Paray-le-Monial. Compte rendu du pèlerinage du 20 juin
24 mai amenait les deux mouvements, politique et religieux, à se fondre sans entraves, M. de Belcastel, un des champions de la légitimité à l'Assemblée, répéta ensuite et confirma la consécration de l'évêque.
Dans celte effervescence, l'esprit catholique militant pénètre au gouvernement et déborde dans l'Assemblée nationale.
La ville de Lyon restait divisée entre les catholiques et les républicains libres penseurs. Les catholiques avaient déjà profité de leur prépondérance à l'Assemblée pour obtenir que la mairie centrale de Lyon, occupée par leurs adversaires, fût supprimée et le maire remplacé par un préfet. Le ministère de Broglie établi, ce préfet, M. Ducros, réglementait les enterrements des libres penseurs. Il leur fixait, comme à des actes reprochables, l'heure la plus matinale, à laquelle ils attireraient le moins les regards. Dans le même temps, un député républicain, M. Brousse, mourait à Versailles. Ses restes devaient être accompagnés, selon les prescriptions et l'usage, par une députation du bureau de l'Assemblée et une escorte militaire. M. Brousse n'avait voulu de l'assistance d'aucun prêtre. Lorsqu'il apparut que son convoi purement civil se rendait tout droit de la maison mortuaire au cimetière, la députation de l'Assemblée, conduite par M. de Goulard, refusa de le suivre, et les soldats furent renvoyés à leur caserne.
Le 25 mai, M. Le Royer, pour les députés républicains, interpellait le gouvernement sur l'arrêté du préfet du Rhône et relevait le refus des honneurs militaires fait au député Brousse. Il dit que l'arrêté violait la liberté de conscience; dans un pays où il n'y a point de religion d'Etat, le gouvernement ne saurait établir de classifications flétrissantes et spécifier de catégories d'après les doctrines; placé au-dessus des partis et des sectes, il doit à tous les citoyens, dans sa neutralité, égale mesure, quelles que soient leurs croyances religieuses ou leurs idées philosophiques. La loi avait en particulier été violée lors des
obsèques du député Brousse, car les derniers honneurs accordés aux membres de corps politiques, aux officiers, aux fonctionnaires ne s'adressant pas à l'individu, mais à la fonction, ne sauraient dépendre des opinions de celui qui en est revêtu.
Le ministre de la guerre, le général du Barail, s'efforça de justifier le refus des honneurs militaires fait au député Brousse. Il déclara, sans discuter la loi, qu'il ne connaissait que le règlement militaire, or il n'avait pas été violé, car il portait : « Les troupes commandées pour rendre les honneurs funèbres se rendent à la maison mortuaire; elles conduisent le corps à l'église et de là directement au cimetière. » Et ajoutait-il : « Comme on n'a pas conduit le corps à l'église... » Bruyamment interrompu à gauche, où cette explication semblait un subterfuge, il coupait court, en observant : « Dans tous les cas, nous ne permettrons jamais que nos troupes soient mêlées à ces manifestations antireligieuses, à ces scènes d'impiété. Si vous ôtez aux hommes de guerre la croyance à une autre vie, vous n'avez pas le droit de leur demander le sacrifice de leur existence. » A droite, où l'on s'était contenu avec peine pendant le discours de M. Le Royer. ces paroles suscitent de longs applaudissements. On s'écrie : « Cela est admirable! Cela vaut un long discours! » Quand le ministre regagne son banc, on l'acclame.
