‹ Histoire de France de 1870 à 1873 (volume 2)Chapitre 88 sur 102 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'intervalle entre l'élection de Paris et la rentrée de l'Assemblée, le 19 mai, voyait se produire un changement ministériel, prélude de la crise gouvernementale avenir. Le ministre de l'instruction publique, M. Jules Simon, avait, le 49 avril, ouvert à la Sorbonne l'assemblée des délégués des Sociétés savantes. A cette occasion, après avoir traité des sujets intéressant la science, il invitait ses auditeurs à se réjouir de la libération prochaine du territoire. 11 en reportait tout le mérite sur M. Thiers : «Et à qui le pays devra-t-il celte délivrance? A un seul homme : oui, à lui seul; je le dis comme témoin, moi qui ai vu ses efforts de tous les jours, au milieu des difficultés sans cesse renaissantes que soulevait autour de lui la lutte des partis. » Ce passage excita au dehors l'indignation des monarchistes, qui se traduisit par les articles violents de leurs journaux et les réclamations immédiates de leurs députés. Ils prétendirent qu'une louange aussi immodérée de M. Thiers était une insulte à l'Assemblée, une méconnaissance absolue de sa propre part dans la délivrance. Les monarchistes reprenaient contre le seul membre du gouvernement de la Défense nationale, le seul ancien républicain demeuré ministre, la tactique employée pour renverser MM. Victor Lefranc et Grévy. Un incident en soi peu important, saisi au vol et amplifié, donnait lieu à des attaques mortelles. M. Buffet, le président de

l'Assemblée, déclara qu'il la convoquerait sur-le-champ si M. Jules Simon n'était désavoué. Au sein du Conseil, le ministre de l'intérieur, M. de Goulard, se montra très irrité, et, lorsque la Commission de permanence se réunit, le 5 mai, il s'y rendit, pour réprouver sans réserve les paroles de son collègue, M. Jules Simon.

La trêve des partis conclue à Bordeaux ne pouvait évidemmentdurer plus longtemps. Elleavaitjusqu'alors permis à M. Thiers de s'adjoindre des ministres pris à différents groupes qui, dominés par le besoin de résoudre certaines questions pressantes d'intérêt général, avaient bien pu agir en harmonie; maintenant qu'une seule question demeurait indécise, celle même de la forme du gouvernement, aucune paix ne pouvait s'établir entre hommes désunis sur la manière de la trancher. Depuis, en effet, que M. de Coulard tenait le ministère de l'intérieur, comme le représentant du centre droit, il cherchait à faire prévaloir au gouvernement les idées de son groupe, ce qui le mettait en conflit incessant avec ceux des ministres qui détendaient la politique républicaine et, en dernier lieu, le conduisait à une rupture ouverte avec un collègue. L'impossibilité d'associer plus longtemps aux affaires des hommes naturellement hostiles se révélait, en outre, par le travail des partis, réclamant de M. Thiers, chacun dans son sens, une politique précise. C'était là ce que les droites de l'Assemblée n'avaient cessé de lui demander, d'abord le 20 juin 1872, lorsque leurs chefs le sollicitaient de prendre ses ministres au milieu d'eux, puis, pendant les longs débats de la Commission des Trente, pour obtenir la responsabilité ministérielle. Le parti républicain, en élisant M. Barodet, venait aussi d'apprendre à M. Thiers qu'il était fatigué des compromis. Les auteurs de cette candidature avaient déclaré qu'ils la produisaient, parce que, sans plus d'atermoiements, ils voulaient qu'on revînt au message du 13 novembre.

M. Thiers se décide alors à former un ministère homogène. M. de Goulard, l'homme du centre droit, et M. Jules

Simon, celui de la i^auche, donnent simultanément leur démission et sont remplacés par M. Casimir Perier à l'intérieur et M. Waddington à l'instruction publique. MM. de Rémusat, Léon Say et de Fourtou gardaient leurs portefeuilles. Sauf M. de Fourtou, du centre droit, encore peu connu, le ministère se trouvait donc en entier composé de néo-républicains du centre gauche. C'est-à-dire que M. Thiers montrait, par le choix de ses ministres, qu'il tenait compte des faits. Il se rendait à la demande de choisir entre les divers partis, et, avec les républicains de son opinion, proclamait que décidément l'heure était venue à ses yeux de transformer la République de fait en gouvernement constitué et définitif.

