II
sympathie. Mais le danger venait de ce que, dans le gouvernement, il existait, au sujet des rapports avec le parti radical, deux tendances, deux manières de voir, en conflit l'une avec l'autre. « Il nous avait toujours semblé, disaitil, qu'il y avait dans le gouvernement une tendance ouvertement hostile aux doctrines comme aux pratiques du parti radical, décidée pour une politique de résistance. A côté nous en avons toujours distingué une autre, d'après laquelle on semblait penser que, dans les rapports avec le parti radical, les ménagements et les compromis se recommandaient, qu'il fallait avec lui de la douceur, ne réprimer que l'excès du désordre matériel, n'agir qu'à la dernière extrémité. Voilà le spectacle auquel le gouvernement nous a fait assister depuis deux ans. Que ces deux tendances aient été pratiquées tour à tour, j'en appelle à tous les souvenirs ! Eh bien, l'éleclion de Paris du 27 avril a fait passer ce conflit de tendances, de l'état latent à l'état aigu. » Le duc de Broglie exposait alors que la loi supprimant la municipalité lyonnaise, votée d'accord par l'Assemblée et le gouvernement représenté par M. de Goulard, avait été réprouvée par tous les amis et les organes du gouvernement, aussitôt que la candidature du ministre des affaires élrangères, Al. de Rémusat, avait été posée. En outre, pendant la période électorale, M. Jules Simon, un ministre responsable, avait publiquement offensé l'Assemblée, en lui refusant toute part dans la libération du territoire, pour en attribuer le mérite exclusif à un seul homme. Le ministre de l'intérieur, M. de Goulard, sommé de s'expliquer sur ce fait devant la Commission de permanence, avait déclaré qu'il ne voulait point en répondre. « Voilà encore une fois ce que j'appelle le conflit de tendances à l'état aigu. Il a duré, je crois, trois semaines, chaque ministre ayant ses journaux à lui, le public attendant de quel côté pencherait le gouvernement. Enfin le Journal officiel a appris que le Président de la République avait reconnu la nécessité de modifier son administration. Je le crois bien ! il était difficile de faire revenir sur les
mêmes bancs des ministres séparés par de telles différences d'opinion. La politique d'équilibre, la coexistence de deux tendances contraires au sein du cabinet avaient fait leur temps, il fallait choisir et prendre un parti. Quel est celui qui a été pris? Voilà, messieurs, à quoi revient, en définitive, l'interpellation adressée au cabinet. Que représente-t-il? la résistance ou la concession.
« Je vais dire tout de suite quelle est l'impression générale que l'on peut recueillir au dehors, c'est que le cabinet actuel est un pas de plus dans la voie des concessions, des ménagements, des compromis vis-à-vis du parti radical. Qu'est-ce qui donne cette opinion au public, quand le nom des personnes appelées nouvellement dans le cabinet devrait en donner une toute contraire? Des faits nombreux, qu'il serait impossible d'énumérer, surtout la base étroite sur laquelle s'est placée la nouvelle combinaison ministérielle, à distance des conservateurs et, enfin, la sortie du cabinet du membre qui, dans ces derniers temps, avait représenté les intérêts et les doctrines de la grande majorité conservatrice de cette Assemblée. Eh bien, messieurs, si, en dehors de toutes les questions de forme de gouvernement, la dissidence qui nous sépare du nouveau cabinet est la crainte que son avènement ne soit un pas de fait hors de la politique de résistance et si cette crainte n'est pas démentie par des explications catégoriques fondées sur des faits, je me permets d'appeler l'attention du cabinet sur la position où il va se trouver. Il y a ici 320 députés signataires de l'interpellation, qui sont [)rofondément convaincus que contre le progrès des doctrines radicales l'action énergique du gouvernement, dans la voie légale, est indispensable, qui attribuent à son indécision la plus grande part du progrès de ces doctrines. Et ils ont conclu résolument qu'il fallait renoncer aux oscillations, à plus forte raison s'abstenir de tout nouveau pas dans le sens contraire à la résistance. Ils pensent qu'un gouvernement n'a pas tout fait quand il a assuré l'ordre matériel, que l'ordre moral dépend beaucoup de lui, qu'il peut