Le ministre de l'intérieur, M. Beulé, vint défendre le préfet du Rhône. La réglementation des enterrements civils demeurait spéciale à la ville de Lyon, depuis longtemps troublée et soumise à l'état de siège, elle se légitimait d'ailleurs par les actes des libres penseurs. Organisés à Lyon en une société, ils transformaient les enterrements civils en manifestations offensantes pour les croyances des autres citoyens et leur donnaient un caractère politique, par le port ostensible d'emblèmes révolutionnaires et des quêtes faites au profit des détenus politiques. Ils se livraient, en outre, à des pratiques odieuses, pour se procurer les corps à enterrer civilement, telles
que pression sur les familles, véritable achat de cadavres. Déjà M. Le Royer avait prévu les arguments du ministre et les députés républicains qui parlèrent après lui y répondirent, en disant que, si les excès allégués étaient réels, il fallait les punir, mais qu'on ne saurait admettre que des droits généraux fussent arbitrairement atteints, par l'abus que certains viendraient à en faire. L'argumentation du ministre, cherchant à restreindre la portée de l'arrêté, était d'ailleurs détruite par la teneur de son discours. Il traitait ceux qui mouraient sans croyances religieuses de malheureux et d'impies, puis il apprenait que M. de Goulard avait suspendu deux maires de communes rurales, pour avoir figuré à des enterrements civils, puis encore que M. Ghamerot, adjoint au maire de Lyon, ayant été enterré civilement, le secrétaire de la préfecture du Rhône s'était abstenu de suivre son convoi, avec l'approbation de son ministre. C'était donc bien, comme en était convenu avec franchise le général du Barail, une volonté arrêtée de prendre parti en faveur de certaines pratiques contre d'autres. Et rapprochement significatif! M. Le Royer avait lu, pendant son discours, un règlement de Louis XIV, en 1666, identique à l'arrêté du préfet du Rhône qui, au lieu des républicains libres penseurs alors inconnus, s'appliquait aux prolestants et leur interdisait d'ensevelir leurs morts, à d'autres heures que le matin à l'aube, ou le soir à l'entrée de la nuit. Cependant, aux termes du débat, la majorité votait un ordre du jour à double face, elle se disait pleine de respect pour la liberté des cultes et approuvait en même temps la conduite du gouvernement : « L'Assemblée nationale, considérant que les principes toujours respectés par elle de la liberté de conscience et de la liberté des cultes ne sont point en cause et s'associant aux sentiments exprimés par le gouvernement, passe à l'ordre du jour. »
Le vote de la loi militaire avait amené l'Assemblée à décider, unanimement, que les soldais seraient mis à même de remplir leurs devoirs religieux les dimanches et jours
de fête. Mais les républicains voulaient les envoyer dans les églises, pour recourir au ministère du clergé ordinaire, tandis que les monarchistes pensaient que l'exercice du culte ne pouvait leur être assuré que par des aumôniers spéciaux. Deux membres de la droite, MM. Fresneau et Caron, introduisaient une proposition dans ce sens. M. le général Guillemaut la combattit au nom des républicains, en rappelant que, sous la Restauration, la présence du clergé dans Tarmée avait été une source de favoritisme et de divisions, et que les abus d'autrefois se renouvelleraient sûrement. Les auteurs de la proposition lui répondirent que rien de semblable n'était à craindre, que d'ailleurs le service, devenu universel, obligeait de garantir l'exercice du culte aux croyants, ce qui ne pouvait réellement se faire que par des ministres atfectés aux garnisons. La proposition de MM. Fresneau et Caron fut adoptée et les aumôniers, abolis depuis la révolution de 1830, reparurent à l'armée.