Cependant le soulèvement contre lui était devenu général au sein des droites à l'Assemblée; elles n'attendaient plus, pour le renverser, qu'une occasion favorable. L'élection de M. Barodet venait la leur fournir.

Les légitimistes de l'extrême droite s'étaient, avant tous autres, montré hostiles à M. Thiers. Royalistes rigides, ils nourrissaient contre lui de vieilles rancunes. Aussi, dès la réunion de l'Assemblée, reconnaissant qu'il ne songeait point à la monarchie, avaient-ils témoigné leur irritation et peu à peu entraîné tous les légitimistes indistinctement. Les orléanistes du centre droit étaient demeurés longtemps dans d'autres dispositions. N'ayant point, eux, de roi prêt à mettre sur le trône, ils avaient approuvé le pacte de Bordeaux qui leur réservait l'avenir. Le conflit avait commencé lors(|u'on s'était interrogé sur la nature de ce pacte. Il s'était envenimé lorsque M. Thiers leur eut refusé le pouvoir, persistant à choisir ses ministres parmi les hommes de gauche. Il était enfin devenu sans remède, après que les longs débats de la Commission des Trente leur eurent montré sa détermination immuable de les combattre. Légitimistes et orléanistes s'étaient donc rejoints. C'était, en définitive, la division entre la République et la Monarchie qui classait les partis, et, du jour où M. Thiers s'était donné à la République, tous les monar-

chistes devaient finir par se coaliser contre lui. Du reste, leur sort était réellement trai;ique, car ils voyaient leur dernière chance prête à leur échapper.

Depuis que les révolutions de 1830 et de 1848 avaient déraciné la vieille dynastie, la République et l'Empire s'étaient succédé, pendant qu'eux vaincus, écartés du pouvoir, se consumaient dans une impuissante opposition. Brusquement, par une péripétie favorable, les élections de 1871 leur avaient donné la majorité dans une Assemblée souveraine, ne trouvant devant soi aucune forme légale établie. Ils se croyaient donc les maîtres; la royauté allait pouvoir revivre. Toutefois, des désastres inouïs à réparer contraignaient momentanément à une trêve des partis. C'était M. Thiers, jusqu'alors un des leurs, que la voix publique désignait pour tirer le pays de l'abîme et qui, à ce titre, gouvernait pendant la trêve convenue. Et voilà que, peu à peu, il avait été entraîné vers la forme de gouvernement qu'ils repoussaient, et qu'à la (in il s'était ostensiblement rangé, contre eux, du côté de la République ! Il expliquait, il est vrai, que sa conduite venait de la seule vue impartiale des choses. Il ne pouvait servir plus longtemps la Monarchie, parce que le pays s'en était détaché, qu'elle était morte. La République, au contraire, existait; s'il y adhérait, c'est qu'il s'agissait, dans un intérêt supérieur, d'établir le seul gouvernement désormais viable en France. Mais les monarchistes jugeaient les choses d'une tout autre façon. A leurs yeux, la République demeurait un simple accident. La France ne retrouverait sa grandeur qu'en renouant sa tradition historique, par la restauration de la Monarchie, que les siècles avaient adaptée à ses mœurs, à son esprit et à ses besoins. La République, survenue à diverses reprises, s'était traînée dans l'anarchie pour finir par le despotisme. Elle venait de se montrer une fois de plus sous les mêmes traits, témoin les excès inouïs de la Commune. Si, passagèrement, elle semblait se modifier, cela n'était dû qu'au travail de M. Thiers en sa faveur. Par son ascendant personnel, il la faisait tolérer. M. Thiers,

selon eux, possédait une telle influence que le poids mis par lui dans la balance décidait du côté où elle pencherait: République ou Monarchie. Pleins de cette idée, les monarchistes ne voyaient plus en lui qu'un ennemi acquis à leurs ennemis et, comme tel, ils le prenaient en horreur. Certes, ils détestaient M. Gambetta et ceux qu'ils appelaient les radicaux, mais bien moins que M. Thiers maintenant, car M. Gambetta et les radicaux ne leur devaient rien, n'ayant jamais eu de rapports avec eux, tandis que M. Thiers, à leur sens, était un traître, un homme sorti de leurs rangs, qui se servait contre eux d'un pouvoir faussé. Et alors qu'ils tournaient à leur avantage les actes des radicaux, par l'évocation du péril social, ils se sentaient sans prise sur M. Thiers, qui, quoiqu'ils pussent prétendre, restait aux yeux du pays homme d'ordre et de conservation.

