‹ Histoire de France de 1870 à 1873 (volume 2)Chapitre 90 sur 102 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Le 25 mai 1873, M. le duc de Broglie prenait la viceprésidence du Conseil, avec le ministère des affaires étrangères ;

M. Beulé, l'intérieur ;

M. Ernoul, la justice ;

M. Batbie, l'instruction publique;

M. Magne, les finances;

M. de la Bouillerie, le commerce;

M. Deseilligny, les travaux publics;

L'amiral Dompierre d'Hornoy, la marine.

Le général de Cissey gardait la guerre provisoirement, qu'il remettait ensuite au général du Barail.

Le ministère comprenait ainsi des membres pris à toutes les fractions de la majorité. MM. de Broglie, Beulé, Batbie y représentaient les orléanistes du centre droit; MM. Ernoul et de la Bouillerie, les légitimistes ; M. Magne, les bonapartistes; M. Deseilligny, le groupe Target, qui, tout en se déclarant favorable à la République, avait fait cause avec ses ennemis.

La chute de M. Thiers et Toccupation du gouvernement par les monarchistes causa aux républicains une colère mêlée de stupeur et de consternation. Ceux qui avaient soutenu la candidature de M. Barodet dans la pensée de donner une « leçon i> k M. Thiers et de le contraindre à

résister aux monarchistes, étaient absolument pris par surprise. A force de répéter que l'Assemblée était condamnée et de demander sa dissolution, ils étaient venus à n'en plus tenir compte. Ils avaient ainsi méconnu que, quoiqu'elle ne fût plus en communauté d'idées avec le pays, il lui restait le pouvoir de prendre le gouvernement et de s'y maintenir longtemps. Ayant cru obliger M. Thiers à faire avec eux un pas décisif vers la République, ils le voyaient tout à coup renversé et la République dans le plus grand des périls. L'angoisse de la défaite commune fit immédiatement taire les récriminations entre républicains et ceux qui s'étaient combattus, se partageant entre M. Barodet et M. de Rémusat, se resserrent de nouveau. L'esprit de retenue, l'habileté de conduite qui leur avaient manqué au gouvernement pour se le maintenir, leur reviennent dès qu'il retombent dans l'opposition. Car c'était l'état que les épreuves traversées depuis 1851 leur avaient le mieux appris à connaître et auquel leurs facultés s'adaptaient alors tout naturellement. Dès le soir du 24 mai, les députés de l'Union républicaine, sentant combien la moindre émeute viendrait rendre plausible l'évocation que les coalisés victorieux faisaient du péril social, s'empressaient de rédiger une adresse pour recommander le calme et la prudence. D'instinct, tous les républicains comprirent de même combien il leur importait de se tenir tranquilles; aussi, nulle part le nouveau gouvernement n'eut-il de désordres à réprimer.

Les républicains se remirent du reste très vile de leur stupeur. Dans l'incertitude de la première heure, ils avaient craint que leurs adversaires ne s'en prissent à la forme républicaine elle-même. Ils reconnurent bientôt qu'ils se tenaient au programme circonscrit tracé par le duc de Broglie. La République de fait restait debout, l'embryon de Constitution dû à la loi Rivet et aux lois introduites par la Commission des Trente, subsistait. Les hommes, les partis, les tendances au gouvernement étaient changés, mais la majorité de l'Assemblée s'élait restreinte à ses

prérogatives, et, en renversant M. Thiers, n'avait fait que mettre en jeu le mécanisme des lois en vigueur. Ce spectacle rendit le courage aux républicains. Quelque velléité que les coalisés eussent pu avoir d'attaquer la République, elle était donc, dès maintenant, assez forte pour survivre à leur domination. Il était visible que, partagés entre trois prétendants, ils n'avaient pu s'accorder que d'une campagne en quelque sorte négative. Mais les causes qui les avaient empêchés, le 24 mai, de toucher à la forme du gouvernement subsisteraient. Ils demeureraient indéfiniment soumis à la même nécessité de se faire échec les uns les autres. Pendant ce temps, les républicains, favorisés dans toutes les élections par le suffrage universel, pouvaient se promettre de conserver son appui, et alors l'avenir leur resterait acquis.

