Jules Simon, Le gouvernement de M. Thiers, t. II, p
à la Commission de permanence, qu'il interpellerait le gouvernement sur le discours de M. Gambetta à Grenoble et, aussitôt la rentrée de l'Assemblée, il déposait une demande à cet efTet. Le vieux général Changarnier et les républicains se poursuivaient d'une haine réciproque, suite des conflits amenés par les révolutions. Le 18 novembre, jour fixé à son interpellation, le général, d'un ton bref et militaire, aux applaudissements des droites, parla de M. Gambetta el de son parti, comme de coquins, d'hommes violents qui s'imposaient aux timides et aux faibles insuffisamment protégés. Il adjurait donc M. Thiers, qu'il avait, disait-il, tant aimé et qu'il continuait à ainrier, de s'unir à la majorité de l'Assemblée, pour combattre l'audace xîroissante du radicalisme ; il l'implorait de se séparer avec éclat d'un factieux tel que M. Gambetta, prêt à ressaisir, par tous les moyens, une dictature désastreuse, dont le retour perdrait à jamais k France. Le ministre de l'intérieur, M. Victor Lefranc, expliqua que les lois avaient permis d'empêcher les manifestations publiques, tandis que les réunions privées, comme celle de Grenoble, parfaitement licites, échappaient à l'interdit du gouvernement, qui ne pouvait en être responsable. Son discours fut à peine écouté. Il s'agissait bien d'une question légale! On voulait surtout amener MM. Thiers et Gambetta à la tribune, pour les mettre aux prises. Mais M. Gambetia et ses amis avaient entendu les injures avec une impassibilité calculée, et ils ne se mêleraient point au débat. M. Thiers, jugeant le sujet épuisé, après la réponse du ministre de l'intérieur, s'abstenait également de prendre la parole. Alors le duc de Broglie vint dire que la réponse du ministre de l'intérieur ne saurait suffire : il fallait, pour rassurer les conservateurs, que M. Thiers réitérât, à la tribune, les paroles de blâme sévères prononcées contre M. Gambetta devant la Commission de permanence, car le froid procès-verbal publié ne pouvait donner idée de leur énergie et de leur chaleur communicatives. M. Thiers, ainsi traîné à la tribune, se plaignit du manque d'égards; après s'être dé-
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claré satisfait de sa conduite à la Commission de permanence, c'était l'affaiblir que de l'interpeller de nouveau. Que lui demandait-on de condamner les doctrines radicales ! toute sa vie de luttes contre elles était son témoin, qui devait lui épargner les professions de foi.
Lorsqu'il fallut clore le débat, le gouvernement accepta un ordre du jour motivé, présenté par M. Mettetal et les principaux membres du centre gauche : a L'Assemblée nationale, confiante dans l'énergie du gouvernement el réprouvant les doctrines professées au banquet de Grenoble, passe à l'ordre du jour. » Au vote, M. Gambetta et les siens repoussèrent un texte qui les blâmait ou s'abstinrent, ainsi qu'un grand nombre de membres des droites. L'ordre du jour ne recueillit donc que 263 voix contre 117, c'est-à-dire une majorité formée d'une simple minorité de l'Assemblée. De telle sorte que M. Thiers restait humilié et son gouvernement atteint, n'ayant pu rallier un nombre de voix convenable.