le fortifier ou l'affaiblir, par les doctrines qu'il professe hautement, surtout par l'esprit qu'il inspire à son administration. Ils croient que, si le gouvernement ne rentre pas dans la voie résolument conservatrice, le progrès du radicalisme ne pourra être arrêté. Ils croient que les ménagements ont duré aussi longtemps qu'il est possible de les supporter. Ils croient que le précipice est ouvert, qu'il n'y a plus qu'un pas à faire pour y tomber. Ils croient, suivant une phrase fameuse, qu'il n'y a plus, dans ce sens, ni une faiblesse, ni une faute à commettre. C'est leur conviction profonde et tout cabinet qui ne leur donnera pas, à cet égard, une certitude absolue ne peut se promettre leur concours. »
Les choses étant ainsi, continuait le duc de Broglie, le gouvernement, pour avoir une majorité dans l'Assemblée, devrait obtenir l'appoint du parti radical, mais un appoint qui serait vainqueur et dominant, et qui ferait que le cabinet et le reste de sa majorité ne seraient pas les alliés, mais les pupilles et les protégés du parti radical. Et c'est alors que le gouvernement viendrait inviter la majorité conservatrice de l'Assemblée à examiner les lois constitutionnelles et à constituer la France avec lui ! Mais dans quelle situation étrange et sans issue se trouverait-il ! Car au moment où il dépendrait, pour son existence, du bon plaisir des radicaux, il chercherait à faire voter des lois contre lesquelles ils n'ont cessé de protester, en dernier, au début même de la séance. Comment donc le gouvernement s'étonne-t-il qu'on ne prête à ces lois qu'une attention distraite? Avant de les examiner, il faut savoir si des alliés, qui demain seront peut-être des maîtres, lui permettront à lui-même de les discuter.
A la fin le duc de Broglie faisait apparaître le péril social : « Je termine, messieurs, en disant au gouvernement que, si réellement il se trouve placé dans la dépendance du parti radical, nous le supplierions pour son honneur de ne pas même y rester un jour, nous le supplierions de s'arrêter dans celte voie, car c'est celle où les gouver-
nements se laissent aller aux transactions qui les déshonorent et courent aux catastrophes, qui emportent leur renommée, enmême temps que les sociétés]qu'ils défendent. Sur cette pente funeste, ce ne seraient pas seulement les lois constitutionnelles qui disparaîtraient, ce seraient les lois organiques et fondamentales de la société elle-même, qui seraient bientôt atteintes. Périr pour sa cause, en tenant son drapeau à la main et au pied d'un rempart qu'on défend, c'est une mort glorieuse, dont un parti se relève et qui grandit la mémoire des hommes publics. Périr au contraire, après avoir préparé avant de le subir, le triomphe de ses adversaires; périr en ayant ouvert la porte de la citadelle ; périr en joignant au malheur d'être victime le ridicule d'être dupe et le regret d'être involontairement complice, c'est une humiliation, qui emporte la renommée en même temps que la vie des hommes d'Etat. Je conjure le ministère et ses amis de se rappeler le ministère des Girondins suivi de si près du 10 août; je les conjure de se rappeler que, si les contemporains sont souvent flatteurs, la postérité est impitoyable pour les gouvernements et les ministres, dont la faiblesse livre, à l'ennemi, les lois et les institutions qu'ils sont chargés de défendre. »
Le garde des sceaux, M. Dufaure, répondit à M. le duc de Broglie. Ses opinions personnelles, les actes de toute sa vie, ceux de ses collègues étaient connus et témoignaient que les radicaux ne pouvaient trouver en eux que des adversaires. Le gouvernement tout entier condamnait les doctrines du parti radical. La façon dont il avait réprimé la Commune, les lois de protection qu'il avait depuis demandées et obtenues, témoignaient que chez lui les actes répondaient aux principes. Le cabinet s'était reformé sur des bases trop étroites d'après le duc de Broglie, c'est-à-dire que les nouveaux ministres appartenaient au centre gauche, mais il fallait bien qu'il se recrutât parmi ceux qui partageaient ses idées. Or en présentant les lois constitutionnelles, il pensait qu'elles comportaient la reconnaissance
définitive de la forme républicaine et tous les ministres s'accordaient sur ce point. Le gouvernement voyait comme M. le duc de Broglie un péril dans les dernières élections ; il en tirait, lui, la conséquence qu'on ne saurait se passer plus longtemps d'un régime établi. II était donc prêt à dire que, sans la reconnaissance de la République, il ne se croyait plus capable de maintenir l'ordre dans le pays. Ainsi M. Dufaure sortait le débat des limites étroites où M. le duc de Broglie prétendait le maintenir, il déclarait que le programme du cabinet reconstitué entraînait l'établissement de la République.