Dans le même temps, M. Keller déposait un rapport sur un projet de loi déclarant d'utilité publique la construction d'une église à Paris. Le rapport n'avait point été lu à la tribune, mais inséré au Journal officiel, on avait pu juger de sa portée. Il reproduisait une lettre de l'archevêque de Paris, qui apprenait que lors des derniers désastres, « de pieux laïques avaient conçu le dessein d'élever au sein même de Paris un temple destiné à affirmer l'inébranlable confiance de la patrie, vaincue et mutilée, dans la miséricorde infinie du cœur de Notre-Seigneur Jésus- Christ ». Une souscription de 600000 francs se trouvait déjà réalisée, comme premier acompte sur les dépenses à faire. L'heure étant venue de désigner un emplacement, on avait choisi la Butte-Montmartre, que recommandait le souvenir des premiers martyrs chrétiens. Pour s'assurer les pouvoirs nécessaires à la réussite du projet, l'archevêque réclamait l'intervention législative. Après avoir reproduit la lettre épiscopale, M. Keller ajoutait : « Est-elle d'utilité publique l'église que l'archevêque propose d'élever sur ces
hauteurs arrosées par le sang des premiers martyrs qui, avec la foi, nous ont apporté la liberté et la civilisation, et de ces martyrs d'hier, qui sont morts pour défendre et pour sauver la société chrétienne? Est-il d'utilité publique d'effacer, par celte œuvre d'expiation, les crimes qui ont mis le comble à nos douleurs? La réponse de l'Assemblée ne saurait être douteuse... La souscription nationale pour l'église du Sacré-Cœur doit nous remplir d'un patriotique espoir. L'Assemblée nationale voudra, comme l'archevêque de Paris en témoigne le désir, s'associer à cette construction, en la déclarant d'utilité publique. » Le rapport se terminait par la formule d'un projet de loi. qui déclarait d'utilité publique l'église à élever « sur la colline de Montmartre en l'honneur du Sacré-Cœur de Jésus- Christ, » et conférait à l'archevêque de Paris le droit d'acquérir le terrain par expropriation et de le posséder, avec l'église bâtie, lui et ses successeurs.
Les précédentes mesures inspirées par le zèle religieux avaient encore pu se couvrir d'un certain caractère laïque, d'intérêt général. Cette fois-ci, les catholiques demandaient que l'Etat intervînt, dans un acte de pure foi religieuse, en participant, au nom de la France, à l'extension d'une pratique de leur culte, l'adoration du Sacré-Cœur de Jésus-Christ. Mais alors des hésitations se manifestèrent au sein même de la majorité, et le centre droit se trouva en désaccord avec l'extrême droite légitimiste. L'adoration généralisée du Sacré-Cœur est chose nouvelle dans l'Église, née du même travail d'esprit d'où sont sortis les dogmes de l'Immaculée-Conception et de l'infaillibilité papale. Ces innovations ne se sont point produites sans résistance. Les anciens gallicans, les survivants du jansénisme, les catholiques libéraux, ayant poursuivi l'alliance de lÉglise et de la société moderne et particulièrement repoussé l'infailliblité papale, ont longtemps combattu avant de se voir réduits par les ultramontains et les apôtres des nouveaux dogmes. Tous ceux-là, plus ou moins attachés aux anciens errements ou pénétrés du vieil
état d'esprit, siégeaient au centre droit et ils ne pouvaient voir sans inquiétude qu'une loi reconnût officiellenient l'adoration du Sacré-Cœur, où pendant longtemps une partie au moins de l'Eglise n'avait découvert que le mysticisme sensuel d'une visionnaire. Lorsque le rapport de M. Keller eut été publié, ceux du centre droit le jugèrent donc d'un zèle malencontreux. Après débat avec les légitimistes, ils obtinrent qu'on supprimerait au moins du projet de loi le vocable du Sacré-Cœur. Pendant la discussion à l'Assemblée, le 25 juillet, le texte définitif que la Commission et le gouvernement s'accordèrent à proposer visait simplement la lettre de l'archevêque de Paris : « Est déclarée d'utilité publique la construction d'une église sur la colline de Montmartre, conformément à la demande qui en a été faite par l'archevêque de Paris, dans sa lettre du 5 mai 1873, adressée au ministre des cultes. Cette église, qui sera construite exclusivement avec des fonds provenant de souscriptions, sera, à perpétuité, affectée à l'exercice du culte catholique. »
M. Berthault, un professeur de droit, siégeant au centre gauche, montra que le projet de loi dérogeait aux principes du droit public et de la jurisprudence. Il rétablissait un domaine ecclésiastique, enfaisant d'une église la propriété d'un archevêque, alors que les édifices consacrés au culte sont, enFrance, des propriétés communes ; il conférait l'expropriation à une personne isolée, prérogative exorbitante qui ne saurait s'exercer qu'à l'avantage de corps publics. Le ministre des cultes, M. Batbie, lui aussi professeur de droit, vint défendre le projet. Il contesta que les règles du droit fussent aussi strictes que son adversaire le prétendait. Il se mit par là en opposition avec les doctrines qu'il avait de tout temps soutenues comme professeur et comme jurisconsulte, ce que M. Berthault l'obligea lui-même à reconnaître. Du reste le fait que la nouvelle loi était prise en dérogation du droit admis était l'évidence même et se prouvait de soi, puisque, pourobtenir le résultat recherché par les catholiques, il avait fallu la rendre,
c'est-à-dire, en vue d'un but irréalisable avec les lois existantes, recourir à une loi spéciale.