Pendant ce temps, la Commission chargée d'examiner la proposition de M. de Kerdrel a été nommée. Les députés des droites, qui s'y trouvent en majorité, ont choisi M. d'Audiffret-Pasquier pour président, M. Batbie pour rapporteur. Aussitôt réunie, au lieu d'examiner, comme elle en a mission, s'il convient de répondre par une adresse au message du Président de la République, elle s'occupe d'établir la responsabilité ministérielle. C'est-à-dire que les chefs du centre droit, s'y voyant les maîtres, profitaient de leur avantage pour saisir l'Assemblée d'une mesure, qu'ils réclamaient sans relâche et qu'ils avaient essayé, en députation, le 20 juin, d'imposer à M. Thiers. Lorsque la Commission eut délibéré, la majorité par l'organe du rapporteur, M. Batbie, substituait à la proposition primitive de M. de Kerdrel l'article suivant : « Une Commission de quinze membres sera nommée dans les bureaux, à l'effet de présenter, dans le plus bref délai, à l'Assemblée nationale un projet de loi sur les responsabilités ministérielles. »
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M. Balbie lut son rapport à l'Assemblée le 27 novembre. Comme le général Changarnier, il faisait un tableau effrayant des progrès des républicains radicaux, de ces révolutionnaires auteurs, dans le passé, des journées de Juin et plus récemment de la Commune. Ils ne constituaient point un véritable parti politique, mais une faction ennemie de tout ordre social qu'il fallait dompter. A cet effet, les conservateurs unis devaient former un gouverneme?it de combat. Ils étaient prêts à armer M. Thiers des attributions nécessaires, cependant un grand nombre gardaient leur foi monarchique, sans vouloir la sacrifier. 11 n'y avait donc point lieu de statuer sur la forme du gouvernement. On maintiendrait, au contraire, cette neutralité qui assurait l'appui de tous les hommes d'ordre. Certes, le passé conservateur de M. Thiers était connu, on savait qu'il réprimerait avec énergie les fauteurs de troubles, devant la Commission il venait de s'exprimer encore d'une manière rassurante. Toutefois son gouvernement manquait d'organisation ; l'accord intime de l'Assemblée et du pouvoir exécutif ne pouvait s'établir qu'avec la responsabilité ministérielle. Le malaise naissait de la participation du Président aux débats de l'Assemblée. Elle privait les députés de leur liberté morale, car une question ministérielle se transformait aussitôt en question de gouvernement.
M. Batbie, en terminant, apprenait que la minorité de la Commission repoussait les conclusions du rapport. M. Thiers s'était rendu deux fois auprès de la Commission, sans parvenir à s'entendre avec elle; le désaccord était devenu définitif et les républicains de la minorité y participaient. M. Thiers n'acceptait la responsabilité ministérielle qu'à condition de l'inclure dans une organisation générale des pouvoirs. Personne ne réclamait plus que lui un gouvernement régulier. N'avait-il pas précisément, dans son message, demandé que l'on consacrât la République existant de fait? Cependant il ne saurait admettre que la majorité de la Commission, opposée à son avis, se
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restreignît à la seule responsabilité ministérielle, car, en agissant ainsi, on paraîtrait lui en vouloir personnellement et ne se préoccuper que de lui interdire l'accès de l'Assemblée. Pareille injure serait inacceptable, surtout après l'échec indirect que son gouvernement avait éprouvé, lors du vote sur l'interpellation Changarnier. Il se retirerait donc si l'on persistait à établir la responsabilité ministérielle isolément. Le 28 novembre, lorsque la proposition de M. Batbie vint en discussion, le garde des sceaux, M. Dufaure, déclara qu'il la repoussait, et il en déposait une autre, au nom du gouvernement, contenant les demandes de M. Thiers : ce Une Commission de trente membres sera nommée dans les bureaux, à l'effet de présenter à l'Assemblée nationale un projet de loi pour régler les attributions des pouvoirs publics et les conditions de la responsabilité ministérielle. » Ainsi la Commission représentée par M. Balbie et le gouvernement se trouvaient en complet désaccord. La crise ouverte par l'interpellation Changarnier atteignait l'état aigu. L'anxiété devint tout à coup extrême à Versailles, où le vote attendu pouvait amener la chute immédiate de M. Thiers.
Le débat s'était engagé le 28, entre M. Dufaure, introduisant la proposition du gouvernement et M. Batbie, maintenant celle de la Commission. Tl s'agrandit le lendemain lorsque M. Thiers, venu lui-même à la tribune, fut combattu par deux orateurs légitimistes, MM. Ernoul et Lucien Brun. M. Thiers sortit des limites restreintes où M. Batbie prétendait se maintenir. Il exposa dans quelles conditions le pouvoir lui était échu à Bordeaux et comment il s'était engagé à la neutralité observée jusqu'à ce jour. Pourquoi, dans son message, avait-il enfin demandé que l'on constituât un gouvernement définitif, en acceptant celui qui existait de fait ? Parce que les témoignages de l'opinion, tous favorables à la République, lui en faisaient une loi. Est-ce que de sa part l'acte de recommander la République permettait qu'on doutât de ses idées conservatrices? Au début, trouvant l'Assemblée divisée en