Dans leur passion, forcément les monarchistes ne devaient plus penser qu'à se défaire de M. Thiers. Mais il demeurait une sorte d'être sacré, aussi longtemps que l'œuvre de salut national attendue de lui s'accomplissait. Et aussi bien les monarchistes étaient obligés de le soutenir tout comme les républicains, et le soutenaient en effet, lorsqu'il s'employait à relever le pays. De là venait même une partie de leur colère, car ils sentaient que, contraints de l'appuyer, sur certains points, ils accroissaient euxmêmes la force et le prestige, dont il se servait ensuite pour écarter à leur détriment la Monarchie. Mais, lorsque le dernier acte de salut national attendu de lui, la libération du territoire, eût été accompli, ils ne devaient plus être retenus par aucune considération supérieure de faire effort pour le renverser ; l'heure où ils s'y décideraient ne serait plus réglée que par leur convenance.

Cependant M. Thiers qui, pour avoir accompli sa tâche, avait perdu son immunité contre l'attaque, retirait encore de l'œuvre terminée et des services rendus une force qui l'implantait, d'une autre manière, au gouvernement. Comment écarter, à moins de raisons particulières, un homme

devenu tout à fait prépondérant, auquel la grande masse du peuple avait voué une sorte de culte? Et puis, s'il fallait se préoccuper, dans une vue d'avenir, de ne point trop heurter la nation, il fallait encore pouvoir rallier à l'Assemblée une majorité. Or les monarchistes ardents, décidés en toute occasion à voter contre M. Thiers, à eux seuls ne la possédaient point. Pour la former, ils devaient se grossir de ces timides, qui les soutenaient sur les questions de détail, mais qui, par crainte de leurs électeurs ou reconnaissance envers les services rendus, ne pouvaient être amenés, sans motif décisif, à voter directement contre lui. Or les finances étaient rétablies, le payement de la rançon de guerre assuré, le territoire près d'être évacué, la prospérité intérieure revenue et la République, autrefois une cause d'inquiétude, se présentait maintenant comme une sauvegarde, ces républicains radicaux, naguère si agités, paraissant laisser M. Thiers et le centre gauche ouvrir une ère paisible et régulière. Le cours des choses ne semblait donc point se prêter aux desseins des monarchistes. On ne voyait pas d'où pouvait venir la circonstance favorable qui leur permît d'attaquer M. Thiers, lorsque soudain un incident secondaire en lui-même, l'élection d'un député à Paris, prend une importance démesurée et absorbe l'attention générale.

Voilà que maintenant le parti républicain se divisait de lui-même et se déchirait. Quelle heureuse chance pour les monarchistes ! Car ne répétaient-ils pas sans cesse qu'il était incapable de sagesse, qu'il ne saurait se discipliner et se contenir, qu'en lui ne pouvait régner que la révolte? Et les faits semblaient leur donner raison. Les républicains se combattaient sans nécessité, contre leur plus évident intérêt, deux ans à peine après le spectacle d'anarchie donné par la Commune, encore sous le coup de la terrible défaite électorale subie en février 1871. Au vote, c'est le candidat modéré qui succombe devant celui des radicaux. C'est en réalité M. Thiers, le chef du parti au gouvernement, attaqué à l'Assemblée par tous les ennemis de la