Cependant la réponse d'un ministre quel qu'il fût, demeurait secondaire dans la circonstance et la parole appartenait à M. Thiers. D'après la loi du 13 mars sur les pouvoirs publics, il ne pouvait monter à la tribune qu'en le demandant. Il fit donc remettre par M. Dufaure un papier au président de l'Assemblée pour être entendu. L'Assemblée décida qu'il le serait à la séance du lendemain 24 mai, fixée à neuf heures du matin.
Depuis que M. Thiers avait définitivement adhéré à la République, il gouvernait au nom d'une Assemblée souveraine en s'appuyant sur la minorité. Certes l'éclat de ses services, son autorité personnelle, la division des monarchistes entre plusieurs prétendants, compensaient, dans une certaine mesure, l'élroitesse de son point d'appui. Malgré tout, le fait de se tenir avec la minorité, alors que l'essence du pouvoir réside dans la majorité, lui créait une cause de ruine permanente. Dans ces circonstances les républicains eussent dû avoir pour unique souci de se discipliner de telle sorte que leur minorité fût apte, en toute occasion, à prêter le maximum d'appui à l'homme qu'ils voulaient maintenir contre les monarchistes. Au contraire, lorsque M. Thiers vint se défendre, ils s'étaient comme étudiés à faire le jeu des assaillants. Depuis l'élection de M. Barodet ils étaient coupés en deux et c'est entre les vaincus du suffrage universel, les hommes du centre gauche, que M. Thiers avait dû choisir ses ministres. Mais
M. deRémusat, ayant manqué de se faire élire député, n'eût même pu, dans certains pays, s'asseoir à l'Assemblée. Mais M. Casimir Perier, lors d'un important débat, avait déjà été renversé par cette même majorité devant laquelle il retournait. Loin donc que les nouveaux ministres eussent une force propre à donner à M. Thiers,ils lui devaient tout et tiraient tout de lui.
Quant au groupe vainqueur à Paris, au lieu de revenir à l'Assemblée, après la scission survenue, se serrer avec les autres républicains, il se tenait plus que jamais distinct et séparé. Lorsque M. Thiers envoyait M. Dufaure déposer les lois constitutionnelles et demander qu'en les adoptant, on établît la République, ceux de l'Union républicaine faisaient dire par M. Peyrat qu'ils ne reconnaissaient point le droit à l'Assemblée de voter les lois de cet ordre, et par conséquent au gouvernement qualité pour les soutenir. De telle sorte que sur le point d'où venait tout le conflit entre M. Thiers et la majorité, la fondation même de la République, les républicains, en désaccord, perdaient leur force. C'est qu'ils étaient si bien habitués à dédaigner les monarchistes qu'ils n'avaient pu prévoir leur attaque. Ils les avaient crus irrémédiablement divisés et ils les voyaient unis, ayant étendu l'alliance jusqu'aux bonapartistes. Ils avaient supposé qu'ils ne trouveraient point de successeur à M. Thiers, que les chefs de stature à les diriger leur manqueraient; et le maréchal de Mac-Mahon devenait un président accepté par tous, et le duc de Broglie savait les entraîner et les maintenir ensemble.