Personne ne fut plus prompt que M. Gambetta à se remettre du trouble de la première heure et à reconnaître la faiblesse irrémédiable, que leurs divisions créaient aux coalisés monarchistes. Mais ce même regard ferme et lucide qui lui permettait de voir en avant, lui fit, par un retour sur lui-même, juger combien avait été hasardeuse la méthode tranchante, dont il s'était institué le représentant à l'Assemblée. Les événements montraient que M. Thiers avait été sage en recommandant la prudence. L'effort de TUnion républicaine pour imposer sans attendre au pays la forme républicaine, telle que les conceptions à priori des plus ardents du parti la donnaient, était une témérité qui ne pouvait conduire qu'à la défaite. C'était oublier les précédents historiques qui, à chaque tentative analogue, apprenaient qu'une résistance invincible s'était produite. C'était méconnaître la diversité des opinions et vouloir obtenir, pour un des groupes républicains, une part disproportionée à sa force réelle dans le pays. Éclairé par les événements, M. Gambetta va changer de méthode. Il renonce à ces déductions théoriques de principes enchaînés, venues de l'esprit optimiste du dixhuitième siècle et d'une croyance aveugle dans la toute-

puissance de la raison abstraite. Il entre dans le fait vivant, content de réaliser au mieux cette part de son programme que la nature du milieu rend seule acceptable. 11 s'applique, de toute son énergie, à se faire suivre, dans cette nouvelle voie, par les membres de l'Union républicaine et à plier aux compromis des hommes qui y répugnent par leurs traditions et leur passé. Il reprend ainsi, sous une autre forme, le rôle modérateur de M. Thiers tombé. Les monarchistes le trouveront désormais devant eux, ayant assagi les républicains les plus ardents, et, par son habileté et son sens politique, il contribuera plus que qui que ce soit au succès définitif de la cause républicaine.

Le ministère de Broglie existait à peine, que M. Gambetta trouvait moyen de l'atteindre. L'état de siège, décrété à l'occasion de la guerre dans un grand nombre de déparlements, y compris celui de la Seine, n'avait point été levé. Le gouvernement de M. Thiers succédant à celui de la Défense nationale, dans une période de troubles civils, l'avait maintenu. C'était un régime d'exception qui, à diverses reprises, avait déjà servi à frapper la presse, et le ministère de Broglie, désireux de faire sentir la main, ne pouvait, à son tour, manquer d'en profiter. Il supprimait donc par décret le journal le Corsaire. Les républicains de l'Assemblée l'interpellèrent aussitôt. M. Lepère s'éleva en leur nom contre l'abus fait de l'état de siège, inutilement maintenu, pour frapper un journal. Le nouveau minisire de l'intérieur, M. Beulé, lui répondit. Ses amis du centre droit lui croyaient un grand talent; il les dégut complètement et sa faiblesse éclata à tous les yeux. Les républicains ne s'étaient promis aucun résultat immédiat de l'interpellation, d'autant plus qu'ils n'osaient soutenir que le droit strict eût été violé, lorsque M. Gambetta, changeant tout à coup de terrain, attaqua le gouvernement de la manière la plus imprévue.

11 vint demander si une circulaire du ministre de l'intérieur aux préfets, désignée comme très confidentielle, était réellement authentique et il en donnait lecture : « Dites-

moi les journaux conservateurs ou susceptibles de le devenir, quelle que soit d'ailleurs la nuance à laquelle ils appartiennent, leur situation financière et le prix qu'ils pourraient attacher au concours bienveillant de l'Administration. Si vous pouvez causer avec eux, voyez s'ils accepteraient une correspondance et dans quel sens ils la souhaiteraient. » La divulgation d'aussi cyniques projets causa une sorte de stupeur sur tous les bancs, et, à droite, on voulait croire à quelque erreur ou imposture, quand M. Beulé, la pièce lue, se hâta dédire qu'il « en assumait, acceptait et réclamait la responsabilité ». Elle était donc authentique. Aussitôt après, il ajoutait cependant qu'il ne l'avait ni lue, ni signée, apprenant ainsi qu'elle venait de ses bureaux et d'un subordonné. On n'eût pu excuser une semblable circulaire et personne ne la défendit. Cependant, M. Beulé s'étant lavé d'en être l'auteur, M. Bara- ^non vint proposer le vote de l'ordre du jour pur et simple, comme témoignage de confiance dans l'honnêteté du gouvernement. Il rallia 368 voix contre 308. Le véritable père de la circulaire, M. Pascal, sous-secrétaire d'État, donna sa démission; mais M. Beulé demeurait au ministère, convaincu d'insuffisance, et M. Gambetta avait porté un coup cruel au nouveau gouvernement.