République, auquel les républicains refusent leur vote. Quel avantage inappréciable pour les monarchistes! Car que disaient-ils donc sans relâche, en invoquant le péril social et en voulant renouveler d'anciennes terreurs? Qu'avec la République les violents l'em porlaient toujours sur les modérés, les plus violents destinés à la fin à l'emporter sur tous les autres. C'est ce qu'on avait vu en 1793, à peine évité en juin 1848, ce qui s'était reproduit sous la Commune et allait se reproduire de nouveau. M. Gambetta triomphait de M. Thiers, son règne ne serait qu'éphémère et bientôt le parti encore contenu de la Commune le dévorerait à son tour. L'élection de M. Rarodet par les suites à en attendre et les arguments à en tirer ne pouvait manquer de profiter aux monarchistes. Dès qu'elle fut acquise, ils y reconnurent l'occasion épiée pour se défaire de M. Thiers. Le triomphe du radicalisme à Paris allait susciter à coup sûr un certain retour vers leurs idées. Ils l'utiliseraient, quel qu'en fût le degré. Mais, s'il restait à déterminer jusqu'à quel point la réaction en leur faveur gagnerait dans le pays, au sein de l'Assemblée les choses n'étaient point douteuses. Là, sur les représentants de ces classes qui leur avaient toujours appartenu, le travail que M. Thiers et le centre gauche opéraient dans le sens républicain devait s'arrêter. Tous les indécis, les timides, les flottants, cessant de tergiverser, allaient se remettre avec eux. Les uns agiraient par peur véritable du radicalisme, les autres parce qu'ils auraient trouvé un motif d'excuse auprès de leurs électeurs. De la sorte, les chefs monarchistes étaient sûrs désormais de grouper à l'Assemblée un nombre de voix suffisant pour s'emparer du gouvernement.

D'ailleurs, l'occasion les trouvait prêts. C'était encore le centre droit qui allait diriger la coalition. Les légitimistes immuables dans leur pensée de restaurer Henri V se trouvaient impropres aux compromis et aux alliances, aussi ne pouvaient-ils prendre l'initiative. Les orléanistes du centre droit, au contraire, n'ayant qu'un roi primé par

celui des légitimistes, et dont les chances restaient éloignées, avaient ajourné leurs visées de restauration. En hommes pratiques, ils voulaient avant tout s'assurer la possession du gouvernement, quelle que fût sa forme momentanée. Pour y parvenir, ils étaient prêts à tous les sacrifices. Pendant longtemps, avant que des chocs répétés eussent rendu tout rapprochement impossible, ils eussent accepté de M. Thiers la prolongation indéfinie du pacte de Bordeaux, ils se fussent résignés à un partage avec le centre gauche, ils eussent maintenu eux-mêmes M. Thiers à la présidence, à condition de pénétrer au gouvernement et de le diriger selon leurs vues. Ce qui les poussait à réclamer la responsabilité ministérielle, c'était le besoin d'atteindre les rouages centralisés de TÉlat, pour les mettre en jeu à leur profit. Depuis leur entrée à l'Assemblée en 1871, la pratique des affaires avait en effet modifié du tout au tout certaines de leurs conceptions, et ils pensaient maintenant exercer le pouvoir à l'inverse de leurs anciennes théories.

Ils avaient souffert autant que tous autres, sous l'Empire, de romnipotence administrative, ils avaient gémi de l'arbitraire gouvernemental qui, s'exerçant contre eux, les écartait de la vie politique et alors avaient projeté des réformes et conçu tout un plan de décentralisation. Entrés dans ces idées à l'Assemblée, les mesures visant à restreindre les droits de l'État sur les conseils généraux et les municipalités les avaient eus pour promoteurs. Mais les réformes accomplies tournaient à leur désavantage. Le suffrage universel les écartait des conseils électifs et y envoyait des républicains. D'où pouvait venir ce résultat? Etait-ce que réellement, comme le disaient les républicains, la prépondérance des classes qu'ils représentaient devait disparaître et que le suffrage universel, véritable océan, submergeait ce qu'ils voulaient encore maintenir du passé. A leurs yeux les faits ne venaient point de causes aussi profondes. Si la République et les républicains s'emparaient du pays, ils le devaient à la possession du