Quand M. Thiers prit la parole, le 24 mai, il était donc vaincu d'avance. Le duc de Broglie, par sa persistance à évoquer le péril social et adresser le cauchemar du radicalisme, aux yeux d'hommes que le seul nom de République remplissait d'effroi, par sa précaution de restreindre le débat à une question ministérielle, ce qui devait permettre à tous les coalisés de voter en conservant chacun ses espérances, par son habileté à faire ressortir la faiblesse du cabinet et la désunion entre républicains, s'était rendu
maître des droites, et après cela il était certain que la coalition irait au vote indissoluble. M. Thiers, selon la loi Rivet, eût pu se î^arantir, chercher à sauver son ministère et, s'il n'y parvenait, essayer de conserver la présidence de la République, en acceptant pour ministres les chefs de la coalition, comme ils le lui avaient autrefois demandé. Mais agir ainsi eût été un désaveu de toute sa conduite. Au lieu donc de se mettre à part de ses ministres, il prend pour lui tous ces reproches, ces sarcasmes que le duc de Broglie adressait à l'impersonnel gouvernement. Il refuse d'abaisser le conflit à une simple question de cabinet, il le place, comme il l'avait déjà fait et comme venait encore de le faire son ministre M. Dufaure, sur son vrai terrain, le choix obligé entre la République et la Monarchie. Il avait dit que, le jour venu, il proposerait d'établir définitivement la République et que, si l'Assemblée refusait de le suivre, il se retirerait, lui laissant à ressusciter la Monarchie. Fidèle à cet engagement, le 21 mai, il dédaigne les réticences, agrandit le débat, tient le langage qui peut le mieux émouvoir le pays et préparer au sein du suffrage universel la revanche de la défaite prévue dans l'Assemblée.
c( L'Assemblée ne sera certainement pas étonnée de me voir à la tribune en ce moment. Si quelqu'un doit des explications sur cette politique tant dénigrée hier, c'est moi assurément. Je ne suis pas le seul responsable, parce que je n'ai pas été seul influent, je suis le principal, et, s'il y a un coupable, c'est moi. Je ne crains pas de porter cette responsabilité devant vous, devant le pays, devant l'Europe. J'ai été appelé au pouvoir dans les circonstances les plus graves de notre histoire, car je ne sais pas une situation comparable à celle de la France en 1871. Je n'ai pas cherché le pouvoir, je ne l'ai pas désiré, j'en ai été épouvanté. Vous n'avez pas délibéré en me le donnant, ni moi en Tacceptant. Je le conserve encore aujourd'hui pour cette discussion; mais, quand votre verdict sera rendu, sachez-le bien, ce n'est pas à ces loyaux ministres que j'ai appelé à concourir avec moi aux affaires^ c'est à moi, à moi seul,
que ce verdict sera adressé, c'est pour moi que je le prendrai. Il faut de la sincérité ici, et vous savez maintenant, messieurs, quel sera le résultat de votre décision.
« Je ne veux blesser personne, je ne veux surtout blesser aucune opinion, je les respecte toutes, mais l'occasion est solennelle, vous allez décider des destinées du pays et il faut que vous me permettiez de parler aux partis, aux individus, à tout le monde avec franchise. Eli bien, cette politique qu'on a dépeinte hier comme à double face, qui tantôt s'adressait ici, tantôt là, nous allons voir ce qu'elle a été. Cette politique, mes collègues et moi nous ne l'avons pas choisie, elle nous a été imposée par la nécessité. Je défie un homme de bon sens d'avoir pu suivre, dans les circonstances que nous avons traversées, une autre conduite que celle qui a été la nôtre. Messieurs, songez à la situation du pays, quand vous nous avez remis les affaires. Il était envahi au Nord par l'ennemi, au Midi par la démagogie. De gouvernement nulle part. Point de finances, point d'armée. Était-ce le plus grand de tous nos maux? J'ose dire que non. Le plus grand c'était la division. Et c'était avec un pays divisé, des partis rivaux, qu'il nous a fallu dégager une volonté unique, un gouvernement qui nous permît de suffire aux malheurs et aux nécessités du temps.