Lorsque le ministère de Broglie se mit à l'œuvre, les traits dominants de sa politique s'accusèrent, tels qu'on avait pu les pressentir, au cours du long conflit survenu entre ses auteurs et M. Thiers. Les membres de la majorité maintenant au pouvoir s'étaient présentés, lors des élections de 1871, comme des a conservateurs » en opposition aux républicains. Mais, dès leur entrée à l'Assemblée, leur conduite avait montré qu'ils étaient bien des monarchistes et les groupes entre lesquels ils s'étaient divisés, la polémique de leurs journaux, les actes de leurs partisans au dehors les avaient définitivement classés comme tels. Dans leurs démêlés avec M. Thiers, ils avaient persévéré cependant à taire leurs opinions monarchiques, à se donner exclusivement pour des conservateurs attachés au

pacte de Bordeaux, et M. Thiers, prétendant tenir le vrai rôle conservateur, avait persisté à les traiter de monarchistes prêts à détruire la République. On vit tout de suite qu'en ce qui regardait la conservation sociale en soi, le ministère de Broglie n'avait rien à innover; que la machine gouvernementale que M. Thiers lui transmettait était après tout aussi bien organisée que toute autre, pour assurer la paix publique et garantir la société. Le ministère de Broglie ne demande à l'Assemblée aucune arme nouvelle, ne réclame aucune mesure propre, en vue de maintenir l'ordre. Il n'en avait aucun besoin, car il trouvait la nation dans une tranquillité complète. Jl se contente des lois dont il hérite, et l'usage qu'il en fait montre combien le reproche de faiblesse dirigé contre le gouvernement de M. Thiers se trouvait spécieux. Les droits particuliers qu'il tire de l'état de siège maintenu ne lui servent qu'à supprimer un journal, le Corsaire, et qu'à frapper un ami de M. Gambetta, M. Banc, député nommé à Lyon, qui avait un moment fait partie de la Commune à son début et dont, à ce titre, les monarchistes réclamaient la poursuite. M. Banc s'étant, sans attendre, retiré en Belgique, un conseil de guerre le condamna à mort par contumace. Or, comme à son entrée au pouvoir le ministère de Broglie adressait une circulaire aux agents français à l'étranger, pour annoncer qu'il ne modifierait point la politique extérieure de M. Thiers, et qu'à rintérieur toute la différence, dans l'application des mesures de sûreté, se réduisait à frapper un journal et à condamner un adversaire politique, on voyait bien qu'au point de vue strictement conservateur, il lui était impossible de tenir une autre conduite que celle du gouvernement précédent.

Mais alors il inaugure en propre un travail contre le parti républicain, pour rétablir, le moment venu, la Monarchie et, dans l'intervalle, lui préparer les voies, en redonnant la prépondérance aux forces sur lesquelles elle s'était appuyée dans le passé et pourrait seule reposer dans l'avenir. Son œuvre essentielle consiste à purger l'admi-

nistralioli de tous les hommes dévoués à la République. Ce n'est pas qu'à cette époque les républicains occupassent en très grand nombre les fonctions publiques. Ils n'avaient point eu le temps de pénétrer dans ces carrières qui ne s'ouvrent qu'à l'avancement régulier, où dominaient alors les classes acquises aux partis monarchiques. Au 4 septembre ils s'étaient seulement assuré la part de l'administration tout à fait politique, en occupant les préfectures, les sous-préfectures, les sièges du parquet, les mairies. Lorsque le gouvernement de la Défense nationale prit fin, un grand nombre de républicains accentués abandonnèrent d'eux-mêmes les postes de ce genre ou en furent relevés. M. Tliiers les avait remplacés par des conservateurs ou des républicains centre gauche, et il administrait ainsi le pays avec un personnel composite, analogue au ministère qu'il avait longtemps maintenu. En somme, l'immense hiérarchie des fonctionnaires, la magistrature, l'armée ne renfermaient alors qu'un nombre très minime de républicains. Ce partage inégal, le ministère de Broglie ne peut le souffrir. Tous ces préfets, ces sous-préfets, ces procureurs, ces maires républicains qui, à la chute de M. Thiers, ne se sont pas démis d'eux-mêmes sont maintenant remplacés par des hommes, sur lesquels il peut compter comme partisans avoués de sa politique future. Par là il inaugurait ce gouvernement de combat annoncé d'avance, que M. Thiers avait refusé d'établir.

