votre union avec le pouvoir que vous avez temporairement choisi ; maintenant tous les esprits vous attendent, tous se demandent quel jour, quelle forme vous choisirez, pour donner à la République cette force conservatrice dont elle ne peut se passer. C'est à vous de choisir l'un et l'autre. Dieu nous garde de nous substituer à vous! Mais à l'heure que vous aurez déterminée, lorsque vous aurez choisi quelques-uns d'entre vous pour méditer sur cette œuvre capitale, si vous désirez notre avis, nous vous le donnerons loyalement et résolument. »

M. Thiers avait communiqué son message au Conseil des ministres la veille seulement de sa lecture et par ail-

leurs gardé le secret *. Les recommandations en faveur de la République causèrent à l'Assemblée une grande surprise ; mais, tandis qu'à gauche les républicains accompagnaient le message d'applaudissements de plus en plus vifs, à droite la colère des monarchistes se traduisait par des inlerruptions de toute sorte. Lorsque M. Thiers eut terminé, plusieurs députés des droites s'avancèrent vers la tribune, criant qu'ils protestaient, et l'agitation devint telle que, pendant vingt minutes, le président Grévy dut interrompre la séance.

Cependant, un légitimiste, M. de Kerdrel, s'est tout de suite entendu avec ses amis, pour que le message ne puisse passer comme accepté par l'Assemblée. Dans un langage courtois, il déclare qu'il s'y trouve des parties pouvant prêter à l'équivoque, qu'on serait peut-être, d'après M. le Président de la lîépublique, plus avancé sur le terrain constitutionnel qu'on ne le supposait; dès lors, il sollicite un jugement libre et non passionné de l'Assemblée, qu'il attend de ses collègues de toute opinion. Et il dépose une proposition ainsi formulée : « J'ai l'honneur de demander qu'une Commission soit nommée, pour Fexamen du message de M. le Président de la République. » M. Thiers répond qu'il désire lui-même que l'Assemblée juge en pleine connaissance de cause. Ayant ainsi enlevé le consentement de M. Thiers, M. de Kerdrel demande l'urgence sur sa proposition. Mais le président Grévy observe que la seule manière admissible de se prononcer sur le message est, selon les habitudes parlementaires, par une réponse en forme d'adresse. M. de Kerdrel modifie donc sa proposition et demande maintenant « qu'une Commission soit nommée, pour présenter à l'Assemblée nationale un projet de réponse au message de M. le Président de la République. » L'Assemblée, consultée, lui accorde l'urgence.

Dès le 10 octobre, le général Changarnier avait déclaré,

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