« Messieurs, vous nous regarderez et vous nous jugerez, c'est votre droit, mais votre devoir, c'est de vous regarder vous-mêmes et de voir dans quel état de division profonde vous vous trouvez ici. Il y a d'abord une grande division, qui à elle seule suffirait pour troubler un pays; les uns veulent la Monarchie, les autres la République. Eh bien, ne sentez-vous pas que toutes les fois que nous touchons à ce grand sujet de la forme du gouvernement, on se divise en portions presque égales. Il est donc bien vrai que la première, la plus grande des difficultés surgit, aussitôt qu'on touche à la question essentielle. On nous dit que c'est la question de conservation! Je ne nie pas que cela ne soit vrai, à un certain degré. Mais la vraie question, c'est celle qui nous divise ici en deux parts et qui divise aussi le
pays. Sont-ce là toutes les causes de nos divisions? Hélas, il y en a d'autres encore. Au commencement de ce siècle, la maison de Bourbon, qui régnait sans partage, était unie. Vous savez bien que la Révolution l'a divisée. Ce n'est pas tout. Celte terrible Révolution nous a créé une troisième dynastie par la guerre. Ainsi, quand je m'adresse au côté droit, j'y trouve des conservateurs, je le reconnais, mais j'y trouve aussi les représentants de trois dynasties. Et si je me tourne à gauche, n'y vois-je qu'une seule République? Non, c'est vrai. 11 y a des hommes qui comprenant très bien la destinée de la République et les causes qui l'ont fait échouer, quand elle a paru, disent : Ce que la République doit faire, si elle veut se maintenir, c'est d'être non pas alarmante, mais rassurante. On a dit souvent : Le pays n'est pas républicain. Ce qu'il y a de vrai, c'est que dans les classes élevées, qui sont préoccupées de l'ordre et qui ont raison, il y a des appréhensions, des répugnances; mais dans les masses, ne vous y trompez pas, la République a une immense majorité. Il y a dans le parti républicain des hommes assez sages pour comprendre que le sort de la République est attaché à la condition de rassurer le pays. Et ils ont poussé la raison jusqu'à comprendre qu'il fallait que la République, pour ne pas effrayer, fût aux mains dhommes qui se recommandent au pays par la conduite politique et sage de leur vie. Mais au delà, il y en a qui pensent autrement et qui, à mon avis, compromettent gravement le sort de la République. Au lieu de comprendre qu'elle doit être rassurante et pour cela patiente, ils croient qu'il n'y a de possible ou de désirable que la République avec les anciens républicains. El à cette doctrine ils en ajoutent d'autres, qui sont capables d'alarmer le pays et de lui faire prendre en aversion cette forme de gouvernement.
« lly a donc ici trois dynasties, là deux Républiques. Chacun dit : Voyez comme moi, gouvernez dans mon sens. Que voulez-vous que fasse un gouvernement dans cette situation? Que de fois on m'a dit: Mettez-vous avec nous,
nous VOUS suivrons. Je remercie ceux qui tiennent ce propos sincèrement, mais je les supplie de considérer qu'ils ne sont pas les seuls, qu'il y a à côté d'eux des hommes tout aussi respectables qu eux, qui demandent aussi que Ton gouverne dans leur sens. Eh bien, messieurs, je trouve ici le principe de ma conduite et de celle de mes honorables collègues. Oui, ce qu'il faut, dans cette situation, ce n'est pas un gouvernement de parti, c'est un gouvernement inexorable, impitoyable devant le désordre, puis qui, quand le combat et le désordre sont finis, devienne calme, impartial, conciliant. Ce n'est pas là un gouvernement à double face, c'est un gouvernement éclairé. Dédaignez celte politique : moi, je plains ceux qui ne sauraient ni la comprendre, ni avoir la force de la soutenir. Il m'a fallu bien plus de force de caractère et de volonté pour tenir cette conduite, que pour me donnera un parti et lui obéir aveuglément.