11 s'agissait en effet de se servir du pouvoir conquis pour le garder. Or toutes les élections faites depuis l'élection générale de février 1871 avaient tourné à l'avantage des républicains. Si ce mouvement devait continuer, les monarchistes seraient partout évincés et la Monarchie demeurerait sans avenir. Tout le secours à tirer du personnel administratif soigneusement purgé, tous les moyens à la disposition d'un gouvernement vont donc être mis en œuvre, pour exercer sur le suffrage universel cette pression, qui pourrait retenir sa pente vers la République et le ramener à la Monarchie. C'est-à-dire que le gouvernement

était échu à des hommes qui, tel que le cours des choses avait disposé le pays, ne pouvaient se maintenir qu'en essayant de le changer plus ou moins violemment. Le pouvoir revenait aux partis qui, personnifiant le passé, refusaient de suivre le cours en avant de la vie nationale. Le ministère de Broglie essayait une fois de plus ce que les classes qui le soutenaient avaient, à diverses reprises, déjà tenté, un mouvement de réaction, de retour en arrière. Or les entreprises de ce genre ont surtout trouvé leur appui, dans cette partie de la nation demeurée fidèle à l'Église catholique. Parles souvenirs qui la rattachent au régime monarchique où elle avait sa prépondérance, par sa contitution hiérarchisée et autoritaire, par l'amertume des coups que lui ont portés les pouvoirs issus de la Révolution, il est impossible que l'Eglise ne s'allie pas tout naturellement aux partis désireux de revenir au passé. La cause de la Monarchie et celle de l'Église ont depuis un siècle été connexes et maintenant que dominaient les hommes qui se proposaient une fois de plus de restaurer le trône, leur travail se confond avec celui des fidèles de l'Église catholique. Aussi, par le fait même que les coalisés victorieux du 24 mai s'affermissent dans leur foi monarchique, vontils témoigner de leur ferveur religieuse.

Dès les premiers temps de l'Assemblée, les députés catholiques avaient m.ontré le zèle qui les animait. Ils avaient engagé un grand débat en juillet 187 J, sur le sort réservé au pape Pie IX par les Italiens maîtres de Rome. Des pétitions, pour attirer l'attention sur ce sujet, avaient réuni, parmi les fidèles de plusieurs diocèses, un grand nombre de signatures, puis avaient été signées et envoyées à l'Assemblée par les évéques. La Commission chargée de les examiner reconnaissait par l'organe de M. Pajot, un ardent catholique, que la France, vaincue, ne saurait employer la force ; que toutefois elle pouvait et devait obtenir, par les voies diplomatiques, une action collective quelconque des puissances, favorable au souverain pontife. M. Thiers répondit. Il n'avait cessé autrefois de défendre

la cause du pape, mais les désastres militaires subis et l'occupation de Rome parles Italiens changeaient complètement les choses. Et il fit reconnaître par tout le monde qu'il était désormais interdit de s'entremettre de manière à heurter l'Italie. Il voulait donc vivre en bonne intelligence avec elle, par conséquent il écartait toute pensée d'un retour vers le pouvoir temporel disparu, ce qui ne l'empêcherait pas de s'appliquer, dans la sphère religieuse, à garantir l'indépendance du souverain pontife.

L'Assemblée, après ces déclarations, paraissait acquise à un ordre du jour de M. Marcel Barthe qui, exprimant confiance dans les sentiments patriotiques et prudents du chef du pouvoir exécutif, repoussait le renvoi des pétitions au ministère des affaires étrangères, demandé par la Commission, lorsque M. Gambetta vint s'y rallier, explicitement. M. Keller, au nom des catholiques, déclara alors que l'ordre du jour changeait par là de signification, qu'il devenait inacceptable à ses amis et qu'ils insistaient pour que les pétitions fussent renvoyées au ministre des affaires étrangères. M. Thiers reprit la parole. Il se plaignit de M. Keller, jugeant une décision, non par ses mérites propres, mais par l'accident de ceux qui s'y ralliaient. Cependant l'adhésion de M. Gambetta avait bien réellement changé le point de vue, car les catholiques mêlés aux adversaires de la papauté n'eussent pu empêcher que leur vote ne perdit au moins le caractère de sympathie envers ie souverain pontife, qu'ils entendaient lui maintenir. M. Thiers lui-même, après avoir d'abord blâmé M. Keller, tergiversa. Voulant à la fois éviter de froisser les catholiques et de paraître s'unir à M. Gambetta nouvellement revenu à l'Assemblée, il finit par accepter le renvoi des pétitions au ministre des affaires étrangères, mais avec les réserves déjà exprimées. Le renvoi au ministre fut donc voté. M. Jules Favre, le ministre des affaires étrangères, avait conduit les négociations avec Rome et l'Italie

Page 1