gouvornement, à l'appui de M. ïhiers, mettant à leur service la force de l'Étal. Est-ce que ces mêmes républicains aujourd'hui triomphants n'avaient pas été sous l'Empire, quand l'action gouvernementale leur était contraire, tout aussi bien qu'eux exclus des assemblées et des conseils électifs? A présent leur fortune changeait, parce que la puissance publique s'exerçait en leur faveur, par un retour inattendu. L'expérience, selon eux, prouvait donc que le suffrage universel n'avait point de préférence bien arrêtée, qu'il se laissait entraîner du côté où il voyait la force et le pouvoir. Il les écarterait aussi longtemps qu'ils s'épuiseraient dans l'opposition, mais il les suivrait eux aussi lorsqu'ils posséderaient le gouvernement. Jugeant ainsi les choses, ils ne voyaient plus qu'une duperie, dans leur ancienne poursuite de la décentralisation et de la neutralité gouvernementale. Ce qui importait avant tout, avec le suffrage universel, c'était l'exercice de l'autorité en soi, quel qu'en fût le titre momentané. Il fallait donc conquérir à toute force, pour les tourner à son profit, les rouages du gouvernement, la centralisation administrative, l'immense armée des fonctionnaires. Alors on ferait agir ce gouvernement de combat que M. Batbie avait réclamé pour vaincre le radicalisme et, par l'influence exercée sur le pays, on arriverait à son tour à en être appuyé et soutenu. Les idées d'après lescjuelles se conduisait le centre droit, avaient été surtout définies et formulées en programme par le duc de Broglie. Il était devenu le principal orateur du groupe auprès de M. ïhiers, dans les Commissions et à l'Assemblée. A la fin, par son esprit souple et fertile en même temps que déterminé, il avait acquis, parmi les siens, une supériorité qui le rendait prépondérant. Pour l'attaque décisive à diriger contre M. Tliiers, le centre droit nouait donc la coalition et le duc de Broglie, comme son chef, marquait la voie à suivre. Puisque ce qui importait avant tout était la possession du gouvernement, l'exercice du pouvoir en soi, il fallait limiter son action au fait de leur conquête. Par conséquent on ne changerait rien

aux lois existantes, formant une coalition on se diviserait dès qu'on voudrait innover. On se nnaintiendrait au contraire dans la légalité, on ne toucherait point au titre de République l'rançaise, on enlèverait simplement la présidence à M. Thiers. Pour obtenir ce résultat, la majorité, forte de ses prérogatives, n'aurait qu'à émettre un vote motivé contre le ministère. Gela devait suffire, car M. Thiers, identifié avec ses ministres, les couvrant, les dominant en toute circonstance, ne pouvait désormais s'en séparer, et laisser s'établir une distinction entre lui et son gouvernement. Aussi bien en condamnant l'un, on les renversait tous les deux.

L'essentiel dans ces circonstances était de trouver un nouveau président acceptable aux divers partis coalisés. Le maréchal de Mac-Mahon remplit toutes les conditions. Soldat il assurait la fidélité de l'armée, par sa naissance et ses alliances il appartenait aux légitimistes, ses campagnes d'Afrique l'avaient lié d'amitié aux princes d'Orléans, il devait d'ailleurs plaire aux bonapartistes avec lesquels il fallait désormais compter, puisque l'Empire l'avait créé duc et maréchal. Car maintenant, en défalquant les indécis capables de se dérober à l'occasion, les groupes légitimistes et orléanistes ne pouvaient plus commander, à eux seuls, une majorité certaine à l'Assemblée. C'était même ce qui les excitait à se hâter. Ils sentaient leurs forces diminuer. Alors qu'au début leur majorité avait été considérable, elle s'était sans cesse réduite et, si les élections partielles devaient continuer à leur désavantage, elle tlisparaîtrait même entièrement.