« Voilà l'inspiration de notre politique. Eh bien, cette politique avait une double tâche, la première d'urgence; il fallait faire la paix, dégager le territoire. Puis une seconde, d'avenir, dont le but devait être, lorsque le provisoiie serait devenu impossible, de vous diriger vers une forme de gouvernement. La politique dont je parlais tout à l'heure est celle qui nous a inspirés, dans la tâche d'urgence et qui nous inspire aujourd'hui, dans celle que j'appelle d'avenir. Il est vrai qu'on nous dit: Mais qu'est-ce que Tordre matériel auprès de l'ordre moral? Je conviens que l'ordre moral est la chose la plus importante, mais il ne peut reposer que sur l'ordre matériel, et, puisqu'on dédaigne tant celui-ci, c'est la preuve qu'il est obtenu. Qu'on en tienne donc compte! Croyez-vous qu'avec une politique de parti, une politique de combat, selon le mot adopté, vous auriez obtenu cet apaisement relatif, je le reconnais, mais enfin cet apaisement. Je maintiens qu'avec une politique de parti, vous n'auriez même pas obtenu cet apaisement relatif, auquel vous devez la conservation de notre crédit et la libération du territoire. Oui, voilà la tâche d'ur-
geiice. Mais la tâche d'avenir! Oh! là est la difficulté et elle est très grande. C'est là qu'est l'ordre moral.
c( Que veulent dire ces mots : l'ordre moral trouhlé? Ceci uniquement : la division. C'est que nous avons devant nous une question immense, celle de la forme du gouvernement, de la Monarchie ou de la République qui a troublé tous les États et fait couler des torrents de sang. On disait hier : Ce n'est pas la question. Nous ne sommes pas des monarchistes, nous sommes des conservateurs. Eh bien ! permettez-moi de vous le dire, quand vous déclarez que vous n'êtes pas des monarchistes, on ne vous croit pas. Oui, je le répète, les uns tendent à la Monarchie, les autres à la République. Ce qui nous divise ici, ce qui fait l'embarras du moment, c'est cette question, il n'y en a pas d'autre. Mettez-vous à notre place. Comment voulez-vous que nous la résolvions? Je n'ai désavoué aucune de mes opinions et je pourrais prouver ici que, sur les questions qui intéressent le plus la politique conservatrice, j'ai été plus conservateur que la plupart de ceux qui m'interrompent. Mais j'ai pris mon parti sur la question de la République. Je l'ai pris, oui, je l'ai pris. Savez-vous pourquoi? Quand on est dans son cabinet, on peut délibérer, en philosophe, comme l'a fait Montesquieu, sur les avantages et les inconvénients de la République, ou sur les beautés de la Monarchie. Mais au gouvernement il faut prendre son parti. On ne peut pas gouverner longtemps dans le provisoire. Après deux ans etdemi, quand nous avons vu les partis s'enflammer, nous nous sommes dit : Nous ne pouvons pourtant pas rester éternellement dans cette situation. Ce n'est pas de notre part une impatience théorique, c'est la constatation d'une nécessité pratique. C'est ce qui fait que nous avons pris notre parti, et, quand je dis cela, nous n'avons aucun droit, aucune prétention de le prendre tout seul, car c'est à vous, messieurs^ qu'il appartient de décider, j'ai toujours reconnu votre souveraineté. Mais comme gouvernement nous devions avoir une opinion. Et savez-vous quelle est la raison qui
m'a décidé en faveur de la République, moi, vieux disciple de la Monarchie? Outre le jugement que je portais, en considérant la marche générale des choses, c'est qu'aujourd'Iiui la Monarchie est impossible. 11 n'y a qu'un trône et on ne peut l'occuper à trois.