Depuis que l'Assemblée s'occupait de questions religieuses, les catholiques avaient saisi toutes les occasions de montrer l'ardeur de leur foi. Leurs orateurs s'étaient complu à des exposés de doctrine, que les fervents applaudissaient. Les républicains, au contraire, s'étaient tenus, le plus possible, à des arguments juridiques et laïques. Mais dans le cas de la nouvelle église à bâtir, l'esprit de propagande dominait si bien, qu'ils se laissent entraîner à la controverse religieuse. M. Gorbon, député de la Seine, déclara aux défenseurs du projet de loi qu'ils se trompaient, en croyant que la fondation entreprise aurait un heureux effet sur les Parisiens; elle ne ferait sûrement que les éloigner d'un culte uni à des idées monarchiques qu'ils abhorraient et les verserait d'autant plus dans la libre pensée. Puis M. Tolain de l'Union républicaine vint dire que, puisqu'il s'agissait de reconnaître d'utilité publique une église dédiée au Sacré-Cœur, il allait exposer les origines de celte croyance. Alors, sans cesse interrompu par les catholiques, admonesté par le président M. Buffet, il rappelle que l'adoration du Sacré-Cœur a été autrefois condamnée par des évêques, par des papes, par la congrégation des rites; que d'anciens évêques ont blâmé la vie écrite de Marie Alacoque, ne voyant dans ses extases que des motifs de scandale et d'impiélé. Les clameurs l'obligeaient à couper court et il s'écriait, en terminant, que l'ancien régime se seiait opposé aux envahissements qu'ils approuvaient. L'Assemblée nationale eût pu être prise à ce moment pour un concile ou une réunion de théologiens. M. Chesnelong expliqua la pensée des fidèles qui, alors que la France était accablée sous d'immenses désastres, avaient élevé vers Dieu, en sa faveur, un cri de détresse et de supplication; tous, du côté droit, étaient, dit-il, unanimes à respecter ce que M. Tolain avait attaqué et à protester contre les paroles qu'ils avaient eu la douleur d'entendre. Alors M. Cazenove de Pradines, un des
familiers du comte de Chambord, recommande, comme réponse au discours de M. Tolain, d'adopter l'article additionnel suivant : (( L'Assemblée nationale se fera représenter à la cérémonie de la pose de la première pierre. » Cette proposition imprévue, accueillie par les bravos ironiques des gauches, suscite à droite une sorte de désarroi; tandis que les uns soutiennent l'orateur, d'autres l'interrompent et cherchent à l'arrêter. Soumis au vote, l'article additionnel est repoussé par 262 voix de républicains contre 103 de légitimistes. Le centre droit, effrayé de la démarche à laquelle on conviait l'Assemblée, s'était abstenu et abandonnant à eux-mêmes les légitimistes laissait les républicains en triompher. Par chance cependant les abstentions avaient été si nombreuses que le vote restait nul, faute d'un nombre de voix suffisant. Cela permit de masquer le désaccord survenu. On décida que, puisque le vote était nul, le nom des votants ne serait pas révélé. M. Cazenove de Pradines, abandonné parles timides de la majorité, retirait sa proposition; mais, quelques jours après, une lettre approbative du comte de Chambord le dédommageait de sa déconvenue. L'ensemble de la loi demandée par l'archevêque de Paris était ensuite voté par 382 voix contre 138. Le 31 juillet, l'Assemblée, entrant en vacances, s'ajournait au 5 novembre.