Pour être sûrs de réussir dans leur attaque contre M. Thiers, ils ne pouvaient donc négliger le groupe de l'Appel au peuple, formé en dernier lieu par les bonapartistes. Au début de l'Assemblée, ceux-ci s'étaient trouvés comme non-existants, six députés avaient seuls repoussé la déchéance prononcée contre Napoléon III et sa dynastie. Sedan et l'invasion atterraient encore, et l'horreur inspirée par ce qui rappelait l'Empire était si universelle

m HISTOIRE DE FRANCE DE 1870 A 1873.

qu'on ne supposait même pas qae le parti bonapartiste pût jamais se relever. Mais le long conflit survenu entre les monarchistes et les républicains, en prolongeant l'incertitude, lui avait peu à peu redonné des forces. Maintenant, comme après la révolution de 1848, quoique dans des proportions moindres, ceux qui ressentaient de l'éloignement pour la vieille Monarchie sans vouloir accepter la République, se rattachaient à la forme hybride, à l'Empire. Ce courant d'opinion avait fait réussir aux élections partielles un certain nombre de bonapartistes déclarés et l'homme le plus marquant du parti, M. Rouher. Ils s'étaient unis à l'Assemblée à ces députés élus en 1871 en dissimulant leurs anciennes préférences pour l'Empire, qui maintenant y revenaient. Le groupe ainsi formé s'était nommé de l'Appel au peuple, et fidèle aux traditions impériales donnait, comme panacée, le recours direct au suffrage universel par le plébisciste. Les bonapartistes détestaient la République, aussi s'étaient-ils confondus, sans entente, avec les monarchistes, dans les votes hostiles à M. Thiers et à ses ministres républicains. Mais, lorsque l'attaque décisive approcha, qu'ils virent le centre droit et son chef M. de Rroglie prêts à s'emparer du gouvernement, se sachant indispensables, ils voulurent se garantir leur part au lendemain du succès. Par Là les hommes du centre droit se trouvaient contraints à une alliance formelle avec eux. Ce leur était une source d'affreuse amertume. Car, quoiqu'ils se fussent relativement relevés, les bonapartistes restaient toujours honnis, le souvenir du 2 Décembre, de leur tyrannie de gouvernement, de l'invasion et de Sedan, les tenait à part et, à celle époque, s'allier avec eux était subir une sorte de tache. Plus que tous autres d'ailleurs, ceux du centre droitleuravaienttémoigné de l'horreur, à l'Assemblée les attaques les plus insultantes, venues du duc d'Audiffret-Pasquier, étaient parties de leurs rangs. Mais, puisque le duc de Rroglie et les siens se disposaient à exercer sur le suffrage universel cette pression qui, les forçant à renier leurs anciens principes,

les amenait à reprendre le système des candidatures officielles, ils devaient être entraînés à passer sur toutes leurs répugnances, pour s'allier formellement avec les hommes de l'Empire. Un accord fut donc conclu entre le centre droit et le groupe de l'Appel au peuple, qui acquit un portefeuille, dans le ministère à créer, quand le maréchal deAJac-Mahon deviendrait Président de la République.

La coalition des droites était formée, sa résolution prise, son plan arrêté, lorsque M. Thiers, qui lui aussi, se préparait en vue de la lutte imminente, remania son ministère. Ce fut le 18 mai, la veille même de la rentrée de l'Assemblée, qu'il constitua enfin un cabinet homogène, mais choisi tout entier dans le centre gauche. Ainsi plus que jamais M. Thiers repoussait les monarchistes. Toutes leurs démarches, tous leurs efforts à l'Assemblée et dans la Commission des Trente pour organiser la responsabilité ministérielle, aboutissaient au triomphe de leurs adversaires. Ils étaient maintenant unis et sûrs de la majorité, leur liste ministérielle, par le libre jeu des institutions parlementaires, pouvait et devait s'imposer, et M. Thiers persistait à les méconnaître, à leur préférer un groupe, simple minorité de la minorité républicaine. Depuis la réunion de l'Assemblée à Bordeaux, ils avaient toujours eu quelques-uns des leurs au gouvernement, en dernier lieu ils s'étaient assuré par M. de Goulard le ministère de l'intérieur, si important à leurs yeux, et dans le cabinet remanié ils ne possédaient plus aucun poste. M. Thiers déclarait, par ses nouveaux choix, que le pacte de Bordeaux prenait fin et, en donnant le pouvoir à des républicains de son opinion, se tournait définitivement vers la République, juste à l'heure où eux voyaient dans l'élection de M. Barodet des motifs décisifs de la combattre et de renverser le parti qui la soutenait. Jamais la séparation ne s'était accusée aussi profonde entre M. Thiers et les droites, aussi le choc final ne pouvait-il être reculé plus longtemps.