« On ne saurait, je le répète, vivre longtemps sans que le principe du gouvernement soit établi et respecté. iNous avons donc pris notre parti. Maisl'avons-nous fait en usurpateurs de votre autorité, prétendant résoudre la question à nous seuls? Non. Dans mon message si maltraité, je vous avais seulement dénoncé la question et la nécessité de la résoudre. Depuis que la Commission des Trente a été formée, à quoi a-t-elle abouti ? A ce qui me semble, la justification du message. Elle nous a commandé de présenter des lois, qui n'auraient rien fait, si elles n'avaient pas résolu la question. Comment, en effet, voulez-vous qu'on fasse des lois organiques, si l'on n'est pas fixé sur la nature du gouvernement? Ces lois que nous vous présentons sont un acte de déférence envers vous. Elles méritent, je crois, considération. Je ne veux pas les discuter, je veux seulement en énoncer les points principaux: une loi électorale, la création de deux Chambres, un président nommé par les deux Chambres, avec adjonction des conseils généraux. » M. Thiers, après avoir expliqué que ces lois avaient deux sortes d'adversaires, ceux qui ne voulaient, à aucun prix, constituer la République pour réserver l'avenir à la Monarchie, et ceux qui ne voulaient tenir la République que d'une Constituante, disait que la véritable politique conservatrice était celle qu'il préconisait, se tenant entre tous les extrêmes et amenant l'Assemblée actuelle, dans sa souveraineté, à faire elle-même laRépublique conservatrice. Il est vrai qu'on montrait le fantôme du péril social et les dangers d'avenir révélés par les dernières élections. Certes il pouvait y avoir des difficultés, des dangers d'avenir, mais il fallait compter, pour les résoudre, sur la sagesse du pays et le fonctionnement de bonnes lois. En dehors de cela il ne voyait que la dictature. Elle s'était
levée à deux reprises. En 1815, elle était tombée avec gloire. Eu 1870, comment avait-elle fini? Il fallait donc s'en fier aux moyens légaux.
Puis en terminant : « La politique conservatrice est celle que je viens de décrire, garantissant l'ordre matériel d'une manière infaillible et tâchant de rétablir l'ordre moral, par la solutioa des questions difficiles. Je sais bien qu'on nous a dit hier que ces moyens ne suffisaient pas. Je n'en sais pas d'autres. On nous a dit avec une pitié, dont j'ai été très touché, qu'on plaignait notre sort, que nous allions être les protégés du radicalisme. On m'a prédit à moi une triste fin. Je l'ai bravée plus d'une fois pour faire mon devoir. Je ne suis pas sûr de l'avoir bravée pour la dernière fois. On nous a dit encore qu'il y avait une chose fâcheuse, outre une fin malheureuse. C'était d'y ajouter le ridicule. Je remercie l'orateur de ses sentiments compatissants. Qu'il me permette de lui rendre la pareille et de lui dire que moi aussi je le plains. De majorité il n'en aura pas plus que nous, mais il sera un protégé aussi, je vais lui dire de qui, d'un protecteur que l'ancien duc de Broglie aurait repoussé avec horreur, il sera le protégé de l'Empire. »
D'après la loi du 15 mars, aussitôt le Président de la République entendu, l'Assemblée devait lever sa séance. Elle se sépara donc à onze heures, pour se réunir de nouveau à deux heures. A cette seconde séance, le ministre de l'intérieur, M. Casimir Perier, recommanda lui aussi de reconnaître la République comme forme définitive du gouvernement. Personne ne répondant, on dut voter sans plus un ordre du jour. M. Dufaure demandait, au nom du gouvernement, l'ordre dujourpuret simple; il fut repoussé par 362 voix contre 348. Le gouvernement se trouvait en minorité de 14 voix. L'ordre du jour de blâme présenté parM.Ernoul, au nom des coalisés de droite, fut alors mis aux voix : c< L'Assemblée nationale, considérant que la forme du gouvernement n'est pas en discussion ; que TAssemblée est saisie de lois constitutionnelles présentées
en vertu d'une de ses décisions et qu'elle doit examiner; mais que, dès aujourd'hui, il importe de rassurer le pays, en faisant prévaloir, dans le gouvernement, une politique résolument conservatrice, regrette que les récentes modifications ministérielles n'aient pas donné aux intérêts conservateurs la satisfaction qu'elle avait le droit d'attendre, et passe à l'ordre du jour. » Les coalisés prenaient soin de se renfermer dans les limites étroites tracées par le duc de Broglie. Ils voulaient se mettre dans les meilleures conditions pour entraîner ces timides, qui, aux grandes crises, cherchent à se conserver le retour possible. D'ailleurs ils y réussissaient pleinement, car ils allaient rallier jusqu'à des hommes se disant républicains. Lorsque le président eut lu l'ordre du jour Ernoul, M. Target vint déclarer que treize de ses collègues et lui le voteraient, bien que résolus à accepter la solution républicaine, telle qu'elle résultait des lois constitutionnelles, et à mettre fin à un provisoire, nuisible aux intérêts du pays. L'ordre du jour Ernoul obtenait 360 voix contre 344, 16 voix de majorité. M. Thiers et son gouvernement étaient de nouveau, et d'une manière irrévocable, condamnés par l'Assemblée.
