II
Rien ne pouvait donc le porter à entreprendre à la légère une restauration. C'est pourquoi si la France, reconnaissant ses erreurs, venait chercher le salut dans un retour à la tradition et au droit gardés par lui inviolés, il s'offrait à reprendre sa place sur le trône; mais, si on le sollicitait à des compromis, à un pacte quelconque avec la Révolution, il jugeait qu'il perdrait alors sa force et son prestige et il se refuserait à régner.
La rigidité de ses principes avait fini par se symboliser dans le drapeau. C'est par son attachement au drapeau blanc de la vieille Monarchie, en opposition au drapeau tricolore de la Révolution, qu'il manifestait d'une manière ostensible, à la fois le régime qu'il personnifiait et celui qu'il réprouvait. Pour un homme imbu de telles idées, la royauté hybride de 1830 ne pouvait être qu'un objet de mépris. Aussi s'était-il refusé péremptoirement à toutes les tentatives de fusion avec la branche cadette d'Orléans ou d'abdication en sa faveur. Lorsque, après la chute de l'Empire, les élections de 1871 eurent donné une Assemblée en majorité hostile à la République, la restauration de la Monarchie parut tout à coup réalisable. Les monarchistes s'occupent donc de la préparer. En juin 1871, l'Assemblée dut examiner les droits à l'éligibilité du prince de Joinville et du duc d'Aumale, nommés députés par les départements de la Manche et de l'Oise. Ils furent reconnus valablement élus. A cette occasion, l'Assemblée abrogea les lois d'exil rendues au lendemain des révolutions de 1830 et de 1848 contre les membres de la maison de Bourbon. L'accès du territoire leur fut ainsi rendu à tous indistinctement et le roi, lorsqu'on voudrait le ramener, ne serait plus tenu à l'écart par aucune loi. Auparavant, en février, des députés légitimistes et orléanistes, quoique toujours séparés, avaient rédigé ensemble un exposé des principes monarchiques. Éludant le nom du prince et muets sur la couleur du drapeau, ils établissaient certains traits essentiels d'un programme commun. En même temps, un travail se faisait auprès du comte de
Chambord, pour l'amener à renoncer au drapeau blanc. Mais lui, plus immuable que jamais, non seulement il reste sourd aux suggestions qui peuvent lui venir de certains de ses fidèles, voulant rendre sa fixité universellement connue, il expose, avec plus de netteté que jamais, dans des manifestes solennels, la rigueur de ses déterminations. Le 5 juillet 1871, il dit : « Je suis prêt à tout pour aider mon pays à se relever de ses ruines, à reprendre son rang dans le monde. Le seul sacrifice que je ne puisse lui faire est celui de mon honneur. Je ne laisserai pas arracher de mes mains l'étendard de Henri IV, de François P^ de Jeanne d'Arc. Il a ombragé mon berceau, je veux qu'il ombrage ma tombe. Français! Henri V ne peut abandonner le drapeau blanc de Henri IV. » Le 25 janvier 1872, dans un nouveau manifeste, il dit : « Toutes les espérances fondées sur l'oubli de mes devoirs sont vaines. Je n'abdiquerai jamais. Rien n'ébranlera mes résolutions. Personne, sous aucun prétexte, n'obtiendra de moi que je consente à devenir le roi légitime de la Révolution. » Le 23 janvier 1873, l'évéque d'Orléans, M. Dupanloup, l'implore, dans une lettre confidentielle, de ne point rendre son retour impossible, par l'exigence du drapeau blanc. Il lui répond en s'y déclarant plus que jamais attaché et livre sa réponse à la publicité.
Le comte de Paris, le chef de la branche cadette d'Orléans, était au contraire un homme d'idées moyennes et mesurées. Le régime qu'il représentait, rattaché à la fois au passé monarchique et à la Révolution, se prêtait aux compromis; et cette souplesse que montraient ses partisans, les députés du centre droit, lui était à lui-même en partie permise; la manière d'être du chef de la branche aînée lui ôtait tout moyen d'établir une entente. Cependant, lorsque l'Assemblée monarchique de Versailles fut survenue, il lui fallut prendre une résolution décisive. Le comte de Chambord, le dernier de sa lignée, demeurerait évidemment inflexible, sans s'inquiéter de savoir si la Monarchie revivrait ou non. Mais lui avait des enfants;
parles siens, il représentait un avenir indéfini. Le moment vint donc, où, comme héritier, il dut se résigner à reconnaître les droits antérieurs du comte de Ghambord, pour permettre à l'Assemblée de restaurer la Monarchie après l'union de tous ses partisans.
En mars 1871, lorsque l'Assemblée fut appelée à valider l'élection des princes de Joinville et d'Aumale*. ceuxci s'étaient rencontrés à Dreux avec des députés légitimistes. Ils leur avaient déclaré que la branche d'Orléans abandonnait ses prétentions au trône, et que son chef les autorisait à faire tenir celte assurance au comte de Ghambord. La renonciation du comte de Paris fut dès lors certaine. 11 restait à la consacrer par un acte public. Après le 24 mai, l'heure de la restauration paraissant venue, le comte de Paris se rendit à Vienne, en Autriche, où il reçut, le 4 août, un envoyé du comte de Ghambord. Les conditions d'une entrevue furent arrêtées. Le lendemain, il se présentait à Frohsdorff, chez le comte de Ghambord. Celui-ci l'acueillit debout, lui tendit la main et le fit asseoir. Il dit alors : « Je viens vous rendre une visite que je souhaitais vous faire depuis longtemps. Je viens en mon nom, et au nom de tous les membres de ma famille, vous présenter nos respectueux hommages, non seulement comme au chef de notre maison, mais encore comme au seul représentant du principe monarchique en France. Je souhaite qu'un jour vienne où la nation française comprenne que son salut est dans ce principe. Si jamais elle exprime la volonté de recourir à la Monarchie, nulle compétition au trône ne s'élèvera dans notre famille. » Les deux princes s'embrassèrent, réconciliés. Le comte de Chamljord présenta son visiteur à la princesse sa femme et ils déjeunèrent. Le comte de Paris, après être resté quatre heures à Frohsdorff, revint à Vienne; il y reçut le jour même la visite de retour du comte de Ghambord, puis, sans plus, rentra en France.