L'Assemblée reprit ses séances le 19 mai. Le président,

M. Buffet, donnait tout de suite lecture de l'interpellation que les députés des droites venaient de déposer : « Les députés signataires, convaincus que la gravité de la situation exige à la tête des affaires un cabinet dont la fermeté rassure le pays, demandent à interpeller le ministère sur les modifications opérées dans son sein et sur la nécessité de faire prévaloir dans le gouvernement une politique résolument conservatrice. » Comme à gauche on demandait le nombre des signataires, l'un d'eux répondit qu'ils étaient bien trois cents. Immédiatement le garde des sceaux, M. Dufaure, déposait les projets de loi sur l'organisation des pouvoirs publics et la création d'une seconde Chambre que. d'accord avec la Commission des Trente, le gouvernement était chargé de soumettre à l'Assemblée. Après quoi, M. Peyrat, au nom de quarante-cinq membres de l'Union républicaine, lisait une déclaration par laquelle ses amis et lui protestaient au contraire contre le dépôt des projets de loi, leur examen devant mettre en exercice le pouvoir constituant qu'ils déniaient à l'Assemblée. Ils l'invitaient ensuite à fixer elle-même, dans un délai de quinze jours, l'époque où elle se dissoudrait. Cette ouverture était accueillie par les rires des droites.

Le lendemain, l'Assemblée réélisait président M. Buffet. Mais c'est à l'élection des vice-présidents que les coalisés des droites se proposaient surtout de se compter. Ils portaient M. de Goulard congédié du ministère comme l'homme du centre droit. Sa candidature, accueillie, témoignerait d'une majorité certaine contre le nouveau cabinet. Il était le premier élu des vice-présidents par 367 voix et ainsi les coalisés se voyaient les maîtres à l'Assemblée.

Le 23 mai, le duc de Broglie vint développer l'interpellation des droites à la tribune. Il limita son champ avec soin, prétendant se restreindre à une attaque dirigée contre le seul nouveau ministère. La question du gouvernement à établir, République ou Monarchie, était écartée, le Président de la République ne se trouvait point directement mis en cause; si les critiques et les sarcasmes dépas-

saient les ministres pour l'atteindre, c'est que sa prépondérance le tenait par devant eux au premier rang. M. de Broglie apprenait d'abord que l'interpellation reposait sur deux points : la nécessité d'obtenir un cabinet qui rassurât le pays, l'impatience des signataires de savoir si le nouveau cabinet remplissait cette condition. Le danger était grand, car les dernières élections donnaient à craindre que le parti radical n'arrivât aux affaires, en s'emparant du suffrage universel. Or ce parti n'était pas que politique, il était surtout social. Il n'acceptait point la société telle que la Révolution de 89 l'avait faite, avec le suffrage universel, l'égalité civile et la liberté religieuse. Il croyait qu'elle devait subir de nouveaux et profonds changements ; or une pareille refonte pouvait être une destruction. Un fait éclairait la situation d'une sinistre lueur : le succès momentané de la Commune de Paris. Eh bien, quels avaient été les rapports du parti radical avec elle ? Sans qu'il en eût approuvé toutes les doctrines, il était notoire que, d'après lui, tous les torts n'étaient pas du côté de la Commune, que l'Assemblée, envers elle, avait dépassé ses droits. Les derniers députés élus par le parti radical, MM. Barodet, Ranc, Lockroy, s'étaient entremis en faveur de la Commune ou lui avaient même appartenu. Le chef du parti, M. Gambetta, dans un récent discours à Belleville, venait de se plaindre que Paris, après la défaite de la Commune, eût été livré aux horreurs d'une réaction aveugle. Il résulte des opinions exprimées par ses orateurs que le parti radical juge les torts partagés entre l'Assemblée et la Commune, et qu'il pense ainsi que cette dernière mérite réparation. De là son programme actuel : dissolution de l'Assemblée, amnistie des condamnés de la Commune, levée de l'état de siège, qui est une précaution contre le retour de pareilles horreurs.

Or que pensait des doctrines et des actes du parti radical le gouvernement établi par l'Assemblée? Certes le duc de Broglie ne l'accusait point d'éprouver pour eux de la

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