Les coalisés désiraient s'assurer immédiatement les avantages de la victoire. Ils levèrent donc la seconde séance à six heures, après être convenus d'en tenir une troisième à hnit heures. Ils pensaient que M. Thiers, après avoir montré tant de hauteur, mettrait son amour-propre à leur envoyer sans tarder sa démission et que, la recevant dès le début de la nouvelle séance, ils pourraient le jour même élire son successeur. Ils ne s'étaient pas trompés. L'Assemblée rentrée en séance, le garde des sceaux M. Dufaure vient déclarer que ses collègues, les ministres, et lui avaient résigné leurs fonctions, puis il lit une lettre de M. Thiers, qui se démettait de la présidence de la République. A partir de ce moment les coalisés s'abandonnent à la joie du triomphe. Le président M. Buffet à peine a-t-il communiqué la
démission de M. Tliiers que, sans en donner acte, sans la soumettre à un vote pour constater que l'Assemblée l'acceple, il s'empresse de lire une proposition du général Changarnier et du duc de Broglie, tendant à nommer tout de suite le nouveau Président de la République, le maréchal de Mac-Mahon. A gauche, où la défaite était d'autant plus douloureuse que pour beaucoup elle survenait comme un coup imprévu, on proteste contre la hâte du président. On l'oblige d'abord à donner acte à M. Dufaure de la démission de iM. Thiers, puis à la soumettre à un scrutin. 36:2 députés votaient pour accepter la démission, 331 contre. Maintenant que les coaliséstriomphaient, leur majorité allait grandir à chaque vote.
Lorsque le président eut proclamé le scrutin, par lequel la démission de M. Thiers acceptée devenait définitive, il voulut l'accompagner d'une expression de ses regrets; mais, dès que les gauches comprirent de quoi il s'agissait, elles se soulevèrent et, par leurs clameurs répétées, lui imposèrent silence. M. Butïet put reprendre alors la proposition d élire sur l'heure le nouveau Président de la République. Les coalisés se hâtaient. Ils tenaient à ce que l'on sût, quand on apprendrait la chute de M. Thiers, que son successeur était déjà en fonctions. Ils atténueraient la commotion à prévoir, on serait en face de faits accomplis, puis, si les républicains se remuaient dans leur colère, possédant contre eux le maréchal de Mac- Mahon à la tête de l'armée, ils se feraient obéir. L'Assemblée l'élut donc sans désemparer par 390 voix. Les gauches s'étaient abstenues. Le président, M. Buffet, se rendit avec une partie du Bureau auprès du maréchal de Mac-Mahon pour l'informer de son élévation. M. de Goulard, comme vice-président, le remplaça au fauteuil. Il y reçut une ovation prolongée des droites, qui le vengeaient du renvoi que M. Thiers lui avait infligé. Le président M. Buffet, à son retour, annonça que le maréchal de Mac-Mahon acceptait le poste auquel l'Assemblée nationale l'appelait et, au milieu de la nuit, la séance était détinilivement levée.
Le lendemain, la dépêche suivante était placardée dans toute la France :
« Aux préfets. — Je viens d'être appelé, par la confiance de l'Assemblée nationale, à la présidence de la République. Aucune atteinte ne sera portée aux lois existantes et aux institutions. Je réponds de l'ordre matériel et je compte sur votre vigilance et sur voire concours patriotique. Le ministère sera constitué aujourd'hui même.
« Le Président de la République, « Maréchal de Mac-Mahon. »